VI

Tandis que le gouvernement ne réussissait pas à accomplir une

réforme qui eût contribué à redresser les esprits et à relever les

âmes, ses ennemis déployaient au contraire, dans tous les ordres

d'idées, une activité malfaisante. Au commencement de 1847, des

écrivains considérables, M. Louis Blanc, M. Michelet et surtout M.

de Lamartine, publiaient, simultanément et avec grand fracas, des

livres tendant à glorifier le drame sanglant de 1792 et de 1793[33].

C'était un pas de plus dans la réhabilitation déjà commencée, sous la

Restauration, par MM. Thiers et Mignet. Parmi les oeuvres historiques

qui comptaient et qui se faisaient lire du grand public, rien n'avait

encore été écrit d'aussi audacieusement révolutionnaire. Depuis

lors, sans doute, d'autres ouvrages ont exalté les pires terroristes,

mais ils n'ont eu ni le même retentissement, ni la même action;

bien au contraire, les oeuvres les plus considérables publiées sur

la Révolution, pendant le second Empire ou la troisième République,

ont témoigné d'une réaction dont les livres de M. Quinet, de M. de

Tocqueville et de M. Taine marquent en quelque sorte les étapes

successives. On peut donc fixer aux premiers mois de 1847 l'apogée

de ce que le feu duc de Broglie appelait «l'apologétique du régime

révolutionnaire». Il semble qu'à cette date, les néo-girondins et

les néo-montagnards aient été avertis par une sorte de mot d'ordre

mystérieux, que le moment était venu de tenter un grand effort pour

surprendre la conscience du public et s'emparer de son imagination.

Survenant après des années de tranquillité, cet effort n'était pas le

contre-coup de la révolution de la veille; c'était l'avant-coureur de

la révolution du lendemain.

[Note 33: Voir plus haut, t. V, ch. III, § II.]

M. Louis Blanc et M. Michelet entrent d'abord en scène: ils font

paraître le premier volume de leur _Histoire de la Révolution_,

l'un le 6, l'autre le 13 février 1847; la suite devait venir

ultérieurement[34]; mais ce début suffisait à révéler le caractère

de l'oeuvre. On comprend qu'un tel sujet ait attiré M. Louis Blanc,

qui, dès ses débuts, avait pris position comme journaliste radical,

historien antimonarchiste et docteur en socialisme[35]. Quant à

M. Michelet, l'espèce de vertige furieux où venait de le jeter sa

campagne contre les Jésuites, le goût qu'il y avait contracté de la

popularité mauvaise[36], ne lui laissaient plus la sérénité d'esprit

nécessaire pour continuer régulièrement l'histoire de France,

commencée par lui aux jours où il n'était qu'un savant tout occupé à

fouiller le passé, un artiste appliqué à le faire revivre. De là,

le parti subit et étrange qu'il prend, après avoir fini le règne de

Louis XI, de sauter trois siècles et de passer tout de suite à la

Révolution. Sur ce nouveau terrain, il pourra demeurer en contact

avec les passions au milieu desquelles il a vécu depuis quelques

années, et il retrouvera cet applaudissement de la foule dont sa

vanité surexcitée ne sait plus se passer[37].

[Note 34: Le second tome de M. Louis Blanc paraîtra le 31 octobre

1847, et l'ouvrage, qui ne comprend pas moins de douze volumes, ne

sera complet qu'en 1862. Le second tome de M. Michelet sera publié

le 20 novembre 1847, et l'ensemble de l'ouvrage, comprenant sept

volumes, sera terminé en 1853.]

[Note 35: Cf. plus haut, t. VI, ch. III, § VI.]

[Note 36: Cf. plus haut, t. V, ch. VIII, § VI.]

[Note 37: On ne peut pas prendre au sérieux l'historiette rapportée

par M. Michelet, en 1869, pour expliquer sa résolution. Il raconte

que, visitant un jour la cathédrale de Reims, il avait vu, à

l'extérieur de l'une des tours, une guirlande de suppliciés, tous

hommes du peuple. «Je ne comprendrai pas les siècles monarchiques,

s'écria-t-il à cette vue, si d'abord, avant tout, je n'établis en moi

l'âme et la foi du peuple.» Et ce fut sous cette inspiration qu'il

se décida soudainement à entreprendre l'histoire de la Révolution

française.]

Si les deux historiens se proposent d'exalter toute la Révolution,

ils ont cependant des doctrines fort différentes et au fond ne

s'entendent guère mieux que leurs héros respectifs, Robespierre et

Danton. M. Louis Blanc commence par affirmer d'un ton superbe que

«l'histoire de la Révolution n'a pas encore été écrite». Demeuré

sophiste dogmatique et superficiel, habitué à plier les faits à

ses théories arbitraires, il prétend tout résumer dans la lutte de

la fraternité socialiste qui est le bien, contre l'individualisme

bourgeois qui est le mal. La fraternité, qu'il fait remonter jusqu'à

Jean Huss, Étienne Marcel et la Ligue, et dont le _Contrat social_

de Rousseau a été l'Évangile, lui paraît personnifiée, pendant la

Révolution, par les jacobins, les montagnards, le comité de salut

public, et principalement par Saint-Just et Robespierre, apôtres et

martyrs de ce principe; l'individualisme, dérivé de la Réforme et de

Voltaire, est représenté par les constituants, les girondins et les

dantonistes. Le 9 thermidor est la date lamentable, celle à laquelle

a avorté la Révolution. Les crimes ne gênent pas M. Louis Blanc; il

s'en tire par des phrases de rhéteur sur ces hommes «insensibles à la

peur, supérieurs aux remords», qui, «par un dévouement sans exemple

et sans égal, ont mis au nombre de leurs sacrifices leurs noms voués,

s'il le faut, à une infamie éternelle»; il les loue d'avoir «épuisé

l'épouvante, rendu la terreur impossible par son excès même», et

se plaint de «l'ingrate pusillanimité» qui a fait «voiler leurs

statues». Son idéal, c'est la dictature révolutionnaire et niveleuse.

M. Michelet n'est pas de sang-froid quand il aborde l'histoire de

cette Révolution qui est pour lui l'objet de tout amour, de tout

culte, de toute foi, la source de toute lumière, le «soleil de

justice», le «mystère de vie». N'attendez pas de lui, en semblable

matière, la méthode, la critique, le calme de l'historien. Il ne

se possède pas. Sa main est convulsive, son esprit en proie à une

surexcitation fiévreuse. L'art même s'en ressent. Les divagations

lyriques ou élégiaques abondent. À côté de pages merveilleuses où

le drame populaire revit avec un éclat radieux ou terrible, des

incohérences, des disproportions énormes, le tout au gré d'une

fantaisie passionnée. Comme il vient d'être en lutte avec le clergé,

il salue surtout dans la Révolution l'antichristianisme; entre

toutes les haines qui bouillonnent dans ce livre, haines des rois,

des riches, des bourgeois, des Anglais, celle qui domine de beaucoup

est la haine des prêtres. À ses yeux, le héros de la Révolution, ce

n'est pas tel ou tel homme, c'est la force collective, anonyme, qui

a tout soulevé, tout brisé, et à laquelle il se plaît à donner le

premier rôle. Il l'appelle le peuple, le peuple infaillible, dont

il partage, au fur et à mesure des événements, les émotions, les

troubles, les terreurs, les colères. Cette idée de l'infaillibilité

du peuple lui fait légitimer toutes les violences, toutes les

cruautés de la foule. L'émeute, d'ailleurs, le fascine: vient-elle

à passer devant lui, il la suit en chantant la Marseillaise. Sur

les crimes individuels, sa conscience semble d'abord garder un peu

plus de liberté de jugement; mais, le plus souvent, ses velléités de

réprobation finissent par s'évanouir devant la théorie des crimes

nécessaires. Ne fait-il pas, d'ailleurs, d'étranges distinctions?

S'il se prononce contre les jacobins, il se proclame montagnard; s'il

n'aime pas Robespierre, il exalte Danton et réhabilite Chaumette. Et

puis, à mesure qu'il avancera, il s'échauffera au feu des passions

qu'il évoque, si bien qu'à la fin son inquiétude sera d'avoir été

trop sévère pour «les hommes héroïques qui, en 93 et 94, soutinrent

la Révolution défaillante», et que son récit du 9 thermidor sera tout

à la gloire de Saint-Just et de Robespierre. Il s'attendrira sur les

coeurs sensibles des terroristes, sur la bonté du cordonnier Simon

envers Louis XVII. Par contre, tout est calculé pour supprimer la

compassion à laquelle ont droit les victimes. L'historien omet ce qui

les rendrait intéressantes, ou même les calomnie pour tâcher de les

rendre odieuses. Ne parle-t-il pas avec amertume, en quelque endroit,

de ce spectre de la pitié qui, sortant du fond de tant de tombeaux,

s'élève contre le génie de la Révolution et lui barre le chemin? Son

histoire est faite précisément pour chasser ce spectre.

Si importants que fussent les livres de M. Louis Blanc et de

M. Michelet, ils n'eussent eu à eux seuls qu'une action assez

restreinte. Bien autre fut le retentissement de l'_Histoire

des Girondins_ par M. de Lamartine: d'autant que celui-ci ne

se borna pas, comme les deux précédents, à entrer en matière

par la publication d'un premier volume, mais qu'il fit paraître

coup sur coup, du 20 mars au 12 juin 1847, les huit tomes de son

ouvrage. On n'a pas oublié sous l'empire de quels sentiments M.

de Lamartine avait solennellement annoncé, en 1843, qu'il passait

à l'opposition[38]. Depuis lors, il avait tourné les forces de

son éloquence, sinon contre la monarchie dont il ne se déclarait

pas encore l'adversaire, du moins contre «la politique du règne».

Malgré l'éclat de sa parole, il ne rencontrait dans la gauche

parlementaire, pas plus qu'il ne l'avait trouvée naguère au centre,

l'occasion du rôle extraordinaire auquel aspirait son ambition

à la fois immense et vague. Il demeurait un isolé[39]. S'il

s'étonnait d'être ainsi méconnu, il ne doutait pas pour cela de sa

destinée. Dès le 10 février 1843, il annonçait à un de ses amis

qu'avant cinq ans il serait maître de la France. «Souvenez-vous-en,

ajoutait-il, et moquez-vous de ceux qui se moquent de moi. Je ne

suis rien, mais les situations, en politique comme à la guerre, sont

toutes-puissantes. Or, j'ai l'oeil qui sait les voir de loin, et

le pied qui ose hardiment s'y poser[40].» À défaut de l'importance

qu'on lui refusait dans la Chambre et dans les partis classés, il

se plaisait à regarder croître son prestige et son influence dans

le pays même. «J'ai maintenant, écrivait-il, des forces extérieures

au Parlement, toujours plus grandes et fanatiques. Je ne suffis

pas aux audiences, aux adresses... Preuve que je touche la fibre

où elle devient sensible[41].» Et plus tard: «Je ne suffis pas aux

enthousiasmes[42].» Ce n'était pas là seulement ce que M. Doudan

appelait alors «les effroyables explosions de vanité» de M. de

Lamartine[43]. J'ai déjà eu occasion de noter que tout n'était pas

illusion dans l'idée qu'il se faisait de sa popularité[44]. Quel

était son but? Il ne le précisait pas: mais, évidemment, moins

il trouvait de place pour lui dans le jeu régulier de la machine

parlementaire, plus il rêvait de je ne sais quelle grande crise qui

le porterait au sommet, en abaissant tous ceux qui ne prenaient pas

maintenant au sérieux ses prétentions politiques. S'il se faisait

encore quelque scrupule d'appeler ouvertement ce bouleversement, il

se plaisait à le regarder venir[45]. «Je n'ai rien à faire qu'à

attendre, écrivait-il à un ami, le 24 décembre 1846. Le Roi est

fou; M. Guizot est une vanité enflée; M. Thiers, une girouette;

l'opposition, une fille publique; la nation, un Géronte. Le mot

de la comédie sera tragique pour beaucoup.» Il était, du reste,

prêt à toutes les audaces, à toutes les témérités. «Il brûle de se

compromettre», disait alors de lui M. Cousin[46].

[Note 38: Voir t. V, chap. III, § III.]

[Note 39: On trouve les aveux suivants, à toutes les pages de sa

correspondance: «Je suis mal vu; on a peur de moi...--Le monde ne

veut pas de moi...--Je n'ai pas un adhérent...--On ne veut pas de

moi.» (Lettres du 2 février, du 14 juillet 1844; du 22 juin et du 29

octobre 1845.)]

[Note 40: Lettre du 10 février 1843.]

[Note 41: Lettre de 1844.]

[Note 42: Lettre d'avril 1846.]

[Note 43: Lettre du 19 septembre 1845. (X. DOUDAN, _Mélanges et

lettres_, t. II, p. 74.)]

[Note 44: Un observateur clairvoyant et désintéressé, M.

Sainte-Beuve, notait en 1846: «L'autorité de Lamartine, auprès des

esprits réfléchis, n'a pas gagné dans ces dernières années; il n'a

pas même acquis grand crédit au sein de la Chambre, malgré toute son

éloquence; mais, au dehors et sur le grand public vague, son renom

s'étend et règne de plus en plus; il le sait bien, il y vise, et bien

souvent, quand il fait ses harangues à la Chambre, qui se montre

distraite ou mécontente, ce n'est pas à elle qu'il s'adresse, c'est

à la galerie, c'est aux gens qui demain le liront. _Je parle par la

fenêtre_, dit-il expressivement.» (_Notes et Pensées, Causeries du

lundi_, t. XI, p. 458.)]

[Note 45: «Ce pays est mort, écrit-il le 7 juillet 1845; rien ne peut

le galvaniser qu'une crise. Comme honnête homme, je la redoute; comme

philosophe, je la désire.»]

[Note 46: Voici en quelles circonstances fut tenu ce propos. Un

libraire en quête d'un article sur Jésus-Christ, pour je ne sais

quelle publication, était venu le demander à M. Cousin. Celui-ci

refusa. L'éditeur se retirait désolé; il avait déjà descendu

plusieurs marches de l'escalier, lorsque M. Cousin, se penchant

sur la rampe, rappela l'éditeur et lui dit gaiement: «Allez voir

Lamartine: il vous le fera; il brûle de se compromettre.» (_Souvenirs

sur Lamartine_, par Charles ALEXANDRE, p. 5 et 6.)]

Est-ce par suite de ce désir de «se compromettre» que, dès 1843, à

peine passé à gauche, il avait formé le projet d'écrire un livre

sur les Girondins? Ses opinions nouvelles étaient sans doute pour

beaucoup dans le choix d'un pareil sujet. Toutefois, ce livre

n'avait pas été prémédité tel qu'il finit par être écrit: dans la

pensée première de l'auteur, il devait réagir contre les histoires

fatalistes ou apologétiques de la Révolution. Mais M. de Lamartine

eut bientôt oublié son dessein d'être le juge de la Révolution,

et n'en fut plus que le chantre; il s'était échauffé, la plume en

main, comme font certains orateurs à la tribune, fièvre littéraire

autant que politique, entraînement de dramaturge non moins que

passion de tribun. Par moments, sans doute, il s'arrêtait inquiet,

et, pressentant l'influence possible d'un tel livre, il demandait à

quelques-uns de ses confidents: «Si vous aviez une révolution dans

la main, l'ouvririez-vous[47]?» Le scrupule ne tenait pas longtemps

devant l'ivresse de l'artiste, devant l'irritation de l'opposant,

devant l'impatience du joueur téméraire appelant l'inconnu, pour y

trouver la revanche de ses déboires présents. Loin donc de refermer

la main, il l'ouvrait toute grande, et les feuillets incendiaires

s'en échappaient avec une effrayante rapidité.

[Note 47: RONCHAUD, _La Politique de Lamartine_, t. I, p. LIX.]

Il avait suffi à M. de Lamartine de parcourir superficiellement

quelques Mémoires, de jeter les yeux sur quelques documents inédits,

de causer avec quelques acteurs de la Révolution ou avec leurs fils,

pour improviser, en dix-huit mois, huit volumes. Aussi rien dune

histoire sérieuse et complète: des disproportions encore plus énormes

que chez M. Michelet; les épisodes qui lui plaisaient développés sans

mesure, tandis que les événements les plus considérables étaient

omis; les faits altérés, les dates transposées avec une fantaisie

souveraine; tout subordonné à l'effet littéraire et dramatique;

beaucoup de portraits, fort brillants de couleur, mais dessinés

d'invention, représentant les personnages, non tels qu'ils avaient

été, mais tels que l'auteur les voyait, ou plutôt tels qu'il se

voyait en eux, car, dans sa pensée, c'est lui qui était en scène;

sous les masques les plus divers, sous celui de Mirabeau comme sous

celui de Vergniaud, on retrouve toujours ce que M. Sainte-Beuve

appelle «le profil de Jocelyn-tribun». Jamais l'imagination ne s'est

jouée avec un pareil sans-gêne de faits historiques récents. «Il a

élevé l'histoire à la hauteur du roman», disait Alexandre Dumas; tel

autre faisait observer que c'était machiné comme un feuilleton; les

plus polis parlaient d'épopée: personne ne pouvait y reconnaître

une histoire. Mais quelle vie! quel souffle! quelle poésie! Que de

morceaux charmants ou superbes! Comment ne pas être ébloui par cette

langue de pourpre et d'or à laquelle on ne pouvait reprocher qu'un

excès de richesse! Et si le drame n'était pas vrai, combien du moins

il était pathétique!

Quant aux idées, on a pu dire «qu'il y en avait pour tous les goûts».

L'auteur vibre et résonne à chaque souffle qui passe; il s'attendrit

ou s'irrite, tantôt avec les uns, tantôt avec les autres, et il

paraît entièrement possédé par l'émotion du moment. Lorsque, au

gré de ces impressions successives, son point de vue change, il ne

s'attarde pas à revenir sur ses pas pour corriger ce qu'il a écrit

la veille et rétablir une sorte d'harmonie; de là des contradictions

dont il est le seul à ne pas s'étonner. Essaye-t-il de conclure, la

splendeur de la phrase ne parvient pas à cacher ce que la pensée a

de flottant et d'incohérent. Toutefois, ce qui finalement se dégage

du livre, c'est la glorification de la Révolution entière, de la

Révolution sainte et nécessaire, dont l'idée est si grande et si

lumineuse qu'elle rejette dans l'ombre les accidents secondaires, les

erreurs et les crimes des hommes qui en ont été les instruments. Le

sang versé finit même par ne plus être aux yeux de l'auteur que la

condition mystérieuse de la germination de cette idée. Et puis, s'il

ne refuse pas sa pitié aux victimes, quels sont les bourreaux qu'il

n'a pas tour à tour exaltés! Au début, ses héros sont les girondins;

à la fin, il passe aux montagnards, à Robespierre et à Danton. Lui

qui certes ne voudrait pas imiter ces monstres ni les proposer comme

modèles, il aboutit à les idéaliser tous, jette sur leurs laideurs le

voile magique de sa poésie et tâche de leur donner je ne sais quoi

de surhumain qui ne permette plus de leur appliquer la mesure de la

morale ordinaire[48].

[Note 48: M. de Lamartine, causant avec M. de Carné, quelques

mois après la publication des _Girondins_, lui disait: «Si l'on

m'applaudit, c'est que j'accomplis une oeuvre de tardive justice;

c'est que, sans faire l'apologie ni des crimes ni des criminels,

ainsi qu'on m'en accuse, je montre que nos malheurs n'ont pas été

perdus pour l'humanité, et que les principaux acteurs du drame,

cédant parfois à la violence de leurs passions, mais pénétrés de la

foi qui fait les martyrs, ont poursuivi des vérités fécondes, en

y risquant jusqu'à l'honneur de leur mémoire. S'il a pu m'arriver

de les grandir, c'est que j'ai cherché à saisir toujours les idées

sous les hommes, et cela beaucoup moins dans l'intérêt de la

renommée de ceux-ci qu'au profit de la Révolution, dont la cause est

désormais inséparable de celle de la France.» (_Correspondant_ du 10

décembre 1873.)--Plus tard, en 1861, M. de Lamartine, reconnaissant

tardivement le péril et l'injustice de son oeuvre, a fait son

_meâ-culpâ_ dans la _Critique de l'Histoire des Girondins_.]

Le livre produisit un grand effet, et son apparition prit les

proportions d'un événement. La première édition fut tout de suite

épuisée. Le public haletant se jetait sur chaque volume, à mesure

qu'il était mis en vente, et le dévorait fiévreusement. À Londres, M.

Greville notait sur son journal: «L'_Histoire des Girondins_ est le

plus grand succès de librairie qu'on ait vu depuis plusieurs années.»

Aucun roman-feuilleton n'avait davantage passionné la curiosité de

la foule, ne s'était à ce point emparé de son imagination. On ne

parlait pas d'autre chose dans les salons comme dans les ateliers. La

société d'alors, aussi peu clairvoyante, en cette circonstance, que

naguère au sujet des _Mystères de Paris_, était la première à grandir

la fortune d'un livre qui devait lui être si funeste[49].

[Note 49: Voir, par exemple, une lettre de M. Doudan du 26 mars 1847

(_Mélanges et lettres_, t. II, p. 115), et une _Lettre parisienne_ du

vicomte DE LAUNAY (Mme de Girardin), en date du 4 avril 1847 (t. IV,

p. 237).]

M. de Lamartine n'avait pas eu pleine conscience, en écrivant son

histoire, de la secousse qu'elle allait imprimer aux esprits.

Toutefois, il n'était pas homme à s'étonner d'un succès, ni à se

troubler d'une responsabilité. Le soir même du jour où les deux

premiers volumes ont été lancés, le 20 mars 1847, il écrit à un

ami: «J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir

politique sur une carte, cette nuit. J'ai gagné. Les éditeurs m'ont

écrit, à minuit, que jamais, en librairie, un succès pareil n'avait

été vu... C'est surtout le peuple qui m'aime et qui m'achète...

J'ai vu des prodiges de passion pour les _Girondins_... Des femmes

les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire.

C'est un incendie.» L'écrivain jouit, s'enivre de cette popularité.

Il voit dans l'écho que rencontre sa parole le signe que la France,

jusque-là endormie, s'éveille, et qu'enfin les temps sont venus. La

grande crise dont le rêve l'avait toujours hanté, mais qui n'était

qu'une vision lointaine et vague, lui semble se rapprocher et prendre

corps. Lui qui, naguère encore, se défendait de poursuivre autre

chose qu'une réforme, il se plaît à entendre dire que son livre

«sème partout le feu dur des révolutions[50]». N'est-il pas dès lors

assuré, en cas de bouleversement, d'y jouer le premier rôle? Il ne

contredit ni ne se défend, quand quelque interlocuteur lui montre le

peuple prêt à l'acclamer président de la république[51]. Sans doute,

il ne forme aucun projet précis, ne noue aucune conspiration; mais il

se familiarise de plus en plus avec l'idée d'un événement formidable

qui fera de lui l'arbitre souverain des destinées de la France et de

l'Europe; il se tient prêt à développer hardiment sa voile au vent

d'orage qu'il sent monter à l'horizon.

[Note 50: Lettre du 20 mars 1847.]

[Note 51: Conversation avec M. Sainte-Beuve, rapportée par M. DE

MAZADE. (_Revue des Deux Mondes_, 15 octobre 1870, p. 599.)]

Qui oserait dire, après l'événement, que M. de Lamartine s'exagérait

l'action de son livre? Il a fait, pour ainsi dire, entrer l'idée

révolutionnaire, toute parée de sa poésie, dans cette imagination

populaire que le gouvernement bourgeois avait eu le tort de laisser

vide. Sous ce rapport, son influence a été beaucoup plus considérable

et plus néfaste que celle de MM. Michelet et Louis Blanc. Ceux-ci

ont pu augmenter l'audace, échauffer le fanatisme des jacobins;

l'auteur des _Girondins_ a habitué, attiré à la révolution ceux qui

en étaient les adversaires naturels et qui, avant lui, en avaient

peur et horreur. Aussi est-ce devenu un lieu commun de dire que

cette publication a été l'une des causes de la révolution du 24

février. Ce n'est pas la seule fois qu'on peut relever de semblables

responsabilités à la charge de la littérature. Un ancien membre de

la Commune de 1871, l'auteur des _Réfractaires_, M. Jules Vallès,

cherchant comment ses pareils étaient devenus des révolutionnaires,

les appelait les _victimes du livre_, et au premier rang des livres

dont «l'odeur chaude» les avait ainsi «grisés» et «jetés dans la

mêlée», il nommait l'_Histoire des Girondins_.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 18 / 82 题