Il y avait pour la monarchie de Juillet quelque chose de plus
dangereux encore que la réhabilitation et la glorification de la
Révolution: c'était ce qui tendait à déconsidérer la monarchie
elle-même. L'opposition travaillait, de toutes ses forces, à
cette déconsidération, en reprenant, plus violemment que jamais,
l'accusation de «corruption» autour de laquelle elle avait déjà
commencé, dans la session de 1846, à faire grand bruit[52]. Tout
lui servait pour ce dessein, même des incidents particuliers qui, en
d'autres temps, eussent été considérés comme de simples faits divers.
Découvrait-on quelques malversations à la direction des subsistances
de Rochefort ou à la manutention militaire de Paris; dirigeait-on
des poursuites pour prévarication contre certains fonctionnaires
algériens; deux candidats étaient-ils condamnés, sur l'initiative du
ministère public, pour avoir acheté les votes de leurs électeurs,
l'opposition prétendait aussitôt généraliser ces faits: à l'entendre,
c'étaient les signes d'une corruption partout tolérée ou même
encouragée par le gouvernement. Malheureusement, elle allait avoir de
bien autres scandales à exploiter.
[Note 52: Voir plus haut, t. VI, ch. I, § III.]
À la fin d'avril 1847, le tribunal de la Seine était saisi d'un
procès intenté par M. Parmentier, directeur des mines de Gouhenans
(Haute-Saône), à plusieurs de ses coïntéressés, parmi lesquels était
le général Despans-Cubières, pair de France, ancien ministre de la
guerre. Le procès en lui-même était peu sérieux, et n'avait été fait
que pour mettre au jour des lettres écrites par le général Cubières,
à un moment où la société de Gouhenans sollicitait du gouvernement la
concession d'une mine de sel. La première de ces lettres, datée du
14 janvier 1842, était ainsi conçue: «Mon cher monsieur Parmentier,
tout ce qui se passe doit faire croire à la stabilité de la politique
actuelle et au maintien de ceux qui la dirigent. Notre affaire
dépendra donc des personnes qui se trouvent maintenant au pouvoir...
Il n'y a pas un moment à perdre. Il n'y a pas à hésiter sur les
moyens de nous créer un appui intéressé dans le sein même du conseil.
J'ai les moyens d'arriver jusqu'à cet appui; c'est à vous d'aviser
aux moyens de l'intéresser... Dans l'état où se trouve la société
de Gouhenans, ce ne sera pas chose aisée que d'obtenir l'unanimité
et l'accord, quand il s'agit d'un sacrifice. On se montrera sans
doute très disposé à compter sur notre bon droit, sur la justice de
l'administration, et cependant rien ne serait plus puéril. N'oubliez
pas que le gouvernement est dans des mains avides et corrompues,
que la liberté de la presse court risque d'être étranglée sans bruit
l'un de ces jours, et que jamais le bon droit n'eut plus besoin de
protection.» Suivaient, à des dates rapprochées, plusieurs autres
lettres où le général Cubières insistait sur sa proposition première,
puis faisait connaître qu'on n'avait pas été satisfait de la somme
d'abord offerte, qu'on exigeait davantage, et pressait M. Parmentier
de céder sans retard à ces exigences. Aucun ministre n'était nommé;
mais chacun pouvait se rendre compte qu'à cette date le titulaire du
ministère des travaux publics était M. Teste, devenu depuis président
de chambre à la cour de cassation.
On conçoit quelle fut l'émotion du public, quand, le 2 mai 1847, ces
lettres se trouvèrent reproduites par tous les journaux; on conçoit
également le parti que l'opposition voulut aussitôt en tirer. Quant
au cabinet, il n'eut pas un instant d'hésitation: dès le lendemain, 3
mai, le ministre des travaux publics, M. Dumon, déclara, en réponse à
une interpellation de M. Muret de Bord, que la concession des mines
de Gouhenans avait été régulièrement faite, mais que le gouvernement,
pour calmer de trop vives alarmes, allait demander à la justice
d'examiner si cette concession avait été obtenue par de coupables
manoeuvres. Une ordonnance royale du 6 mai saisit la cour des pairs,
seule compétente pour juger un de ses membres, et renvoya devant
elle le général Cubières, prévenu de corruption et d'escroquerie.
Deux jours auparavant, devant cette même assemblée, M. Teste avait
désavoué, dans les termes les plus énergiques, toute participation
aux faits dénoncés.
Il n'y avait qu'à attendre en silence les résultats d'une instruction
ouverte avec une si honnête promptitude. Mais cela n'eût point fait
l'affaire de l'opposition. Ne voyant là qu'un scandale à exploiter,
elle s'appliqua à entretenir, à aviver l'émotion, et surtout à
faire croire qu'il ne s'agissait pas d'un méfait particulier et
exceptionnel. M. Crémieux renouvela une proposition déjà votée
en 1844 par la Chambre des députés et écartée par la Chambre des
pairs; il s'agissait d'édicter une sorte de suspicion générale,
également outrageante pour le Parlement et pour l'administration, et
d'interdire aux membres des deux Chambres de s'intéresser dans les
concessions de travaux publics,--chemins de fer ou autres,--accordées
par le gouvernement. Après une séance orageuse[53], remplie
de dénonciations personnelles, et d'où il ressortit que, dans
les conseils d'administration des chemins de fer, les députés
opposants étaient aussi nombreux que les ministériels, la prise en
considération fut votée; le ministère ne s'y était pas opposé; il
était résolu à combattre la proposition au fond, mais il estimait
que, pour dissiper tant de vapeurs malsaines, un débat approfondi
serait plus utile que nuisible. En fait, la proposition ne devait
jamais venir en discussion.
[Note 53: 10 mai 1847.]
Après M. Crémieux, ce fut le tour de M. Émile de Girardin, plus
difficile encore à prendre au sérieux dans ce rôle de vengeur
de la conscience publique. On sait quels griefs tout personnels
l'avaient jeté récemment dans l'opposition. Il crut trouver dans
un fait de presse l'occasion de prendre à parti le cabinet. M.
Solar et M. Granier de Cassagnac avaient fondé, en 1845, à grand
fracas de réclames, l'_Époque_, journal à très bon marché, qui
tâcha de se faire une place par le caractère agressif et tapageur
de son conservatisme. Après avoir dévoré beaucoup d'argent et
vécu d'expédients plus ou moins honorables, ce journal venait de
disparaître au commencement de 1847, en laissant ses gérants engagés
dans des procès d'assez fâcheux aspect. M. de Girardin se mit alors à
raconter, dans la _Presse_, toutes sortes d'histoires où il montrait
les propriétaires de l'_Époque_, à court d'argent, battant monnaie
avec le crédit dont ils jouissaient auprès des ministres; M. de
Girardin ajoutait, et là était la gravité de son assertion, que les
ministres avaient connu, toléré, secondé ce trafic. Il parlait,
entre autres, d'un privilège de théâtre pour l'obtention duquel
100,000 francs avaient été versés dans la caisse de l'_Époque_, d'une
promesse de pairie vendue 80,000 francs, de marchés du même genre
faits pour des lettres de noblesse, des croix d'honneur, etc., etc.
La Chambre des pairs, émue de l'allégation relative à la promesse
de pairie et y voyant une atteinte à sa dignité, eut l'idée assez
bizarre de citer M. de Girardin à sa barre. C'était ouvrir la
porte à bien des débats. En effet, le prévenu étant membre de la
Chambre des députés, il fallait que celle-ci délibérât d'abord
s'il lui convenait d'autoriser les poursuites. Il paraissait
impossible que M. de Girardin ne profitât pas de cette première
délibération pour justifier ses accusations. La gauche, qui y
comptait, se montrait disposée à le soutenir chaleureusement. Le
débat s'engage le 17 juin. Le public, affriandé par l'espoir d'un
scandale, remplit, à s'étouffer, toutes les tribunes de la Chambre.
À la surprise générale, M. de Girardin se montre tout d'abord peu
empressé à remplir son rôle d'accusateur. Il faut que, de toutes
parts, des bancs de la majorité comme de ceux de la gauche, on le
mette itérativement en demeure, pour qu'il se décide à prendre la
parole. Il renouvelle alors ses accusations, en ajoute même une plus
extraordinaire encore, celle d'une promesse faite aux maîtres de
poste, moyennant 1,200,000 fr., d'un projet de loi favorable à leurs
intérêts; seulement, arrivé au moment de donner ses preuves, il feint
de redouter le scandale et propose que la Chambre se forme en comité
secret. M. Duchâtel s'élève aussitôt avec indignation contre cette
manoeuvre hypocrite; il déclare que le gouvernement ne craint pas
la pleine lumière, qu'il la veut au contraire, et, après une scène
tumultueuse, il contraint M. de Girardin à retirer sa demande. Voilà
donc ce dernier au pied du mur; il va vider son dossier. La curiosité
et l'émotion sont au comble. Mais quelle déception! L'accusateur
n'apporte pas l'ombre d'une preuve ou même d'une indication; il
se borne à répéter ses affirmations ou s'abrite derrière quelque
petit journal satirique. La stupeur est grande dans les rangs de la
gauche, où l'on se sent tout honteux d'être associé à une si piteuse
campagne. La tâche du ministère est singulièrement simplifiée. À des
preuves, il lui eût fallu répondre par des preuves contraires; pour
détruire un oui, il lui suffit d'y opposer un non. M. Duchâtel le
prononce avec une netteté, une assurance, un sang-froid, que fait
encore ressortir l'embarras de son contradicteur. Le point le plus
délicat était l'affaire du privilège de théâtre: le ministre ne
nie pas le versement de 100,000 francs qui a été en effet établi
par des débats judiciaires, mais il affirme que l'administration
et ses intermédiaires y ont été tout à fait étrangers. Sur toutes
les autres questions, sa dénégation est absolue. L'excellent effet
de ce discours est complété par quelques mots de M. Guizot: M. de
Girardin, à défaut de preuves sur la promesse de pairie négociée par
l'_Époque_, s'était fait fort d'établir qu'un fauteuil de pair avait
été offert au général de Girardin sous la condition que la _Presse_
cesserait son opposition; M. Guizot riposte par un coup droit, en
lisant une lettre, vieille de plusieurs années, par laquelle M. Émile
de Girardin offrait lui-même de modifier la ligne de son journal, si
son père était appelé à siéger au Luxembourg. En somme, la déroute
du dénonciateur est complète. Le public oublie même ce qu'il reste
d'un peu suspect dans certaines affaires, comme celle du privilège
de théâtre, pour voir seulement le contraste entre les énormités
que M. de Girardin s'était engagé à démontrer et l'impuissance
misérable dont il vient de faire preuve. «Il y a bien longtemps,
écrit un observateur au sortir de cette séance, que le ministère
n'avait obtenu un triomphe pareil; sa position en est évidemment
raffermie[54].» Le _Journal des Débats_ exulte. La _Presse_ balbutie.
Les feuilles de gauche, contraintes à avouer l'humiliante défaite de
leur allié, sont réduites, pour se consoler, à soutenir que, si M. de
Girardin n'a pas prouvé ses assertions, le ministère est loin d'avoir
établi victorieusement son innocence.
[Note 54: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]
Ensuite du vote de la Chambre des députés qui a autorisé les
poursuites, M. de Girardin comparaît, le 22 juin, devant la Chambre
des pairs. Aussi déférant à l'égard de la haute assemblée qu'il
a été injurieux pour les ministres, il proteste n'avoir jamais
voulu porter atteinte à son honneur, et rappelle qu'il l'a toujours
défendue contre ses ennemis. Cette attitude lui vaut l'indulgence
des juges, et il est renvoyé des fins de la citation. Naturellement,
il se sert aussitôt de la décision des pairs pour se relever de
la fâcheuse posture où l'a laissé la discussion à la Chambre des
députés, et il reprend, dans son journal, le verbe plus haut que
jamais: à l'entendre, son acquittement est la condamnation du
gouvernement et suffit à prouver que ses accusations étaient fondées.
Il ose même, le 25 juin, au cours de la discussion du budget, traiter
de nouveau la question, à la tribune du palais Bourbon. Il répète
la plupart de ses dénonciations; s'il en abandonne quelques-unes,
comme le roman des maîtres de poste, il en imagine de nouvelles. Ce
ne sont toujours que de pures affirmations, sans rien à l'appui.
La gauche elle-même ne peut feindre de croire que la preuve ait
été faite; mais, dit-elle, on est en face de deux affirmations qui
se contredisent, et, pour savoir où est la vérité, il faut que le
gouvernement saisisse la justice, en poursuivant M. de Girardin,
ou que la Chambre ordonne une enquête parlementaire. Le ministère
n'a nulle envie de se prêter à des mesures dont le premier résultat
serait de prolonger le scandale; et surtout il sait trop ce dont
le jury est capable, pour mettre son honneur entre ses mains. M.
Duchâtel répond donc que, dans une affaire toute politique, il ne
comprend pas d'autre juge que la Chambre; il ajoute qu'une enquête
ne peut être proposée là où il n'y a pas même un commencement de
preuve, une raison de douter. Il réitère, en outre, sur tous les
points, les dénégations les plus péremptoires. Sa parole est aussitôt
confirmée par un témoignage qui ne laisse pas de produire de l'effet
sur la Chambre: M. Benoist Fould, désigné par plusieurs journaux
comme celui avec lequel aurait été négociée la promesse de pairie,
prend la parole pour opposer un démenti solennel et catégorique à
tout ce qui a été raconté. M. de Girardin n'en revient pas moins à la
charge. La séance n'est plus qu'une mêlée confuse, tumultueuse, où se
croisent les démentis et les outrages. Pour retrouver une pareille
scène, il faudrait remonter jusqu'à cette journée où l'opposition
jetait à la face de M. Guizot son voyage à Gand: encore, en 1844, y
avait-il moins de boue remuée. À la fin, la Chambre lassée, écoeurée,
indignée, se décide à fermer la bouche au calomniateur: elle vote, à
la majorité énorme de deux cent vingt-cinq voix contre cent deux, un
ordre du jour ainsi conçu: «La Chambre, satisfaite des explications
données par le gouvernement, passe à l'ordre du jour.»
À voir les termes de la motion et le chiffre des voix, la victoire
du gouvernement était complète; jamais il n'avait eu une majorité
si forte. Et cependant cette discussion n'en laissait pas moins
une impression fâcheuse. C'est le caractère redoutable et perfide
de certaines accusations qu'il est dangereux d'avoir à se défendre
contre elles, alors même qu'on parvient à en triompher. Et puis, s'il
était bien prouvé que M. de Girardin ne méritait aucun crédit, il
l'était moins que tout eût été irréprochable, sinon dans les actes
du gouvernement, du moins auprès de lui. L'un des amis du cabinet,
le même qui croyait la partie gagnée après la séance du 17 juin,
écrivait, le soir du débat: «On ne s'entretient qu'avec tristesse
de la scandaleuse séance. Les ministériels, tout en se félicitant
du vote qui l'a terminée, reconnaissent que la situation qui avait
rendu un vote indispensable est pénible, fâcheuse pour le pouvoir et
le pays[55].» Aussi les journaux de l'opposition affectaient-ils de
croire que le gouvernement sortait de là tout couvert de boue; ils
le montraient fuyant honteusement la lumière d'un débat judiciaire
et arrachant à la majorité, qui ne le lui avait donné qu'à regret,
un vote purement politique. S'emparant de la formule même de l'ordre
du jour, ils faisaient du mot «satisfaits», une sorte de sobriquet
injurieux dont ils prétendaient flétrir nominativement tous ceux qui
venaient de se rendre, par leur vote, solidaires de la corruption
ministérielle.
[Note 55: _Journal inédit du baron de Viel-Castel._]