IV

Quelque déplaisants que fussent les accrocs inattendus de la

machine parlementaire, le pays s'en fût distrait et consolé

assez facilement, s'il eût trouvé ailleurs des satisfactions

d'un ordre plus positif. On sait que la politique l'intéressait

beaucoup moins qu'autrefois, et que, de plus en plus, il paraissait

surtout préoccupé de ses intérêts matériels. Il venait précisément

de traverser une période de grande prospérité commerciale et

industrielle[22]; il en avait joui, et ce n'avait pas été pour

le ministère conservateur le moindre titre à la faveur publique

que d'avoir présidé à un tel développement de richesse. Or voici

qu'au commencement de 1847, cette prospérité faisait place à une

crise économique, dont le public souffrait plus encore que de

l'inconsistance de la majorité et de l'émiettement du cabinet.

[Note 22: Cf. plus haut, t. VI, ch. II.]

Cette crise avait pour cause première un accident dont le

gouvernement ne pouvait être responsable; c'était la mauvaise récolte

de 1846. On s'en ressentait d'autant plus que l'année 1845, ayant

été médiocre, n'avait pas laissé d'excédents de grains. Le mal

nous avait pris un peu à l'improviste. Un mois avant la moisson,

on croyait à de beaux résultats; tout avait été compromis par la

chaleur et la sécheresse excessives des dernières semaines. Les

entraves de la législation douanière et l'imperfection des moyens

de transport ne permettaient pas alors de parer aussi facilement

et aussi promptement qu'on le fait aujourd'hui aux insuffisances

de la production nationale. D'ailleurs, plusieurs des pays voisins

de la France n'avaient pas été plus favorisés. Il se produisit

donc, à la fin de 1846, un renchérissement des céréales qui alarma

aussitôt le public. Les imaginations effrayées se voyaient déjà aux

prises avec la disette. Le ministre du commerce, M. Cunin-Gridaine,

mal informé par ses enquêtes administratives, crut d'abord à une

panique non justifiée, et publia, le 16 novembre 1846, une circulaire

aux préfets, destinée à rassurer les esprits. Mais l'optimisme

ministériel ne pouvait prévaloir contre un fait trop réel: le blé

manquait. Le gouvernement comprit, un peu tardivement, qu'il était

en face d'un danger grave qui exigeait de promptes mesures. Une

ordonnance royale autorisa l'admission en franchise des grains

étrangers; les conseils municipaux furent invités à suspendre

également les droits d'octroi; dans les ports, la police sanitaire

reçut ordre de réduire notablement les quarantaines pour les

bâtiments apportant du blé; le département de la guerre et celui

de la marine décidèrent d'acheter toute leur consommation hors de

France; les fourgons de l'artillerie furent employés à transporter

dans l'intérieur du pays les provisions qui s'accumulaient sur les

quais des ports. Ces remèdes étaient malheureusement insuffisants;

d'ailleurs, il y avait eu du temps perdu; l'hiver était venu, rendant

les charrois plus difficiles. Le prix de la farine montait toujours.

Paris et, à son exemple, de nombreuses communes s'imposèrent de

lourdes dépenses pour maintenir à un prix normal le pain consommé par

les indigents. Sur plusieurs points, des chantiers et des ateliers

furent ouverts par l'État et les municipalités, en vue de fournir

du travail aux malheureux. La charité privée, comme toujours, fit

plus encore que l'assistance officielle. Malgré tout, la misère

était grande. Dans le centre de la France, elle se trouvait encore

augmentée par suite des inondations extraordinaires qui avaient porté

le ravage et la ruine sur les bords de la Loire et de ses affluents.

Le chiffre inaccoutumé des retraits opérés dans les caisses d'épargne

révélait la détresse des classes pauvres: il dépassait de plus de

trente millions celui des versements. En même temps que les corps

souffraient, les esprits se troublaient, les passions fermentaient.

De graves désordres éclatèrent dans les départements de l'Ouest et

du Centre. Des paysans et des ouvriers s'opposaient par la violence

à la circulation des grains, pillaient les bateaux ou les voitures

dans lesquels on les transportait, les greniers où on les conservait,

envahissaient les marchés, et prétendaient forcer les propriétaires

à vendre leur récolte à un certain prix. De véritables bandes de

mendiants terrorisaient les fermes isolées. Sur plusieurs points, le

sang coula; des scènes atroces eurent lieu dans l'Indre, à Buzançais

et à Bélâbre, où plusieurs maisons furent saccagées et deux

propriétaires massacrés. On eût dit qu'un vent de jacquerie soufflait

sur la France. Le gouvernement se montra ferme. Il demanda des

crédits pour augmenter l'effectif des divisions territoriales et être

ainsi présent en force partout où des désordres pourraient éclater.

Près de cinq cents individus, poursuivis devant les tribunaux, furent

frappés de peines diverses. La cour d'assises de l'Indre, entre

autres, prononça, à raison des faits de Buzançais et de Bélâbre,

plusieurs condamnations aux travaux forcés et trois condamnations à

mort, qui furent aussitôt exécutées. La presse radicale ne manqua pas

de s'apitoyer sur les victimes de la justice bourgeoise. Sous le coup

de cette répression sévère, le désordre matériel disparut, mais non

sans laisser quelque malaise dans les esprits, irritation chez les

uns, inquiétude chez les autres.

Par un enchaînement fatal, la crise des subsistances avait amené une

crise monétaire. L'encaisse métallique de la Banque de France était

tombée de 252 millions à 80 et même bientôt à 57. Cette diminution

vraiment inquiétante tenait principalement aux masses d'argent

qu'il avait fallu sortir de France pour payer les blés achetés en

Russie et ailleurs. Elle tenait aussi à ce que d'autres pays, non

moins éprouvés par la disette, étaient venus chercher à Paris le

métal précieux dont ils étaient à court. Un relèvement du taux de

l'escompte semblait s'imposer. La Banque, désirant vivement l'éviter,

essaya de plusieurs autres remèdes, par exemple d'achats de lingots à

Londres; tous furent impuissants; l'encaisse baissait toujours. Dès

lors, il n'était plus possible d'hésiter, et l'escompte fut porté à 5

pour 100. Cette mesure produisit tout d'abord sur le marché un effet

de gêne et d'inquiétude; les affaires en furent entravées, le crédit

resserré; mais elle eut un bon résultat au point de vue monétaire; au

15 mars, l'encaisse était remontée à 110 millions. À cette époque,

il est vrai, la Banque recevait un secours fort inattendu dont j'ai

déjà eu occasion de parler: 50 millions en numéraire lui étaient

remis par le Czar, pour acheter des rentes françaises[23]. La France

rentrait ainsi en possession de l'argent que nos importateurs de

grains avaient récemment envoyé en Russie. Rien ne pouvait venir

plus à propos pour l'aider à sortir de ses embarras monétaires. On

comprend le calcul du Czar: il était le premier intéressé à nous

mettre à même de continuer des achats dont son pays profitait, et

il devait s'attendre que cet argent reprendrait bientôt le chemin

d'Odessa.

[Note 23: Sur cet incident et sur l'impression qu'il causa dans le

monde politique, voir plus haut, t. VI, p. 329.]

Le trouble jeté sur le marché se fit surtout sentir dans les affaires

de chemins de fer, où, depuis quelques années, la spéculation était

singulièrement surexcitée[24]. Plus on avait été aveugle dans ses

engouements, plus on était prompt à la panique; plus on s'était

engagé témérairement, plus la ruine menaçait d'être grande. On vit

s'effondrer le cours des actions, non seulement de celles qui avaient

été évidemment surfaites par l'agiotage, mais aussi de celles qui

représentaient une valeur sérieuse. Les souscripteurs se refusaient

à compléter leurs versements. Sur beaucoup de lignes, les travaux

étaient interrompus ou allaient l'être. Si quelques compagnies, comme

celle du chemin de fer du Nord, étaient de force à supporter cette

bourrasque, plusieurs menaçaient de sombrer, notamment celles qui,

dans l'affolement des dernières années, avaient consenti des rabais

excessifs. À bout de ressources, elles imploraient de l'État un peu

d'aide ou tout au moins une atténuation de leurs charges. Leur ruine

eût gravement retardé et compromis la construction des chemins de

fer; or, il n'y avait déjà eu que trop de temps perdu: en ce moment

même, quand il s'agissait de transporter les grains dont on avait un

besoin si urgent, la France voyait bien ce qu'il lui en coûtait de

n'avoir pas encore un réseau ferré un peu complet; le gouvernement

fut donc amené à faire voter une série de lois qui, sous diverses

formes, portaient secours à plusieurs des compagnies en détresse.

Avec ces expédients, on parvint, tant bien que mal, à écarter

quelques-unes de leurs difficultés financières, mais sans les rendre

florissantes: le temps seul devait effacer le discrédit moral que les

déboires d'une spéculation imprudente faisaient peser sur ce genre

d'affaires.

[Note 24: Voir plus haut, t. VI, p. 32 à 36.]

Tant de crises avaient nécessairement leur contre-coup sur les

finances publiques. On se rappelle qu'à la fin de la session de

1846, elles paraissaient en bon état: le ministère se félicitait

de les avoir dégagées des embarras que lui avait légués le cabinet

du 1er mars[25]. Quelques mois s'écoulent, et voici qu'à la suite

de la mauvaise récolte, les embarras renaissent: le terrain qu'on

croyait avoir gagné semble perdu. C'est d'abord l'équilibre du budget

ordinaire, si laborieusement reconquis en 1844 et 1845, après quatre

années de déficit, qui est de nouveau compromis. D'une part, les

dépenses s'accroissaient des secours donnés aux populations éprouvées

par la disette et les inondations, du prix beaucoup plus élevé dont

il fallait payer l'alimentation des armées de terre et de mer, enfin

des augmentations d'effectif jugées nécessaires pour maintenir

partout l'ordre[26]. D'autre part, le rendement des impôts indirects,

qui, depuis quelque temps, avait accusé une progression annuelle de

24 millions en moyenne, faiblissait sous le coup du malaise général;

sans doute, l'élan était tel que le ralentissement ne se faisait

pas tout de suite sentir, et que le résultat total de 1846, malgré

la crise des derniers mois, faisait encore ressortir, par rapport

à 1845, une augmentation de 19 millions; mais, dans les premiers

mois de 1847, le déchet était considérable: ce n'était pas seulement

un arrêt; c'était un recul marqué. Accroissement des dépenses,

diminution des recettes, il y avait là une double cause de déficit:

ce déficit était pour le budget ordinaire de 1846, de 45 millions; il

s'annonçait beaucoup plus fort pour 1847[27].

[Note 25: Voir plus haut, t. VI, ch. II, § III.]

[Note 26: Ces deux dernières causes élevèrent le budget de la guerre

de 302 millions, qui était le chiffre de 1845, à 331 en 1846, et à

349 en 1847, et le budget de la marine de 114 millions, chiffre de

1845, à 130 en 1846 et 133 en 1847.]

[Note 27: Le déficit du budget ordinaire de 1847 devait être de 109

millions; il eût été plus fort encore, sans l'amélioration notable

qui se produira dans la seconde moitié de l'année.]

La crise n'avait pas une influence moins fâcheuse sur le budget

extraordinaire. On sait quel avait été le système établi par la loi

du 11 juin 1842, pour les dépenses de chemins de fer, et étendu

depuis à beaucoup d'autres dépenses: prévues pour plus d'un milliard,

effectuées pour environ 400 millions, ces dépenses avaient été

laissées provisoirement à la charge de la dette flottante, jusqu'au

jour où l'extinction des découverts budgétaires permettrait d'y

appliquer les réserves de l'amortissement[28]. Au commencement de

1846, on croyait ce moment arrivé: la liquidation du passé paraissait

terminée; les découverts accumulés de 1840 à 1844 allaient être

éteints et même laisser libre, sur les 77 millions composant les

réserves de l'amortissement en 1846, une somme de 57 millions qui

pourrait être affectée aux travaux publics. Mais, pour cela, il

fallait que l'équilibre du budget ordinaire, rétabli en 1845, ne

fût pas de nouveau détruit. Le retour du déficit faisait évanouir

ces espérances, bouleversait ces calculs, et ajournait indéfiniment

l'échéance où les réserves de l'amortissement seraient disponibles.

Or, comme les grands travaux n'étaient pas, ne pouvaient pas être

complètement interrompus,--on avait prévu de ce chef, en 1847, une

dépense de 197 millions,--ils retombaient à la charge de la dette

flottante, qui se trouvait notablement grossie: de 400 millions,

chiffre qu'elle avait atteint en janvier 1846, elle s'élevait à 600

millions et menaçait d'atteindre presque 700 millions à la fin de

1847.

[Note 28: Voir plus haut, t. VI, p. 44 et 45.]

C'était beaucoup pour l'époque, d'autant que, par l'effet de la

crise, les ressources qui alimentaient d'ordinaire cette dette

flottante devenaient moins abondantes et moins faciles. Elles

étaient de deux natures: les unes qui venaient spontanément au

Trésor: avances des receveurs généraux, dépôts des communes et

des établissements publics, portion non consolidée des fonds des

caisses d'épargne; les autres que le Trésor, au contraire, allait

chercher par l'émission des bons royaux. La première catégorie de

ces ressources se trouvait notablement réduite par les retraits

opérés dans les caisses d'épargne, par les dépenses que les communes

s'imposaient pour abaisser le prix du pain et ouvrir des ateliers

de charité, et en général par tous les besoins d'argent nés de la

disette, des inondations et du mauvais état des affaires. Dès lors,

force était de demander davantage à l'émission des bons du Trésor.

Une loi du 20 juin 1847 autorisa le ministre des finances à porter

cette émission de 210 à 275 millions. Mais, au moment où il fallait

émettre un plus grand nombre de bons, ceux-ci, toujours par l'effet

de la crise, se plaçaient plus difficilement; le crédit de l'État,

sans être ébranlé, se ressentait des embarras du marché; dès le mois

d'avril 1847, le ministre des finances était obligé d'élever à 5 pour

100 l'intérêt des bons du Trésor; ce ne fut qu'au mois d'août suivant

qu'il jugea possible de le ramener à 4 1/2. Tous ces faits mettaient

davantage en lumière l'inconvénient d'une dette flottante trop

considérable, et le gouvernement était amené à chercher les moyens de

la réduire. Un seul s'offrait à lui: consolider une partie de cette

dette, en la transformant en dette perpétuelle. Dans ce dessein, il

se fit autoriser, par une loi du 8 août 1847, à contracter, quand

il jugerait le moment favorable, un emprunt de 350 millions. On

verra plus tard dans quelles conditions et dans quelle mesure les

circonstances permettront de réaliser cet emprunt.

Le ministère ne pouvait chercher à dissimuler cet état embarrassé des

finances: plus d'une fois, au cours de la session, il s'en expliqua

franchement, sans découragement, mais non sans mélancolie. Il avait

soin d'en bien marquer l'origine accidentelle, de faire tout remonter

à la mauvaise récolte et aux inondations. Les commissions du budget,

de leur naturel un peu sévères et maussades, appuyèrent plus encore

sur ce qu'elles appelaient «les tristes aspects» des exercices de

1846 et de 1847; elles ne contestaient pas que les fléaux survenus

à la fin de 1846 n'en fussent une des causes; mais, à leur avis,

ce n'était pas la cause unique; il y avait aussi de la faute du

gouvernement, qui, dans l'enivrement des années prospères, était

allé trop vite, avait voulu tout faire à la fois, et qui avait eu

le tort plus grave encore de ne pas prévoir les mauvais jours[29].

Ce reproche contenait une part de vérité. Non sans doute qu'il

eût été loisible au gouvernement de se soustraire à l'obligation,

très lourde et très périlleuse en effet, de tout faire à la fois:

ni l'exécution des chemins de fer, ni la conquête de l'Algérie

n'eussent pu être retardées ou ralenties, sans qu'il en coûtât

plus cher encore au pays; et si l'on y avait ajouté les dépenses

militaires, suite de l'alerte de 1840, la faute n'en était pas au

ministère du 29 octobre. Son tort était ailleurs: il consistait à

avoir adopté, pour l'exécution des grands travaux, des combinaisons

financières supposant la persistance d'un ciel sans nuage; on ne

s'était pas assez précautionné contre les accidents possibles. Défaut

de prévoyance qui, sans être la cause première et principale de la

crise, avait contribué à la rendre, quand elle était survenue, plus

sensible et plus troublante. Des finances moins engagées eussent

mieux supporté le coup de la disette et des inondations.

[Note 29: Voir les rapports de M. Bignon sur le budget des dépenses,

et celui de M. Vuitry sur le budget des recettes, à la Chambre des

députés. Voir aussi le rapport de M. d'Audiffret, à la Chambre des

pairs.]

On voit combien nombreuses et graves étaient, pour les fortunes

privées et pour la fortune publique, les conséquences de la mauvaise

récolte de 1846. Rarement un simple accident climatérique avait

produit une telle succession de contrecoups. Le mal, d'ailleurs,

n'était pas spécial à la France; il s'étendait à tous les pays où les

blés avaient manqué. En Angleterre, il sévissait plus rudement encore

que chez nous. Sous le coup d'une disette qui, en Irlande, prenait,

suivant l'expression de lord John Russell, le caractère d'une «famine

du treizième siècle», les finances du Royaume-Uni, très florissantes

pendant les années précédentes, étaient devenues tout à coup fort

embarrassées. De très gros déficit succédaient brusquement à de gros

excédents. Le rendement des impôts baissait de 37 millions, pendant

le premier trimestre de 1847. L'ébranlement du crédit faisait tomber

les consolidés de 93 à 79 1/2. La Banque royale, effrayée du vide

de ses caisses, hésitait à escompter les meilleurs papiers. Une

véritable panique se produisait chez les actionnaires des compagnies

de chemins de fer. Les faillites se multipliaient. Toutes les

transactions étaient suspendues. En somme, le désordre économique

semblait d'autant plus désastreux que le pays avait été surpris

au milieu d'un mouvement d'affaires plus actif et plus compliqué,

dans une fièvre de spéculation plus intense. La crise n'était pas

seulement plus aiguë qu'en France, elle devait durer plus longtemps:

au milieu de 1847, quand on voyait déjà chez nous les signes d'un

retour de prospérité, le mal ne diminuait pas outre-Manche: bien au

contraire, il menaçait de s'aggraver encore.

La pensée des embarras plus grands de l'Angleterre ne suffisait pas

à consoler le public français de ses propres déboires. Il demeurait

surpris, inquiet, triste d'avoir vu se voiler si rapidement une

prospérité dont il s'était fait une agréable et fructueuse habitude.

L'opposition ne manquait pas d'exploiter cette humeur et tâchait

de la tourner en grief contre le gouvernement. Naguère, quand les

intérêts matériels avaient pleine satisfaction, elle avait imaginé

de reprocher au cabinet d'en être trop préoccupé; maintenant qu'ils

étaient en souffrance, elle l'accusait de les avoir compromis,

et elle ne se trompait pas en croyant ce second moyen d'attaque

plus efficace que le premier. Aussi avec quel entrain passionné

s'appliquait-elle à rendre plus douloureux et plus irritants les

malaises du pays! On eût dit que dans chaque symptôme fâcheux

qu'elle pouvait enregistrer, elle voyait une bonne fortune. Le tort

ainsi fait non seulement au ministère, mais à la monarchie, fut

considérable: parmi les causes complexes de cette maladie de l'esprit

public qui fut le prodrome de la révolution de Février et qui la

rendit possible, il faut évidemment faire une certaine part à la

crise économique, née de la mauvaise récolte de 1846.

V

Obligé, par la situation embarrassée des finances, d'ajourner

certaines réformes économiques qui eussent, du moins au début,

diminué les recettes du Trésor[30], le gouvernement aurait dû

chercher, ce semble, à compenser cette immobilité forcée dans l'ordre

des progrès matériels, par une activité plus féconde pour ce qui

regardait le progrès moral. Une occasion s'offrait à lui: c'était la

question toujours pendante de la liberté d'enseignement[31], question

plus large que son étiquette; car, en réalité, elle renfermait le

plus important des problèmes qui s'imposent aux hommes politiques du

dix-neuvième siècle, celui du rapprochement à opérer entre l'État

moderne et l'Église antique, entre la liberté et la foi. Un calme

relatif s'était fait sur ce sujet, après les luttes si vives des

années précédentes. Le moment paraissait venu de conclure une sorte

de concordat, de pacifier définitivement les esprits par un nouvel

édit de Nantes.

[Note 30: Telles furent notamment la réforme postale et la réduction

de l'impôt du sel, qui étaient vivement désirées par la Chambre.]

[Note 31: Voir plus haut, t. V, ch. VIII.]

Comme j'ai déjà eu plusieurs fois occasion de l'indiquer, M. Guizot

personnellement comprenait l'importance de la liberté d'enseignement

et était disposé à l'accorder. Il en avait pris l'engagement

solennel, dans son discours du 31 janvier 1846[32]. Il n'était pas,

du reste, sans s'apercevoir que, même au point de vue politique, le

«parti catholique» commençait à devenir une force avec laquelle il

fallait compter. Aux élections générales de 1846, M. de Montalembert,

imitant la tactique par laquelle M. Cobden venait de faire triompher

en Angleterre la liberté commerciale, avait donné comme mot d'ordre

à ses amis de se tenir en dehors des questions débattues entre le

ministère et l'opposition, et de porter l'appoint souvent décisif de

leurs voix au candidat, quel qu'il fût, qui prendrait un engagement

en faveur de la liberté d'enseignement. Sans doute, dans ce rôle

tout nouveau pour eux, les catholiques s'étaient montrés novices,

incertains, ignorants de leur force et de leur nombre. Toutefois,

ils avaient contribué à l'échec de plusieurs de leurs adversaires,

avaient fait triompher quelques-uns de leurs plus chauds amis,

entre autres M. de Falloux, et, parmi les élus d'opinions diverses,

ils en comptaient cent quarante-six qui s'étaient prononcés pour

la liberté religieuse. Bien que, parmi ces promesses de candidats,

toutes ne fussent pas également sincères et solides, c'était un grand

changement par rapport à la Chambre précédente, où les intérêts

religieux n'étaient pour ainsi dire pas représentés. Les catholiques

ne s'endormirent pas sur ce succès relatif; ils lancèrent des

pétitions qui, dès les premiers mois de 1847, réunissaient plus de

cent mille signatures. Ainsi stimulé, le ministère ne pouvait se

dérober. Le 12 avril 1847, M. de Salvandy déposa le projet promis.

[Note 32: Voir plus haut, t. V, p. 578.]

L'exposé des motifs n'était pas, comme celui de M. Villemain en 1844,

un plaidoyer contre la liberté d'enseignement; tout au contraire,

avec la pompe chaleureuse qui lui était habituelle, M. de Salvandy y

proclamait le droit de la famille, condamnait le monopole, rendait

hommage à l'action de la religion dans l'éducation et reconnaissait

tout ce qu'avaient de légitime les préoccupations du clergé en

semblable matière. Malheureusement, la loi elle-même ne répondait

pas à ce préambule. Ses dispositions, bien que plus conciliantes que

celles du projet de 1844, étaient beaucoup moins larges et libérales

que le projet de 1836, chaque jour plus regretté par les catholiques.

Si M. de Salvandy n'était pas aussi exigeant que M. Villemain pour

les certificats et grades imposés à qui voulait enseigner, il l'était

cependant assez pour que ces conditions équivalussent souvent à

une interdiction. Si, pour certaines répressions, il substituait

les tribunaux à l'Université, il donnait à celle-ci des droits

considérables de surveillance, de direction et de juridiction sur

les établissements libres, lui accordait jusqu'au pouvoir de désigner

tous les livres de classe, et maintenait le certificat d'études.

S'il posait le principe d'un grand conseil de l'instruction publique

plus large que le conseil royal de l'Université, il faisait, dans ce

conseil, une part dérisoire aux éléments non universitaires. Enfin,

s'il n'obligeait plus les professeurs à déclarer eux-mêmes qu'ils ne

faisaient point partie d'une congrégation religieuse, il maintenait

contre les membres de ces congrégations l'interdiction d'enseigner.

En même temps, il proposait sur l'instruction primaire une loi à

laquelle on reprochait de diminuer les libertés concédées en 1833,

et, à propos de projets préparés par lui sur l'enseignement du droit

et de la médecine, il disait à ceux qui réclamaient la liberté de

l'enseignement supérieur: «Le gouvernement n'est pas préparé au fait,

et il nie le droit.»

On était loin des espérances qu'avaient fait concevoir aux

catholiques les sentiments personnels de M. de Salvandy et surtout le

mémorable discours de M. Guizot. Aussi l'abbé Dupanloup, si disposé

qu'il fût à la conciliation, publiait-il une critique nette et ferme,

bien que toujours courtoise, du projet sur l'instruction secondaire.

Le comité pour la défense de la liberté religieuse disait, dans

une de ses circulaires: «Jamais l'attente publique n'a été plus

complètement trompée. On nous avait promis la liberté, on ne nous en

donne même pas le semblant... Cette loi ne peut ni ne doit satisfaire

aucune opinion, pas plus les partisans du monopole que les amis de

la liberté. Il n'est peut-être personne en France, excepté M. le

comte de Salvandy lui-même, qui puisse voir là une bonne loi et une

solution définitive.» Et la circulaire déclarait, en terminant, que

«la lutte devait être reprise avec plus d'énergie que jamais». Le

comité multiplia en effet ses appels, pour ramener l'armée catholique

au combat. Son insistance même révélait qu'il rencontrait quelque

inertie. Était-ce lassitude d'une lutte déjà bien longue pour des

hommes dont le tempérament n'était pas militant? Était-ce difficulté

de se remettre en train, après le désarroi que la mission de M. Rossi

et l'intervention de la cour romaine avaient jeté, en 1845, parmi les

catholiques? Était-ce certitude qu'avec les progrès déjà faits, le

succès final n'était qu'une question de temps, et que, tôt ou tard,

le gouvernement se déciderait de lui-même à faire le dernier pas?

Était-ce répugnance à augmenter les embarras d'un ministère déjà

affaibli, et dont la chute livrerait le pouvoir à M. Thiers, plus

engagé que jamais avec les partis révolutionnaires? Toujours est-il

qu'on ne parvenait pas à exciter un mouvement pareil à celui de 1844.

Ce n'était pas seulement l'épiscopat, mais aussi une partie des

laïques qui se tenaient à l'écart.

Pour avoir mécontenté les catholiques, M. de Salvandy n'avait pas

satisfait leurs adversaires. À peine le projet connu, le _Journal

des Débats_, le _Constitutionnel_ et le _National_ ne l'attaquèrent

pas moins que l'_Univers_. Ces hostilités se firent jour dans la

Chambre. Le ministre s'y était cru d'abord sûr de la victoire: dans

la nomination de la commission, il était parvenu à faire passer, sur

neuf membres, sept ministériels, dont cinq fonctionnaires; mais,

fidèle à l'esprit de son projet, il avait écarté ceux de ses amis

qui étaient nettement partisans de la liberté d'enseignement. Dès

lors, les commissaires se trouvèrent accessibles aux suggestions

des ennemis du clergé: poussés d'un côté par M. Thiers, de l'autre

par le _Journal des Débats_, qui, dans ces questions, appuyait

presque toujours l'opposition, ils en vinrent à faire échec au

ministre, modifièrent le projet dans un sens restrictif, et notamment

rétablirent l'obligation pour tout professeur d'affirmer qu'il

n'était pas membre d'une congrégation. Les travaux de la commission

se résumèrent dans un rapport rédigé par M. Liadières et déposé le 24

juillet. Ce rapport, tout imprégné de préoccupations voltairiennes,

était sur plus d'un point la contradiction de l'exposé des motifs de

M. de Salvandy. Aussitôt mis en pièces par M. de Montalembert, dans

un écrit d'une ironie terrible, il ne devait pas être plus discuté

que ne l'avait été celui de M. Thiers. Une fois encore, l'effort

tenté pour résoudre le problème de la liberté d'enseignement

aboutissait à un avortement.

M. Guizot devait être le premier à en gémir. Dans les derniers

jours de la session, à la Chambre des pairs, M. de Montalembert

reprocha vivement au ministère d'avoir été, sur cette question,

comme sur toutes les autres, impuissant à tenir ses promesses de

réformes; puis, rappelant le malaise et le trouble des esprits, il

s'écria, en s'adressant directement à M. Guizot: «Qu'y a-t-il de plus

infirme dans ce pays? Vous l'avez proclamé avec plus d'éloquence

que personne, avec une éloquence incomparable: c'est l'état des

âmes; c'est elles qui ont besoin qu'on leur prêche le dévouement,

le désintéressement, la pureté; c'est l'éducation morale de ce

pays qui est, sinon à refaire, du moins à modifier et à épurer

profondément. Et comment vous y prendrez-vous? C'est une banalité

que de le dire, vous ne pouvez vous y prendre sérieusement que par

cette forte discipline des âmes et des consciences qui se trouve

dans la religion. Et comment fortifieriez-vous son action?... Par la

liberté que nous garantissent et nous promettent la Charte, le bon

sens et la raison; par la liberté du dévouement, du désintéressement

et de la charité. Qu'avez-vous fait pour assurer cette liberté?

Rien.» Et l'orateur demandait comment M. Guizot, avec ses doctrines

personnelles, avec les exemples que lui donnaient alors les hommes

d'État anglais, «s'était résigné à passer au pouvoir sans y laisser

une seule trace de son dévouement à la liberté religieuse». La

réponse du ministre eut un accent particulier. Plus que jamais on

put entrevoir dans ses paroles comme un hommage à la cause défendue

par son contradicteur et un regret d'être obligé, par situation,

à la combattre. Il commença par «remercier M. de Montalembert

du caractère de la lutte qu'il venait d'ouvrir». Bien loin de

contester ce que l'orateur catholique avait dit sur la nécessité de

développer la liberté et la foi religieuses: «Je pense comme lui,

s'écria-t-il, que, pour toutes les maladies morales de la société,

c'est le premier des remèdes et celui auquel le gouvernement doit

avant tout son appui.» Il promit d'aider la liberté religieuse à

conquérir ce qui lui manquait encore: s'il n'avait pas fait plus

dans cet ordre d'idées, c'était parce qu'il avait dû tenir compte de

préventions qu'il espérait bien voir disparaître un jour; puis il

disait à M. de Montalembert, d'un ton qui n'était pas celui dont il

combattait ses autres adversaires: «Vous méconnaissez bien souvent

l'état et la pensée du pays... Si vous aviez le gouvernement entre

les mains, si vous sentiez les difficultés contre lesquelles il faut

lutter,--permettez-moi de vous le dire, vous êtes un homme sincère,

un homme de courage,--eh bien! je suis convaincu que vous ne feriez

ni plus ni autrement que les ministres qui siègent sur ces bancs;

ou, si vous faisiez autrement, vous perdriez à l'instant même, ou

vous compromettriez pour bien longtemps la cause et les intérêts

qui vous sont chers. Le pays est susceptible et malade à cet égard,

depuis plus longtemps et pour plus longtemps que vous ne croyez. Il

y a un mal profond dans l'état du pays, au fond de ses idées sur

la religion, sur les rapports de la religion avec la politique,

de l'Église avec l'État... Encore une fois, prenez patience; ayez

plus de confiance dans nos institutions, et dans la liberté, et

dans le gouvernement, et dans le temps. Oui, il y a encore à faire

pour ramener le pays à des idées plus justes, à des influences plus

salutaires, à des influences qui pénètrent dans les âmes; cela se

fera, avec la prudence que nous y apportons, avec le temps que nous y

mettons.»

Il y avait une part de vérité dans ce que disait M. Guizot: l'état

d'esprit, non seulement de l'opposition, mais des conservateurs,

était un obstacle sérieux à sa bonne volonté. M. de Montalembert,

comme il arrive d'ordinaire aux opposants, ne tenait pas assez compte

des difficultés que rencontrait le pouvoir. Mais il est certain aussi

que le ministre eût pu montrer plus de résolution, de hardiesse,

en un mot, gouverner davantage. S'il avait lu dans l'avenir, il en

aurait compris la nécessité, non dans l'intérêt des catholiques, mais

dans celui de la monarchie elle-même; car c'est à elle qu'allait

manquer, pour s'honorer par cet acte de justice, le temps duquel le

ministre attendait, avec une confiance fondée, le plein triomphe

de la liberté religieuse. Quoi qu'il en soit, n'est-il pas évident

qu'une cause ainsi combattue était une cause moralement victorieuse?

De ces paroles ministérielles, qui sont comme les _novissima verba_

du gouvernement de Juillet dans ces questions, ressortait un aveu

solennel que le succès des idées défendues par M. de Montalembert

était désirable et qu'il était certain dans un délai plus ou moins

éloigné. Comment se produirait le dénouement, dès ce moment prévu?

Par quels moyens triompherait-on des derniers obstacles? Combien

faudrait-il de temps? Les politiques les plus clairvoyants eussent

été embarrassés de le préciser. On voyait le but devant soi: mais

les derniers détours de la route qui y conduisait échappaient aux

regards. C'est le moment que choisit d'ordinaire la Providence pour

intervenir, par des coups inattendus, brouillant tous les calculs

humains, brusquant les transitions, mûrissant en quelques instants

les solutions qui semblaient encore exiger de longues années.

Histoire de la Monarchie de Juillet (Volume 7 / 7) · 第 17 / 82 题