Les considérations par lesquelles les ministres avaient combattu la
double réforme électorale et parlementaire, semblaient, par beaucoup
de côtés, parfaitement raisonnables. Néanmoins, à voir comment les
choses devaient tourner, on se prend à douter de l'opportunité de
la résistance, si justifiée que celle-ci parût sur le moment. En ce
qui touche notamment la présence des fonctionnaires dans la Chambre,
qu'eût-on compromis en s'engageant à résoudre cette question avant
la fin de la législature? C'eût été répondre au sentiment de la
majorité elle-même; car, parmi les députés qui avaient repoussé par
discipline la proposition de M. de Rémusat, la plupart n'hésitaient
pas à reconnaître que, sur ce point, «il y avait quelque chose à
faire[9]». Sans doute, il n'en était pas de même de l'extension
du droit de suffrage, qui soulevait beaucoup plus d'objections,
ne fût-ce que celle qui était tirée de l'indifférence manifeste
du public. Toutefois, que penser de la valeur de cette dernière
objection, quand on voit, dix mois après, l'état des esprits devenir
tel que, de l'aveu du même M. Guizot, cette réforme ne pourra plus
être évitée? Au lieu de s'exposer ainsi à la subir plus tard en
vaincu, n'eût-il pas été plus habile de s'en saisir tout de suite,
avant que les partis y eussent donné une importance factice, et de
tenter de l'accomplir quand on pouvait encore la limiter, en rester
le maître et en recueillir l'avantage? Dans ces conditions, le
corps électoral n'aurait pas été gravement modifié, et puis, quels
qu'eussent été les inconvénients d'une concession, ils auraient été
difficilement comparables aux dangers que la résistance devait si
rapidement faire naître.
[Note 9: M. de Viel-Castel écrivait sur son journal intime, à la
date du 25 avril 1847: «Lorsqu'on s'entretient en particulier
avec les conservateurs les plus prononcés, à peine en trouve-t-on
qui ne conviennent qu'il est urgent d'apporter une barrière à
l'envahissement progressif des fonctions publiques par les députés.
Seulement ils varient sur les mesures à prendre.» (_Documents
inédits._)]
Cependant, si le gouvernement se refusait absolument à entendre
parler d'aucune des deux réformes, il aurait peut-être eu un moyen
de les repousser sans trop de péril: c'eût été de mettre en avant
quelque autre projet qui fît diversion aux manoeuvres des partis
hostiles, occupât l'opinion, et amusât cette imagination populaire
que le pouvoir, en France surtout, ne laisse jamais impunément
sans aliment. La chose, il est vrai, était malaisée. On se butait
au dilemme que j'ai déjà plusieurs fois indiqué: d'une part, il
semblait nécessaire d'avoir égard à ce goût maladif du changement
que nos révolutions avaient éveillé dans l'esprit public; d'autre
part, ces mêmes révolutions avaient tant ébranlé la société, qu'on
avait peine à imaginer un changement qui fût sans péril. Quelque
difficile que fût ce problème, c'était la tâche du gouvernement de
tenter de le résoudre. En 1847, moins qu'à toute autre époque, il
pouvait s'y dérober: il se trouvait en face d'une Chambre nouvelle,
et qui, comme telle, devait être particulièrement désireuse de
faire du nouveau; il avait à contenter une majorité qui, se sentant
assurée de sa prépondérance numérique, cessant d'avoir à combattre
journellement pour son existence, n'était plus disposée à considérer
sa besogne comme accomplie, quand elle avait repoussé les attaques
et maintenu le _statu quo_. Ce que pourrait être l'oeuvre à laquelle
elle rêvait d'attacher son nom, elle eût été fort embarrassée de le
préciser; mais elle était toute prête à s'en prendre au ministère,
s'il ne la lui faisait pas accomplir. _A priori_ même et par le
seul fait de son grand âge, ce ministère vieux de plus de six ans
était suspect, aux yeux de cette Chambre née d'hier, d'avoir trop le
goût de l'immobilité et le besoin du repos. Un moment, au lendemain
des élections du 1er août 1846, on avait pu croire que M. Guizot
se rendait compte de ce que l'opinion attendait de lui; il avait
paru comprendre que, si sa grande victoire électorale pouvait être
interprétée comme une approbation du passé, elle lui créait pour
l'avenir des devoirs nouveaux; que le programme de résistance un
peu négative qui, depuis Casimir Périer, avait suffi aux jours de
péril, ne suffisait plus dans la sécurité du succès; qu'il fallait
rajeunir la vieille politique conservatrice. C'est alors que, le
2 août 1846, en s'adressant à ses électeurs de Lisieux, il avait
annoncé solennellement que, désormais, rassuré sur la paix extérieure
et l'ordre intérieur, il serait en mesure de donner satisfaction
au désir de mouvement et de réforme. «Toutes les politiques vous
promettent le progrès, avait-il dit dans une phrase devenue aussitôt
célèbre; la politique conservatrice seule vous le donnera[10].»
Mais quelques semaines ne s'étaient pas écoulées que les mariages
espagnols venaient donner une tout autre direction à sa pensée.
L'affaire avait été tout de suite assez compliquée, avait exigé
assez d'efforts pour absorber toute son attention. Convaincu que ce
qui suffisait à l'occuper et à le satisfaire suffisait également à
occuper et à satisfaire l'opinion, il n'avait plus jugé nécessaire
de préparer d'autre objet à l'activité parlementaire de la nouvelle
Chambre. C'est ainsi qu'au début de la session de 1847, en dehors
des questions étrangères, aucun projet considérable et de nature à
intéresser l'opinion ne s'était trouvé prêt à être déposé par le
gouvernement.
[Note 10: Voir plus haut, t. V, p. 29 et 30.]
Cette abstention, à laquelle s'était ajouté bientôt le _veto_
opposé par le ministère aux deux propositions de réforme, avait été
interprétée comme un parti pris d'inaction. De là, dans la majorité,
une surprise, une déception et bientôt un mécontentement, qui ne se
manifestaient pas seulement par quelques défections, mais aussi par
l'état d'esprit de ceux dont le vote n'avait pas failli. Au coeur
même du parti conservateur, divers symptômes trahissaient le doute,
l'esprit de critique, les tentations d'indiscipline, la lassitude
des vieilles luttes, le désir vague de quelque chose de nouveau. Ces
sentiments, qui éclataient sans ménagement dans les conversations de
couloirs, arrivaient parfois jusqu'à la tribune. Tel fut un incident
qui se produisit, le 27 avril 1847, au cours de la discussion des
fonds secrets. L'auteur en fut un député, naguère ardent ministériel,
M. Desmousseaux de Givré. Amené à se demander pourquoi la majorité
de cent voix, issue des élections de 1846, paraissait sur le point
de se diviser, il proclama que le mal venait de «l'inertie du
gouvernement», et il montra les ministres répondant sur toutes les
questions: «Rien, rien, rien!» Aussitôt répercutés, grossis par
les journaux opposants, ces mots: _Rien, rien, rien!_ eurent un
retentissement énorme. On affectait d'y voir le résumé exact de la
situation. Jamais, quand il défendait le ministère, M. Desmousseaux
de Givré n'avait ainsi occupé le public. La _Presse_ inscrivit les
trois mots en tête de ses colonnes, à la place où naguère elle avait
mis, comme épigraphe, la promesse de progrès faite par M. Guizot
dans son discours de Lisieux. Le _Journal des Débats_ ne contribuait
pas à calmer la polémique, quand il répliquait sur le même ton: «Le
parti conservateur, à son tour, n'a que trois mots à répondre aux
faiseurs utopistes: Rien, rien, rien! vous n'obtiendrez rien.»
L'immobilité qu'on reprochait à la politique du gouvernement n'était
pas imputable seulement au cabinet. Le Roi y avait plus de part
encore, et souvent c'était lui qui l'imposait à ses ministres.
Il avait alors soixante-quatorze ans. Son intelligence, bien que
toujours supérieure, se ressentait du poids de l'âge. Cette charge,
venant s'ajouter à celle d'un règne déjà long et toujours laborieux
et difficile, avait amené chez lui quelque fatigue et quelque
affaiblissement: de là, sa crainte du mouvement et du changement. Il
tâchait de se persuader que la France, ayant, elle aussi, traversé
beaucoup de vicissitudes, devait avoir le même goût. Il oubliait
que le pays n'avait pas vieilli avec lui, qu'il se rajeunissait
incessamment par l'avènement de générations nouvelles, oublieuses
des déceptions passées, ouvertes aux espérances, aux illusions,
impatientes d'agir à leur tour. Des malentendus de ce genre se
produisent quelquefois entre vieillards et jeunes gens. En outre,
Louis-Philippe était d'autant plus porté à écarter ou à ajourner les
problèmes sociaux et politiques soulevés autour de lui, que moins
que jamais il croyait possible d'y trouver une heureuse solution.
Son expérience, en s'allongeant, avait encore accru la part de
scepticisme et de désenchantement qui de tout temps s'était mêlée à
sa sagesse. Ses propos, qu'il n'avait pas, on le sait, l'habitude
de beaucoup mesurer, semblaient parfois d'un homme découragé qui se
sentait lié à une tâche impossible. «Tenez, disait-il un jour à M.
Guizot qui lui témoignait son habituel optimisme, je souhaite de
tout mon coeur que vous ayez raison; mais ne vous y trompez pas:
un gouvernement libéral en face des traditions absolutistes et
de l'esprit révolutionnaire, c'est bien difficile; il y faut des
conservateurs libéraux, et il ne s'en fait pas assez. Vous êtes les
derniers des Romains.» Un autre jour, il s'écriait, en se prenant
la tête dans les mains: «Quelle confusion! quel gâchis! Une machine
toujours près de se détraquer! Dans quel triste temps nous avons
été destinés à vivre[11]!» L'âge avait eu sur Louis-Philippe un
autre effet: il augmentait chez lui, en même temps que la défiance
des choses, la confiance en soi. Cette confiance, que lui avaient
justement donnée tant de difficultés surmontées, menaçait de tourner
en une obstination irritable et impérieuse qui tenait de la sénilité.
Admettait-il quelqu'un à lui parler, il n'écoutait guère que ce
qui rentrait dans ses idées; la contradiction l'impatientait sans
l'avertir. Il oubliait que le premier avantage de l'irresponsabilité
royale dans le régime constitutionnel est que le souverain peut,
sans se diminuer, se prêter à des politiques diverses, gouverner
avec des ministres de nuances opposées, et il menaçait, pour le cas
où l'on prétendrait modifier ce que, depuis longtemps, il appelait
assez imprudemment «son système», de se retirer au château d'Eu et
de remettre le gouvernement à la régence. Ceux qui approchaient le
Roi étaient péniblement surpris de voir qu'à la fin de 1846 et au
commencement de 1847, il faisait souvent allusion à cette abdication
possible. Le plus fâcheux était que ces boutades ne restaient pas
renfermées dans les Tuileries, et qu'il en arrivait quelque écho
dans les couloirs du palais Bourbon. Commentées sans bienveillance,
elles n'augmentaient pas le crédit parlementaire du cabinet, qu'on
semblait dès lors fondé à accuser d'être l'instrument trop docile du
«pouvoir personnel». Et surtout elles compromettaient le souverain,
le rendaient responsable d'une politique peu populaire, et, par
l'éventualité même qu'elles faisaient entrevoir, accoutumaient les
esprits à rêver d'autre chose que d'une simple crise ministérielle.
[Note 11: _Mémoires de M. Guizot_, t. VIII, p. 91.]
L'espèce d'inertie dont le gouvernement semblait alors si étrangement
affecté avait encore une autre forme. Ce qui manquait à la majorité,
ce n'était pas seulement la grande impulsion politique qu'il eût
appartenu au Roi et à M. Guizot de donner, c'étaient aussi les soins
de tous les jours. Cette partie de l'oeuvre ministérielle, la plus
modeste, mais non la moins utile sous un régime parlementaire, avait
été jusqu'alors accomplie avec beaucoup d'habileté par M. Duchâtel.
Sans cesse attentif aux dispositions générales de la Chambre et aux
dispositions particulières de chaque député, soigneux des hommes
autant que des choses, le ministre de l'intérieur avait su faire,
avec adresse et tact, sans dédain des petites précautions et des
petits moyens, ce qui était nécessaire pour raffermir les fidélités
douteuses, calmer les susceptibilités, désintéresser les ambitions,
prévenir les caprices, maintenir l'harmonie et la discipline. Le tour
pratique et la netteté judicieuse de son esprit, la sûreté de son
commerce, la facilité de son abord, la distinction de ses manières,
et jusqu'au prestige de sa grande fortune, tout chez lui convenait
à ce rôle. Telle avait été son action qu'aux yeux de plusieurs,
l'armée ministérielle lui appartenait plus qu'à M. Guizot. Après
les élections de 1846, en face d'une majorité accrue d'éléments si
divers, il était plus nécessaire encore que M. Duchâtel continuât
son travail: on l'avait entendu dire alors: «Nous avons cent
conservateurs nouveaux; il nous faudra trois mois pour les former.»
Et cependant, quand arriva la session de 1847, il ne se montra pas
pressé de s'occuper de cette «formation». Une sorte d'indolence,
qui était du reste le fond de sa nature, semblait avoir remplacé sa
vigilance et son activité d'autrefois. À peine le voyait-on à la
Chambre, et, coup sur coup, il prit des congés pour cause de maladie.
Sa maladie était réelle et se manifestait par des accès de fièvre
répétés. Mais n'y avait-il pas là aussi une fatigue plus politique
encore que physique, et comme une velléité de distinguer sa fortune
personnelle de celle du cabinet? On l'a beaucoup dit alors. On
prétendait que M. Duchâtel, gêné de l'impopularité et jaloux de
la prépondérance de M. Guizot, méditait de le supplanter et de
former, sans lui, un autre ministère conservateur, moins provocant
dans l'ordre des doctrines, quoique aussi rassurant pour les
intérêts; plus terne, mais plus solide, faisant en même temps moins
de bruit oratoire et plus d'affaires. Qu'autour du ministre de
l'intérieur on ait caressé quelque rêve de ce genre, c'est possible
et même probable; que le ministre personnellement se soit arrêté
à un semblable projet, rien ne le prouve. Il est à remarquer, au
contraire, que le principal intéressé, M. Guizot, a rendu après coup
un hommage éclatant à la fidélité de son collègue[12]. Seulement,
ce qui est incontestable, c'est que, depuis quelque temps, M.
Duchâtel estimait que le ministère, usé par sa durée même, ferait
bien de céder la place à des hommes nouveaux. Déjà, à la veille de
la session de 1845, on avait vu poindre chez lui cette idée[13].
Il y était revenu depuis, notamment à la fin de 1846, sous le coup
d'un vif mécontentement personnel: pour cause ou sous prétexte
d'urgence, la décision relative au mariage du duc de Montpensier
avait été prise entre le Roi, la Reine et M. Guizot, sans consulter
les autres membres du cabinet; fort blessé du procédé, M. Duchâtel
en fut d'autant plus porté à voir d'un oeil peu favorable la
décision ainsi prise[14]; pendant quelques jours, il fut à peu près
résolu à porter au Roi sa démission, qui eût forcément entraîné la
dislocation du cabinet tout entier; il y était poussé par des hommes
considérables dont il suivait volontiers les avis, entre autres par
le chancelier Pasquier, peu favorable, il est vrai, à M. Guizot; la
réflexion le fit reculer: il ne voulut ni causer une telle joie à
l'opposition, ni se faire soupçonner par les conservateurs d'obéir à
une susceptibilité mesquine. Un peu plus tard, lors de l'élection de
M. de Malleville comme vice-président, il laissa voir encore quelque
velléité de retraite, sans y insister beaucoup. En somme, il restait
à son poste, toujours correct et loyal, mais triste, inquiet, un peu
boudeur, ayant peu de coeur à sa besogne, et guettant l'occasion
d'une retraite toujours désirée.
[Note 12: M. Guizot s'est exprimé en ces termes, sur la tombe de
M. Duchâtel: «... En même temps qu'il faisait preuve de ces rares
qualités de l'esprit, il déployait la grande qualité du caractère; il
était un parfait homme d'honneur, dans l'acception la plus stricte
et la plus élevée du mot, constamment fidèle à ses opinions, à sa
cause, à ses amis, malgré les dissentiments particuliers qui naissent
quelquefois, entre amis, dans la vie politique.»]
[Note 13: Voir plus haut, t. V, p. 433, 434.]
[Note 14: «C'est jouer gros jeu pour peu de chose, disait M. Duchâtel
dans son intimité; c'est sacrifier à des satisfactions de famille
et à un éclat apparent les sérieux intérêts du pays... Se brouiller
avec l'Angleterre, à moins que l'honneur de la France ne le commande
impérieusement, jamais il n'y faut consentir, et aujourd'hui moins
que jamais. N'avons-nous pas assez de nos révolutionnaires, sans nous
mettre encore sur les bras tous ceux qu'elle peut lancer dans toutes
les parties du monde?» (Notice sur M. Duchâtel par M. Vitet.)]