(Mars-août 1847.)
I. Ébranlement de la majorité. Les conservateurs progressistes.
M. Duvergier de Hauranne et sa proposition de réforme
électorale. Elle est repoussée à une grande majorité. La
réforme parlementaire est écartée à une majorité moins
forte.--II. Le gouvernement avait-il raison de se refuser
absolument à toute réforme? Il est accusé d'un parti pris
d'immobilité. Le Roi est pour beaucoup dans cette immobilité.
Lassitude de M. Duchâtel. Il désire que le ministère cède
la place à d'autres.--III. Échecs infligés par la Chambre à
plusieurs ministres. On reconnaît la nécessité de remplacer
trois d'entre eux. Affaiblissement résultant de cette crise
partielle.--IV. La mauvaise récolte. Désordres amenés par
la crainte de la disette. Embarras monétaires. Trouble jeté
dans les affaires de chemins de fer. Contre-coup sur les
finances de l'État. Conséquences politiques de ce malaise
économique.--V. Projet de M. de Salvandy sur l'enseignement
secondaire. Son avortement. M. de Montalembert et M. Guizot à
la Chambre des pairs.--VI. L'apologétique révolutionnaire. Les
histoires de MM. Louis Blanc et Michelet. Les _Girondins_ de
Lamartine. État d'esprit de l'auteur. Caractère du livre. Effet
produit par sa publication.--VII. La campagne de corruption.
Premières révélations sur l'affaire Cubières. Dénonciations
de M. de Girardin et débats qui en résultent. Vote des
«satisfaits».--VIII. Mise en accusation de MM. Teste, Cubières,
Pellapra et Parmentier. Le procès. M. Teste convaincu de son
crime. Condamnation.--IX. Effet produit dans le public par le
procès Teste. M. Guizot s'explique, à la Chambre des pairs, sur
l'accusation de corruption.--X. La session finit tristement.
Gémissement des amis du cabinet. Cause et caractère du mal.
I
La discussion de l'adresse, au début de la session de 1847,
avait été, pour le ministère, l'occasion d'un éclatant succès.
Non seulement il était sorti pleinement vainqueur du débat sur
les mariages espagnols, mais un amendement blâmant sa politique
intérieure avait été repoussé par 243 voix contre 130, et l'ensemble
de l'adresse adopté par 248 voix contre 84. Depuis 1830, aucun
ministère ne s'était vu à la tête d'une majorité aussi forte. M.
Guizot, qui, pendant tant d'années et à travers tant de vicissitudes,
avait travaillé à constituer cette majorité, se flattait d'avoir
enfin atteint son but. Au lendemain même de l'adresse, il écrivait à
l'un de ses ambassadeurs: «Le parti conservateur existe réellement
dans les Chambres, dans les collèges électoraux, dans le pays. Il
repose sur des intérêts puissants, sur les intérêts des positions
faites dans notre société actuelle et qui n'aspirent qu'à se
consolider; sur des convictions réfléchies, car ces intérêts ont
compris que notre politique seule peut les consolider; sur des
passions vives et publiques, suscitées par les luttes que cette
politique soutient depuis seize ans. Le parti conservateur est donc
et devient chaque jour davantage un parti d'action et de gouvernement
qui fait ses propres affaires et soutient sa propre politique,
attaché à cette politique par amour-propre comme par intérêt[1].»
[Note 1: Lettre à M. de Flahault, du 24 février 1847. (_Documents
inédits._)]
À peine M. Guizot avait-il eu le temps de se féliciter de ces
résultats qu'un incident se produisait, bien de nature à faire
douter de l'existence ou tout au moins de la solidité de sa majorité.
Le 22 mars 1847, la Chambre avait à élire un vice-président: il
s'agissait de remplacer M. Hébert qui venait d'être appelé aux
fonctions de garde des sceaux, vacantes par la mort de M. Martin du
Nord. Le candidat du ministère était M. Duprat. Après deux tours
de scrutin dans lesquels une partie des voix conservatrices se
détournèrent sur M. de Belleyme, M. Léon de Malleville, candidat de
l'opposition, l'emporta par 179 voix contre 178. Adversaire acharné
du cabinet, il s'était fait, à la tribune, une sorte de spécialité
des accusations de corruption; plusieurs fois déjà, il avait eu à ce
propos des prises avec M. Duchâtel; naguère, dans la discussion de
l'adresse, il avait été l'un des trois signataires de l'amendement
sur la politique intérieure, amendement repoussé à une forte majorité.
Cette nomination inattendue souleva un cri de triomphe dans la
gauche, tandis que les partisans du cabinet étaient dans une sorte
de stupeur. Le dépit des amis personnels de M. de Belleyme était
pour quelque chose dans ce soudain revirement; il ne suffisait pas à
l'expliquer. Dans la majorité conservatrice, issue des élections de
1846, la proportion des députés nouveaux était beaucoup plus grande
que de coutume; plusieurs, parmi eux, jeunes, ambitieux, n'avaient
nul goût à venir prendre rang à la queue des anciens, comme des
conscrits incorporés dans une armée déjà organisée; loin de se faire
solidaires de tous les partis pris, de tous les ressentiments, de
toutes les responsabilités de l'ancienne politique conservatrice,
ils rêvaient de la modifier, de lui imprimer leur marque, de lui
donner quelque chose de plus entreprenant, de plus novateur. Ils
s'appelaient eux-mêmes des «conservateurs progressistes». L'un
d'eux, le marquis de Castellane, avait annoncé, dès la discussion
de l'adresse, l'entrée en scène de «la fraction plus jeune du
parti conservateur», qui, disait-il, «apportait la fidélité des
anciens combattants, sans la passion des anciennes luttes», et il
la montrait, se faisant un «devoir» de réclamer des «réformes». Ce
que seraient ces réformes, les «progressistes» ne le savaient pas
bien encore; pour le moment, ils voulaient surtout faire comprendre
au gouvernement la nécessité de compter avec eux. Une élection de
vice-président, qui n'engageait qu'une question de personne, leur
avait paru une occasion favorable pour donner un avertissement de ce
genre. Aussi bien l'entrée dans le cabinet de M. Hébert, qui, comme
député et procureur général, personnifiait l'ancienne politique
en ce qu'elle avait de plus résistant[2], n'était pas plus pour
satisfaire leurs velléités novatrices, que le mot d'ordre donné par
le ministère, dans une élection de vice-président, ne convenait à
leurs prétentions d'indépendance.
[Note 2: Sur les circonstances dans lesquelles M. Hébert avait été
nommé procureur général, voir plus haut, t. V, p. 12.]
Cette attitude d'une partie de la majorité était d'autant plus
remarquée, que la même dissidence se manifestait, beaucoup plus
tranchée, hors du Parlement. La _Presse_ était depuis longtemps
l'un des organes, sinon les plus considérés, du moins les plus
répandus et les plus bruyants du parti conservateur; avec le
_Journal des Débats_, qu'elle jalousait, elle faisait émulation
de zèle ministériel, d'ardeur agressive contre l'opposition. Au
commencement de 1847, le propriétaire de ce journal, M. Émile de
Girardin, s'étant vu refuser par le gouvernement certaines faveurs,
notamment un titre de pair pour le général de Girardin dont il
passait pour être le fils naturel, la _Presse_ devint peu à peu
maussade, menaçante, ouvertement hostile. Son grief apparent était
la résistance du cabinet aux réformes, principalement aux réformes
économiques. Dès qu'elle entrevit dans la majorité des ferments de
scission, elle s'appliqua à les développer, à les envenimer, se
faisant le champion des dissidents, dépassant souvent de beaucoup
leur pensée, mais, par ce moyen, se flattant de les compromettre et
de les entraîner. Sans doute, le rédacteur en chef de la _Presse_
n'avait pas grande autorité morale; chacun devinait les dessous de
son évolution, et quand le _Journal des Débats_ voulait mortifier et
intimider les conservateurs en velléité d'indépendance, il affectait
de croire que M. de Girardin était leur chef. Mais ce n'en était
pas moins un polémiste actif, plein de ressources, en possession
d'un instrument puissant de publicité, ayant l'oreille d'une partie
de la bourgeoisie et, à tous ces titres, capable de faire beaucoup
de mal à ceux qu'il attaquait. Le cabinet avait déjà assez peu de
défenseurs parmi les journaux, pour qu'il ne fût pas indifférent
d'en voir passer un au camp adverse. Contre toutes les feuilles de
centre gauche, de gauche, de droite royaliste, il n'avait plus guère
à son service que le _Journal des Débats_, qui, malgré sa rédaction
et sa clientèle d'élite, ne pouvait faire tête, seul, à toute une
armée. Les statisticiens évaluaient à vingt mille le chiffre des
abonnés de la presse ministérielle, contre cent cinquante mille
qu'ils attribuaient à la presse opposante[3]. Une telle inégalité
était un danger grave, surtout dans une société où les révolutions
avaient détruit ou amoindri plusieurs des forces traditionnelles qui
servent d'ordinaire de point d'appui aux gouvernements. L'existence
d'une majorité parlementaire, issue d'un suffrage restreint, n'était
pas une compensation suffisante, et d'ailleurs qu'arriverait-il, si,
comme l'élection de M. de Malleville pouvait le faire craindre, cette
majorité venait à être ébranlée?
[Note 3: C'est le chiffre que répétera M. de Forcade en 1849.]
Le gouvernement devait être impatient de savoir exactement quelle
était l'étendue de cet ébranlement. Y avait-il dislocation
définitive, formation d'un nouveau tiers parti, ou n'était-ce qu'un
accident passager et réparable? Une occasion s'offrait à lui de
mettre les conservateurs à l'épreuve: immédiatement après l'élection
de son vice-président, la Chambre avait à discuter un projet de
réforme électorale.
Trop de bruit devait se faire, avant peu, autour de cette réforme,
pour qu'il n'importe pas d'en rappeler les antécédents et d'indiquer
ce qui la mettait dès lors plus en vue. On n'a pas oublié comment,
en 1840, sous le ministère de M. Thiers, les radicaux avaient tenté,
sans grand succès, il est vrai, de faire de l'agitation autour de la
réforme électorale[4]. Sous le ministère du 29 octobre, à la veille
des élections générales de 1842, la question fut reprise, cette fois
non plus seulement par les radicaux, mais au nom de tous les groupes
de gauche; une proposition déposée par M. Ducos, appuyée par MM.
Dufaure et de Lamartine, combattue par M. Guizot, fut écartée à 41
voix de majorité[5]. Pendant la législature suivante, de 1842 à 1846,
à peine trouve-t-on à signaler, en 1845, la proposition faite par un
député d'autorité fort médiocre, M. Crémieux; elle fut rejetée après
un débat sans importance. Dans la session de 1846, aux approches de
nouvelles élections générales, c'eût été le moment de poursuivre
une telle réforme, si on l'avait crue mûre; mais l'opposition était
alors absorbée par d'autres questions, notamment par la politique
étrangère; se croyant, chaque jour, sur le point de détacher une
partie de la majorité ministérielle, elle ne songeait pas à se
plaindre du mode de suffrage qui lui laissait de telles espérances.
Tout changea avec les élections de 1846. En face d'une majorité
ministérielle de plus de cent voix, ne croyant plus avoir rien à
attendre de la Chambre, les adversaires du cabinet s'en prirent au
système électoral qui venait de leur être si défavorable. À les
entendre, s'ils avaient été battus, ce n'était pas que l'opinion
leur fût contraire, c'était que le mode de scrutin ne permettait
pas à l'opinion de se manifester librement et sincèrement. Ainsi se
trouvèrent-ils conduits, moins par une impulsion venue du pays, que
par le dépit de leur impuissance parlementaire, à attribuer à la
question de la réforme électorale une importance qu'elle n'avait pas
encore eue.
[Note 4: Voir plus haut, t. IV, ch. II, § IX.]
[Note 5: Voir plus haut, t. V, ch. I, § IX.]
Dès le mois d'août 1846, dans une réunion du centre gauche, M.
Thiers, jusqu'alors mal disposé pour cette réforme, et qui plus
d'une fois avait laissé voir qu'elle était, à ses yeux, une
niaiserie, et une niaiserie dangereuse, se prononça ouvertement
pour que la question fût soulevée; il offrit même, aux acclamations
des assistants, agréablement surpris, d'en prendre l'initiative.
M. Duvergier de Hauranne, chargé de l'aider dans l'élaboration du
projet, y travailla activement pendant les vacances parlementaires;
aux approches de la session de 1847, il était en mesure de
communiquer aux chefs de la gauche et du centre gauche les résultats
de cette étude préliminaire. Mais, pendant ce temps, M. Thiers,
ayant cru trouver dans les mariages espagnols un terrain d'attaque
qu'il jugeait plus favorable et qui convenait mieux à ses habitudes,
avait été repris de ses répugnances contre la réforme électorale. Il
trouva à redire à tout ce qui était proposé; à peine admettait-il
l'augmentation du nombre des députés; d'accroître le nombre des
électeurs, il ne voulait pas entendre parler. On lui répondit de
la gauche et du centre gauche que la proposition était annoncée,
attendue, et que l'abandonner serait abdiquer aux mains du cabinet.
Plusieurs des opposants, d'ailleurs, ne jugeaient pas que les
mariages espagnols offrissent un moyen d'attaque bien avantageux,
et ils tenaient beaucoup à ne pas mettre tout leur enjeu sur cette
unique carte. Demeuré seul de son avis, M. Thiers ne put le faire
prévaloir; il en conçut une vive humeur contre ses alliés, qu'il
ne ménagea pas dans ses propos. Naturellement, il ne fallait plus
compter sur lui pour présenter le projet. M. Duvergier de Hauranne
s'en chargea à sa place et se donna à cette tâche, avec son
ardeur accoutumée. Dès le milieu de janvier 1847, il publiait une
longue brochure, presque un livre, sous ce titre: _De la Réforme
parlementaire et de la Réforme électorale_. Il ne se bornait pas
à y traiter la question spéciale, dans tous ses détails, avec une
netteté incisive. Craignant qu'elle ne suffit pas à échauffer le
public, il avait soin de la rattacher à un grief plus général,
celui qui avait servi à faire la révolution de 1830 et la coalition
de 1839: il dénonçait les entreprises du «pouvoir personnel». «Le
gouvernement représentatif est en péril, s'écriait-il au commencement
de sa brochure; ce n'est point, comme en 1830, la violence qui le
menace, c'est la corruption qui le mine.» Dans toute la suite de
son écrit, il en revenait toujours à accuser le pouvoir royal de
détruire le pouvoir parlementaire et de faire prévaloir «toutes les
idées, toutes les habitudes des gouvernements despotiques». «Reste
à savoir, ajoutait-il, s'il convient à la France de se prosterner,
en 1847, devant le principe qu'elle a vaincu en 1830.» Sans doute il
reconnaissait qu'on ne pouvait toucher à ces redoutables questions,
sans provoquer des «frémissements et des colères»; mais, à son avis,
«il eût été lâche de s'en laisser effrayer ou troubler». La brochure
de M. Duvergier de Hauranne fut un signal pour la presse opposante,
qui, ainsi munie d'arguments, commença sur ce sujet une polémique
assez vive. Enfin, le 6 mars, quand on crut l'opinion suffisamment
préparée, le projet fut déposé: il comportait l'abaissement du
cens à 100 francs et l'adjonction des «capacités», c'est-à-dire
environ deux cent mille électeurs de plus; en outre, le nombre
des députés était porté de quatre cent cinquante-neuf à cinq cent
trente-huit. Le changement ainsi proposé était vraiment peu de
chose, et il y avait une sorte de disproportion entre les arguments
employés et les conclusions auxquelles on aboutissait. C'est qu'au
fond, le centre gauche et même la gauche ne redoutaient pas moins
que la majorité conservatrice une extension considérable du droit
de suffrage. Quelques mois auparavant, M. Odilon Barrot, causant
avec M. Cobden qui s'étonnait qu'on s'agitât tant pour demander
si peu, déclarait que l'adjonction de deux cent mille électeurs
lui suffirait largement: il ne jugeait pas la masse du peuple mûre
pour exercer un droit de vote, et ne voyait de sécurité, pour le
gouvernement constitutionnel, que dans un suffrage très restreint[6].
Le gouvernement n'hésita pas à combattre le projet de M. Duvergier
de Hauranne, comme il avait combattu les projets présentés
précédemment sur le même sujet. Il essaya même d'écarter tout débat,
en obtenant des bureaux qu'ils n'autorisassent pas «la lecture»
de la proposition[7]. Il allait trop loin. Sur neuf bureaux, trois
refusèrent de le suivre jusque-là: il n'en fallait pas plus pour que
la question de prise en considération fût portée devant la Chambre.
[Note 6: JOHN MORLEY, _The Life of Richard Cobden_, t. I, p. 417.]
[Note 7: Le _Journal des Débats_ fit vivement campagne dans ce sens.
«La proposition n'est pas sérieuse, déclarait-il. Toute la question
est de savoir si la majorité se prêtera chrétiennement à entendre les
injures qu'on veut lui dire. Nous ne croyons pas, quant à nous, qu'il
soit nécessaire de pousser la mansuétude jusque-là.»]
C'était cette discussion qui se trouvait à l'ordre du jour, le 23
mars 1847, au lendemain de l'élection du vice-président. Le public
l'attendait avec une curiosité anxieuse, non à cause du fond de la
question, auquel, en dépit des efforts de l'opposition, il demeurait
toujours assez indifférent, mais à raison du doute que la nomination
de M. Léon de Malleville avait fait naître sur les dispositions de
la majorité. À défaut de M. Thiers, dont le silence fut remarqué,
de nombreux orateurs soutinrent la proposition, entre autres MM.
Duvergier de Hauranne, Billault, de Beaumont, Odilon Barrot. Ils
alléguèrent les vices du système électoral, l'étroitesse de sa base,
ses injustes exclusions, ses inégalités déraisonnables, la facilité
qu'il offrait à la corruption; ils montrèrent cette corruption
devenue générale et annulant de fait le gouvernement représentatif;
enfin, ils reprochèrent au gouvernement sa stérilité, son inertie, et
le mirent en demeure d'accomplir les progrès annoncés naguère par M.
Guizot dans le discours de Lisieux. Suivant sa coutume, M. Duchâtel,
dans sa réponse, développa de préférence les raisons pratiques: il
insista sur ce que rien n'indiquait, dans le pays, un désir de cette
réforme, et sur ce qu'une loi de ce genre ne pouvait être adoptée
qu'à la veille d'élections générales. M. Guizot prit les choses de
plus haut. Il exposa doctrinalement les avantages du système qui,
au lieu de «placer le droit électoral dans le nombre», le plaçait
dans la «capacité politique». Rencontrait-il, au cours de ses
développements, le suffrage universel, il l'écartait avec un dédain
superbe; à M. Garnier-Pagès, qui lui criait: «Son jour viendra», il
répondait: «Il n'y a pas de jour pour le suffrage universel;... la
question ne mérite pas que je me détourne, en ce moment, de celle qui
nous occupe.» Plus loin, s'adressant à ceux qui l'accusaient de ne
vouloir d'aucun progrès, il dissertait éloquemment sur les conditions
du «vrai progrès, qui n'était pas seulement un changement»; il
rappelait que, dans un régime de liberté «où toutes les idées,
toutes les ambitions sont en mouvement, où l'on demande trop, où
l'on veut avoir trop vite, où l'on pousse trop fort, la mission du
gouvernement était de marcher lentement, mûrement, de maintenir, de
contenir». Cet ordre d'idées le conduisait naturellement à s'occuper
de ceux des conservateurs qui se disaient «progressistes». La grosse
question du débat n'était-elle pas de savoir comment ils voteraient?
De la gauche, on leur avait fait plus d'une invite. Les paroles que
leur adressa M. Guizot furent moins une prière qu'une leçon, moins
une caresse qu'une réprimande. Il railla ces députés qui «voulaient
agir tout de suite, à l'entrée de cette législature, avant de la
bien connaître, avant de bien connaître leurs collègues, avant de
bien connaître le gouvernement près duquel ils agissaient, avant
de se bien connaître peut-être eux-mêmes»; il leur rappela que,
d'ordinaire, «les tiers partis ne tournaient pas à l'utilité du
pays, à la considération et à la force de ceux qui les composaient»;
puis il les mit en demeure, ou de «rester avec le gouvernement et de
marcher avec lui», ou de «passer dans les rangs de l'opposition». Il
professait, quant à lui, «qu'il valait mieux, pour le pays et pour le
cabinet, maintenir fermement cette politique avec une majorité moins
forte, que l'affaiblir pour conserver une majorité plus nombreuse».
Ce langage était, par plus d'un côté, mortifiant pour ceux auxquels
il était adressé, mais il leur en imposa. M. de Castellane, tout en
se plaignant avec amertume de «l'espèce de défi» que le ministre
avait porté à «certains membres», déclara que ses amis repousseraient
la prise en considération. La réforme électorale fut écartée par 252
voix contre 154. Jamais elle n'avait eu contre elle une aussi forte
majorité.
Le jour même où la Chambre se prononçait ainsi contre la réforme
électorale, le 26 mars 1847, M. de Rémusat déposait une proposition
de réforme parlementaire. C'était, pour le ministère, un second
défilé à franchir, plus difficile que le précédent. La réforme
parlementaire, qui tendait à exclure de la Chambre la plupart des
fonctionnaires, n'avait pas été proposée moins de dix-sept fois
depuis 1830; elle répondait à un mouvement d'opinion plus sérieux
et à un besoin plus réel que la réforme électorale; on ne pouvait
nier qu'il n'y eût là des abus qui, chaque jour, fournissaient
davantage matière aux critiques de l'opposition[8]. La discussion
sur la prise en considération s'ouvrit le 19 avril. M. de Rémusat
défendit son projet avec habileté. À défaut de M. Guizot, qui garda
le silence, M. Duchâtel et M. Hébert insistèrent, au nom du cabinet,
sur l'impossibilité de voter, dès le début d'une législature, une
proposition qui obligerait à de nouvelles élections, ou mettrait
en suspicion une Chambre appelée à siéger encore pendant cinq
ans. Les conservateurs progressistes allaient-ils être, dans ce
débat, aussi dociles et aussi timides que dans l'autre? M. Billault
s'efforça de piquer leur amour-propre par un mélange assez adroit de
caresses et d'épigrammes. Sur cet appel direct, M. de Castellane,
toujours disposé à se mettre en avant, prit la parole. «Tout le
monde reconnaît, dit-il, qu'il y a quelque chose à faire, même M.
le ministre de l'intérieur qui regarde la question comme une simple
question de limites. Si c'est une question de limites, qu'on nous
dise donc, à nous qui voulons sérieusement faire quelque chose, ce
qu'on veut faire, quand et comment on le voudra!... Y a-t-il une
époque précise de la législature actuelle où le ministère voudra
faire quelque chose? Encore une fois, qu'il nous le dise!» Tous les
yeux se tournèrent vers le banc des ministres: M. Guizot fit un
geste négatif. «Le ministère me dit non, reprit M. de Castellane;
je le savais d'avance, mais j'ai dû lui en faire la demande une
dernière fois. Eh bien donc, le ministère repoussant toute réforme
au fond, en principe, nous croyons, nous, qu'il y a opportunité à
voter tout à l'heure la prise en considération de la proposition de
M. de Rémusat.» Cette fois, la scission était ouverte. Au vote, le
ministère n'en conserva pas moins la majorité; mais cette majorité
fut assez notablement réduite: elle avait été de 98 voix sur la
réforme électorale; elle ne fut plus que de 49.
[Note 8: Voir ce qui a été déjà dit des arguments invoqués pour ou
contre cette réforme, t. IV, ch. II, § VI.]
Du côté du gouvernement, on affecta de ne pas s'émouvoir de cette
diminution, et de voir là, pour la majorité, moins un affaiblissement
qu'un débarras. Le _Journal des Débats_ disait, avec une ironie plus
hautaine que prudente: «Les prétendus Christophe Colomb du parti
conservateur, qui sont las de ce vieux monde et vont à la recherche
du nouveau, ont librement donné cours à leur fantaisie; mais ils ont
pu voir que le ministère et cette pauvre majorité arriérée étaient
parfaitement en état de se passer d'eux... Puisqu'ils veulent courir
les aventures, il faut espérer qu'ils en rapporteront quelque
expérience. Il n'y a rien de tel que les voyages pour former la
jeunesse.» Il ajoutait, quelques jours plus tard: «Qu'ils aillent
dans l'opposition!... Nous ne leur reprocherons qu'une chose, c'est
d'y aller trop tard. Ils auraient dû s'apercevoir plus tôt qu'il y a
et qu'il y aura toujours un abîme entre le parti faiseur et le parti
conservateur.» Ces derniers mots s'adressaient plus particulièrement
à M. de Girardin, qui demandait, dans la _Presse_, que le pouvoir
passât des _parleurs_ aux _hommes d'affaires_.