Ils sont au premier rang parmi les travaux féminins; j’en ai vu qui
étaient de véritables œuvres d’art, mais, hélas! on n’en peut dire
autant de tous!
Le discernement des styles, la science des couleurs, le sentiment de la
ligne, font trop souvent défaut aux travailleurs, surtout en province.
On copie d’exécrables modèles conçus en dépit de toute esthétique, on
s’acharne à reproduire des nuances criardes, des effets violents de tons
qui se heurtent, un décor grotesque où l’on a ainsi employé en pure
perte beaucoup de temps et d’argent.
On peut m’objecter que le goût du beau, l’art de bien choisir, ne sont
le fait que d’une élite, appelée, soit par des dispositions naturelles,
soit par une éducation artistique soignée, à reconnaître promptement la
bonne voie. J’admets ceci sans contestation, et, comme cet article ne
doit point trop s’éloigner des sentiers pratiques, nous supposerons que
l’on a fait un choix judicieux, que le dessin, les nuances, le style
adopté, conviennent au genre du meuble, à sa forme, à l’endroit qu’il
doit occuper, à l’emploi auquel on le destine; qu’on n’a pas pris, pour
couvrir un fauteuil Louis XV, les majestueuses fleurs du style Louis XIV
ou les guirlandes un peu raides du style Empire; qu’on ne mettra pas un
fond bleu pâle ou vert tendre à une fumeuse, ou des tons passés à un
pouf oriental, qu’en un mot on se sera gardé de tout barbarisme, de tout
solécisme même.
Reste la question d’exécution.
Je ne saurais trop engager mes lectrices à ne prendre pour ces grands
ouvrages qui dévoreront une part de leur vie que des fournitures de
premier ordre: laines de teintes fines et solides, canevas renforcé,
soies sans mélange de coton. La bonne qualité des matériaux employés
assure la durée de l’œuvre.
On est obligé de prendre une assez grosse provision de laine d’un coup
quand il s’agit d’un ouvrage considérable, fauteuil, chaise ou longue
bande, car il ne faut pas s’exposer à se trouver à court d’une nuance
qu’on ne pourra plus trouver dans le commerce. Or ces provisions de
laines sont vouées à plus d’un danger. L’air passe les nuances et
_feutre_ les fils, les mites causent de terribles ravages.
Les écheveaux seront donc laissés en bloc, enveloppés dans un papier
épais, bien ficelés, tels qu’ils sont livrés par les marchands, on n’en
prendra que deux ou trois petits pour le courant du travail; on dévide
ceux-ci _très légèrement_ sur de petits cartons carrés.
La vieille coutume usitée pour la laine de Saxe, de couper un écheveau
en deux et de l’insérer dans une sorte d’étui de papier, est
inapplicable à la laine de Hambourg, toujours prête, comme je viens de
le dire, à se feutrer et à se _gripper_.
Il est bon de consacrer à ses ouvrages de tapisserie un tiroir spécial,
ou même une caisse à couvercle _emboîtant_, doublée de papier pour
empêcher la poussière et les insectes d’y pénétrer. On y range les
ouvrages finis et non montés, les ouvrages en train, les modèles, les
paquets de laine, et on y glisse quelques boules de naphtol. De temps en
temps d’ailleurs, il est prudent de visiter ses tapisseries.
Les bouts de laine, les pelotons entamés, auront aussi leur petite
boîte, établie avec les mêmes précautions que la grande; le tout sera
rangé dans une chambre au nord et à l’abri de l’humidité.
Bien que je ne veuille point faire un article «d’ouvrages à l’aiguille»,
je crois que quelques observations sur l’emploi des ouvrages de
tapisseries seront de mise ici.
Il est un peu restreint maintenant, et certains ouvrages, qui faisaient
les délices de nos mères, tels que pantoufles, calottes, bretelles,
ronds de serviettes, vide-poches, etc., sont totalement passés de mode,
mais on trouve encore dans l’ameublement de nombreuses occasions
d’exercer son goût et son habileté.
Les coussins, les bandeaux de cheminée, brise-bise, cordons de sonnette
(une bien vieille mode qui revient), petits tapis avec points variés,
pochettes à ouvrage, etc., etc., offrent un champ varié a la fantaisie
et à l’imagination.
Les bandes de tapisserie au bord des rideaux sont un très bel ornement.
Elles ont été très à la mode pour des sièges, on en a même abusé. On est
revenu maintenant à des idées plus saines, on ne les prodigue plus à
tort et à travers, on les réserve pour les sièges sans bois apparent;
pour les autres, on emploie des pleins: guirlandes, sujets ou semis,
dont il faut soigneusement assortir le style à celui du bois, chaise,
fauteuil ou tabouret.
Les tapis de table et les tapis de pieds, foyers ou carpettes, ne sont
point une heureuse invention. Ils sont très longs à faire, coûtent fort
cher, et l’on est tout étonné de voir qu’après tant de peine et de
frais, on n’a obtenu en somme qu’un résultat mesquin au point de vue
décoratif. Le point carré est trop lisse, trop tiré, rien ne vaut sur le
sol le velouté, le moelleux d’une belle moquette (ceci ne s’applique pas
toutefois aux tapis de chapelles et d’oratoires faits par carrés séparés
avec de la laine et du canevas _très gros_, et qui constituent un fort
bel ouvrage).
Pour les tables au contraire, l’épaisseur de la laine et du canevas
donne un effet lourd et disgracieux. Néanmoins il y a une combinaison
qui concilie toutes les discordances pour ce dernier emploi, c’est de
faire le dessus de la table en étoffe unie, drap, velours ou peluche, et
le bord du tapis en tapisserie; soit que l’on adapte la forme
emboîtante, la meilleure à mon avis, soit qu’on s’en tienne au classique
carré, on obtiendra toujours un bon résultat,
Les soies pour broderies ou tapisseries sont aussi difficiles à
conserver que les laines. Si elles n’ont rien à craindre des mites,
elles sont exposées à cette très fâcheuse maladie que l’on appelle
«piqûre». C’est une sorte de moisissure qui enlève la couleur et sème de
taches blanchâtres ou noirâtres les objets qu’elle atteint.
Pour en défendre les soies, il faut envelopper écheveaux et cartes dans
du papier très fin et les serrer dans une boîte bien fermée, placée dans
une armoire bien sèche en toute saison.
La petite provision destinée à servir immédiatement doit être mise dans
un sac ou une corbeille à l’abri de la lumière qui fait passer les
teintes.
Ce dernier mot amené sous ma plume me remet en mémoire un phénomène
d’optique que j’ai vu se renouveler plus d’une fois, et que je veux
signaler à mes lectrices pour leur éviter l’ennui d’avoir à défaire un
grand bout d’ouvrage.
Il arrive que deux laines qui semblent exactement de la même couleur à
la lumière du jour soient absolument dissemblables à la lumière
artificielle.
C’est surtout dans les tons gris et beige que ce fait se produit; de
sorte que vous pouvez avoir travaillé toute une journée à un fond, par
exemple, croyant vous être servie de la même laine, et que, le soir
venu, vous vous apercevez avec stupeur qu’un de vos gris est fauve et
l’autre violacé. Le seul moyen de parer à cet inconvénient, c’est, comme
je l’ai dit plus haut, et pour les fonds surtout où la moindre nuance
fait tache, de prendre d’un coup une forte provision de laine ou de
soie.
Les soies et laines blanches, ou de teintes très claires et très fines,
doivent, pour éviter les altérations, être enveloppées soigneusement et
«à part», même pour celles destinées à un emploi immédiat.