Ouvrages d’agrément.
Parmi les louanges que Salomon donne à la femme forte, nous trouvons
celle-ci: «Sa maison ne craint pas le froid et les intempéries, car elle
l’a revêtue à l’intérieur de tentures de tapisseries.»
L’art de tisser des nattes et des tapis pour en garnir le sol ou en
orner les murailles est certainement l’un des premiers qu’ait connus
l’humanité, car il se retrouve chez les peuples les moins civilisés. Son
origine remonte aux temps les plus reculés; une tradition constante
l’attribue à Noëma, sœur de Tubalcaïn et de Jubal, arrière-petits-fils
d’Hénoch, fils de Caïn.
En tous pays, à toute époque, on voit les femmes occupées à ce genre de
travaux.
Pénélope passe de longues heures devant le haut métier où s’enroule «la
toile», tissu _délicat d’une grandeur immense_[11], où chaque nuit elle
défait le travail du jour.
[11] _Odyssée_, chant VI.
Ulysse chez les Phéaciens, secouru par la gracieuse princesse Nausicaa,
reçoit d’elle ces instructions: «Dès que vous aurez atteint le palais et
la cour, traversez aussitôt les appartements pour arriver jusqu’à ma
mère; vous la trouverez assise près du foyer, à la lueur de la flamme,
filant, appuyée contre une colonne, des laines de pourpre d’une
admirable beauté[12]» et plus loin: «Dans le vestibule du palais se
trouvent des sièges affermis le long de la muraille. On les avait
recouverts de tapis fins et bien tissés, c’était l’ouvrage des femmes.»
[12] _Odyssée_, chant VII.
Les tapisseries, les voiles brodés, les vêtements ornés de riches
bordures, tiennent une grande place dans le luxe romain et plus tard
dans le luxe byzantin.
En Gaule, avec l’invasion des Barbares disparaissent momentanément tous
les raffinements de la vie et surtout ceux qui se rattachent à
l’ornementation de l’intérieur.
Les grossières demeures des rois mérovingiens, demi-fermes,
demi-forteresses, ne prêtent point aux somptueux décors. Clotilde, la
princesse bourguignonne, et Brunehaut, élevée à la cour noble et
fastueuse de son père, le roi des Visigoths, durent cependant apporter
avec elles des tissus précieux et des tentures artistiques.
Sous Charlemagne, les relations avec l’Orient ramènent le goût des
belles étoffes qui va toujours croissant; pendant tout le moyen âge les
châtelaines, les religieuses, s’efforcent de remplir leurs loisirs par
des travaux d’aiguille.
Mes lectrices connaissent toutes, je pense, la touchante histoire de la
tapisserie de Bayeux, exécutée, dit-on, par Mathilde, femme de Guillaume
le Conquérant, pendant l’expédition qui devait donner à son mari le
royaume d’Angleterre.
C’est plutôt une broderie qu’une tapisserie, et le travail est si
colossal qu’il semble au moins douteux qu’il ait pu être accompli
pendant la vie de la princesse, et même avec l’aide de ses femmes.
Qu’on en juge par ces chiffres dont le simple énoncé parle avec une
singulière éloquence.
L’immense toile de soixante-dix mètres de longueur sur cinquante
centimètres de largeur porte soixante-douze scènes.
On compte, tant dans ces scènes que dans la bordure, 623 personnages
divers, 202 chevaux et mulets, 55 chiens, 505 autres animaux, poissons,
oiseaux, etc., 37 édifices, 41 barques et vaisseaux, 49 arbres, plus des
inscriptions latines et une foule d’ornements.
Au siècle suivant, le progrès est si rapide, qu’au temps de saint Louis,
l’art des broderies en or et argent, des tapisseries, sait déjà produire
de véritables chefs-d’œuvre.
Dès lors il va toujours en augmentant et les merveilles créées par
l’industrie féminine n’ont plus de limites.
Points de toute sorte, guipures, dentelles, tapisseries, broderies,
atteignent un si haut degré de perfection, que nous en sommes réduits
encore à les copier servilement.
La Flandre, la Hollande, l’Italie, rivalisent de génie inventif. Dans
les couvents, chez les grandes dames, d’infatigables travailleuses
penchées sur les métiers, sur les carreaux à dentelles, font naître des
prodiges de goût, de patience, de délicatesse d’exécution.
On peut s’en faire une idée en admirant les broderies en relief faites
par les demoiselles de Saint-Cyr pour la chambre de Louis XIV à
Fontainebleau.
J’ai vu, il y a trente ans, dans un vieux château de Savoie un mobilier
de salon à la famille C. de B...; il avait dû user plusieurs vies de
femmes: qu’on en juge!
Il comptait deux grands canapés, douze fauteuils, autant de chaises,
couverts de tapisseries au _petit point_, en soie.
Le dessin, exécuté en brun, terre de Sienne, sur un fond blanc
(maintenant d’un beau ton d’ivoire jauni), représentait des paysages,
des ruines antiques, dans le goût de la fin du XVIIIe siècle.
L’effet général semblerait aujourd’hui un peu sec et mesquin, mais la
perfection du travail, le bon goût et la correction artistique des
sujets, imposaient une admiration sans mélange.
Que de jours, que de mois, que d’années, avaient passé dans
l’accomplissement de cette immense tâche! Que de fois les châtelaines
pensives, l’aïeule au front couronné de cheveux blancs, la mère au
visage soucieux, les jeunes filles souriant à la vie, avaient vu le
soleil couchant empourprer la neige des Alpes, ou réveiller lentement la
vallée au voile de brume!
Il n’y avait pas de chemins de fer en ces temps-là, ni de billets de
parcours!
La cour de Piémont était bien loin, la traversée du mont Cenis ou du
Petit Saint-Bernard, hérissée de dangers. On naissait, on vivait, on
mourait, à l’ombre des tours du château paternel; la toilette ne
demandait pas beaucoup de temps ni de soins; le lawn-tennis, la
bicyclette, n’étaient même pas soupçonnés; la messe de grand matin,
quelques visites de charité, quelques lectures dans les bouquins de la
bibliothèque, de loin en loin une excursion à Chambéry ou chez les
nobles alliés ou parents, un tel plan de vie laissait bien des espaces
vides... et bien des heures à passer devant le grand métier à pieds
tournés en bois de noyer!
Les bouleversements amenés par la Révolution, l’émigration des vieilles
familles et leur ruine, la dispersion des foyers, et, plus tard, les
folies héroïques, la vie enfiévrée du Premier Empire, n’étaient guère
propices à un genre de travaux qui demande du calme et de la liberté
d’esprit.
L’impératrice Joséphine cependant, créole élégante et raffinée, remit en
honneur les jolies broderies sur tulle et sur mousseline des Indes. Il
reste de cette époque aussi de très belles broderies en soie et en fil
d’or sur drap, pour sièges et tapis de table.
La Restauration vit commencer la vogue des interminables broderies au
plumetis sur mousseline et batiste avec des «rivières» de fil tirés, des
points à jour faits avec du fil à dentelle...
On employait des aiguilles nº 10, du coton nº 11 ou 12, chaque point
demandait avant de s’aligner d’infinies précautions; tout était une
affaire: le calque du dessin qu’on achetait imprimé en traits épais sur
du papier jaune, le «montage» de l’ouvrage sur un papier bleuté
(remplacé plus tard par la toile cirée verte), le «tracé et le bourrage»
d’où dépendaient la bonne tournure du motif.
Les moralistes et les médecins du temps déploraient en vain «les longues
heures passées à compter les fils d’un point à jour, ou à aligner les
points d’un feston» au grand détriment de la vue, de la santé et du
développement intellectuel.
Les anciens ouvrages d’art, la guipure, la dentelle aux fuseaux, les
applications de galons, de paillettes sur étoffes, étaient délaissés
comme «antiquailles». La tapisserie même, livrée au plus complet
désordre, et en même temps à une rare pauvreté d’invention, ne comptait
plus que de rares adeptes, et quelles œuvres elle enfantait!
C’était un chat ou un chien (quel chien et quel chat!) accroupi sur un
coussin vert ou un coussin rouge, un bouquet de roses, un bouquet de
pensées, une corbeille de fleurs, un berger et sa bergère, inouïs,
fabuleux de forme et de couleur!
Et cela dura une bonne quarantaine d’années, car il fallut, pour ramener
les saines traditions en fait d’ouvrages féminins, cet engouement réel
et durable pour les _antiquités_ qui aura marqué les dernières années du
XIXe siècle.
Mes contemporaines, mères ou grand’mères de mes lectrices, se rappellent
certainement les hideux chefs-d’œuvre perpétrés par nous et nos
pareilles dans notre jeunesse sous le nom générique de _petits
ouvrages_.
C’était des abat-jour en percale effilée ou en papier découpé,
chiffonné, frisotté, bons à jeter au panier au bout de quinze jours, des
allumettes en saule, d’un joli effet décoratif, mais vouées comme les
abat-jour à la poussière et aux mouches!
Dans le même ordre d’idées, des fleurs en papier, dahlias,
reines-marguerites, œillets, raides comme des aiguilles à tricoter, des
tapisseries à tons crus, hurlant de se trouver ensemble, sautant aux
yeux, vous poursuivant d’impitoyables lignes géométriques, des ouvrages
au crochet avec d’immenses trous et du coton molasse...
Et la potichomanie!... Je me félicite, je me glorifie, ce sera un baume
pour ma vieillesse d’avoir échappé à la potichomanie.
Je l’ai vue sévir avec rage autour de moi, mais le fléau a respecté ma
jeunesse et mon innocence, et je ne suis pas même coupable d’un
porte-allumettes!
Une paire de potiches grand modèle et d’un beau dessin coûtait, une fois
terminée, de quarante à quatre-vingts francs! oui, vous avez bien lu,
_quatre-vingts francs_ pour un objet fragile que le moindre choc pouvait
briser, et dont la lumière du jour avait fait peu à peu disparaître
toutes les teintes, au bout de quelques mois!
Il y avait assurément des objets moins chers, et pour une dizaine de
francs on pouvait poticher, mais c’était misérable!
La potiche était en verre blanc, assez large d’embouchure pour que l’on
pût y passer la main, voire même le bras.
Les fournitures consistaient en feuilles de chromo-lithographies, fort
chères à cette époque, et représentant, sans la moindre fantaisie ni
couleur locale, des chinoiseries, personnages, paysages, fleurs,
oiseaux, etc... Il y avait aussi des sujets étrusques et pompéiens.
On découpait les motifs, on les enduisait sur l’endroit d’eau gommée,
puis on les appliquait à l’intérieur du vase en appuyant fortement, de
façon à ce que le verre adhérât sans lacune au papier.
On les disposait en motifs plus ou moins rapprochés et groupés avec art
autant que possible.
Quand le tout était sec, on posait un enduit, sorte d’émail épais,
bleuâtre ou verdâtre, destiné à figurer la porcelaine.
Cette opération fort difficile effrayait les novices ou les timides qui
envoyaient leurs potiches chez les professionnels pour faire poser les
fonds.
* * * * *
La manie, que dis-je? la frénésie des «ouvrages d’agrément» sévit dans
certains intérieurs, surtout en provinces, où les journées sont longues
et les distractions peu nombreuses.
L’art assurément n’y gagne guère et le confortable non plus, car cette
ornementation compliquée, ces nœuds, ces pompons, ces franges, ces
broderies, ces fleurs, ces dentelles, brisent les lignes et arrêtent le
regard déjà agacé par l’abus des bibelots.
Les meubles couverts de tentures, de draperies, de coussins, finissent
par ressembler à un étalage de grand magasin, on craint de faner,
d’écraser, de froisser toutes ces jolies (?) inventions, et l’on cherche
des yeux, sans les trouver, quelque bon fauteuil, quelque simple chaise,
où s’installer commodément ne soit pas un crime de lèse-fanfreluches.
Le temps, le soleil, la poussière, ont d’ailleurs assez vite raison de
ces puérils décors; les rubans passent, les dentelles se salissent,
emmagasinent tous les atomes volants; si on essaye de les en dégager, la
brosse effiloche laines et soie, et au bout de peu de temps, de quelques
mois à peine, un ouvrage, qui a demandé beaucoup de travail et coûté pas
mal d’argent, n’est plus bon qu’à alimenter le panier aux chiffons.
C’est là une perte appréciable, surtout pour les personnes peu habiles
qui, incapables de «lire» correctement un dessin, ou de copier un
modèle, se servent de travaux échantillonnés, toujours vendus fort
chers.
Comme toute médaille a sa face aussi bien que son revers, ceci a
l’avantage de faire vivre beaucoup de femmes, très méritantes, ouvrières
ou dames du monde tombées dans le malheur, qui trouvent des ressources
sérieuses dans le travail d’échantillonnage; mais, d’un autre côté, le
budget de ménage, à l’article _Divers_, est grevé plus lourdement qu’on
ne pourrait le croire par ces achats sans cesse renouvelés de
«fournitures pour travaux d’agrément».
Voilà pourquoi je vais tenter d’indiquer à mes lectrices, d’abord la
sélection raisonnable, la sélection artistique et pratique à la fois, à
faire entre les genres de travaux d’agrément, puis, ce point établi, la
manière de les conduire, de les exécuter de façon à ce que la dépense
faite soit en proportion avec le résultat obtenu.
* * * * *
Je n’hésite pas à le proclamer tout de suite: sont à bannir «d’une
maison bien tenue» tous les ouvrages à bon marché imitant plus ou moins
les beaux modèles des maisons renommées en ce genre.
Le dilemme est là qui vous tient dans ses pinces: Si une large aisance
vous permet les fantaisies, pourquoi déshonorer votre intérieur par de
hideux ou ridicules objets?
Si vous n’avez ni assez de temps ni assez d’argent pour vous donner des
choses jolies et durables, sachez vous en priver ou du moins en diminuer
le nombre.
Il y a beaucoup de choses dont on ne peut se passer, du moment que l’on
a une certaine situation dans le monde, mais on peut toujours ne pas
encombrer son appartement de colifichets inutiles.
Je dirai donc: étant donnée la somme que vous pouvez consacrer aux
ouvrages d’agrément, employez-la à de beaux objets faits d’après de
beaux modèles et avec des fournitures de qualité supérieure.
Ne vous laissez pas séduire par des idées d’économie mal entendue, qui
vont juste au rebours de leur but.
Un exemple: Il y a des personnes qui, pour épargner le temps et la
laine, font de la tapisserie, non pas au point croisé, mais au point
lancé en dessous, c’est-à-dire en tendant un fil sur lequel on croise la
rangée supérieure des points.
Ceci donne mauvaise grâce à l’ouvrage qui se tire tout de biais dans un
sens, et, inconvénient plus grave, le fil de dessous s’use très vite, et
au bout de peu de temps le blanc du canevas apparaît. C’est de la
besogne de pacotille.
Quelles leçons nous donnent sur ce point nos aïeules! Il faut voir ces
tapisseries d’il y a un siècle, à points serrés sur canevas toile, à
envers noué solidement, pour se rendre compte de ce que doit être un
ouvrage destiné à braver les ans!
Autre exemple: Les roues ou rosaces au crochet eurent leur vogue, mes
contemporaines s’en souviennent.
Que de couvre-lits, que de dessus d’édredons, de dessus de fauteuils,
furent exécutés en ce temps-là! Les bien avisées employaient de beau
cordonnet de coton, d’un numéro moyen avec un crochet soigneusement
assorti. Les pressées de jouir, les économes, prenaient du _gros_ coton
pas cher, un _gros_ crochet, un modèle à grands trous, avaient fini bien
avant les autres, mais, au premier blanchissage, quel spectacle
d’horreur que leurs hâtifs chefs-d’œuvre!
Les femmes sensées et qui entendent l’économie avec intelligence ne
tombent point dans ces erreurs. Elles savent la vérité de l’adage: «Le
temps ne respecte que ce qui a été fait avec lui» et accordent à leurs
travaux d’agrément «time and money», le temps et l’argent nécessaires
pour exécuter une œuvre belle et solide.
Elles proscrivent aussi ces ouvrages de fantaisie qui, par leur genre
même, sont voués à une destruction prompte et inévitable.
Tels sont, entre autres, ces travaux en tricot de laine dont les teintes
passent si vite, et dont les vers font leurs délices.
Il y a cinquante ans, ils étaient en grande faveur; point de salon
bourgeois qui n’eût son ou ses tapis de mousse en laine verte
détricotée,... ils étaient émaillés de fleurs! oui de fleurs en laine,
marguerites, coquelicots, boutons d’or, posés avec une impeccable
symétrie.
Au même ordre appartiennent les poufs, les brioches, les coussins au
crochet ou au tricot, nids à poussière, couveuses à mites.
Tous les paniers, corbeilles, porte-allumettes, pelotes, etc., en petits
rubans, en papier froissé, rentrent dans cette catégorie d’objets qui ne
sont jolis qu’au moment où l’on vient de les faire et ne sont utiles
qu’à amuser les fillettes.
Il y a des ouvrages que je n’hésite pas à qualifier carrément,
brutalement, d’ouvrages _bêtes_. Tels sont ceux qui exigent une dépense
quelconque de temps ou d’argent pour n’arriver qu’à un résultat éphémère
et sans valeur artistique. Plus ils sont coûteux, plus ils sont
absurdes, puisqu’ils constituent un véritable gaspillage de forces
vives.
Tout ouvrage qui n’a en lui-même aucune source de beauté durable doit
être proscrit par les gens de goût.