Les déménagements.
Nos aïeux, dont les lourds et encombrants mobiliers, les énormes stocks
de linge, les bibliothèques garnies de redoutables in-folio, exigeaient
des mœurs sédentaires, mettaient les déménagements parmi les fléaux qui
assiègent l’humanité.
«Trois déménagements valent un incendie», disait un vieux proverbe.
Nous n’en sommes plus là, tant s’en faut. Les voitures capitonnées
reçoivent dans leurs flancs hospitaliers nos frêles chaises dorées, nos
fauteuils Louis XV, nos petits bahuts coquets, nos petites tables à
étagères compliquées, nos armoires à glace à galeries ajourées, etc.,
etc., sans leur infliger trop d’avaries.
D’autre part, la vie errante que nous ont créée les chemins de fer, les
billets de parcours, la villégiature, les villes d’eaux, les grandes
plages, les «petits trous pas chers», ont habitué les familles à
transporter fréquemment leurs personnes et leurs pénates d’un endroit à
un autre.
Sous ce rapport, entre une maîtresse de maison de l’an 1900 et sa
grand’mère, il y a plusieurs siècles de différence.
Il est peu de personnes qui n’aient eu ou ne doivent avoir à déménager
peu ou prou, ne fût-ce que pour aller aux bains de mer.
Les fonctionnaires, si haut placés qu’ils soient, sont toujours à la
veille d’un déménagement, les familles d’officiers de l’armée ou de la
marine sont dans le même cas; je pense donc être utile, et peut-être
agréable à mes lectrices, en traitant avec elles ce sujet, dont on ne
parle guère dans les manuels d’économie domestique, et qui cependant a
une sérieuse importance dans la vie d’une maîtresse de maison.
* * * * *
Il y a des déménagements grands, moyens et petits. Les uns ne réclament
qu’un ou deux jours de préparatifs, les autres des semaines.
En vertu de l’axiome: _Qui peut le plus peut le moins_, commençons
vaillamment par le grand déménagement; les autres, dans le détail,
participeront toujours un peu de celui-là.
«Un grand déménagement!» Par ces trois mots redoutables, je désigne ce
bouleversement total de l’existence qui envoie d’un bout à l’autre de la
France, ou seulement d’une résidence à une autre, toute une famille et
tout ce qu’elle possède de mobilier et d’effets.
Cette sorte de déménagement implique forcément la nécessité de ne
laisser derrière soi que les quatre murs, d’arriver dans un logis qui
n’a à vous offrir également que les quatre murs, et, entre les deux, la
privation d’une foule d’objets de confort et d’agrément.
Un grand déménagement demande au moins trois semaines de préparation,
six même, dans le cas où les maître et maîtresse de la maison s’en
occuperaient eux-mêmes.
Ici j’entends déjà s’élever un concert de protestations: «Est-ce qu’on
s’occupe soi-même, autrement que par une surveillance générale, de ces
choses-là! Il y a des gens dont c’est le métier; on s’adresse à eux:
s’ils font mal leur besogne, c’est leur affaire, puisqu’ils répondent de
la casse, etc., etc.»
Distinguons: si la valeur de votre mobilier, de vos bibelots, de vos
livres, est considérable; d’une autre part, si vos revenus sont tels que
vous n’ayez pas à vous préoccuper d’un lourd surcroît de dépenses,
alors, en effet, vous pourrez vous donner le luxe d’un emballage fait
par les maîtres de l’art, et leur confier vos trésors les yeux fermés,
ou tout ou moins demi-clos; mais si, et c’est le cas le plus répandu,
vous n’avez à votre service que les employés des entreprises de
déménagement, même des meilleures, vous avez à craindre des
catastrophes.
Ces gens toujours pressés, toujours harcelés par les patrons pour faire
vite et libérer ainsi le plus promptement possible un coûteux matériel,
négligent forcément cette foule de petites précautions nécessaires à la
sécurité des choses délicates. Ceux d’entre eux qui sont très habiles et
ont une longue expérience arrivent souvent, presque toujours même, je le
reconnais, à un résultat à peu près satisfaisant.
Avec eux la «part du feu» est minime et le déballage sans angoisses;
mais les autres! les apprentis, les novices, les lourdauds, les
imbéciles, les maladroits, les «sans-gêne» et les «sans-souci», les
indifférents, les brutes?... Et il y en a beaucoup de cette sorte,
beaucoup plus que des autres, et c’est à ceux-là que sont dus les
désastres: les tableaux crevés, les glaces brisées, les beaux services
dépareillés, les pendules détraquées, les potiches fendues, les reliures
élégantes rayées et froissées.
Quant à la fameuse clause de la responsabilité et du remplacement,
n’est-ce pas une dérision quand il s’agit d’objets précieux par leur
rareté même?
Nous remplacera-t-on un plat de Moutiers, une fontaine de vieux Rouen,
une porcelaine de Chine de la Compagnie des Indes?... En faire payer la
valeur pécuniaire ne compensera jamais la perte subie.
Les vrais amateurs savent ce que la complète intégrité d’une pièce
ajoute à son mérite, et quel crève-cœur c’est de voir anéantir un objet
longtemps choyé et admiré.
Tout le monde n’est pas collectionneur, mais, dans une bonne maison, il
y a toujours un fonds considérable de cristaux, porcelaines, faïences,
pour les divers usages de la table, de la toilette, de l’agrément.
Généralement, ils sont par séries, par «services», c’est le terme
commercial. Quel ennui si l’emballage défectueux fait briser les pièces,
dépareiller des services anciens dont on ne trouve plus les modèles dans
l’industrie, et force à l’achat de tout un coûteux ensemble!
Ces graves désagréments, ces pertes sérieuses, peuvent être évités en
tout ou partie, quand la maîtresse de maison a le courage et le
savoir-faire d’emballer elle-même, oui, elle-même!--que mes lectrices ne
se récrient pas trop--les objets précieux et les services fins.
Mais quel moment, quand on décloue les dessus de caisse, que celui où
les planches, levées lentement, à petites secousses, laissent voir
l’intérieur, où l’on plonge une main inquiète dans la couche de varech!
où l’oreille guette avec angoisse le fatal cliquetis des morceaux
brisés, où les yeux dévorent les profondeurs traîtresses qui cachent
peut-être de si sombres mystères! Mais aussi quelle joie, quel triomphe,
quand le papier, déroulé avec soin, dévoile les lignes pures d’une
statuette, le brillant émail d’une faïence, les arabesques dorées d’une
fine porcelaine! Et quand tous ces trésors se rangent sur la table en un
délicieux pêle-mêle, que, papiers et varech rejetés dans la caisse vide,
on s’écrie gaîment: «A une autre!» comme on est payé de ses peines!
Mais on pense de quels soins, de quels travaux s’acquiert ce bonheur; je
vais tenter d’en donner l’idée avec une minutieuse exactitude qui
permettra aux jeunes maîtresses de faire, ou de faire faire par quelque
serviteur intelligent et adroit, les emballages les plus compliqués en
apparence. Avant d’entrer dans le détail cependant, il convient
d’indiquer l’ordre des opérations.
La première chose à faire est de se renseigner sur les conditions de
transport comme prix, durée et garanties; les renseignements pris sont
consignés sur un carnet spécial, qui deviendra le «livre du
déménagement», où viendront se classer, par la suite, toutes les
indications relatives à ce sujet. On fait marché avec un entrepreneur de
transports; ce marché doit être conclu par traité, sur papier timbré de
préférence, si l’entreprise est considérable. La responsabilité des
risques y est nettement établie, ainsi que l’époque du paiement, le
délai maximum et les conditions de transport. Beaucoup de personnes,
croyant s’éviter des ennuis--au-devant desquels elles courent--font un
marché à forfait, livrent sans aucun contrôle leur maison ouverte, leur
mobilier, leurs objets précieux, leur vaisselle, cristaux, linge, etc.,
aux déménageurs. La fameuse phrase: «Ces gens-là ont l’habitude de leur
métier, et d’ailleurs l’entrepreneur répond de la casse», sert d’excuse
pour leur négligence, leur paresse ou leur incapacité.
Agir ainsi, c’est ouvrir la porte toute grande au cortège des fléaux
accompagnant un déménagement mal compris: détériorations, pertes,
larcins, etc. Si l’on a l’intention bien arrêtée de faire ou de faire
faire sous ses ordres l’emballage des objets fins, il faut s’entendre,
sur ce point, avec l’entrepreneur du déménagement, car il vous déclarera
péremptoirement qu’il n’est pas responsable des emballages faits par
d’autres personnes que ses agents, ce qui est d’ailleurs de toute
justice. La réponse est facile: «Je vous livrerai les caisses fermées,
clouées et numérotées; je n’aurai à réclamer de vous que livraison dans
l’état où vous les avez reçues.»
Il faut aussi qu’il y ait entente préalable sur les voies et moyens
employés pour le transport des meubles.
Il peut se faire de plusieurs façons.
1º Par wagons, en _vrac_. Ce moyen n’est applicable qu’au gros mobilier
de cuisine, aux caisses clouées, à tout ce qui ne craint ni heurts ni
intempéries.
2º Par wagons, en caisses. C’est coûteux et long et compliqué, car il
faut ajouter aux frais des caisses et de l’emballage les transports du
domicile à la gare et de la gare au domicile, puis le déballage des
caisses, et, si l’on n’a pas d’emplacement pour les ranger, leur
démolition.
3º En wagons, avec emballage pour chaque meuble, méthode coûteuse à
l’excès et pas très sûre, surtout pour les sièges fins.
4º Par voitures capitonnées ou à peu près.
Ceci est presque la perfection. On prend vos meubles chez vous, et on
vous les remet en place chez vous, à l’arrivée.
Ils font le trajet dans un vaste récipient fermé et plombé, où ils sont
si ingénieusement serrés, pressés, entre-croisés, qu’ils ne peuvent
faire un faux mouvement.
Ce système a de plus le très grand avantage de permettre le placement
immédiat de cette multitude d’objets que comporte la tenue d’un ménage
et aussi d’une foule de petits ballots, petites caisses, petits paquets
qu’on insère partout où se trouve un vide à combler.
Enfin il offre toute sécurité contre le vol, au moins pendant le voyage,
puisque la voiture, une fois pleine, est plombée, fermée, scellée, pour
ne s’ouvrir que devant vous, à la porte du nouveau domicile.
L’échange du traité en double expédition fait, le jour pris, vous n’avez
plus qu’à vous préparer à recevoir les déménageurs.
Cette préparation consiste à tenir prêts malles, caisses, paquets,
ballots, etc., et aussi à réunir dans une pièce exclusivement affectée à
cet usage tout ce qu’on emportera avec soi, enfin à tenir à la
disposition des hommes de peine de vieux tapis, des housses, de vieux
rideaux, de vieux draps même, tout ce qui peut servir à préserver les
meubles fins de tout contact entre eux.
Enfin, il faut discerner entre ce qu’on emportera avec soi et ce qui
sera confié aux voitures de déménagement. Celles-ci vont partout
maintenant, jusque dans les localités les plus reculées, puisqu’il
suffit, là où le chemin de fer cesse, de les poser sur leurs roues qu’on
emporte avec elles.
Il ne faut donc prendre, si l’on veut éviter d’une part l’encombrement
qui complique une situation déjà compliquée, et de l’autre les frais
très lourds de transport en grande vitesse, que des effets personnels,
un peu de linge et les objets précieux, tels que argenterie, bijoux,
papiers de famille, etc. On choisit une armoire où l’on dépose sous
bonne clé ce qui doit être compris dans cette catégorie et l’on n’y
revient plus sans besoin.
* * * * *
Avant de commencer le grand travail de l’emballage, il faut se procurer
en quantité suffisante des caisses, du foin ou du varech.
J’ai toujours préféré le varech au foin pour nombre de raisons. D’abord
il _emballe_ mieux, étant plus élastique, fait moins de poussière, et
enfin a le grand avantage de pouvoir être conservé en sacs ou de remplir
des matelas de dessous pour lits de domestiques, lits d’enfants, etc.
J’ai entendu vanter la combinaison qui consiste à défaire les matelas et
à employer leur laine pour remplir les caisses de faïences.
C’est là un détestable système. D’abord la laine emballe très mal, parce
qu’elle se tasse et laisse des vides; ensuite elle est d’un maniement
désagréable; puis on a besoin promptement de ses matelas en arrivant, si
l’on ne veut pas voir le séjour à l’hôtel se prolonger outre mesure, au
grand détriment de la bourse et du confortable; enfin les matelas sont
précieux, indispensables même pour préserver les glaces et les meubles
fins dans les voitures de déménagement.
Le foin coûte cher et ne peut servir à quoi que ce soit après le
déballage.
On trouve des caisses très commodes chez les épiciers; celles à
chocolat, à savon, à bougies, à conserves, sont tout particulièrement
recommandables parce qu’elles sont propres, solides et point trop
volumineuses.
Les grandes caisses ont de graves inconvénients. L’emballage y est
beaucoup plus difficile et moins sûr que dans les caisses moyennes, et
s’il s’agit de livres, elles ont un poids exorbitant qui expose les
ouvriers déménageurs à des accidents.
Si l’on n’a pu se procurer les caisses avec leurs couvercles ou dessus,
il faut, avant de commencer l’emballage, faire ajuster les planches pour
ces dessus, car il est nécessaire, pour éviter les malheurs, de pouvoir
fermer une caisse aussitôt qu’elle est remplie.
On marque caisses et dessus d’un chiffre un peu grand, peint à l’ocre
rouge.
Pour les ballots de linge, les vieux rideaux peuvent servir, mais ils
offrent peu de résistance et sont d’ailleurs bien mieux employés à
couvrir les glaces et tableaux.
On trouve partout des serpillières ou de la très grosse toile à des prix
très modérés qui permettent un emballage solide.
Pour les bas, les chiffons, le vieux linge, etc., tout ce qui ne vaut
pas la peine d’être mis dans les malles ou dans les ballots, on peut se
servir de sacs improvisés, confectionnés avec de la grosse toile à
torchons. Onze mètres de toile sont coupés en six morceaux, qui, pliés
en deux et cousus en surjet lâche sur leur lisière, donnent six bons
sacs, et par la suite, décousus et coupés, une douzaine de torchons
neufs.
On réunit dans une remise, sous un hangar, enfin dans un endroit bien
couvert et bien clos, tout son matériel de déménagement, on fait
débarrasser de tous meubles, sauf une table, une pièce un peu grande qui
n’ait rien à craindre comme ornements de la poussière et des chocs; on
enlève toutes les tentures, rideaux, etc.; c’est là que les uns après
les autres viendront se remplir les caisses, malles, paniers, ballots.
On y entasse une provision de varech, une autre de vieux papiers, les
journaux, brochures, etc.; on met sa plus vieille robe, un grand tablier
de valet de chambre, on s’arme de beaucoup de courage et de patience,
enfin l’on consigne sa porte,--vaine précaution si l’on a beaucoup de
bons amis! J’ai tenu salon dans deux pièces où il n’y avait plus de
chaises; on s’asseyait sur les caisses et les ballots. Ceci n’est que
pour les derniers jours, car jusqu’à la venue des voitures, le salon au
moins doit rester habitable, et aussi «le cabinet de Monsieur»,
sanctuaire qu’on n’envahit qu’à la dernière extrémité.
Nous voici en face de la plus grosse affaire en fait d’emballage: une
caisse d’objets fragiles, porcelaines, cristaux, etc.
Posons d’abord quelques lois fondamentales dont l’observation rigoureuse
pourra seule éviter les désastres.
1º Tout ce qu’on emballe a dû être nettoyé scrupuleusement avant
l’emballage;
2º Il ne faut pas réunir dans la même caisse des pièces lourdes et des
pièces délicates, par exemple un service de faïence et des cristaux
mousseline;
3º Il faut éviter à tout prix les vides, même insignifiants; les vides
facilitent le tassement, et le tassement est le père des catastrophes;
4º Il faut envelopper de papier toutes les pièces, fût-ce un coquetier;
le papier emballe par lui-même et prévient les contacts;
5º Quand on fait entrer une pièce dans une autre, il faut toujours
garnir la première de varech et de papier;
6º Les très petits objets qu’on veut insérer dans les plus grands
doivent aussi être entortillés soigneusement pour ne pas balloter;
7º Les caisses doivent être remplies jusqu’au bord, à un ou deux
centimètres près, car il faut laisser la place d’une couche de varech
qui empêchera le contact du dessus;
8º Il est toujours bon de ne pas faire de mélanges trop disparates dans
les caisses; ainsi on réunira à part, autant que faire se peut, les
bronzes, les marbres, les faïences, etc.;
9º Toutes les caisses grandes ou petites, les paniers, les ballots,
doivent être marqués très visiblement d’une lettre et d’un numéro; la
lettre est l’initiale du nom de la famille; le numéro sera reporté au
carnet de déménagement, avec la mention brève de ce que contient le
colis qu’il désigne.
Pour cette opération, un mélange un peu épais d’eau gommée et d’ocre
rouge vaut mieux que la peinture à l’huile, qui tache le linge.
Vous voici donc agenouillée sur un vieux coussin contre la paroi la plus
large de votre caisse, si elle est à base rectangulaire. A votre droite
est un haut tas de varech; près de vous, sur une table, sont réunies les
pièces que vous avez à emballer. Une aide les enveloppe de papier avant
de vous les tendre.
Les vieux journaux sont très bons pour cet usage; si l’on n’en a pas
assez chez soi, chose rare, on s’en procure chez les marchands de
chiffons.
Supposons, pour ne pas nous agiter dans le vague, qu’il s’agit d’un
service de table en porcelaine fine à mettre en caisse; par la diversité
des pièces qui le composent, il pourra servir de type général.
Sur le fond de la caisse, vous étendez une couche de varech épaisse de 5
à 6 centimètres environ et bien égale. Elle va supporter vos premières
assises composées des pièces les plus lourdes.
Ici, n’ayant pas le secours d’une figure pour m’aider, je prie mes
lectrices de m’accorder beaucoup d’attention.
Supposons que le rectangle du fond de la caisse est numéroté ainsi: AB,
CD pour les deux lignes parallèles les plus longues, AC et BD désignant
les plus courtes.
Le long de la ligne AC vont se ranger les douzaines d’assiettes, posées
sur tranche bien d’aplomb, de manière à ce que la ligne du milieu soit
toujours dans le même axe. Ceci est indispensable, et, pour y parvenir,
il faut maintenir et ramener avec la main les assiettes, qui ont
toujours une tendance à s’écarter ou à fléchir. On les place par quatre
ou cinq à la fois, et il faut arriver à la paroi opposée avec sa pile
couchée bien droite, formant cylindre, et aussi près que possible de la
planche pour la dernière assiette.
On insère dans l’étroit espace resté libre du varech, qu’on tasse pour
caler. Il en faut assez pour qu’il n’y ait pas de jeu, mais pas trop
pour ne pas faire craquer la pile.
A côté de celle-ci viennent s’en ranger d’autres, jusqu’à épuisement. Il
va sans dire qu’on ne met ensemble que des assiettes de même calibre et
de même sorte. Si une pile n’est pas assez longue pour atteindre la
paroi opposée, on remplit le vide avec un ou plusieurs objets un peu
gros, sucrier, pot à lait, etc., entortillés de varech suffisamment et
disposés de manière à empêcher l’écroulement de la pile restée en
suspens.
Les plats sont chose gênante à caser. Il faut bien se garder de placer
l’un devant l’autre un plat rond et un plat ovale, et ceux-ci tiennent
beaucoup de place.
Pour les grands plats, le meilleur système est de les appliquer le
dessus contre la paroi de la caisse sans autre protection que leur
enveloppe de papier. Ils font ainsi une sorte de muraille soutenue par
les autres pièces, et ne courent pas le risque d’être fendus par les
secousses du transport, parce qu’ils sont appuyés également sur toute
leur circonférence.
Les compotiers de dessert, coupes, assiettes à pied, etc., sont mis en
place d’après le même procédé, c’est-à-dire couchés dans l’emballage,
rentrant les uns dans les autres, mais avec les centres sur la même
ligne.
De plus, pour tout objet ayant la forme «coupe», qu’il s’agisse d’un
verre à pied ou d’une coupe à fruits, il faut entourer le pied d’une
jarretière, ou plutôt d’un bandeau fait avec du varech roulé dans du
papier.
S’il y a des anses ou des ornements très en saillie, on prendra pour
ceux-là la même précaution.
Tout ce qui a forme de jatte peut contenir de petits objets, coquetiers,
salières, tous enveloppés largement de papier comme j’ai dit plus haut.
Pour les pièces à couvercles, telles que soupières, légumiers, etc., on
retourne le couvercle, le bouton en dedans après l’avoir enveloppé.
Ces grosses pièces, très encombrantes, sont difficiles à caser et font
le désespoir des emballeurs. Sous leurs flancs s’ouvrent des gouffres
qu’il faut remplir avec toutes sortes de petites pièces de détail,
enveloppées de papier et entortillées de varech: les bols, tasses à thé,
à café ordinaires, etc., trouvent là une place tout indiquée.
Pour les services à thé et à café très fins, il est préférable d’avoir
une caisse spéciale, car il est très fâcheux d’exposer à être
dépareillés des ensembles de grande valeur.
A mesure que la caisse se remplit, on prodigue les poignées de varech;
il ne faut pas y mettre d’économie!
On insère la main pour chercher et découvrir les vides, on comble ici,
on débourre là, on tâte pour s’assurer que rien ne cloche, ne touche, ne
remue.
Enfin, on étend le dernier matelas de varech, on _pose_ sur la caisse
les planches qui serviront à la couvrir, on les cloue, après avoir pris
soin de les marquer comme il a été dit plus haut, et l’on passe à une
autre.
Celle-ci sera dévolue aux cristaux.
La tâche est moins fatigante que la précédente, mais bien délicate
aussi. Nous y appliquerons toutes les indications déjà données et qu’il
est superflu de répéter: mise des pièces lourdes, carafes, cruches,
jattes, etc., au fond, emballage des pieds de verres, etc.
Il faut, en préparant la couche du fond, _la monter_ de façon à ce que
sa surface, bien et dûment garnie de varech, présente un matelas aussi
plan que possible.
Sur ce matelas on range, couchés, les verres de même calibre, en
alternant pied à tête, et en réservant les plus petits pour le dessus.
La caisse des cristaux demande un emballage plus élastique, moins tassé
que celui des faïences; les pièces n’étant pas lourdes sont moins
sujettes à se verser les unes sur les autres pendant les transports.
Il est bien entendu qu’il ne faut laisser entrer dans la caisse aucun
objet dur ou pesant.
Les bronzes demandent un emballage très soigné, car ils sont sujets à
bien des avaries. Le moindre contact avec un objet aigu ou rugueux les
raie, la moindre pesée sur eux les gauchit ou plus souvent les brise
net. Enfin, leur poids, très considérable par rapport à leur volume, les
pousse à des trajets dans l’emballage, fort dommageables à eux-mêmes et
à leurs voisins.
Ils doivent donc, d’une part, être emballés très serrés, de l’autre,
comme je l’ai dit plus haut, on ne peut les traiter qu’avec de grandes
précautions.
A mon avis, il vaut mieux ne faire de caisses mélangées que pour les
petits bronzes; pour ceux d’une certaine importance comme les lustres,
les statuettes, les pendules, si l’on ne craint pas la dépense, on a
recours à l’emballage à _coussinets_, c’est-à-dire que la pièce placée
dans une caisse construite pour elle y est maintenue sans aucun
emballage, par un système de taquets, de coins, de chevilles, qui lui
interdisent tout mouvement.
C’est la perfection, évidemment, quand la chose est faite par un bon
spécialiste; mais, parmi mes lectrices, il en est certainement qui
habitent des châteaux à la campagne, loin des grands centres, ou bien
des petites villes où les ouvriers fins sont introuvables. Je vais donc
leur indiquer des manières de s’y prendre, qui, au moins, auront
l’avantage d’être applicables en tous pays et en tous lieux.
Voici, à emballer, un lustre, des torchères ou appliques, un bronze, la
Diane de Gabies, si vous voulez, et une pendule. A tout seigneur tout
honneur; commençons par le lustre.
Il est certainement démontable, tous les lustres se démontent.
Les bobèches à pendeloques ont trouvé place dans la caisse aux cristaux,
les bobèches de cuivre sont enfilées dans un cordon et mises de côté.
On dévisse les branches, la tige, les ornements. A mesure que cette
opération s’accomplit, Madame ou Monsieur qui y préside fait mettre dans
un petit sac les écrous, vis, chevilles, etc.
Quand ils sont tous réunis, on lie le sac pour bien fermer et on
l’attache à la tige; chaque pièce du lustre est alors enveloppée,
d’abord de papier fin--les patrons de journaux de modes sont très bons
en pareil cas,--puis de papier plus fort; on fait enfin l’emballage en
caisse avec les précautions indiquées plus haut pour les faïences.
Passons à la statuette.
On l’enveloppe d’abord de papier fin. Ensuite on l’emmaillotte de vieux
linge, en entourant les jambes, les bras, la tête. Quand elle est
couverte partout, qu’on ne voit plus du tout le bronze, on la couche sur
un épais matelas de varech, placé sur une feuille de fort papier
d’emballage; on la recouvre de varech, on plie le papier comme pour un
paquet bien serré, on ficelle, et on met en sûreté le précieux colis.
Le procédé est le même pour les pendules, seulement il faut enlever
doucement le balancier. On l’enveloppe de papier, en le maintenant par
une lame de carton pour lui éviter d’être faussé, on lie à ce petit
paquet la clé attachée avec une ficelle, et on place le tout contre le
dessous du socle. Si la pendule a des détails fragiles ou très en
saillie, il faut les protéger avec des coussinets de papier froissé,
insérés partout où il y a un vide. On termine l’emballage comme il a été
dit pour la statuette. Les déménageurs placent ce genre de paquets dans
le bas des bahuts en les entourant de couvertures.
Les coupes de marbre, les grosses potiches, les grandes lampes, les
bustes, rentrent dans cette série d’objets à emporter _hors caisse_.
On peut résumer leur emballage en ces deux points: défendre leur surface
contre les contacts dangereux, les préserver par une couche protectrice
suffisamment épaisse des accidents, des chutes et des heurts.
Pour les bibelots de prix, s’ils sont de très grande valeur, un
emballage spécial est tout indiqué; s’ils sont de valeur moyenne, tout
ce qui a été dit pour l’emballage des porcelaines et cristaux leur est
applicable.
J’y ajouterai cependant quelques réflexions supplémentaires.
Beaucoup de ces pièces, dont l’antiquité est le principal mérite, sont
fendues et d’un émail friable, il leur faut donc plus de soins qu’aux
pièces modernes plus résistantes.
Le papier d’emballage sera plus fin et même recouvert d’un second.
En pratiquant le tassement nécessaire, on ira d’une main ménagère de ses
efforts; enfin on fera la couche de varech plus épaisse et plus
moelleuse, sans oublier cependant qu’un emballage trop souple expose les
pièces à se fendre.
* * * * *
C’est «Monsieur» qui se réserve d’ordinaire la lourde tâche d’emballer
sa bibliothèque, ses gravures, ses collections de bibelots curieux:
médailles, miniatures, armes, etc.
Mais, comme bien souvent il est trop occupé par le service qu’il va
prendre, par des voyages, des affaires, des tracas de toutes sortes,
c’est sur «Madame» que retombe presque tout entier le soin de ces
précieux trésors. Nous allons donc bravement nous supposer devant
quelques milliers de volumes, plus le contenu d’un certain nombre de
vitrines et de cartons et un amoncellement d’objets de toutes tailles et
de toutes formes détachés des murs.
Commençons par eux, pour déblayer. Les bibelots de prix ont presque tous
leur écrin, leur étui ou leur carton. On enveloppera ceux-ci de papier,
_chacun_ séparément. On réunit dans les coffrets, les boîtes, en un mot
tout ce qui est «contenant», tous les petits objets enveloppés de papier
fin, chacun séparément aussi.
Disons une fois pour toutes et pour n’y plus revenir que cette condition
d’envelopper de papier fin chaque objet est la première nécessité de
tout emballage bien fait. Elle évite les rayures, les cassures, les
ballotages et le glissement dans les coins.
On suivra encore la loi qui défend de mettre ensemble, dans la même
boîte, des objets lourds et des objets menus ou fragiles.
Les boîtes remplies, on les bourre de papier chiffonné pour immobiliser
leur contenu, on les enveloppe largement pour qu’elles ne risquent pas
de s’ouvrir.
Les cristaux, les biscuits, les porcelaines, les terres cuites de trop
petites dimensions ou de sortes trop fines pour avoir pu trouver place
dans les grandes caisses, sont emballés dans des boîtes à couvercle avec
les mêmes soins généraux pris pour les pièces considérables: protection
des anses et des ornements, bourrelets autour des pieds et des cols. Les
bijoux anciens, montres, boucles, objets de curiosité, enveloppés de
papier fin, sont mis entre des couches d’ouate dans des boîtes fermées.
Les armes ont presque toujours une caisse qui leur est attribuée, avec
des aménagements particuliers. Elles y sont d’ailleurs généralement
renfermées par leur propriétaire.
Toutes ces boîtes, écrins, étuis, etc., seront mis dans un ou plusieurs
coffres de dimensions moyennes, établis solidement et fermant par de
bonnes serrures. Il y a des personnes qui préfèrent voir leurs objets
précieux casés, soit en boîtes, soit simplement emballés, dans les
tiroirs des bahuts, armoires, etc.
Cette combinaison a de graves inconvénients. D’abord elle surcharge les
meubles, et elle augmente la difficulté de leur maniement; ensuite, et,
c’est là son plus sérieux défaut, elle permet les larcins de toutes
sortes, car, lorsque l’on dégarnit la voiture de son contenu, le
déménageur, pressé d’en finir, tend toutes les boîtes et paquets à
toutes les mains qui se présentent, et dans le nombre il peut y en avoir
beaucoup d’infidèles ou de négligentes.
Un coffre est plus commode à surveiller et on peut le faire transporter
immédiatement dans la pièce où l’on garde sous clé les caisses contenant
les objets de prix.
Voici donc tous les bibelots partis et en sûreté. Avant de passer aux
livres, occupons-nous des cartons de dessins, gravures, etc.
Les déménageurs ne manquent pas de vous dire: «Donnez-moi ça, madame;
tout comme ça est, c’est bien bon! je le caserai derrière les bahuts, il
ne lui arrivera rien!»
Non assurément, si ce n’est «rien» que des plis, des déchirures, des
froissements, des coulées de poussière, des promenades d’insectes, etc.
Les cartons de gravures, dessins, aquarelles, cartes géographiques, en
un mot tout ce qui contient de grandes feuilles, doivent être visités
avec soin pour s’assurer que tout y est en bon état et bien à plat, sans
plis ni rides, puis enveloppés dans un papier brun assez fort et ficelés
en croix avec une cordelette. Si les parois du carton sont flexibles, il
faut l’insérer entre deux planchettes pour l’empêcher de faire «ventre».
Je ne parlerai point des tableaux, qui sont confiés généralement aux
soins du déménageur et se transportent comme les glaces entre matelas et
couvertures.
D’ailleurs, les tableaux de prix ont toujours leur caisse propre, et une
fois en caisse ils ne risquent rien.
Les livres! Le plus long, le plus minutieux, le plus fatigant des
emballages. Il offre cependant une compensation; avec lui on ne craint
pas la «casse», ce qui ne veut pas dire qu’on n’ait pas de précautions à
prendre.
On fait apporter sur une table ou par terre les livres à emballer, ceux
dont les reliures sont fines, bien enveloppés de papier.
Il est bon de ne point mélanger les livres rares ou précieux avec le
reste de la bibliothèque. On les traite un peu en joyaux et on les
installe dans des caisses moins grandes et plus soignées.
Pour bien faire une caisse de livres, il ne faut pas, comme on pourrait
le croire, procéder par couches horizontales d’un volume d’épaisseur,
mais bien par _piles_ du même calibre de bas en haut. Pour dresser ces
piles on posera alternativement les volumes, dos sur tranche. En effet,
si on mettait tous les dos du même côté, leur épaisseur forcément plus
considérable que celle de la tranche ferait la pile plus haute dans un
sens que dans l’autre.
Pour remplir les intervalles qui existent parfois entre les piles, on
insère des volumes brochés, qui servent de matelas, mais en faisant
cette opération, on a soin de _conduire_ le volume avec la main posée
sur les plats jusqu’à ce qu’il soit bien en place, car on risque fort de
retrousser et de froisser des pages.
La caisse de livres, quand celle est bien faite, ne doit présenter aucun
vide, grand ou petit.
On rabat sur le dessus les feuilles de papier dont on l’a garnie, car
jamais les livres ne doivent être en contact avec le bois des parois, et
on la termine comme toutes les autres, par un couvercle de planches.
* * * * *
On a maintenant beaucoup moins de linge qu’autrefois, et il est beaucoup
plus fin, ce qui simplifie son transport; aussi a-t-on adopté pour cet
usage de grands paniers solides et bien clos, faciles à remplir et à
vider.
Cependant, si la famille est très nombreuse en maîtres et serviteurs, il
y a forcément de grands approvisionnements en linge de table et de
maison, rideaux, couvertures, etc. Toutes ces pièces doivent être mises
en ballots, car les paniers ordinaires ne seraient pas assez résistants,
et ces ballots sont d’ailleurs fort utiles pour caler les meubles dans
la voiture.
La confection d’un ballot de linge n’est pas chose aussi facile qu’on le
croirait tout d’abord. Il ne suffit pas en effet de poser l’une à côté
de l’autre des piles de pièces qui laissent entre elles des crevasses,
font effondrer le ballot quand on l’ouvre et, pendant le trajet,
prennent de mauvais plis.
Un ballot de linge bien fait doit présenter un bloc rectangulaire très
compact et assez solide pour ne subir aucune déformation même par les
bousculades les plus vigoureuses.
Voici comment on arrive à ce résultat.
On a fait apporter d’avance tout le linge qui doit y entrer, repassé et
plié, cela va sans dire.
On a fait étendre sur une table une serpillière assez grande pour
envelopper tout le ballot. Sur cette serpillière, on place un vieux drap
plié en deux, on le pose bien au milieu. Sur le milieu encore de ce
drap, on étend un torchon de dimensions moyennes, 80 × 90 centimètres;
c’est lui qui va nous donner la base de notre édifice.
Si le ballot ne doit contenir que des draps, la tâche est fort
simplifiée, car il suffit de les poser bien carrément l’un sur l’autre,
en ayant soin de mettre le pli tantôt à droite, tantôt à gauche. Sans
cette précaution, tous les gros plis étant du même côté, le ballot
s’affaisserait du côté opposé.
S’il s’agit de serviettes, torchons, etc., c’est beaucoup plus
compliqué.
Vous prenez comme base du ballot une paire de draps que l’on a pliée de
façon à ce que ses dimensions répondent à la longueur d’une serviette
par exemple, dans un sens, sur une largeur des deux tiers dans l’autre.
Sur ce rectangle on bâtit alors son bloc de linge en entre-croisant les
pièces. Serviettes, torchons, tabliers, restent pliés dans le sens long,
mais sont posés de manière à ce que deux couches successives soient en
travers l’une de l’autre.
Me suis-je bien fait comprendre?
Désignons notre rectangle de base par les chiffres ABCD;--AB en haut.
Dans la couche 1 les pièces iront d’A à B, de C à D.
Dans la couche 2, leur plus long pli ira d’A à C, de B à D, et ainsi de
suite alternativement jusqu’à ce que le bloc de linge ait atteint 60 à
80 centimètres de hauteur.
Pendant cette opération, on a eu le plus grand soin de maintenir les
parois extérieures bien carrées, de sorte que le rectangle du dessus
soit absolument égal à celui du dessous.
Il ne reste plus qu’à étendre un second torchon par dessus le bloc, à
ramener les côtés du drap d’enveloppe, à les épingler en formant des
plis réguliers comme ceux d’un paquet bien fait. On rabat alors la
serpillière, et on la coud solidement en une ligne droite sur le dessus
du paquet.
Il faut, pour cette opération, qui importe beaucoup à la solidité du
ballot, avoir serré bien également la serpillière; il est bon même de
l’épingler avant de la coudre.
La première épingle doit être posée au milieu, les autres se suivre de
part et d’autre de ce milieu; faute de cette précaution, on s’expose à
voir un ballot déjeté d’un côté. Enfin, en cousant, il faut bien prendre
garde que l’aiguille ne pénètre pas jusqu’au linge de l’intérieur.
La couture finie, on parachève le ballot en lui faisant des «oreilles»,
opération qui réclame une poigne masculine, ou du moins telle.
Il faut se mettre à deux pour bien faire une oreille de ballot. L’un
tire le coin de la serpillière, l’autre avec une cordelette la serre,
l’étrangle aussi près que possible de la pile de linge, et noue d’un
nœud solide.
Cette opération, répétée aux huit coins bien carrément (ceci est de
rigueur), vous donne un ballot qui peut braver toutes les aventures et
fait le bonheur des hommes d’équipe et des déménageurs, parce qu’il est
facile à saisir par les «oreilles» et ne se verse pas dans tous les sens
comme fait le ballot simplement cordé.
Nous voici arrivés aux malles.
Peu de personnes savent faire une malle vite et bien. C’est un art qui a
ses principes; les voici à la file.
1º Les objets lourds, livres, coffrets, bibelots, chaussures, doivent
toujours occuper le fond de la caisse.
2º Il ne faut jamais mettre, à même le linge et les effets, des objets
fragiles, sous prétexte qu’ils sont protégés par les plis d’étoffe. Le
mouvement de transport tasse le linge, et flacons, porcelaines, etc., se
promènent au grand détriment de ce qui les entoure.
3º L’emballage doit toujours procéder du plus lourd et du moins fragile
au plus léger. En effet, les malles ayant un dessus, on est presque sûr
d’éviter le renversement.
4º On ne doit jamais mettre ensemble du linge propre et du linge sale;
le linge sale doit avoir un sac épais en coutil qui lui est réservé
rigoureusement.
5º Le «tassement» étant l’ennemi juré de tous les emballages, une malle
ne doit jamais présenter de vide. Si pour une raison ou une autre, soit
à l’aller, soit au retour, elle ne pouvait être remplie, il faut combler
les intervalles avec du papier chiffonné, du varech, des menus copeaux
d’emballage enveloppés dans des serviettes, en un mot pouvoir dire comme
Macbeth:
_There is the full!_
Les valises, sacs de nuit, etc., doivent être réservés à vide pour le
dernier moment. Les objets oubliés ou forcément gardés jusque-là y
trouveront place.
La batterie de cuisine, c’est-à-dire tous les ustensiles qui ne rentrent
pas dans la série des cristaux et faïences, ne demande point d’emballage
particulier.
Elle fait partie de cette foule d’objets que comporte la tenue d’un
ménage, et dont les hommes chargés de caser le mobilier dans la grande
voiture trouvent la place un peu partout: dans les bas d’armoires, entre
les pieds des chaises, etc. Les très petits ustensiles, couteaux,
cuillères, aiguilles à larder, roulettes, etc., doivent être réunis en
un seul paquet solidement ficelé; autrement ils courent grand risque de
s’égarer.
L’emballage des plantes vertes, palmiers, dracenas, etc., est assez
difficile.
Quand ils peuvent être installés dans la voiture même, il n’y a rien de
mieux.
Quand, faute de place, on doit les envoyer par wagon, on charge un
jardinier de les arranger; si on n’a pas de jardinier, on s’y prend
ainsi pour l’emballage:
On garnit de papier fort le fond d’un panier de saule assez grand pour
que les racines ne soient pas froissées, on enlève la plante avec sa
motte--ceci est indispensable--du vase qui la contient, on la place bien
d’aplomb dans le panier.
Quand les feuilles peuvent être ramenées le long du tronc, toujours vers
le haut, on les lie _sans serrer_, puis on abrite sous une sorte de
hutte bâtie avec des tiges de saule plantées sur le tour du panier et
liées en haut.
S’il fait très froid on couvre d’une serpillière.
En ce qui concerne le transport des colis précieux, les opinions sont
très partagées et je ne saurais prendre un parti.
Faut-il les laisser dans la grande voiture, faut-il les emporter avec
soi?
Les risques selon moi sont égaux de part et d’autre, et je me demande
s’il n’est pas plus dangereux de les traîner dans les hôtels que de les
laisser sous la protection des scellés plombés?
Je n’ai point à m’occuper du transport de la cave. Les vins fins sont
emportés en caisses ou en paniers, les bouteilles vides sont l’affaire
des déménageurs. Souvent, pour ne pas s’encombrer, on préfère les vendre
sur place; il en est de même des provisions de bois, de charbon, de
pommes de terre, etc.
Mais ces provisions trouvent un excellent emploi chez les voisins
pauvres ou les institutions charitables. Il faut penser à prévenir à
l’avance ceux qui doivent profiter de ces largesses, car à peine les
maîtres ont-ils quitté la maison qu’elle est livrée à une horde de
pilleurs d’épaves.
C’est une rude besogne que celle des derniers jours. Du moment où la
colossale masse de la voiture s’est arrêtée devant votre porte, vous
n’avez plus une minute de répit. Il faudrait être partout à la fois,
répondre à vingt personnes en même temps.
On se partage, quand on peut, les divers postes. «Monsieur» ne quitte
pas la voiture, gouffre béant où viennent s’entasser tous les meubles,
et en même temps surveille les amateurs, habitués du pavé, prêts à
profiter d’un moment d’inadvertance pour enlever meubles ou colis. J’ai
vu un jeune ménage perdre ainsi un merveilleux paravent, présent de
noce, peint de la main des fées; il n’est pas encore consolé!
«Madame» dirige les hommes pour l’enlèvement des meubles, le choix de ce
qui doit être mis dans la voiture, etc.
C’est là qu’il faut déployer une vigilance et une fermeté de général en
chef, car, sous prétexte d’aider, parents et domestiques font tourner la
tête aux malheureux déménageurs: «Emportez ceci! Non! cela d’abord!
Montez! Descendez! On a oublié ce paquet! On a laissé cette malle!» etc.
Il ne faut pas une médiocre habileté pour réduire à un silence relatif
toutes ces bonnes volontés tapageuses.
Les bébés sont en pareil cas toujours mis à l’abri dans quelque maison
amie. Au-dessus de dix ans, petit garçon ou petite fille, bien dressés,
intelligents, actifs et adroits, peuvent être d’un grand secours à
«maman» pour les commissions, l’aide de détail, et même un peu de
surveillance.
Sur le carnet de déménagement ont dû être inscrits le nombre des
ballots, celui des malles, valises, paniers, etc., en un mot tous les
renseignements concernant cette grandiose et difficile opération; heures
des trains, adresses d’hôtels, de fournisseurs, de serviteurs, etc., y
doivent également trouver place, comme aussi le compte des dépenses pour
les quelques jours que dure le bouleversement.
* * * * *
Le déballage des caisses n’est pas une opération indifférente qu’on
puisse faire à la hâte, sans précautions. Il peut s’y produire au moins
autant de malheurs que dans l’emballage, le transport, la confusion des
matériaux, l’envahissement de toutes les places disponibles par les
pièces déballées offrant de nombreuses causes d’accidents.
Pour déballer une caisse de vaisselle, cristaux, etc., on commence par
écarter très doucement la première couche de varech, qui, si la caisse a
été bien faite, ne doit rien contenir de fragile. Néanmoins la main doit
tâtonner partout et chercher si elle ne rencontre rien de résistant.
On jette à côté de soi ce varech, auquel viendra s’ajouter en montagne
tout celui de la caisse. A mesure qu’un objet paraît, après avoir enlevé
le papier qui l’enveloppe, on le pose sur une table; le papier va de son
côté former une autre montagne.
On déballe par couches horizontales. Il est imprudent de creuser des
trous qui peuvent compromettre l’équilibre du reste de l’emballage.
Quand tout le contenu de la caisse en a ainsi été tiré, on s’assure, en
les maniant avec précaution, que dans le varech et le papier il n’est
resté aucun petit objet, puis on les fait emporter avant de commencer un
second déballage.
Quand on a suivi la méthode qui consiste à ne confier aux déménageurs
que des caisses clouées, on a le grand avantage de pouvoir prendre son
temps pour les défaire, et pouvoir ainsi faire mettre immédiatement dans
les bahuts et armoires les services de table tout essuyés et à la place
qu’ils devront occuper.
Il est bon de ne pas avoir trop d’aides dans ce travail, une personne
intelligente et capable suffit bien; deux au plus.
Souvent, dans le désir d’aller plus vite, les aides emportent trop de
pièces diverses d’un coup ou des piles d’assiettes trop considérables;
c’est là un procédé dangereux, il faut le proscrire avec sévérité.
Le déballage d’une caisse de livres se fait de la même façon. On range
les livres à mesure qu’on les retire sur une table ou sur un tapis par
terre.
On évitera pour les livres reliés de faire des piles que le moindre choc
ébranle et fait crouler, au grand dommage des reliures; on range les
livres sur la tranche, le dos en haut, les uns à côté des autres, et,
pour empêcher la série de verser, on met à plat trois ou quatre volumes
en la commençant.
Le déballage des bronzes demande une minutieuse attention pour ne rien
forcer, et surtout ne rien perdre des petites pièces, bobèches, vis,
ornements, etc.
Il est bon même d’avoir sous la main une petite boîte pour y poser tous
ces détails à mesure qu’ils se présentent.
Le premier balayage et le nettoyage des pièces où l’on a déballé doit
être fait sous la surveillance de la maîtresse de maison, dont l’œil
vigilant seul sait chercher et trouver, au milieu de ce terrible fatras,
les objets égarés ou laissés de côté.
Est-il besoin d’ajouter que le linge et les vêtements ne doivent être
tirés des caisses et des ballots que lorsque tout dans le logis est à
peu près propre?
Mais si on en a besoin tout de suite? va-t-on me dire.
A cela je réponds que les malles que l’on a emportées avec soi ont dû
être «composées» de façon à fournir le nécessaire pour quinze jours au
moins, et qu’en ce qui touche le linge de maison, draps, serviettes,
nappes, torchons, tabliers, il faut avoir fait un _ballot d’arrivée_
comprenant tout ce qui, en ce genre, sera indispensable à la famille dès
le premier jour et pour une semaine au moins.
Grâce au chiffre, il sera facile de faire transporter ce ballot dans un
endroit où on puisse l’ouvrir sans inconvénient.
Les mêmes soins de surveillance qu’au départ s’imposent à l’arrivée, si
l’on veut éviter les vols et les erreurs dans le transport des meubles
et colis; il faut presque une personne dans chaque pièce, car les
déménageurs ahuris ne savent où donner de la tête en pareil cas.
* * * * *
Je n’ai que quelques mots à dire du déménagement à Paris pour Paris. Si
par certains côtés, surveillance, précaution, etc., il rentre dans le
cadre de cette étude, par d’autres, il lui échappe complètement, car il
est soumis à des nécessités d’ordre spécial.
La première est la célérité, et l’on est bien forcé d’en passer par
toutes les exigences des déménageurs et de leur laisser emporter les
objets quand et comme ils veulent.
Il n’y a pas lieu à emballage en caisse, sauf pour ce qui est très
précieux; point de ballots non plus, puisque le va-et-vient des paniers
qu’on emporte pleins et qu’on rapporte vides suffit à tout. Le
déménageur fournit tout le matériel d’emballage et en débarrasse
l’appartement. Beaucoup de choses d’ailleurs peuvent être portées à bras
et mises en place immédiatement. Assurément les risques sont nombreux,
mais il est bien difficile de les diminuer, car la direction des
mouvements appartient au chef _déménageur_.
* * * * *
Comme type de petit déménagement nous prendrons celui où on quitte sa
«maison de ville» pour sa «maison des champs»; l’installation aux bains
de mer, dans une maison meublée, n’en différant que par des points de
détail sans importance. On n’a guère à transporter que ses effets
personnels et ceux de toute la famille, et parfois une provision de
linge de table et de maison.
En effet, on trouve vaisselle et batterie de cuisine sur place, et
généralement le mobilier, literie, etc.
Quelques jours avant celui fixé pour la venue de la famille, la
maîtresse de la maison ira s’assurer du bon état de la demeure et de ce
qu’elle contient, faire ouvrir les fenêtres, laver les planchers,
ramoner les cheminées, ventiler, épousseter, assainir par tous les
moyens possibles l’habitation que de longs mois d’hiver ont pu rendre
humide ou insalubre.
Si l’on est au printemps, il faut allumer un grand feu clair dans les
cheminées, avoir soin de le surveiller, crainte d’incendie.
Il faut assurer pour le jour de l’arrivée en masse un approvisionnement
aussi complet qu’il se pourra: bois de chauffage, fagots, charbon de
terre--si l’on a un fourneau économique,--charbon de bois pour le
potager, pommes de terre, etc., et retenir d’avance, dans une ferme du
voisinage, beurre, lait, œufs.
Avant de quitter la maison, on constate _de visu_ que tous les feux sont
éteints, les fenêtres fermées, et que l’on n’a enfermé aucun animal
domestique, chien ou chat, dans l’intérieur.
Revenue chez elle, la maîtresse de maison--dans la semaine qui précède
le départ définitif--procède à un rangement complet de ses armoires,
prend toutes les mesures nécessaires pour sauver des mites les fourrures
et les objets de laine, préserver de la poussière les chapeaux, les
vêtements, etc., enfin ne rien laisser traîner en son absence.
Quand toute cette besogne, fatigante et minutieuse, il faut l’avouer,
est terminée, on peut s’occuper des caisses et paquets.
On a inscrit à l’avance, sur un carnet, tout ce qui doit y entrer, non
pêle-mêle, mais sous diverses rubriques, une par page de carnet, pour
plus de netteté.
--Linge de table et de maison, draps, couvertures.
--Pour Monsieur, linge, vêtements, chaussures.
--Pour Madame, _idem_, _idem_.
--Pour les enfants, _idem_, _idem_.
--Livres, cahiers, musique, album, accessoires pour travaux d’art.
--Pharmacie, suit le détail.
--Provisions, _idem_.
--Ustensiles de cuisine.
--Vaisselle, lampes, bougeoirs, etc.
Le jour consacré à l’emballage, on ferme sa porte, autant que possible,
on fait choix d’une pièce vaste, salle à manger ou vestibule, on fait
étendre par terre de vieux tapis et apporter les malles, caisses,
récipients, qu’on va utiliser.
Je prie mes lectrices de se reporter à ce qui précède pour la question
d’emballage; seulement, pour ce genre de voyage, qui s’effectue en
général vite et facilement, les paniers peuvent très bien remplacer les
caisses, trop lourdes généralement. Il en existe de toutes sortes,
depuis le beau panier à linge en aloès jusqu’au rustique panier à vins.
* * * * *
Après avoir parlé longuement de tout ce qu’on emporte, il nous faut,
avant de quitter le sujet, parler aussi de ce qu’on laisse.
Quand on déménage en grand et pour tout à fait, on ne laisse que de la
poussière, des bouts de bois, des bouts de chiffons, des bouts de
papiers, des cartons défoncés, etc.
Il est de tradition, sinon écrite dans le bail, du moins adoptée en tous
pays, que le local doit être remis au propriétaire dans un état de
propreté complète.
Comme on ne peut surveiller par soi-même les opérations nécessaires pour
arriver à ce résultat, on en charge une personne de confiance, homme ou
femme de journée, et l’on prie quelque ami dévoué habitant le pays de
s’assurer que les choses ont été bien faites et de régler la dépense.
Quand on s’absente pour un temps restreint, en voyage ou en
villégiature, la question est beaucoup plus compliquée, car il faut
pourvoir à la sécurité et à la conservation de ce que contient le logis.
Parlons d’abord de ces «biens de fortune» pour lesquels un si petit
volume représente une si grosse valeur.
Les opinions sont très partagées sur ce sujet. Les uns laissent tout
chez eux: titres, papiers de famille, diamants, bijoux, argenterie;
d’autres emportent tout avec eux-mêmes.
Je sais des jeunes femmes qui, en voyage, sont constellées de diamants,
sous prétexte qu’il est plus sûr de les promener ainsi que de les
exposer au risque d’être cambriolés.
D’autres encore portent dans un sac ou dans une valise tous ou presque
tous leurs objets précieux, mais gare aux distractions ou aux
pick-pocket!
Une vieille demoiselle sauva ainsi toute sa petite fortune, il y a une
quarantaine d’années.
Un chaud dimanche de juin, au soir, un bec de gaz mit le feu à un
étalage de lingerie dans les magasins du Grand-Condé, au coin de la rue
de Seine et de l’École-de-Médecine. En quelques minutes tout flambait!
Il n’y avait à cette époque-là ni les avertisseurs électriques ni les
pompes à vapeur. Le service d’eau de la ville, imparfaitement organisé,
fonctionnait mal, les secours furent très longs à se produire
efficacement; en moins d’une demi-heure, les bâtiments ne formaient plus
qu’une masse de feu, et la chaleur était si terrible que, dans les deux
rues, les maisons d’en face commencèrent à brûler.
Beaucoup de leurs habitants, passant leur journée à la campagne, avaient
commis l’insigne imprudence de laisser leurs croisées ouvertes; les
flammèches, les morceaux d’étoffes embrasées emportées par le vent,
entrèrent par là, et plus d’une famille revenant chez elle après une
bonne journée de plaisir dut, le désespoir au cœur, s’arrêter devant le
terrible spectacle d’un incendie impossible à braver.
La demoiselle en question avait, dit-on, l’innocente manie de ne jamais
faire une absence un peu prolongée sans porter sur elle, dans de vastes
poches cachées sous ses jupes, ses titres de rentes, ses petits bijoux
et souvenirs précieux. Elle n’eut à déplorer que la perte de son
mobilier, couverte en partie par les assurances.
Je ne la cite point d’ailleurs comme un exemple à suivre.
Il y a maintenant à Paris et dans toutes les grandes villes des maisons
de banque où on peut en toute sécurité déposer ses valeurs, même
artistiques. Pour une somme relativement minime, on loue à _tant_ par
mois des coffres-forts de toutes dimensions, où tout ce que l’on possède
de précieux peut reposer à l’abri du feu, des voleurs et de l’eau. C’est
une si grande sécurité qu’il n’y a point à hésiter, selon moi.
Il va sans dire que le chef de la famille, ou sa femme à son défaut,
doivent présider eux-mêmes à la mise en place. Ce n’est pas là un genre
de mission qu’on puisse confier à des tiers.
Si, dans l’endroit qu’on habite et que l’on va quitter momentanément, il
ne se trouve pas de facilités de ce genre, on peut avoir recours à des
parents ou amis sédentaires qui consentent à se charger de vos trésors.
Je ne saurais trop insister sur ce point, que, quel que soit le degré
d’intimité ou de parenté qui vous lie à la personne qui veut bien
recevoir un tel dépôt, il est de son intérêt comme du vôtre que toutes
précautions soient prises pour mettre à couvert les responsabilités.
Notre intérieur a bien des fois rendu ce genre de service; j’ai toujours
_exigé_ que titres et papiers de famille me fussent remis enveloppés
d’une toile _cousue_, _scellée_ du cachet du dépositaire, et les bijoux
et argenterie dans une boîte en bois entourée d’une cordelette scellée
de même. Il n’y a pas là un témoignage de défiance outrageante pour l’un
ou pour l’autre, mais un acte de haute prudence, propre à conserver les
liens d’amitié dans toute leur intégrité.
Telle est en effet l’incertitude des choses humaines qu’on ne peut
répondre de sa santé, de sa vie, de celle de ses proches. Et puis une
espièglerie d’enfant, une curiosité de serviteur, un malentendu
d’employé, ne peuvent-ils pas amener les plus déplorables complications?
«J’ai reçu un paquet scellé, je vous le rends avec les sceaux intacts»,
voilà en quelques mots le code du déposant et du dépositaire.
Quand on doit être hors de chez soi pendant un assez long temps, il est
nécessaire de prendre toute une série de précautions pour défendre son
mobilier et ses effets contre la poussière.
Il va sans dire que la première est un nettoyage complet. Quand il est
terminé, on couvre les meubles de leurs housses, les lustres, appliques,
candélabres, de leurs enveloppes en gaze imperméable, on range dans une
armoire tous les bibelots qui garnissent les tables, consoles, etc., les
albums, les collections de gravures. On jette sur les meubles fins qui
n’ont pas de housses spéciales de vieux rideaux ou des voiles de percale
_ad hoc_; on voile de même les bustes, les statuettes, les potiches et
les objets trop volumineux pour être mis dans les armoires.
Il y a des intérieurs où l’on enlève les rideaux, portières, tentures en
soie brochée, en étoffes précieuses, et après les avoir bien secoués,
passés à la brosse douce et étirés, on les met en ballots.
Cette pratique, qui a l’inconvénient de défaire des drapages parfois
fort compliqués, ne me paraît pas utile dans un appartement où, les
volets et les châssis de fenêtres fermant bien, on n’a pas à craindre
l’invasion du soleil et de la poussière.
Dans le cabinet de travail, tous les paquets, livres, etc., devront être
remis dans les cartons et les bibliothèques.
Dans les chambres à coucher, les lits défaits à fond, les couvertures
repliées, tout le linge de couchage, de toilette, mis en paquets pour le
blanchisseur, les eaux de toilette vidées, les placards mis en ordre et
fermés à clé.
Dans la salle à manger et la cuisine, mêmes précautions en ce qui
concerne le linge de table et d’office.
Il y a de plus à s’assurer que, dans les armoires, il ne reste ni
viandes, ni graisses, ni fromage, ni fruits, ni substance d’aucune sorte
susceptible de s’altérer et d’empester à fond tout un buffet.
Une maîtresse de maison entendue qui prévoit un départ s’arrange de
façon à avoir un approvisionnement très restreint. Quant aux menus
restes, réunis dans un panier, ils font la joie de quelque pauvre ménage
des _clients_ de la famille. Rappelons qu’il faut avoir grand soin de ne
pas enfermer par mégarde quelque animal domestique, voué ainsi par
l’incurie de ses maîtres à succomber dans les tortures de la rage ou à
périr d’asphyxie au fond d’un tiroir.
Enfin il faut faire la visite du fourneau de la cuisine pour vérifier
s’il est complètement éteint, inspecter le compteur à gaz et tous les
robinets des becs--ceci est très important,--car un seul robinet laissé
ouvert peut amener une terrible explosion ou au moins causer de graves
dommages aux dorures, aux tableaux, aux tentures, sans compter la note
de la compagnie du gaz! (Voir _Le Tour du Monde en quatre-vingts
jours_.)
Toutes les clés doivent être réunies dans une boîte ou un tiroir sous
_une seule_ qu’emporte le maître de la maison.
«Monsieur» reste le dernier à bord, comme un capitaine de vaisseau; il
sort après un dernier coup d’œil jeté dans toutes les pièces.--Tout est
clos, silencieux, obscur,--on n’a rien oublié, ni malle, ni valise, ni
colis «à la main». Maîtres, enfants, serviteurs, sont sur le palier ou
dans la cour, la clé grince dans la serrure, un, deux tours d’une main
ferme. _All is right!_ On peut partir! Ouf!
Il y a là de quoi perdre la tête, vont dire mes lectrices. Il est
au-dessus des forces humaines de penser à tant de choses, toutes à la
fois, pour ainsi dire. Le don d’ubiquité ne suffirait pas pour mener à
bien une telle entreprise. Il faudrait être à quatre, six, dix endroits
en même temps!
D’abord, répondrai-je, on peut être aidée par son mari, par ses enfants,
s’ils ont l’âge de raison, par des parents, des serviteurs, quoique le
proverbe: «Ne t’attends qu’à toi seul» ait plus que jamais sa raison
d’être en pareil cas. Ensuite on échelonne les besognes. Les
arrangements de mobilier, certaines fermetures d’armoires, peuvent être
faits quelques jours à l’avance.
Enfin, pour le jour du départ, on simplifie l’existence autant que
possible en faisant peu ou point de cuisine. Dès la veille, on a fait
préparer des pièces de résistance, rôti, volailles, pâtés, terrines de
viandes en gelées, etc., dont les reliefs seront fort utiles pour
l’arrivée à la campagne.
Dans les villes, on trouve en cinq minutes les éléments d’un ou
plusieurs repas chez le marchand de comestibles. Enfin, c’est,
par-dessus tout, affaire d’entraînement.
Une maîtresse de maison active et entendue a une telle habitude de
_direction pratique_ que, sous son coup d’œil et son coup de main, les
choses semblent se faire d’elles-mêmes.
Qu’on me permette une comparaison:
Voici une très bonne musicienne: on lui apporte un morceau de musique de
chant savant et compliqué.
Elle se met au piano, elle lit à première vue et ensemble: 1º la ligne
du chant; 2º la ligne des paroles; 3º le dessus de l’accompagnement; 4º
la basse; ces deux lignes-ci, comprenant parfois des accords de trois ou
quatre notes. Pendant qu’elle lit, sa main droite et sa main gauche
vont, comme d’instinct, chercher les touches qui répondent à sa lecture,
chaque doigt se lève ou s’abaisse à son rang et en passant par des
difficultés spéciales, quant au doigté, et ce prodigieux travail mental
et physique s’accomplit avec une aisance apparente, réelle même si
l’artiste est très forte.
A le bien analyser, à se rendre compte des efforts multiples, simultanés
et variés qu’il réclame, il semble lui aussi au-dessus des forces
humaines, et cependant que de personnes s’y livrent journellement! Il en
est de même de certains jours de labeur pour les maîtresses de maison.
Elles cumulent tous les emplois, se montrent partout à la fois, savent
tout voir, tout entendre, tout vérifier, n’oublient rien, ne négligent
rien, et sont payées de leurs peines par le bon ordre du petit univers
soumis à leurs lois.
Faut-il les plaindre? Non! vraiment non!
C’est une grande joie que de se sentir capable de beaucoup faire pour le
bonheur des siens, et de se rendre le témoignage qu’on a donné de soi,
de ses forces vives, tout ce qu’on pouvait donner... Mais j’en conviens,
c’est au prix de beaucoup de fatigues, et quand tout son monde est
couché, que la maison est tranquille et silencieuse, il est bien
excusable de se laisser tomber dans un fauteuil en s’écriant: «Quelle
journée! Je n’en puis plus!»