Mais, cependant, je ne le veux pas, je ne le ferai pas; le monde est
si stupide, il dirait que nous nous sommes ... que je me suis frappé
par amour. Non, non, je ne le veux pas; le monde est si stupide, il ne
peut croire que la vie soit un fardeau dont le robuste se décharge;
il ne peut croire à la soif de l’anéantissement, ni qu’on répugne
à l’existence; il faut qu’il matérialise tout, cause et effet, une
idée pour lui n’a rien de palpable, il faut qu’il jauge et cube tout,
jusqu’à son Dieu! Quand il apprend la fin d’un suicide, de suite il
veut trouver des causes bien rustiques, bien voyantes, vite, c’est pour
une femme, une passion, une perte au jeu, une honte domestique, une
aliénation mentale. Non, non, je ne l’avertirai pas, je mourrai seul,
je ne veux pas qu’on dise: ils se sont tués, Flava, Champavert, par
amour, pour une intrigue malheureuse, contrariée, poussés au désespoir;
ce n’est point par désespoir, je n’ai jamais espéré. Non, non, je ne le
veux pas!
Que je suis fou, hélas! que je suis fou! ne pas vouloir que ce monde
sur lequel je crache, que je méprise, que je repousse du pied, m’accuse
de périr par amour; faiblesse! Eh! quand je serai anéanti, que me
feront les grossières conjectures des hommes? leurs bavarderies ne
troubleront pas mon fumier. Mais non, c’est plus puissant que moi, je
ne puis surmonter cette imbécillité; faible que je suis, je souffrirais
de cette pensée jusqu’à l’heure sonnée ... Non, je ne l’avertirai pas;
non, je me tuerai seul.
Jean-Louis, Jean-Louis, toi, tu peux vivre, puisque tu as rencontré
la félicité, tu peux vivre!... Ah! que le sort me garde bien de
t’entraîner à descendre avec moi l’escalier de la citerne de la mort.
Tes plumes sont encore engluées aux moribondes illusions, qu’ensemble
nous avions poignardées une à une; je te croyais faucon décillé et prêt
à prendre ton vol vers le néant, mais le monde te chaperonne encore.
Tu attends peut-être une paix, un repos, au bout de la carrière! Ce
qui te manque en ta jeunesse, tu espères le voir s’abattre sur toi en
la décrépitude? tu ne peux croire que l’existence ne soit que cela,
ne soit que ce que tu connais: si ce n’est que cela, te dis-tu, s’il
n’y avait pas quelque époque de béatitude, quelque saison de pure
joie, qui venge de tout l’opprobre, comment tant d’hommes auraient-ils
traîné leur carapace jusqu’au bout? comment auraient-ils consenti à
végéter toujours et misérablement, à patrouiller, jusqu’à extinction,
dans l’étang croupi de la société? Comment?... C’est que, comme toi,
la foule espère; comme toi, elle se croit toujours sur le point
d’atteindre son rêve évanoui, son fol désir; c’est que, pareil au
chat qui veut saisir ce qui se passe au fond du miroir, à l’instant
où radieux il se jette sur sa proie, sur son ombre, ses griffes ne
font que heurter et grincer la glace; stupéfait, mais non pas éclairé,
il s’acharne et épie, alléché comme devant. Mais, toi, qui as passé
derrière le miroir, qui as gratté l’étamage de tes ongles, qui sais que
ce n’est qu’une vitre et de l’étain qui reflète, alléché, épieras-tu
toujours?...
* * * * *
Le monde, c’est un théâtre: des affiches à grosses lettres, à titres
emphatiques, _hameçonnent_ la foule qui se lève aussitôt, se lave,
peigne ses favoris, met son jabot et son habit dominical, fait ses
frisures, endosse sa robe d’indienne, et, parapluie à la main, la
voilà qui part; leste, joyeuse, désireuse, elle arrive, elle paie, car
la foule paie toujours, chacun se loge à sa guise, ou plutôt suivant
le cens qu’il a payé, dans le vaste amphithéâtre, l’aristocratie se
verrouille dans ses cabanons grillés, la canaille reste à la merci.
La toile est levée, les oreilles sont ouvertes et les cous tendus, la
foule écoute, car la foule écoute toujours; l’illusion pour elle est
complète, c’est de la réalité; elle est identifiée, elle rit, elle
pleure, elle prend en haine, en amour, hurle, siffle, applaudit; en
vain, quelquefois, sent-elle qu’on l’abuse et s’arme-t-elle de sa
lorgnette, elle est myope, rien ne peut détruire son illusion et sa foi
qu’exploite si galamment les comédiens.
Mais toi, Jean-Louis, qui as pénétré dans les coulisses, toi, qui as vu
l’envers du palais, le ciel plat, et touché le fond; toi, qui as vu de
près et à nu les rois, banquistes caparaçonnés de paillons; toi qui as
vu la carcasse des duègnes au travers l’ocre et le plâtre dont elles
sont badigeonnées; toi qui as frayé la jeune première, si novice, si
pucelle en scène, et dont la bouche exhale la pharmacie; toi qui sais
que les génovines ne sont que des jetons; toi, pour qui les rois, les
soudards, les nobles, les belles et les valets ne sont que de crapuleux
baladins, qui font de l’honneur, de la gloire, de la justice, selon
leur rôle imposé; Pharisiens, qui, loin des yeux de l’amphithéâtre,
se traînent dans la débauche et se baignent dans la turpitude;
toi, Jean-Louis, qui n’es plus fasciné, débarbouillé de l’erreur,
écouteras-tu la farce jusqu’au bout?... resteras-tu jusqu’au bout dans
la tourbe du théâtre, bénévole spectateur à gueule bée de cette ignoble
pantalonnade?... O Jean-Louis, tu serais trop déchu!
Je ne t’en veux pas, parce que maintenant tu tiens à la vie: certes,
tu as bien le droit de vivre, puisque l’échafaud ne te réclame pas; tu
peux porter fièrement ta tête sur l’épaule, ce n’est plus aujourd’hui
une tête séditieuse, la fournaise ne contient plus que du mâche fer;
tu peux la porter crânement, cette tête pacifique, avec privilége du
roi et autorisation de M. le maire. En outre, n’habites-tu pas les
champs? et les champs attachent à l’existence. En vérité, quoi de
plus attrayant! Là, des vaches; là, une meule de foin; là, un étang
qui coasse; là, des batteurs en grange; là, une ânesse qui brait; là,
un margouillis qui clapote; là, un champ de betteraves. Quoi de plus
entraînant? c’est un charme irrésistible, je le sens!... Une seule
chose me plairait moins peut-être, la monotonie, la sempiternelle
physionomie de la nature: toujours de la pluie et du soleil, du soleil
et de la pluie; toujours le printemps et l’automne, le chaud et la
froidure; toujours, à tout jamais. Rien n’est-il plus ennuyeux qu’une
fixité, qu’une mode inamovible, qu’un almanach perpétuel. Tous les ans,
des arbres verts et toujours des arbres verts; Fontainebleau! qui nous
délivrera des arbres verts? Que cela m’émbête!... Pourquoi, non plus de
variété? pourquoi les feuilles ne prendraient-elles pas tour à tour les
couleurs de l’arc-en-ciel? Fontainebleau! que cette verdure est sotte!
Je ne t’en veux pas, Jean-Louis, pour ce que tu tiens à la vie,
non, mais pour ce que tu prétends _ne pas concevoir les raisons qui
me poussent si brusquement au suicide_; c’est toi, Jean-Louis, qui
me demandes cela; fatalité! Qui t’a changé ainsi? qui peut donc
t’avoir ainsi rafraîchi le cœur, tandis que le mien s’enfonçait dans
l’amertume? _brusquement_, peux-tu bien dire cela? tu n’ignores
pourtant pas que la pensée de la mort est la doyenne de mes pensées;
tu ne l’ignores pas, toi-même tu y applaudissais. Il est trop tard
maintenant, j’en suis fâché; mais tout ce que tu pourrais me dire
serait vain, j’achèverai... Mais je t’aime trop pour ne pas redouter
ton blâme; au moins qu’un ami ne me vitupère pas; au moins que tu
dises: Il a bien fait, il a fait en brave, il s’est tué.
II
EDURA
Ce factum achevé, Champavert l’enveloppa, mit l’adresse: _A Jean-Louis,
laboureur, à la chapelle en Vaudragon_, et le cacheta; puis il se
releva calme et comme soulagé, but un pot de thé, alluma une cigarrette
de Maryland, s’assit sur la croisée, fumant et regardant vaguement dans
l’air; sa cigarrette achevée, il rentra dans la chambre; et, longeant
le pourtour des murailles, il baisait les portraits de ses compagnons
tour à tour, et, tour à tour, les brisait sur le plancher: ensuite,
avec un rire goguenard et haussant les épaules de dédain, il lacéra
et jeta au feu tous ses livres; et, s’armant d’une hache appendue
en trophée il mit en pièces, l’un après l’autre, les meubles qui
garnissaient son logis. Le carreau était couvert de débris, et le feu
de la cheminée s’étendait dans la chambre. Son mauvais cœur palpitait
de joie: il ne voulait rien laisser après lui qui pût être utile, rien;
il ne voulait pas qu’après sa mort, on se partageât, le rire sur la
lèvre, ce qu’il avait possédé; qu’un autre après lui vînt aimer un
objet qu’il avait aimé; qu’un autre promenât ses dépouilles au soleil.
S’il avait eu de l’or, il aurait été le jeter à l’eau ou l’enfouir,
tant son aversion pour les hommes était profonde, tant il abhorrait
l’héritage. Ce n’est pas lui qui aurait fait planter des arbres sur
sa tombe pour abriter le voyageur lassé pendant le midi; il aurait
plutôt fait creuser une chausse-trappe sur sa fosse pour y engloutir le
voiturier égaré ou le piéton perdu dans l’herbe haute.
Satisfait de sa dévastation, il s’assit sur ces ruines, comme
l’architecte Fontaine s’asseoirait sur les décombres de
Saint-Germain-l’Auxerrois; et, ouvrant une cassette à demi brûlée, il
en tira une petite boîte d’écaille, la porta à ses lèvres avec ivresse,
et la couvrit de baisers.
—Edura! Edura! mon premier amour et mon plus terrible, Edura! ma
Warens!... répétait-il, le front rouge et les mains crispées, broyant
et faisant craquer la boîte sous ses doigts baignés des gros pleurs qui
tombaient de ses yeux.
O Edura! ma belle Edura!... femme, femme, que tu m’as été fatale!...
Si tu l’avais voulu, tu aurais fait de moi quelque chose de grand; je
sens trop là que j’étais prédestiné, rien qu’avec un mot, un seul mot!
Tu ne l’as pas dit, ce mot, vilaine femme! Que tu m’as fait de mal! tu
m’as perdu: tu pouvais faire de moi un lion; le bon de mon cœur pouvait
grandir sous tes caresses; ta voix, ta douce parole, tes baisers
pouvaient exorciser le venin qui, maintenant, me déborde; la souffrance
a fait de moi un loup féroce. Tiens, que je brise ce bijou qui me vient
de toi!...
Et jetant à terre cette boîte d’écaille, il frappa dessus du talon, et
la pulvérisa.
—Meurs, meurs, tout souvenir d’elle!... d’elle! qui a fait entrer la
haine en mon cœur, d’elle! qui a trempé ma jeunesse dans le fiel quand
elle pouvait la faire si belle, si sublime! C’est toi, Edura, c’est toi
qui m’as aigri, qui as chassé la bonté de ma tête, la sensibilité de ma
poitrine, qui m’as usé et blasé par la torture et l’envie. C’est toi
qui es cause que j’ai tout haï, tu m’as perdu quand ma vie s’ouvrait si
riche d’avenir; c’est toi qui l’as empoisonnée; et, si je me tue, c’est
encore par toi; c’est toi qui as mis dans mon sein le germe de la mort,
la misère l’a fécondé.
O inconcevable passion! amour, amour, qui t’expliquera?.... Edura!
ô mon Edura! ne va pas croire après cela que je te hais. Je t’aime
toujours aussi follement; je frissonne encore à ton nom comme
autrefois. Je t’aime, et c’est toi qui m’as tué, c’est toi qui m’as
tourné vers le néant. Tu m’as fait tant de mal, et je t’aime tant!
et cependant tu n’es plus pour moi qu’une souvenance confuse; les
ans ont passé vite, et m’ont fait jeune homme; mais toi, ils t’ont
vieillie, ternie, fanée; tu n’es plus un bouton d’or, tu es un saule
creux qui penche. Les cavaliers ne te regardent plus; tu n’as plus
de cour, tu n’es plus reine. Si, alors, tu avais voulu cueillir mon
amour, amaranthe immortelle, qui ne se flétrit point, elle t’ornerait
encore. Mère, tu aurais un enfant passionné dans tes bras; mon sang,
mes baisers chaleureux rappelleraient ta vie qui s’en va; tu aurais eu
jusqu’au bout un compatissant appui; ma jeunesse aurait obombré ton
âge, et mon bras puni le rieur qui aurait levé ton voile.
Que sont-ils devenus tous tes beaux muguets, amants charnels, que
sont-ils devenus?... A peine se rappelleraient-ils ton nom. Vrais
cosaques à cheval, ces hommes auxquels tu t’es livrée t’ont jeté
leur passion nomade; ils t’ont butinée sur leur chemin. Pauvre
femme! insensée! voilà donc les amis que tu te préparais pour le
retour. Souffre, souffre maintenant; il est bien juste que je sois
vengé, j’ai tant souffert! Maintenant, peut-être, tes joues que nul
baiser ne ravive sont mouillées de pleurs, tu languis solitaire, et
cette solitude inaccoutumée te mine; peut-être en es-tu réduite,
quel abaissement! à faire des minauderies à de jeunes hommes qui
te repoussent et te tournent le dos. Quand tu veux parler d’amour,
on ricane. Souffre, souffre long-temps, que je sois bien vengé!
Inconcevable passion, je t’aime encore, je le sens là, je ne puis me
le cacher; Je t’aime, et je te hais profondément; et cependant, si tu
venais me prendre la main, si tu venais me dire tout bas ce mot que
tu m’as toujours tu, si tu venais me dire je t’aime, comme autrefois
... car tu m’as aimé, j’en suis sûr; je suis sûr que tu as étouffé ton
amour pour moi, que tu as repoussé le mien, parce que aimer, être aimée
d’un enfant obscur n’était pas ce que voulait ton esprit orgueilleux,
et je t’aime encore aussi violemment; et pourtant, te dis-je, si tu
venais à moi, je te repousserais; car je t’aime aujourd’hui pour ce
que tu as été, et non pour ce que tu es. Si tu te jetais à mes genoux,
je serais sans pitié, je te frapperais; si tu t’attachais à mes pas,
froid, je te traînerais, je serais vengé!
Puis, accoudé, silencieux, ce pauvre Champavert pleurait amèrement.
—C’est le premier pas dans la vie, qui décide de la vie; versez du
vinaigre dans le vin le plus doux, il deviendra vinaigre, murmura-t-il
en ramassant les débris de la boîte d’écaille qu’il baisait et mettait
dans sa bourse.
Tout à coup, il se lève, enfonce son chapeau sur son front, sort et
clôt sa porte.
—Voici ma clef, dit-il en descendant au concierge; je pars pour un
voyage lointain; si quelqu’un venait me demander, vous voudrez bien lui
dire que j’ai quitté pour long-temps cette ville.
—Iriez-vous en Espagne, que vous aimez tant?
—Plus loin.
—En Alger?
—Plus loin.
Il sortit.
III
FLAVA
Vers le soir, un camarade le rencontra rue Jean-Jacques-Rousseau, au
moment où il sortait de la poste.
A huit heures environ, sur la hauteur de Montmartre, dans le chemin des
Rosiers, il sonnait à un guichet rouge.
Une jeune fille ouvrit: ses cheveux blonds flottaient sur sa robe
blanche; son teint pâle et son regard soucieux, son allure langoureuse,
quoique dégagée, sa poitrine rentrée et sa tête inclinée, disaient
tristement que la souffrance, comme une foudre, avait ravagé et
ravageait cette belle créature, cassée, défleurie.
En apercevant Champavert, elle jeta un cri de surprise.
—Vous, mon sauvage, à cette heure, quelle aventure!...
—Amie, si je suis venu, ce n’est point par aventure, c’est tout à votre
intention.
—Champavert, vous me permettrez au moins le doute.
—Mauvaise, vous voulez me blesser!—Es-tu seule?
—Oui!
—Tout-à-fait seule?
—Oui!
—Ton père?
—Il est descendu à la ville.
—Enfin, c’est bien heureux! Je puis te voir et te parler à loisir, sans
gros yeux qui épient et sans grandes oreilles qui espionnent.
—Qui vous change donc ainsi, mon Champavert? quel soleil a donc fondu
la glace de votre cœur? Ah! vraiment, il vous sied bien, après deux
mois d’absence, de venir jouer à l’amoureux.
—Flava, je ne joue rien; je suis pour toi ce que j’ai toujours été.
J’accepte tes reproches, je sais qu’en apparence je puis en mériter;
je suis peu assidu, il est vrai, mais tu règnes en mon cœur toujours;
tu règnes comme la patrie dans le cœur d’un proscrit; tu règnes comme
la vie dans le cœur d’un condamné. L’absence ne détruit pas l’amour,
tu le sais. Je suis peu assidu, c’est vrai, que veux-tu que je vienne
faire ici plus souvent? Souffrir!... Toujours gardée à vue, comme une
criminelle d’État, je ne puis seulement te presser la main, te dire un
mot bas à l’oreille; à peine si nos regards peuvent s’entendre; cela me
fait trop de mal, je ne puis le supporter! Que de fois j’ai été tenté
de frapper ton père, tes geoliers, de te prendre le bras et de te dire
fuyons! Ah! si tu étais libre, ou si du moins nous pouvions nous livrer
à de douces causeries, tu ne te plaindrais pas de l’infréquence de mes
visites.
—Mais, qu’importe!... puisque ta vue seule me remet tant de courage au
cœur. Ah! c’est cruel, Champavert, de haïr ainsi une femme, et puis de
sortir de terre comme un démon, deux ou trois fois l’année, pour venir
lui mentir, lui dire qu’on l’aime; ah! c’est cruel, Champavert!
—Flava, tu me traites durement, tu me tortures à plaisir! Faudra-t-il
donc toujours, comme un débutant, renouveler mes aveux d’amour?
toujours faire de nouvelles protestations? Tu devrais au moins me
connaître depuis six ans que nous sommes liés. Si je ne suis pas
assidu, suis-je pas fidèle amant? Je sais que tu as le droit de
douter de moi; qu’autrefois, tout enfant, j’ai été mauvais, mais ma
constance n’a-t-elle pas racheté tout cela? Je t’aime, Flava, je t’aime
profondément, à tout jamais! Veux-tu encore un serment? je t’aime,
Flava! et te le jure sur le corps ...
—Silence! Champavert, silence! n’invoquez pas son ombre!
—Ne pleure pas, Flava! ne pleure pas, bonne mère, tes larmes ont assez
creusé tes joues, tes larmes sont amères à mes lèvres; ne pleure pas,
bonne mère! il est plus heureux que nous, il n’est pas.
—Plus heureux que nous, il n’est pas..... Champavert, tu dis vrai: que
j’aime cette pensée!... Oh! dis-moi, serais-tu prêt?
—Non, ma toute belle, attendons encore, peut-être des jours meilleurs
vont se lever pour nous; si jeunes encore, nous avons un long avenir!
Attendons encore, nous avons bu l’absinthe avant le festin, attendons,
après le deuil de la nuit, le jour et la rosée.
—Champavert, quand un arbre a été atteint de la foudre, nul printemps
ne saurait le reverdir; il dessèche sur pied, jusqu’à ce qu’un bûcheron
le renverse de sa hache; Champavert, attendrons-nous le coup de hache
de la mort, tardif bûcheron? Ce serait une lâcheté!
—Il est téméraire de préjuger l’avenir: ma belle, dépouillons-nous de
cette sombreur, soyons moins élégiaques, s’il vous plaît?
—C’est cela, à loisir, plaisantez! Vous grimacez, Champavert, votre
rire n’est pas un rire qui part du cœur, c’est un rire de supplicié.
Tout à l’heure vous vous êtes trahi.
Pendant ces causeries, sous la salle d’ombrage, la lune était montée
à l’horizon, et ses rayons, perçant au travers le feuillage vacillant
des marronniers, semait le sable de nacres et l’obscurité de phalènes
d’argent. Le rossignol ne chantait pas encore son nocturne, et l’on
n’entendait rien dans l’immensité, sinon le son amoureux de leur voix
qui s’élevait comme le soupir d’une Gnomide.
IV
DAMNATION
—La plaine est obscure et solitaire, lève-toi, ma grande amie, et
descendons le clos; viens errer, là-bas, près de la citerne; il y a
bien long-temps que je ne me suis agenouillé sur cette terre; le houx
ombrageant son berceau mortuaire, a peut-être été brouté? Allons voir.
—Oh! non pas, ce houx est vert et touffu et l’herbe haute et belle; mes
pleurs sont une pluie féconde, et je les en arrose chaque nuit.
—Chaque nuit tu descends à la source?
—Oui! chaque nuit: quand tout dort en la maison, je me lève et descends
faire ma prière sur sa tombe; quand j’ai bien prié et bien pleuré sous
le ciel, je me sens plus calme. La nature semble me pardonner mon
crime; il me semble entendre dans le silence universel une voix partant
des étoiles, qui me crie:—Ton crime n’est pas le tien, faible enfant
de la terre, il est aux hommes! à la société!... que son sang retombe
sur eux et sur elle!... Je rentre avant l’aurore, et je goûte alors un
sommeil plus paisible et sans rêves affreux.
—Mystérieuse! pourquoi ne me parlas-tu jamais de tes visites nocturnes?
je m’y serais trouvé aussi, moi, je serais venu prier et pleurer avec
toi!
—Garde-t-en, Champavert, garde-t-en bien, tu me perdrais! Plusieurs
fois, mon père soupçonneux m’a suivie, j’en suis sûre, je l’ai vu, là,
caché derrière le mur de la citerne, il m’écoutait; nous nous serions
trahis. Aussi, ai-je bien soin de prier bas, de peur qu’il n’entende
pourquoi je prie. Il m’a demandé plusieurs fois, avec un sourire
d’intelligence, si je n’étais pas somnambule: j’ai feint de ne pas
comprendre, et, sans me déconcerter, j’ai répondu que cela pouvait bien
être.
Ils étaient presque au bas du sentier rapide qui conduit à la source;
la lune avait disparu, le ciel était noir, quelques éclairs passaient
comme des phosphores à l’horizon, Flava était appuyée sur le bras de
Champavert, qui froissait dans sa main une branche de verveine.
—Quelle odeur plus suave que cette verveine des Indes! Aimes-tu les
fleurs, Flava?
—Beaucoup.
—Toi, aimer les fleurs, Flava, c’est de l’amour-propre! aimes-tu les
parfums?
—Beaucoup.
—Pour moi, je les aime follement! on dit que cela sied mal à un homme,
que m’importe! je n’en suis pas plus efféminé pour cela. Si je me
laissais aller, je remplirais mon logis de plantes balsamiques, je
me chargerais de senteurs comme une petite maîtresse. Quand je suis
accablé, une branche de chèvrefeuille odorant est pour moi toute une
consolation.
Bien des cavaliers montent la garde pour une belle, à son balcon;
moi, je la monterais pour une fleur; bien des cavaliers font de longs
chemins pour causer d’amour, j’irais en Espagne pour une bergamote, en
Orient pour du benjoin; bien des cavaliers vendent leur manteau pour en
jouer le prix, moi, je troquerais le mien contre un flacon d’essence de
roses.
* * * * *
Mais, pour moi, par-dessus tout, Flava, tu es le flacon le plus
odorant, le réséda le plus suave, le baume arabique le plus précieux!
Aussi, pour toi, je ferais plus que de guetter sous un balcon, je
ferais plus qu’un pèlerinage, je ferais plus que de me dépouiller de
mon manteau, je vivrais, si tu l’exigeais!...
—Tu te trahis encore, Champavert, serais-tu prêt? dis-le-moi, je t’en
prie, souviens-toi de ta promesse!
—Oh! non pas cela, je veux dire que si j’étais décidé au néant, et que
tu voulusses que je vécusse, je vivrais.
—Champavert, tu blasphêmes en parlant ainsi de néant, tu me fais mal
infernalement!... Regarde donc ce ciel sillonné, cette plaine, ces
monts, cette majestueuse nature! regarde-moi! et après cela, crois au
néant si tu peux?
—Comme toi, Flava, j’aimai jadis les poëmes et les phrases.
—Hélas! si nous ne devions pas renaître heureux pour l’éternité, ce
serait bien atroce!... Une vie de souffrances et de misères et plus
rien après?...
—Le néant.
—Oh! tu ne le crois pas!
—Si! je le crois! C’est par lâcheté que les hommes reculent devant
l’anéantissement: ils se façonnent à leur guise une vie future, se
bercent et s’enivrent de ce mensonge qu’ils se sont fait à eux-mêmes;
et, tous contens de cette trouvaille, quand ils agonisent, comme des
fous sur le lit de fer, avec un rire niais sur les lèvres, ils vous
disent:—Adieu! au revoir, je pars pour un monde meilleur, nous nous
retrouverons là-haut! et puis, avec un rire encore plus niais, les
héritiers, joyeux dans le cœur, répondent:—Adieu! bon voyage! nous
nous rejoindrons avant peu, préparez nos places dans l’hôtellerie du
paradis.
—Eh bien! non! idiots que vous êtes! vous allez où vont toutes choses,
au néant!...... Et c’est face à face avec la mort, et le pied dans la
fosse, lâches, que je vous dis cela! Je ne veux pas d’une autre vie,
j’en ai assez de vivre, c’est le néant que j’appelle!...
—Taisez-vous, taisez-vous, Champavert, ne blasphémez pas ainsi; si vous
saviez, votre regard est affreux! Mais quelle serait donc, mon ami, la
récompense des malheureux torturés ici-bas?
—Qui dédommagera le cheval de ses sueurs, la forêt de la hache, de la
scie et du feu?..... Sans doute, il y a une autre vie aussi pour les
chevaux et les chênes?... Un paradis!...
—Vous êtes égaré, taisez-vous, Champavert, Dieu vous entend; ne
craignez-vous pas son tonnerre?
—S’il était un Dieu qui lançât la foudre, je le défierais! Qu’il
me lance donc sa foudre, ce Dieu puissant qui entend tout, je le
défie!....... Tiens, je crache contre le ciel! Tiens, regarde là-bas,
vois-tu ce pauvre tonnerre qui se perd à l’horizon! on dirait qu’il a
peur de moi. Ah! franchement, ton Dieu n’est pas susceptible sur le
point d’honneur: si j’étais Dieu, si j’avais des tonnerres à la main,
oh! je ne me laisserais pas insulter, défier par un insecte, un ver de
terre!
Du reste, vous autres chrétiens, vous avez pendu votre Dieu, et vous
avez bien fait, car, s’il était un Dieu, il serait pendable.