—Convenez-en, le fait n’a rien de honteux, vous attendez une fille,

mademoiselle Philogène, mais vous attendez en vain, à moins d’un

miracle, et les miracles sont passés de mode, elle ne viendra pas,

c’est moi qui, sur ma tête et mon sang, vous l’affirme.

—En tout cas, ce n’est pas vous qui l’en empêcheriez!

—Ne jurez de rien, monsieur le colonel Vogtland.

—Qui vous a dit mon nom? Triple escadron! ceci me surpasse.

—Vous comptiez ne trouver ici qu’un sanglier de marbre, et vous en

trouvez deux, dont un vif, prêt à vous faire bonne guerre!

—Non, monsieur, je ne trouve qu’un sanglier et un porc.

—Vous me donnez le choix des armes.

—Vous aussi vous avez un point d’honneur? Tout s’en mêle. Vous jouez au

soldat; mon enfant, vous voulez faire le ferrailleur. Vous tombez mal

et bien, vous ferez avec moi un rude apprentissage!

—Assez de ce ton de protectorat, vous me faites pitié, tout sabreur que

vous êtes.

—Triple escadron! le calicot s’insurrectionne.

—Ne m’approchez pas, monsieur le carabinier, vous puez l’écurie!

—Gringalet! si je ne me retenais à quatre, je te souffletterais de ma

botte!

—Regardez-moi bien, croyez-vous que je tremble? Un homme vaut un homme;

ignorez-vous ce que peut la volonté?—Votre empereur, dont frissonnant

vous baisiez les semelles, comme moi, vous allait au nombril!—Oh!

nous ne sommes plus au temps où le soudard primait dans le monde et

calottait le citoyen, au temps où l’on ôtait sa pipe devant un recru en

sentinelle.—Vous vous battrez avec moi!

—Vous le voulez, je me battrai; c’est-à-dire, traduction littérale, je

vous tuerai.

—Qui sait? ce sont les mauvais barbiers qui balafrent.—A demain matin;

quel rendez-vous? Boulogne ou Montmartre?

—Montmartre.

—Quelle heure?

—La vôtre.

—Huit heures.

—Soit.—Quoique tout homme vaille son homme, comme vous disiez fort

élégamment tantôt, je n’aime pas les anonymes: serait-il possible de

savoir qui vous êtes?

—Passereau.

—Votre état?

—Ecolier.

—Triple escadron! la maigre solde!

—Si nous ne devions nous battre à mort, j’apporterais ma trousse,

et vous offrirais mes services pour votre pansement; mais si vous

désiriez par hasard qu’après votre trépas je vous ouvrisse et je

vous embaumasse, veuillez me regarder comme, honorifiquement, votre

serviteur dévoué.

—Monsieur est médecin? nous sommes confrères.

—Je le suis de beaucoup de gens.

—Monsieur est carabin?

—Monsieur est carabinier?

—Mais, triple escadron! elle ne viendra pas la donzelle!

—Je ne présume pas.

—Peut-être ai-je eu tort de m’emporter sitôt? Peut-être étiez-vous

envoyé de Philogène pour m’avertir qu’elle ne pouvait se trouver au

rendez-vous? Peut-être est-elle malade?

—Très malade.

—Peut-être êtes-vous son médecin?

—Oui! son médecin.

—Je vous demande mille pardons de vous avoir si mal traité, j’ignorais

...

—Demain matin, à huit heures, à Montmartre!

—Mais, de grâce, dites-moi, comment va-t-elle! Que lui est-il arrivé?

est-elle en grand péril?

—Quelle arme prendrons-nous?

—Je vous supplie, répondez-moi, vous êtes cruel, vous, son médecin!

Pour une insulte faite sans connaître, pour une insulte dont je vous

demande pardon; répondez-moi, est-elle en danger de mort? est-elle à

l’agonie? Que je cours ... Répondez-moi donc! si vous saviez combien je

l’aime!...

—Si vous saviez combien j’en suis aimé!

—C’est ma maîtresse.

—C’est ma maîtresse!

—Elle, Philogène?

—Elle, Philogène.

—Triple escadron!

—Tribunal de Dieu!

—J’en suis anéanti!...

—J’en suis émerveillé.—Ayant intercepté votre agréable poulet, je

viens, en son lieu, vous demander de quel droit, depuis trois mois

qu’elle était à moi, ma seule amie, vous êtes survenu dans mes amours?

—Dites-moi, d’abord, depuis deux ans que je l’entretiens, de quel droit

vous survenez dans les miennes?

—Quoi! vous l’entreteniez?

—Oui! de beaux et bons écus ayant cours.

—Ah! l’infâme!...—J’ai bien fait ...

—Qu’avez-vous fait?

—Rien.

—Jurez-moi, car il faut que je sache à quoi m’en tenir, que vous êtes

depuis trois mois son amant heureux.

—Je le jure par le Christ!—Mais jurez-moi aussi que depuis deux ans

vous êtes son entreteneur heureux.

—Je le jure par Martin Luther!

—Calomnie!

—C’est vous qui mentez!

—Je ne dis pas que vous n’ayez tenté l’escalade, mais vous avez été

débouté.

—Je ne dis pas non plus que vous n’ayez battu en brèche, mais

assurément vous en avez été pour vos frais de siége.

—Quelle arme choisissons-nous, décidément?

—Décidément vous voulez vous battre?—A coup sûr, pour vous venger de

ses rigueurs?

—Non, de ses faveurs.

—Gascon!

—Mirliflore!—Vous croyez donc qu’on peut impunément venir arracher de

mes bras ma bien-aimée? Oh! vous vous abusez fort, monsieur le céladon

tardif!—Vous étiez venu semer de l’ivraie dans mon champ.—Vous étiez

venu, sans doute, mendier de l’amour pour de l’or.—Cette femme est à

moi, je la garderai, je la veux, j’en ai besoin, je la défendrai contre

tout agresseur, je la maintiendrai! Mort à quiconque viendra, comme

vous, braconner sur ma terre!—Vous vous battrez, monsieur le colonel!

—Je vous tuerai.

—Nous connaissons votre réputation funestement célèbre. Mais comme je

ne sais pas manier l’épée et que d’ailleurs je suis myope et ne puis

tirer le pistolet, je vous prierai de vouloir bien vous en remettre au

hasard!

—A votre aise: d’autant plus que je n’aime pas l’assassinat et ce

serait vous assassiner: quel que soit votre courage, la lutte serait

inégale; que faire contre une adresse infaillible?—Le hasard peut seul

balancer les chances, je m’en réfère au hasard.—Mais réfléchissez,

mon cher ami, il me déplaît d’aller sur le terrain pour un léger

motif: je vous dirai, franchement, que je n’ai point de véhément désir

de vengeance; je ne vous hais point, et si vous voulez simplement

m’assurer que vous renoncez à jamais à toutes poursuites d’amour auprès

de Philogène et à venir troubler ma possession, je m’en fie à votre

parole d’honneur, car je vois que vous êtes un homme d’honneur, tout

sera dit, tout sera fait: voulez-vous?

—Vous goguenardez.—Jamais! nous sommes deux cavaliers pour une cavalle:

qu’elle soit au survivant.

—Plus tard vous ne m’accuserez point; comme vous, je vais avoir une

volonté immuable, et ne demandez pas grâce et miséricorde, je serai

féroce.

—Qu’elle soit au survivant! Voulez-vous tirer au blanc et au noir, un

pistolet chargé et l’autre pas?

—Je n’aime pas cela.

—A pile ou face?

—C’est par trop écolier.

—Savez-vous quelque jeu?

—Non.

—Ni moi non plus, alors la chance est égale, jouons notre vie.

—Bravo! mais auquel?

—Aux dames ou aux dominos?

—Soit. Allons au prochain café.

—Non, à demain.

—Demain, demain! on ne doit jamais remettre cette sorte d’affaire.

—Il faut que j’aille dîner.

—Je ne puis vous laisser partir, je m’attache à vos pas. Vous iriez

maltraiter Philogène. Vidons de suite la querelle.

—Il faut que j’aille dîner.

—Allons dîner, où allez-vous? Je vous suivrai.

—Au premier restaurant, là, au coin, rue Castiglione. Voulez-vous

accepter?

—Merci, chacun son écot.

* * * * *

Là-dessus, se dirigèrent vers la rue de Rivoli, notre écolier et notre

soldat, ou notre soldat et notre écolier, je laisse à chacun la faculté

de donner la préséance à qui bon lui semblera suivant son goût et sa

prédilection. Vit-on jamais couple d’hyménée mieux assorti entrer

chez un traiteur, faisant _nopces et festins_? Un gros ossu, d’une

stature hyperbolique,—qui aurait pu servir d’observatoire, Dieu en

soit loué! à feu Mathieu Lemsberg,—un tueur par l’épée; c’est l’époux

d’une part.—Un petit minois, enfantin et joliet, qui aurait pu faire

un charmant docteur à l’usage des dames, un tueur par Broussais; c’est

l’époux d’autre part.—Comme pour une partie fine ils s’enfermèrent dans

un cabinet très particulier, je suis sûr qu’il en vint de mauvaises

pensées dans l’esprit du garçon. Ceci nous montre qu’il ne faut point

s’arrêter aux apparences. Gardons-nous de jugemens téméraires, il est

si facile de prendre, ainsi que dans cette occurrence, des gens qui

vont se couper la gorge, pour des gens qui vont se l’embrasser.

—Ce repas, pour l’un de nous deux, sera le dernier, sera le viatique,

dit alors Passereau; il convient de le faire copieux, sans nul égard

pour les ordonnances somptuaires de feu très constant roi Henri

deuxième, que lui-même sans doute outrepassa souventefois en l’honneur

de madame Diane, et qu’à plus solide raison, nous pouvons bien

enfreindre en l’honneur de madame la mort.

—Je comprends, vous voulez, comme on dit à la caserne, que nous

fassions un _mâchon soigné_, cela me chausse assez bien: j’y tope.—Pour

vous préparer au grand acte qui va suivre, pour vous procurer de

l’aplomb et de l’audace, vous voulez vous salpêtrer le cerveau, c’est

très adroit! C’est comme je pratiquais à ma première campagne; quand la

journée devait être chaude, je me reconsolidais avec une armure interne

de champagne mousseux.

—Non, ce n’est pas pour cela, car je suis résigné à quitter la vie; je

serais même chagriné s’il advenait que je gagnasse.

—Moi de même.

—Et je vous demanderai, si le cas écheoit en votre faveur, de ne point

me faire de politesse et de me tuer sans remords.

—Moi de même.—Car la vie, à vous dire vrai, commence à me peser

constitutionnellement. Le troupier sans guerre, c’est la désolation des

désolations; c’est un médecin sans épidémies; c’est un Coitier sous

Louis XI.

—Voulez-vous bien, s’il vous plaît, nous dispenser de barbarisme et

laisser le _c_ de maître Coictier.

—Coictier! Ah! par exemple, c’est cela un barbarisme! mon cher ami,

il faudrait avoir une gueule de fer-blanc pour prononcer ce nom si

cruellement gaulois; d’ailleurs, Casimir Delavigne, dans sa tragédie en

cinq actes et en vers français, a dit partout Coitier.

—Belle autorité! que votre rimeur du Hâvre de Grâce!

—Morveux!—Taisez-vous, vous m’insultez en la personne de ce nourrisson

chéri des neuf sœurs, des neuf muses, des Piérides!

* * * * *

Hélas! pour l’honneur du corps, il était temps que le carabinier

achevât son festin; sa conversation prolixe et volubile devenait

presque aussi claire que le Victor Cousin, presque aussi savante que le

Raoul Rochette, presque aussi chinoise que le Rémusat, presque aussi

anglaise que le Guizot, presque aussi chronologique que le Roger de

Beauvoir, presque aussi artiste que le Lécluse, et pour l’immoralité en

bas de soie, c’était du _scribouillage_ tout pur!

Il s’était, outre mesure, bourré le torse, langage d’atelier.

Le fait est qu’il avait une capacité vraiment académique, et sauf les

représentans du peuple, il n’y a guère que les chameaux qui eussent pu,

avec quelques chances, entrer en lice avec lui; et, dans l’état où il

se trouvait, il aurait pu entreprendre avec sécurité la traversée du

désert; je ne dis pas de Sahara, parce que je hais le pléonasme. Ceci

est une facétie à l’usage de la société asiatique de Paris; il est bon

quand on fait des plaisanteries orientales de l’en prévenir; il est

bon, avec un semblable parterre, d’avertir des endroits risibles.

Dans un coin du cabinet qu’ils appelaient le cimetière, le carabin et

le carabinier avaient empilé les bouteilles défuntes, et Dieu sait

combien avait été contagieuse la mortalité.

Les voilà! les voilà! par les rues, les ruelles, les impasses, les

places, les carrefours, encombrés de voitures et de passans; les

voilà! les voilà! par la boue, les pavés, les immondices, les bornes,

les ruisseaux, les filles de joie, les voilà! Comme ils folâtrent

nos deux hommes! Les voilà! Ils s’en vont, compère et compagnon, et

comme dirait un paveur ou un membre de l’Académie des Inscriptions qui

ferait une docte citation, les voilà qui s’en vont ainsi qu’_Orchestre

et Pilastre_.—A propos d’Oreste et Pilade, voulez-vous une recette

pour faire un vaudeville à grand succès; 1º il faut y parler au

moins treize fois de ces deux classiques amis; 2º au moins une fois

de la cupuncture; 3º au moins trois fois de l’honneur français et

de Napoléon; 4º ne pas oublier deux ou trois balourdises sur les

romantiques, et surtout ne pas manquer de leur faire dire que Jean

Racine est un polisson, et de faire des bons mots sur ce gueux de

Goethe et sur Chatqu’expire; 5º exalter Molière et Corneille, que

surtout on ne doit pas avoir lus, pour s’en faire un manteau à l’aide

duquel on puisse passer à la barrière du public, comme ces veaux qu’on

entre en fraude, en leur mettant une blouse et une casquette. Le tout

en français de M. Drouineau et en bouts rimés du vieux marquis de

Chabannes; si je dis le marquis de Chabannes, c’est que je sais qu’il

n’est pas spadassin, et comme je n’aime pas le duel, ce qui ne veut

pas dire que je n’aime pas à déjeûner, je fais le moins possible de

personnalité dangereuse, et jamais, ainsi que Boileau, je ne pousserai

l’audace jusqu’à appeler un chat un chat.

Arrivés au café de la Régence, vite, ils demandèrent un jeu de

dominos—voici le moment fatal—! Dieu, car il n’y a pas de hasard, même

aux dominos, va décider dans sa sagesse qui des deux doit mourir, du

carabin ou du carabinier.

Vogtland parfois était morgue comme un caporal instructeur, et parfois

volontiers assez expansif.

—Double six, douze, 1812; c’est juste l’année où j’ai eu l’avantage de

perdre mon vénérable père.

—Pas de niaiseries, colonel, jouons gravement, grogna Passereau, et

surtout ne mettez pas les dominos à l’envers.

Notre écolier était rêveur et concentré, et racorni en boule sur

lui-même, comme certain poète contemporain, ou comme un petit cochon

d’inde qui a froid.

Une galerie de bourgeois s’arrondissait autour de leur table et prenait

intérêt à leurs jeux. Si ces braves gens avaient pu se douter de ce

qui se décidait là, certes, ils auraient été terriblement effrayés et

auraient pris leur parapluie ou celui d’autrui, et se seraient enfuis à

toutes jambes, s’ils n’avaient été œdémateux ou podagres.

Vogtland, comme un compagnon du devoir, habitué à boire tout au

litre, qui entre par hasard au café, un jour de bamboches, avalait

sa dix-septième demi-tasse quand la partie se termina à son

avantage.—Passereau à cette fin sourit agréablement.

—Allons, partons de suite, dit-il, je suis pressé d’en finir.

—Quelle mort préférez-vous?

—Faites-moi sauter le caisson.

—Bien. Je vais entrer rue de Rohan, dans mon hôtel, pour y prendre mes

pistolets. Marchez lentement, je vous rejoindrai; où allons-nous, aux

Champs-Élysées?

Vogtland reparut bientôt: silencieux, ils suivirent la grande avenue et

passèrent la barrière de l’Étoile. A quelques maisons plus loin que la

taverne du napolitain Graziano, où l’on mange d’excellens macaronis,

ils se détournèrent de la route et descendirent dans les prés en

contrebas de la chaussée—il était grande nuit—. Là, ayant longé quelque

temps un mur de clôture:—Arrêtons-nous ici, dit Passereau, nous sommes

assez bien, ce me semble.

—Vous trouvez?

—Oui!

—Êtes-vous prêt?

—Oui, monsieur, armez, surtout pas de délicatesse, vous êtes un lâche

si vous tirez en l’air.

—N’ayez pas peur, je ne vous manquerai pas.

—Ajustez-moi à la tête et au cœur, s’il vous plaît?

—Avec plaisir: mais appuyez-vous sur le mur pour ne point reculer, et

comptez une, deux, trois; à la troisième, je ferai feu.

—Une, deux;—attendez, nous avons joué notre vie pour une femme?

—Oui!

—Elle appartient au survivant?

—Oui!

—Écoutez bien ce que je vais vous dire et faites-le, je vous prie: la

volonté d’un mourant est sacrée.

—Je le ferai!

—Demain matin, vous irez rue des Amandiers-Popincourt; à l’entrée,

à droite, vous verrez un champ terminé par une avenue de tilleuls,

enclos par un mur fait d’ossemens d’animaux et par une haie vive,

vous escaladerez la haie, vous prendrez alors une longue allée de

framboisiers, et tout au bout de cette allée vous rencontrerez un puits

à rase terre.

—Après?

—Alors vous vous pencherez et vous regarderez au fond.

Maintenant faites votre devoir, voici le signal,—une, deux, trois!...

CHAMPAVERT

LE LYCANTHROPE

PARIS

Car la société n’est qu’un marais fétide

Dont le fond, sans nul doute, est seul pur et limpide,

Mais où ce qui se voit de plus sale, de plus

Vénéneux et puant, vient toujours par-dessus!

Et c’est une pitié! C’est un vrai fouillis d’herbes

Jaunes, de roseaux secs épanouis en gerbes,

Troncs pourris, champignons fendus et verdissans,

Arbustes épineux croisés dans tous les sens,

Fange verte, écumeuse et grouillante d’insectes,

De crapauds et de vers, qui de rides infectes

Le sillonnent, le tout parsemé d’animaux

Noyés, et dont le ventre apparaît noir et gros.

GÉRARD.

I

TESTAMENT.

A JEAN-LOUIS, LABOUREUR

Je mourrai seul, mon cher Jean-Louis, je mourrai seul!... Pourtant

j’avais reçu et fait une promesse; pourtant, un homme m’avait dit:—Je

suis las de la vie, tu la hais volontiers, quand tu seras prêt, nous la

fuirons ensemble. Jean-Louis, je suis prêt, te dis-je, déjà j’ai pris

mon élan, et toi, es-tu prêt! Toi prêt, simple que je suis, croire à

un serment! La tête de l’homme varie. Cependant, tu ne peux l’avoir

sitôt oublié, et, d’ailleurs, souvent je te la rappelai cette nuit, où,

après avoir erré long-temps dans la forêt, appréciant à son prix toutes

choses, alambiquant, fouillant, disséquant la vie, les passions, la

société, les lois, le passé et l’avenir, brisant le verre trompeur

de l’optique et la lampe artificieuse qui l’éclaire, il nous prit un

hoquet de dégoût devant tant de mensonges et de misères. Alors, si tu

veux bien t’en souvenir, nous pleurâmes; oui! tu pleurais!... Ta main

frappa dans ma main, et nous fîmes un jurement. Si je te rappelle tout

cela, ce n’est pas que je veuille, nonobstant, t’entraîner à sauter le

pas; non, c’est bonnement pour que tu ne blâmes plus une résolution

qui a été la tienne. Hélas! ton nouveau sort, sans doute, a fait

muer tes idées; c’est lui, sans doute, qui te cloue à la vie, comme

une huître au rocher. Tu as laissé la niaise profession que t’avait

imposée ton père; employé, tu as déserté ton emploi et renoncé aux

sourires et aux pourboires ministériels; dépravé que tu es, manant!

Tu as eu la grossièreté, comme on dit, poussé par l’instinct du chien

qui chasse de race, tu as eu la grossièreté de quitter la ville au

séjour enchanteur,—comme disent les impudens flagorneurs, les renards

mangeant le fromage d’une bourgeoisie ignorante, orgueilleuse, qui,

comme un coq d’inde, se pavane dans sa crotte,—pour retourner au champ

d’où ton aïeul était parti, s’enrôler à la cité plat valet. Tu as eu la

grossièreté, comme on dit, la folie de préférer le sarreau de toile et

la blouse au pantalon à lacets et sous-ventrières, au gilet à étaux, à

la redingote asphixiant par la strangulation, croisant au cabestan, à

la cravate en carcan, aux bottines savonnées de talc, aux gants glacés,

éphémères; costume d’aisance, dans lequel on est emballé commodément,

pourvu qu’on n’emploie ni ses mains, ni ses pieds, qu’on ne tourne

pas la tête, qu’on ne se penche ni en avant ni en arrière, qu’on ne

s’agenouille, ni s’asseoie. Tu as échangé le grand village contre le

village, le spectacle du vaudeville contre celui de la nature, les

rues passantes à escarpe et contrescarpe de boutiques, grouillantes de

fiacres et de tombereaux, contre des chemins déserts, campagnardement

bordés de haies vives et de futaies; là, rien pour badauder, ni

estampes aux vitrages, ni jongleurs sur la borne, ni sirènes exhalant

l’eau-de-vie, rien d’urbain! L’homme, livré à lui-même, solitaire et

silencieux, en est réduit à penser.

Tu es heureux maintenant, heureux, un garçon de charrue heureux, quel

scandale! Le bonheur peut-il bien se prostituer ainsi! Un garçon de

charrue heureux!... Allez donc dire cela à madame la banquière trois

étoiles, qui s’évente là-bas à son balcon. Fi donc! dira-t-elle, le

cœur soulevé et crachant; fi donc, un garçon de charrue heureux! un

balourd! Pour moi, sans flatteries, je vous comprends assez bien, toi

et ton bonheur, bonheur s’il en est? Bonheur, quel mot dérisoire!

Je n’ai point encore rencontré d’être assez effronté pour s’avouer

heureux.

Autrefois, j’ai peut-être aussi rêvé la vie que tu as réalisée:

alors, je croyais aux champs des Bucoliques, aux paysans des Idylles,

aux villageois de Favart, aux bergères des impostes de Boucher: je

me disais, si la félicité n’habite point la ville, à coup sûr, on

l’héberge aux champs. Je croyais qu’alors qu’on a des sabots aux pieds,

une souquenille, un chapeau de paille, qu’on se lève avec le jour,

qu’on gouverne un coutre, qu’on sarcle ou qu’on arrose une terre, qu’on

suit une bourrique chargée, qu’on mange des choux, des haricots et du

porc, et qu’on juche comme une poule à la tombée du jour, je croyais

qu’on était bien heureux, bien délicatement heureux! je croyais ...

mais, je ne crois plus....

Pourtant, si je devais rester plus long-temps parmi ou hormis les

hommes, c’est ce que tu choisis, que je choisirais; je me ferais rustre

comme toi, mais plus sauvage encore, plus fauve; j’irais manger du pain

de chataignes dans les montagnes du Vivarais; j’irais me faire chasseur

d’ours aux Pyrénées, charbonnier aux Ardennes, ou bûcheron aux Alpes.

Mais, aujourd’hui, ce n’est plus assez; à quoi bon? quand j’userais

ma vigueur à des travaux stupides, à manier la hache, la pioche ou la

houe; à quoi bon, quand je me ferais le cœur calleux comme les mains?

Ce n’est plus l’abrutissement qu’il me faut, c’est le néant! Mais toi,

tu ne veux plus du néant, tu veux vivre; vis, je mourrai seul!

Or, voici pour le serment que tu m’avais fait et que tu trahis.

Et voici pour le mien que je parjure aussi.

Le mien, c’est un serment juré à une femme, à une femme forte; un jour,

qu’épuisés tous deux, étreints, confondus, mon visage caché sous ses

cheveux blonds que ma bouche mâchait et dont j’aimais à me voiler; nous

creusions profondément le passé, nous causions de nos malheurs, de nos

amours, veux-je dire, car nos amours ont été affreuses, car mon amour

est fatal, car je suis funeste comme un gibet! Pauvre fille, à qui

t’étais-tu donnée!... Oh! que tu as souffert à cause de moi!... j’ai

été bien injuste!...

Qu’ils viennent donc les imposteurs, que je les étrangle! les fourbes,

qui chantent l’amour, qui le _guirlandent_ et le _mirlitonnent_, qui le

font un enfant joufflu, joufflu de jouissances, qu’ils viennent donc,

les imposteurs, que je les étrangle! Chanter l’amour!..... pour moi,

l’amour, c’est de la haine, des gémissemens, des cris, de la honte, du

deuil, du fer, des larmes, du sang, des cadavres, des ossemens, des

remords, je n’en ai pas connu d’autre!... Allons, roses pastoureaux,

chantez donc l’amour, dérision! mascarade amère!

Alors, cette pauvre femme, ponctuant ses phrases avec des baisers

déchirans, me dit, grave et réfléchie—car Flava est une femme forte,

je le répète, une femme qui nous dépasse tous—, Champavert, fais le

serment de m’accorder ce que je vais te demander.

—Ma bonne, je ne puis ainsi faire une promesse.

—Oh! je t’en prie, promets-le-moi.

—Non, je ne puis.

—Qu’as-tu peur, crains-tu que je te surprenne une volonté qui te serait

fatale? Oh! tu n’es pas généreux; vois-tu, moi, je te promettrais tout

aveuglément, c’est que je t’aime! Il n’est nulle chose au monde que je

ne ferais pour toi, si tu disais, je le veux. Oh! c’est bien d’un homme

...

—Bonne amie, il n’est nulle chose au monde que je ne ferais pour toi

aussi, tu le sais bien; parle, que t’ai-je jamais refusé?

—Je veux de toi, Champavert, jure-le-moi, que tu ne te tueras jamais

seul, jamais! Le jour où tu seras las de la vie, vite, viens me

trouver, dis-moi seulement:—Je veux en finir. Je me leverai aussitôt et

nous sortirons, et, tous deux embrassés, nous nous tuerons.

—Je lui jurai ... Elle me baisa vingt fois sur le cœur. Je n’exigeai

pas d’elle le même serment, elle m’aurait dit:—Sur l’heure, et le

boisseau de mes dégoûts n’était pas comble: une épingle m’attachait

encore à la vie. Je la savais résolue, elle caressait ce projet depuis

bien long-temps; pensant l’exécuter d’instant en instant, elle portait

sur elle un testament de ses dernières volontés, afin qu’on n’accusât

personne de son assassinat. J’ai balancé long-temps, j’ai été

long-temps indécis si j’irais lui découvrir ma volonté tardive, et lui

dire:—Flava, je suis prêt enfin, lève-toi, viens et tuons-nous.

Champavert: contes immoraux · 第 13 / 15 段