long-temps sur la porte, on m’ouvre, effarée, et l’on se jette
dans mes bras et l’on me couvre la figure de caresses: tout cela
m’avait fort l’air d’un bandeau de Colin-Maillard dont on voulait
voiler mes yeux.—En entrant, un fumet de gibier bipède m’avait saisi
l’olfactif.—Corbleu! ma toute belle, quel balai faites-vous donc
rissoler? il y a ici une odeur masculine!...
—Que dis-tu, ami? ce n’est rien, l’air renfermé de la nuit peut-être!
Je vais ouvrir les croisées.
—Et ce cigarre entamé?... Vous fumez le cigarre?... Depuis quand
faites-vous l’Espagnole?
—Mon ami, c’est mon frère, hier soir, qui l’oublia.
—Ah! ah! ton frère, il est précoce, fumer au berceau, quel libertin!
passer tour à tour du cigarre à la mamelle; bravo!
—Mon frère aîné, te dis-je!
—Ah! très bien. Mais, tu portes donc maintenant une canne à pommeau
d’or? La mode est surannée!
—C’est le bâton de mon père qu’hier il oublia.
—A ce qu’il paraîtrait, hier, toute la famille est venue?—Des bottes à
la russe!... Ton pauvre père, sans doute hier aussi les oublia, et s’en
est retourné pieds nus? le pauvre homme!...
A ce dernier coup, cette noble fille se jeta à mes genoux, pleurant,
baisant mes mains, et criant:
—Oh! pardonne-moi! écoute-moi, je t’en prie! Mon bon, je te dirai tout;
ne t’emporte point!
—Je ne m’emporte point, madame, j’ai tout mon calme et mon sang-froid;
pourquoi pleurez-vous donc?... Votre petit frère fume, votre père
oublie sa canne et ses bottes, tout cela n’est que très naturel;
pourquoi voulez-vous que je m’emporte, moi? Non, croyez-moi, je suis
calme, très calme.
—Albert, que vous êtes cruel! De grâce, ne me repoussez pas sans
m’entendre, si vous saviez?—J’étais pure quand j’étais sans besoin.—Si
vous saviez jusqu’où peut vous pousser la faim et la misère?...
—Et la paresse, madame.
—Albert, que vous êtes cruel!
A ce moment, dans un cabinet voisin, partit un éternûment formidable.
—Ma belle louve, est-ce votre père qui oublia hier cet éternûment,
dites-moi?—De grâce, ayez pitié, il fait froid, il s’enrhume,
ouvrez-lui donc!
—Albert, Albert, je t’en supplie, ne fais pas de bruit dans la maison;
on me renverrait; je passerais pour une _Ceci_! Je t’en prie, ne me
fais pas de scène!
—_Calmez-vous, señora_:—Ne craignez pas de scène: quand je fais du
drame, je choisis mes héros.—Mais ce cher collaborateur doit avoir
froid, c’est impoli, laissez-moi lui ouvrir?—Monsieur l’aventurier,
rentrez, je vous prie, que je ne vous gêne en rien! A rester ainsi tout
nu, dans une pièce froide, par un temps d’épizootie, morbleu! monsieur,
il y a de quoi gagner le troussegalant.
—De quel droit, monsieur le carabin, venez-vous dès l’aurore troubler
les gens honnêtes?
—Dès l’aurore ..., au doigt de roses; monsieur fait de la poésie, un
peu classique, dommage! De quel droit, disiez-vous?.... J’allais vous
le demander.—Mais, en tout cas, vous êtes fort heureux de sortir aussi
vif de cette tour de Nesle.
—Barbedieu! que dites-vous?
—Rien.
—Albert, vous êtes un infâme de me traiter ainsi!
—La belle, vous êtes ce matin assez mal embouchée.—Or donc, monsieur
l’intru, sans crainte habillez-vous: tout à l’heure, vous me demandiez
qui j’étais; dites-moi d’abord qui je suis, et je vous dirai à tous
deux qui vous êtes? Notre trinité n’a pas la mine très sainte; et nous
avons tous trois, quoique très honnêtes au fond, l’air de fort mauvais
drôles.—Vous, d’un coureur de nuit, madame d’une catin, et moi, de
ce qu’à la cour on nomme un courtisan, et Shakspeare un Pandarus.
Mais, pour vous rassurer, quant à moi, n’en croyez rien: je suis comme
Lindor, un simple bachelier, Albert de Romorantin, ma famille est
connue. J’avais cru que madame avait quelque pudeur au front, je lui
avais apporté de l’amour; mais je me suis trompé, c’est de l’or qu’il
lui faut, n’est-ce pas?
Ce brave inconnu n’était qu’un petit homme laid et grisonnant, l’air
peu terrible, et, sur ma foi, très bien couvert.
—Mon cher jeune homme, me dit-il alors, votre franchise me plaît, vos
manières sont distinguées, je vois que vous êtes de famille: quoique en
droit, vous m’avez bien traité, soyons amis; je suis, moi, murmura-t-il
bas à mon oreille, le vicomte de Bagneux. Hier, j’ai rencontré madame
et l’ai suivie, et je suis monté chez elle. Je ne l’aurais pas fait,
vieux comme je suis, si mon docteur Lisfranc ne m’avait spécialement
ordonné l’accointance pour dissiper une oppression et des congestions
sanguines.
—Le docteur Lisfranc, mon professeur de clinique, ah! bravo!—Madame, je
le remercierai de votre part; c’est lui, vous le voyez, qui vous envoie
si noble clientelle.—Ainsi donc, monsieur, vous préfériez l’amour aux
eaux de Barège?
—Oui, pour cette saison.—Mais, mon cher étudiant, sans doute, comme
moi, vous êtes encore à jeun; voulez-vous accepter à déjeûner au
Palais-Royal? je vous l’offre de tout cœur!
—A un galant homme je ne saurais refuser, monsieur, je suis votre
commensal.
Estelle pleurait.
—Partons de suite, mon jeune ami.
—Mais avez-vous soldé madame?—Sur les ponts publics on ne paie pas, en
femmes, c’est le contraire, ce sont les banales qu’on paie.
—Albert, vous êtes infâme!
—Adieu, ma petite concubine, je ne vous en veux pas de l’aventure, dit
le vicomte à Estelle d’un air de protection.
—Adieu, bouton de rose! lui dis-je à mon tour; adieu, vierge sans
tache, ange de candeur et de franchise; adieu, timide jouvencelle,
adieu, belle de nuit!
—Riez, foulez-moi sous vos pieds, Albert! je suis bien coupable; mais
soyez généreux, vous reviendrez ce soir, est-ce pas? je vous conterai
tout, je vous dirai pourquoi ...
—Peste soit!
—Vous reviendrez, Albert, je vous en prie!
—Mon ange, quand j’aurai quelque argent, dites-moi votre tarif?
Alors, Estelle tomba sans connaissance: nous sortîmes.
—Que j’ai fait un déjeûner délicieux avec ce galant homme! j’en suis
encore tout égrillard, je sens encore ma raison endommagée par le vin
d’Espagne.
—Albert, tu t’adresses à la première fille, tu vas chercher de l’amour
dans la rue, et puis, tu te plaindrais?
—Non, non, je ne me plains pas, mon cher Passereau!
—Je ne suis plus étonné de ta méchante opinion sur les femmes, si tu
les juges toutes par de pareilles ... C’est absolument comme si on
estimait le beau climat de la France, par le ciel pleurnicheur de Paris.
—Non, non! ce n’est point par des particularités que j’ai arrêté dans
mon esprit leur valeur intrinsèque, c’est par des études en masse; je
sais à quoi m’en tenir. J’en ai connu, comme toi, de pyramidalement
vertueuses; je sais de quelle étoffe est la vertu, j’en connais la
chaîne et la trame; j’en ai fait de la charpie.
—Si je pouvais penser que tu crusses tout cela, je me fâcherais! mais
tu parles des lèvres, ou, du moins, c’est ton déjeûner qui parle.
Puis, c’est du bon ton de faire le roué; c’est un vieil usage de
calomnier les femmes, on les calomnie.—Charles IX haïssait les chats
antipathiquement: alors, courtisans, valets, pas jusqu’au plus mince
bourgeois qui, pour se donner un air royal, une pente, un galbe de
cour, ne se trouvât mal à l’aspect d’un matou. Puis, les chats sont
traîtres, infidèles, assassins, que sais-je? dit l’adage, devenu
populaire comme le capitaine Guilheri, ou Marlborough.—Henri III
déteste le sexe, il lui faut des mignons! Vite, tout le monde comme il
faut veut aussi des mignons, cela sied bien; tous, jusqu’au porte-faix
qui, le dimanche, a le sien et crie contre les filles; mais Henri III,
c’est déjà loin et vieux. La calomnie contre les femmes, comme le
madrigal, est passé de mode, cela sent la province, vois-tu?
—O illusions! illusions! Mon pauvre Passereau, que tu es novice: pauvre
garçon, cela me fait de la peine. La moindre truande que tu rencontres,
aussitôt tu en fais un astre, une perle, une fleur! tu la purifies, tu
la sanctifies. Tu es vraiment bien amusant. O illusions! illusions!
—Quand ce seraient des illusions, je te supplierais de ne pas me les
enlever, ce serait me tuer! Eh! qu’est-ce donc la vie sans cela? une
éponge pressée, un squelette à jour, un néant douloureux.
—Goguenard!
—Vois-tu? ce sont les premières liaisons à l’entrée de la vie qui
donnent pour toujours la direction à notre cœur, à nos pensers.
Tu méprises les femmes, parce que tu n’as connu que des femmes
méprisables, ou qui t’ont paru telles. Le ciel a voulu que je ne
rencontrasse partout sur mon chemin que des âmes choisies, pleines de
gloire et de vertu; je juge l’inconnu par le connu. Si je m’abuse,
est-ce un mal? Laisse-moi mon erreur: mais franchement, tiens,
dis-le-moi; crois-tu que ma Philogène ne soit pas une personne simple
et naïve, une amie dévouée, une amante fidèle? Oh! je mettrais ma main
au feu ...
—Non, non, Passereau, ne mets rien au feu! Depuis combien de temps
es-tu lié avec Philogène?
—Depuis deux mois environ.
—Bien, je te donne encore un mois, et tu m’en diras de bonnes; c’est la
durée ordinaire, trois mois.
—Albert, tu m’offenses!
—Adieu, Passereau, dans un mois!...
* * * * *
Toute cette conversation, mot à mot, avait été tenue, en descendant la
rue Saint-Jacques, par deux écoliers; non pas des capettes de Montaigu,
mais deux fringans jeunes hommes, vêtus élégamment, gros livre sous le
bras, sortant de l’amphithéâtre.
L’un, Passereau, celui le bien pensant, avait l’air rêveur et calme, et
portait un costume imité des étudians d’Allemagne: les cheveux longs
comme Clodion le Chevelu, la petite casquette, le col renversé, la
fine et courte redingote noire, les éperons et la pipe de Nuremberg;
l’autre, Albert le Bavard, l’expansif, le gesticulateur; son chapeau
gris sur l’oreille, son foular rouge autour du cou, sa lévite de
velours noir, à boutons de métal, sa fleur à la bouche et sa marche
balancée lui donnaient cet aspect, cette tournure, cet air crâne
et gracieux, qu’on appelle _cancan_, et que possèdent à un point
merveilleux les _majos_ andalous.
II
MARIETTE
Passereau rencontre une salamandre.—Morale de la salamandre; elle
prouve que les femmes perdent les jeunes hommes, et en font des
saltimbanques.—Mariette la suivante.—Passereau fait le gentil.—Lourdes
plaisanteries scolastiques.—Premiers soupçons.—Message du colonel
Vogtland.—Altercation avec un porte-faix très ému.—Autre morale.
Les deux écoliers se séparèrent brusquement de la sorte: par raison
inverse, tous deux se prenaient, au fond du cœur, en pitié, et
réciproquement se traitaient de fou; chacun s’en allait par son chemin,
la larme à l’œil, pour l’aveuglement de son ami; tous deux, ils
étaient de bonne foi, chose rare par la saison!
Sur le quai, Passereau sauta dans un cabriolet public.
—Où allez-vous, monsieur?
—Rue de Ménilmontant.
—Baste! la course est loin!
—Moins loin que Saint-Jacques de Compostelle.
—Ou Notre-Dame-du-Pilier.
Alors, faisant claquer son fouet pour le départ, le cocher se mit à
fredonner ces deux vers du bolero du _Contrabandista_:
—Tengo yo un caballo bayo
Que se muere por la yegua.
Aussitôt, Passereau ajouta les deux suivans:
—Y yo como soy su amo
Me muero por la mozuela.
Le cocher resta surpris de la réplique:
—Señor, vous êtes Espagnol?
—Non.
—Vous en avez tout l’air.
—On me le dit souvent.
Passereau avait l’aspect étrange et le teint méridional; la garde
bourgeoise lui trouvait même l’air dangereux pour une monarchie; et,
dans les temps de troubles civils, plusieurs fois il avait été arrêté
et emprisonné pour crime de promenade et port illégal de tête basanée.
—Au moins, señor, vous avez habité l’Espagne, vous _hâblez_ castillan.
—Ni l’un ni l’autre.
—Qui n’a pas vu l’Espagne est aveugle, qui l’a vue est aveuglé.—Señor,
avez-vous le désir d’y faire un voyage?
—J’en brûle, mon brave, mais je n’ose: j’ai peur d’y laisser le reste
de ma raison, j’ai peur d’y tuer l’amour de la patrie. Je sens qu’après
avoir été l’hôte de Cordoue, de Séville, de Grenade, je ne pourrai plus
vivre ailleurs. España! España! España! comme la tarentule, ta morsure
rend fou!...
Mais, vous, mon brave, vous êtes Espagnol, et vous avez quitté
l’Espagne?
—Non, _señor_, je suis don Martinez de Cuba.
Ce Martinez, c’était l’homme incombustible, qu’au jardin de Tivoli
on avait, pendant quelque temps, montré dans un four. Après avoir
promptement rassasié la curiosité de la ville, il fallait vivre; le
pauvre homme s’était fait conducteur de carrosse.
Et Passereau se trouva fort émerveillé de rencontrer en si mauvais
point cette célèbre salamandre.
—Pardonnez mon indiscrétion; mais, _señor estudiante_, vous paraissez
penseur et triste comme un amoureux. Votre figure est empreinte d’un
chagrin plus profond que celle du _caballero desamorado_. Vous me
navrez de vous voir ainsi.
—Amour! amour!—Me muero por la Mozuela!
—Prenez garde, mon cher jeune homme, prenez garde! écoutez-moi: les
conseils d’un misérable sont quelquefois bons à suivre. Sur une chose
aussi fragile, aussi mobile, aussi perfide que la femme, ne mettez
pas trop d’amour, vous vous perdriez! Ne laissez point prendre en
votre cœur la haute place à cette passion, vous vous perdriez! ne la
construisez point des ruines des autres, vous vous perdriez! ne faites
pour elle abnégation de rien de ce qui peut vous charmer et vous
attacher à la vie, au premier choc vous tomberiez à plat. Les femmes ne
valent pas de sacrifice.—Aimez comme vous chantez, comme vous montez à
cheval, comme vous jouez, comme vous lisez, mais pas plus. Ne comptez
sur elles pour rien de stable, de noble et de pur, vous seriez trop
amèrement déçu. Pardonnez-moi si je vous dis tout cela: ce n’est pas
pour arracher vos illusions de jeunesse et vous faire vieux et blasé,
c’est pour vous sauver bien des traverses, bien des abîmes. En ce
cas, les conseils d’un misérable sont souvent dignes d’être entendus
et suivis, surtout quand ce misérable a été fait misérable par celles
en qui vous déposez votre seule foi et votre vie; on se fait son
destin.—Comme vous, j’ai cru, je me suis donné, je me suis perdu! j’ai
été jeune et brillant comme vous: prenez garde! ce sont elles qui m’ont
fait exilé, bateleur et valet.
—Oh! ne craignez pas cela pour moi, mon brave: quand l’amour, seul
câble qui amarre encore ma barque au rivage, sera rompu, tout sera dit;
je me tuerai!...—Ami, arrêtez! arrêtez! nous allons passer la maison:
C’est ici, là, à cette porte, s’écria alors Passereau, glissant un écu
dans la main de l’incombustible et se jetant hors du cabriolet.
-_-Viva Dios! Señor estudiante, es V. m. d. muy dadivoso, muy liberal!
Dios os guarde muchos años._
_Caballero_, vous vous souviendrez bien de Martinez le _Calesero_ et du
numéro de son carrosse?
—Si, si!
Le seigneur étudiant entra dans la maison désignée, et Martinez, tout
jovial, s’en retournait chantant moitié castillan, moitié gitano, ce
bizarre couplet:
Cuando mi caballo entró en Cadiz
Entró con capa y sombrero,
Salieron a recibirlo
Los perros del matadero,
Ay jaleo! muchachas,
Quien mi compra un jilo negro.
Mi caballo esta cansado...
Yo me voy corriendo.
Avec la gravité d’un sénateur ou d’un huissier agréé près le tribunal,
Passereau, tête baissée, monta l’escalier.
—Ah! c’est vous, beau carabin!
—Bonjour, ma petite Mariette.
—Bonjour.
—Ta maîtresse est sortie?
—Ma maîtresse, n’est-elle pas un peu la vôtre? Dites notre maîtresse:
elle part à l’instant, vous avez du malheur.
—Où va-t-elle donc à cette heure?
—Au manége, prendre sa leçon.
—La belle est écuyère? j’ignorais.
—Elle monte à ravir, dit-on.
—Tu ris, mauvaise! tu feras donc toujours la soubrette de comédie?
—Du reste, mon bel ami, elle ne tardera pas, sans doute, à rentrer;
sa leçon d’hier a été longue, celle d’aujourd’hui, je présume, sera
courte.—Entrez l’attendre dans le boudoir.
—D’accord; mais viens m’y faire compagnie, seul je m’ennuierais fort
dans un boudoir, et puis, c’est anti-canonique.—Mais viens donc,
coquette! qu’as-tu peur?
—Vous êtes un carabin.
—Les carabins sont connus pour leur philogynie: je n’ai jamais mangé de
femme vivante.
—Pouah!
—Assieds-toi plus près, je t’en prie; à la bonne heure! causons: tu
sais qu’il y a long-temps que je raffole de toi.
—Honneur sans profit: madame a l’usufruit de cet amour.
—Vois-tu, Mariette, après l’Europe, l’Asie, l’Afrique, l’Amérique,
l’Océanie et Philogène ta maîtresse, c’est toi, la septième partie du
monde, que je préfère.
—Honneur sans profit: la septième partie du monde aurait grand besoin
aussi d’un Christophe Colomb.
—Ehontée!—Mais, laisse donc que je baise ta belle épaule, ton épaule
d’ivoire! et ton sein, vrai Parnasse à double cime, mais Parnasse
romantique.
—Monsieur, _c’est en vain qu’au Parnasse un téméraire_ ...
—Comment, mademoiselle, nous savons notre anti-phlogistique Boileau!...
Mais, laisse donc, que crains-tu? puérilité! Ma bonne amie, tu
n’ignores pas combien j’aime ta maîtresse? sache donc que lorsque
j’aime une femme, qu’elle a reçu mon amour, que j’ai reçu sa foi, et
qu’ainsi que Philogène elle m’est fidèle.
—Ou qu’elle prend sa leçon au manége.
—Je lui garde la stricte fidélité qu’elle me garde.
—Ah! ah! ceci n’est pas rassurant. O mon honneur! ô ma vertu! au
secours! laissez-moi!—Monsieur Passereau, je descends un instant; si
quelqu’un venait à sonner, veuillez ouvrir et faire attendre.
—J’ouvrirai; serait-ce le tonnerre en personne.
Sitôt seul, la physionomie de l’écolier changea subitement
d’expression; elle redevint grave et sombre suivant sa coutume, mais
plus grave et plus sombre encore; sans doute, les malignités que
Mariette, tout en folâtrant, avait lancées sur sa maîtresse, l’avaient
blessé au vif, et, malgré lui, éveillé le soupçon en son esprit
confiant.—Jamais tombe n’avait contenu un corps plus morne que ce
boudoir.—Soudain, s’arrachant à cette immobile concentration, à cette
vie interne, paraissant chasser de la main quelque chose invisible qui
l’obsédait, il se leva, le fantôme! et sa figure s’illumina subitement,
comme une lanterne sourde qu’on ouvre tout à coup dans la nuit. Alors,
il se précipita dans le salon, courut à une miniature de femme,
appendue au miroir, et la couvrit de baisers. Après avoir long-temps
arpenté le parquet à grands pas, enfin il s’arrêta au piano, se prit à
préluder avec frénésie et à chanter, à demi voix, l’_Estudiantina_:
Estudiante soy señora,
Estudiante y no me pesa,
Por que de la Estudiantina
Sale toda la nobleza.
Ay si, ay no.
Morena te quiero yo,
Ay no, ay si
Morena muero por ti!
⸮Rosita del mes de mayo
Quien te ha quitado el color?
Un estudiante pulido,
Con un besito de amor.
Ay si, ay no
Morena te quiero yo,
Ay no, ay si
Morena muero por ti!
Con los estudiantes, madre!
No quiero ir a paseo,
Porque al medio del camino
Suelen tender el manteo.
Ay si, ay no
Morena te quiero yo,
Ay no, ay si
Moreno muero por ti!
Bahoum! bahoum! bahoum!...
—Carajo! quel butor enfonce ainsi la porte?
Brave homme, quel charivari faites-vous donc? ne voyez-vous pas la
sonnette?
—Monsieur, j’ai sonné dix minutes.
—Fable! mon ami, je n’ai rien entendu.
—Pour moi, j’ai fort bien ouï que vous chantiez du latin.—Est-ce vous,
monsieur, qui êtes mademoiselle Philogène? c’est que c’est une lettre
de la part du colonel Vogtland.
—Du colonel Vogtland? donne-moi cela!
—On m’a bien recommandé de ne la remettre qu’à elle-même.
—Ivrogne!
—Ivrogne? c’est possible.—Mais, je suis Français, département du
Calvados; je suis pas décoré, mais j’ai de l’honneur. Zuth et bran pour
les Prussiens! et voilà!
—Va-t-en, mouvais drôle.
—Ah! faut pas faire ici sa marchande de mode! pas d’esbrouffe, ou je
repasse du tabac!
—Va-t-en!
—Ce que j’en dis, c’est par hypothèque; seulement, tâchez d’avoir
un peu plus de circoncision dans vos paroles, et n’oubliez pas le
pourboire du célibataire.
—Un pourboire?... malheureux! pour aller te mettre encore l’estomac en
couleur, ou te parcheminer les intestins?—Va-t-en, tu es soûl.
III
PERFIDE COMME L’ONDE
Doute.—Angoisse.—Passion.—Indiscrétion.—Plus de doute!—Ce pauvre
Passereau avait pris pour une fille angélique une fille entretenue.—Il
était l’ami du cœur et Vogtland le payeur général.—Torture.—La
limpidité n’est que de la bourbe.—Abomination.
Voilà Passereau seul, la mort dans l’âme et la lettre fatale à la
main: que va-t-il faire? Le doute et le soupçon l’assaillent; tout
est perdu!—La conviction est comme un vieil édifice, elle s’écroule
dès qu’on y met la hache.—Le colonel Vogtland, quel est-il? quelle
liaison a-t-il avec Philogène? pourquoi ce message?...—Après une
longue indécision, une longue lutte, pour sortir de son angoisse, il
va briser le cachet de cette lettre qui contient la condamnation sans
appel ou l’acquittement solennel de sa maîtresse, ignominieusement
suspectée, flétrie sous le poids d’une infâme accusation au secret
tribunal de son cœur.
—Moi, briser ce cachet?... Mais non, je suis fou! s’écrie-t-il; une
fois ouverte, qu’en ferais-je si Philogène en sortait glorieuse? Je
m’avilirais trop à ses yeux, moi jaloux, indiscret, traître! Car
c’est une trahison que de venir rompre un sceau pour entrer botté,
éperonné, dans une pudibonde confidence.—Oui! mais si j’étais trompé!
qui me le dira?... qui me dira que je ne suis pas la grossière dupe
d’une dévergondée? Faudra-t-il que j’attende qu’on me le crie dans la
rue? que j’entende rire sur les portes quand je passerai avec elle à
mon bras? que j’entende murmurer autour de moi:—C’est aujourd’hui son
étudiant.—Je le préfère à son avant-dernier.—Il faut être sans pudeur,
un jeune homme bien né, sortir en plein jour avec une pareille catin,
fi donc!—Ah! ce serait atroce! Il faut que je sache ce qu’il en est, il
faut que je sache enfin en qui croire!...
—Voyons:—Mais non! n’est-ce pas démence que de vouloir approfondir?—Qui
creuse les choses, creuse sa tombe.—
Car, si cette lettre allait me défendre d’avoir de l’amour, de l’estime
pour cette femme; si elle allait m’enjoindre, d’une voix haute,
de la fouler aux pieds, de la haïr! ah! quel réveil affreux! j’en
mourrais!.... Car j’ai besoin de ma Philogène, car j’ai besoin de son
amour pour ma vie! c’est toute l’huile de ma lampe; la renverser, c’est
l’éteindre! c’est me tuer!...
* * * * *
Passereau, Passereau! que tu es ingrat et cruel pour cette
femme!—Pourquoi l’accuser, pourquoi la souiller, pourquoi?... Sais-tu
ce que contient ce billet?—Non!—De quel droit, alors?...—La passion
m’égare ...
Oh! non, bien sûr, cette amie douce, bonne, naïve, cette candide
enfant, qui m’accable sans cesse d’amour et de sermens, que je comble
de soins, de joie, de bonheur, à qui j’ai voué ma jeunesse, ma vie, à
qui j’ai juré éternelle foi; oh! non, bien sûr; elle ne saurait, elle
n’oserait tromper! Non, non, Philogène, tu es pure et fidèle!
Alors Passereau, s’approchant d’une croisée, fit bâiller la lettre sous
ses doigts, et promena dans l’intérieur son œil enflammé, son regard
avide.—A chaque mot qu’il déchiffrait, il frappait du pied et poussait
de profonds gémissemens.
—Grand Dieu! les pressentimens sont donc ta voix, car ta voix seule ne
ment jamais!.....
Horreur! horreur!... Ah! Philogène, c’est bien atroce!... Moi qui, ce
matin encore, aurais répondu de toi sur ma tête et ma vie; moi, qui
aurais démenti Dieu! si Dieu t’avait accusée. Ah! c’est abominable!
ah! c’est infâme! Mais, prenez garde! on ne sait pas ce qui reste en
mon cœur, quand l’amour n’y est plus. Prenez garde!
C’est bon vous, monsieur le colonel; c’est bon, monsieur Vogtland, j’y
serai aussi, au rendez-vous! nous y serons tous trois!...
Epuisé, il se laissa choir de sa hauteur sur le canapé, et, la tête
cachée dans ses mains, il pleurait à chaudes larmes.
Voici mot à mot ce que contenait ce billet funeste:
«MA CHÈRE PHILOGÈNE,
«Une mutinerie des sous-officiers de mon régiment me rappelle à
l’heure même à Versailles; ne compte pas sur moi pour cette nuit.
Il ne me sera pas possible de revenir avant deux ou trois jours:
ainsi, dimanche, trouve-toi vers les cinq heures aux Tuileries, sous
les marronniers, au sanglier de marbre: sitôt descendu de voiture,
je courrai t’y rejoindre, et nous irons dîner ensemble. Trois jours
sans te voir, c’est bien long et bien cruel! mais le devoir est là.
Aime-moi comme je t’aime.
«Adieu! je te couvre partout de baisers.
«VOGTLAND.»