Est-il possible de trouver rien de moins ambigu et de plus accablant?

Après un doute angoisseux, Passereau retrouva une conviction. Il était

convaincu!...

Mais ce n’était pas assez que toutes ces souffrances, mais ce n’était

pas assez que de savoir et parjure, et basse, et vile celle qu’il avait

entourée de soins délicats, et chargé du plus pur amour. Il était

destiné, en ce jour, à tomber de chute en chute plus terrible, à tout

perdre, à tout jamais, sans retour. Celle qu’il avait crue chaste,

innocente, pudique; celle qu’il n’avait abordée qu’en tremblant, celle,

dont il se faisait un crime de l’avoir arrachée à sa virginité, d’avoir

troublé la limpidité de sa belle âme, devait enfin paraître à ses yeux

dans toute sa hideur: libertine, sale, lascive, immonde!

Voulant lui laisser un mot, et fouillant un tiroir pour trouver un

encrier, il découvrit: ciel, j’ai honte à le dire! maroquiné, doré,

enluminé, un Arétin!...

Je vous laisse à penser quelle fut sa consternation. Il était anéanti.

Ses lèvres, retroussées, enflées et pendantes, exprimaient le plus

profond dégoût, et sa poitrine, oppressée, jetait des hoquets de

vomissement.

Mariette en cet instant rentra, Passereau rengaîna sa douleur.

—Madame, n’est pas encore rentrée?

—Non, ma chère.

—L’équitation lui plaît ...

—Elle en raffole.

—Hélas! votre rire fait peine, vous êtes bien chagrin, bien agité; mon

cher maître, croyez-moi, si vous souffrez, ne souffrez point pour elle;

pauvre jeune homme, si vous saviez?...

Mais quelqu’un est-il venu en mon absence?

—Non: ah! seulement, on a apporté cette lettre de la part du colonel

Vogtland.

—Du colonel Vogtland!... Je ne m’étonne plus du trouble où je vous

vois. Pauvre jeune homme, que vous vous êtes trompé grossièrement!

—Adieu, adieu, Mariette!

—Je vous en prie, prenez courage, vous me fendez le cœur!

Lui dirai-je que vous êtes venu?

—Oui, mais pas plus!

Honteux, il se glissa furtivement hors de la maison, comme un paillard

qui s’échappe d’un mauvais lieu.

Sur le boulevart, à la station des cabriolets, il retrouva Martinez, se

jeta à son cou et l’embrassa au grand étonnement des promeneurs.

—O mon ami, tu disais vrai:—Perfide comme l’onde!—Partons, partons!

fouette, fouette, ventre à terre! j’ai besoin de m’étourdir.

IV

ALBERT PATROCINE

Notre écolier a décidément le spleen.—Splénalgie.—Il se fait un climat

artificiel, un soleil et du ponche.—Son imagination n’attachant aucune

crainte aux approches ni aux suites de la mort ne lui donne pas une

sensibilité factice.—Ratiocination.—Arétologie.—Il s’endort.

Rentré chez lui, Passereau retomba dans une torpeur froide et muette.

Habituellement, sa belle figure portait l’empreinte d’une mélancolie

profonde, mais bienveillante; ici, ce n’est plus cela: son œil,

devenu hagard, est englouti sous des sourcils froncés, sa bouche, qui

rit d’un rire d’agonie, est close par ses mâchoires qui claquent et

s’enchevêtrent; ses nerfs se crispent; il va, il vient; ses doigts

crochus tenaillent et brisent tout ce qu’ils rencontrent; il se voûte

et se ramasse sur lui-même comme une bête fauve blessée; sa tête,

pendante, hoche sans cesse d’une épaule à l’autre, comme la tête de

l’aigle presbyte qui cherche à voir la proie qu’il étouffe; toute sa

mimique est infernale et farouche.

Soudain, il ouvre les croisées, s’y précipite et s’y penche, ferme

brutalement les persiennes, referme les fenêtres et les volets à

l’intérieur: le voilà dans les ténèbres profondes, il éclate de

joie. Alors, il allume des lampes, des lustres, des girandoles, des

flambeaux, des bougies, malgré la chaleur fait un énorme feu dans la

cheminée, et sonne. Un des domestiques de l’hôtel accourt.

—Laurent, vous allez faire monter un bol, du sucre, des citrons, du

thé et cinq ou six bouteilles de rum ou d’eau-de-vie; et partez de

suite chez mon ami Albert le prier de se rendre aussitôt ici, chez moi;

dites-lui simplement que je suis dans mon _jour à néant_.

Ce domestique ne parut point étonné de tout cet apprêt, cette

illumination, cette hâte; il fit tout ce qui lui était ordonné, comme

une chose d’un service journalier, ordinaire.

Effectivement, tout ceci n’avait rien de neuf: c’était une des mille

bizarreries de Passereau, et celle qui se répétait le plus souvent.

D’une organisation nerveuse, impressionnable, irritable, dès que

l’atmosphère n’était pas élevée, le ciel serein, le soleil éclatant

et chaleureux, il souffrait profondément. C’était un climat chaud,

un air pur, un sol brûlant qui lui convenaient: c’était Marseille,

Nice, Antibe, un soleil espagnol, une vie italienne!... Aussi, se

chagrinait-il d’être contraint à habiter la ville capitalement

brumeuse, aqueuse, boueuse, froide, sale, infecte, morfondue, et

n’aspirait-il qu’à recevoir ses grades pour l’abandonner à tout jamais;

son rêve était de s’expatrier, et d’aller s’établir à la Colombie, à

Panama.

Or donc, les jours pluvieux, lourds et bas, les temps de bise, de

brouillard, de bruine, il tombait dans le marasme, il soupirait

vaguement, il s’ennuyait, il pleurait, dans une apathie désespérante;

tout son refrain était: _la vie est bien amère et la tombe est

sereine_; à bas la vie!...

C’est alors qu’il appelait le néant à cor et à cri.—Il n’y a que

trois choses à faire, disait-il, en ce moment, trois choses qui,

toutes trois, anéantissent: s’enivrer à mort, dormir sans rêve ou se

tuer: enivrons-nous et dormons. Pour se tuer, il faudrait faire plus

d’efforts que je ne suis disposé à en faire à cette heure; nous verrons

plus tard.—Je ne veux plus de ce jour stupide; fermons volets et

fenêtres, du feu! des lumières! du maryland et du ponche!...—Laurent,

vous m’entretiendrez de vivres, et viendrez me voir de temps en temps.

Sitôt que le soleil reparaîtra, et que la vie sera belle, vous

viendrez ouvrir mes croisées et m’avertir.

Quelquefois, le mauvais temps ayant été continu, il était resté

près d’un mois ainsi cloîtré, entouré perpétuellement de lampes, de

flambeaux, inondé d’un jour splendide artificiel; lisant, écrivant

parfois, mais, le plus souvent, dans l’ivresse et le sommeil. Sa porte

était condamnée, sauf à Albert, qui, assez volontiers, venait se

coffrer avec lui; non pas mu par le même délire, la même souffrance,

la même désolation, mais pour l’originalité du fait, pour prendre un

peu la vie à rebrousse-poil et parodier celle bourgeoise rectiligne;

et par-dessus tout, alléché par le ponche et le cigarret, pour

lesquels Albert avait une foi religieuse, une conviction profonde, une

considération très distinguée.

Les _jours à néant_ de Passereau n’étaient pas toujours l’effet de

brume, de pluie et de temps noir; souvent, comme en ce cas, ils

provenaient d’ennui, de contrariété et de chagrin.

Tout à coup, des pas précipités, des roulades, des éclats de rire dans

l’escalier annoncèrent la venue d’Albert.

—Bonjour, mon vieux Passereau, nous sommes donc dans un _jour à néant_?

Ce matin, je l’avais pressenti à ta sombre mine: en somme, cela me va

assez bien; car, à te dire franchement, quoiqu’il soit dans mon usage

de prendre tout assez légèrement, j’ai encore sur l’estomac l’aventure

de ce matin; je ne suis pas fâché de la submerger un peu.

—Ah! mon pauvre Albert, si tu as l’aventure de ce matin qui te pèse,

moi, j’ai celle de cette après-midi qui me tue!...

—Que veux-tu dire?

—Tu m’avais donné un mois, tu sais? Merci! je te rends trente jours.

—Oh! la délicieuse charge!... Que penses-tu enfin de la vertu des

femmes? que dis-tu de ta sainte Philogène? Oh! délicieux! délicieux!

conte-moi cette bouffonnerie?

—Hélas! ne parlons plus de cela, tu me fais mal! Verse-moi du ponche,

et toujours!

—Sais-tu, Passereau, que tu n’es pas galant? Tu aurais bien pu

m’attendre, au lieu de boire seul; voilà près d’un bol que tu as humé

solitairement comme un anachorète.

—_La vie est bien amère et la tombe sereine._ A boire, à boire!

verse donc, je t’en prie, j’ai encore ma raison, je pense encore, je

souffre!... Verse donc, Albert!

—Tu m’affligerais, d’honneur, mon ami, si j’étais affligeable, de

te voir prendre les choses si à cœur; après tout, qu’est-ce donc?

Une méchante mésaventure, vulgaire, rebattue! Tu veux absolument

aimer; renonces-y, je t’en prie; partout tu ne trouveras que des

êtres méprisables; partout, sous un émail de candeur, un argile vil

et grossier; jeune, des maîtresses décevantes, infidèles, sordides;

vieux, des épouses adultères et marâtres. Ne va jamais rôder autour

des femmes pour tisser du sentiment, mais seulement par raison joyeuse

ou sanitaire; encore, seulement, quand la nature t’y poussera par les

épaules.

—Albert, à l’aridité de ton âme, qui ne reconnaîtrait un médecin!

Prends ton scalpel, parle muscle et phlébotomie, ou tais-toi, tu me

fais pitié!

—En outre, vois-tu? à raisonner rationnellement, c’est absurde que

d’exiger d’une femme de la fidélité, de la constance; c’est absurde

que d’appeler vertu tout ce qui est antipathique et impossible à

sa constitution. Il est dans la nature de la femme d’être légère,

volage, étourdie, changeante, elle doit l’être, il le faut, et c’est

bien. Il ne faut pas qu’elle s’appesantisse, qu’elle analyse, qu’elle

pense, qu’elle alambique; il faut qu’elle soit toujours et toujours

étourdie, entraînée d’une chose à l’autre, pour passer légèrement sur

les souffrances départies à sa misérable condition et pour qu’elle

n’entrevoie pas l’abjection où l’a refoulée la société.

—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse à boire, Albert,

verse, enfin je chancelle; verse, je sens la réalité qui s’en va.

—Tu seras toujours un bien malheureux sire, si tu ne veux jamais

t’arrêter aux superficies; si tu veux toujours creuser et fouiller.

Les excavations de la pensée et de la raison, sont funestes, elles

sont toujours suivies d’éboulement. On ne peut vivre et penser, il faut

renoncer à l’un ou à l’autre. Qui pourrait supporter l’existence, si,

comme toi, il réfléchissait éternellement? car il en faut si peu pour

pousser à la mort, regarder le ciel, une étoile, se demander ce que

c’est: alors notre misère, notre bassesse, notre intelligence, plate et

bornée, paraissent dans toute leur splendeur. On se prend en pitié, en

dégoût; las et honteux de soi, dont on était stupidement orgueilleux,

on appelle à son secours le néant, plus incompréhensible encore ...

Il faut s’arranger de manière à ce que tout passe sur soi comme sur une

cuirasse. Il faut prendre tout gaîment, il faut rire.

—De pitié!

—Il faut rire de tout, voler de fleur en fleur, de plaisir en plaisir,

de joie en joie ...

—Qu’est-ce d’abord qu’une joie et qu’un plaisir? je ne sais pas.

—Il faut satisfaire sa fantaisie.

—Je la satisferai!

—Jouer, dépenser, paillarder, mentir, être insouciant, paresseux,

charlatan.

—Du ponche, du ponche, Albert! verse donc!—Assez, assez de

morales!—Crois-moi, la mort habite dans mon sein; je ne suis pas fait

pour la vie.

—Mais, n’est-ce pas pitié que de voir un jeune homme au plus brillant

de sa carrière, doué d’une intelligence supérieure, dont la pensée

peut embrasser le monde et ses sciences, s’abâtardir, s’accroupir,

s’abrutir, s’anéantir, à propos d’une coquinerie de fille, n’est-ce pas

une pitié? Réveille-toi donc, Passereau!

—La mort habite dans mon sein, je ne suis pas fait pour la vie, t’ai-je

dit.

—Manque-t-il de filles pour te venger? manque-t-il de places sur la

terre, si tu es mal en celle-ci? Va-t-en, voyage, vois tout, entends

tout, effleure tout, goûte de tout, et si dans ta course tu n’as rien

trouvé qui t’allèche, pas de ciel qui t’agrée, pas d’être qui te charme

et t’attache, si tu n’as pas trouvé une plage belle où déployer ta

tente, reviens; alors, seulement, il sera temps de t’anéantir, tu feras

bien, j’applaudirai!

—_La vie est bien amère et la tombe sereine!_ Verse, Albert! du ponche!

du ponche! que je dorme, encore un verre de néant. Ai-je toujours ma

tenace raison, dis-le moi?

—Pas aux yeux des hommes.

—Enfin!...

Alors Passereau se traîna tant bien que mal jusqu’à son lit et s’y

abattit lourdement; Albert paracheva un bol entamé et se retira

en faisant des enjambées diagonales, et se colportant raide et

perpendiculaire comme la tour de Pise ou la flèche de Saint-Séverin.

V

INCONGRUITÉ

Réveil.—Le bon roi Dagobert mettait sa culotte à l’envers.—C’est une

chose infâme qu’un parapluie!—De torrente in viâ bibet.—Su majestad

christianisima el verdugo.—Absurdités!—Autres absurdités.—Encore des

absurdités.—Toujours des absurdités!

Le lendemain matin, de très bonne heure, quelques bougies brûlaient

encore d’une façon sinistre; blême et décomposé, Passereau pestait

et jurait sur son lit, pendu au cordon de la sonnette.—Tubœuf! ce

malencontreux ne montera pas!—S’il lui faut des aubades, on lui en

donnera!—Mais, tubœuf, est-il défunt? suis-je le clocheteur des

trépassés?—Tribunal de Dieu! le maroufle fait l’amour dans les bras de

quelque dinde!

En criant ainsi, comme un fanatique, zingh! zingh! zingh! il tirait à

tour de bras la sonnette, tant et si bien que le fil d’archal en péta,

et que le cordon lui resta à la main comme un tronçon d’épée à la main

d’un champion.

—Mon Dieu, monsieur Passereau, quelle impatience ce matin!

—Laurent, tu me fais damner, tribunal de Dieu! depuis trois heures

que je sonne, que faisais-tu? attendais-tu la résurrection de la

potence?—Vite, prépare mes vêtemens, il faut que je sorte.

—Je ne vous aurais pas cru si matinal, après la cérémonie d’hier soir.

Il fait un très mauvais temps, il pleut à seaux, vous ne pouvez sortir.

—Mes vêtemens, te dis-je, il faut que je m’en aille! ferait-il un temps

à ne pas mettre la mythologie à la porte.

Laurent fut obligé d’habiller Passereau, il était tellement absorbé,

préoccupé, qu’il ne voyait ce qu’il faisait.

—Je vous demande pardon, monsieur, mais, comme votre tête, votre

pantalon me semble à l’envers.

—C’est une distraction royale et Mérovingienne!

—Hélas! mon cher maître, vous me fâchez, vous avez l’air plus triste et

plus inquiet que jamais. Vous êtes dans vos humeurs noires.

—Très foncées.

—Rentrerez-vous déjeûner, monsieur?

—Je ne sais trop.

—Je vous atteste qu’il fait une giboulée à donner une pleurésie à

l’univers.

—Qu’il en crève!

—Attendez un peu, ou prenez au moins une voiture ou un parapluie.

—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes. Un parapluie! sublimé-doux de

la civilisation, blason parlant, incarnation, quintessence et symbole

de notre époque! Un parapluie!... misérable transsubstantiation de la

cape et de l’épée!—Un parapluie!... Laurent, tu m’insultes! Adieu!

Battu par un grain de vent et par une pluie tombant sans interruption,

vrai stoch-fisch détrempé aux frais du ciel, voilà notre carabin,

heurtant à l’huis clos d’une maison bordant la ruelle étriquée et

déserte de Saint-Jean ou Saint-Nicolas, en contrebas des boulevarts

Saint-Martin. Le pauvre diable ruisselait l’eau comme un pot qu’on

renverse. Il avait traversé la ville, lui, si hydrophobe, tête basse,

sans faire nulle attention aux douches qui l’arrosaient. Les passans

riaient aux éclats de le voir ainsi patrouiller, avec la componction

et l’impassibilité d’un derviche, il n’entendait rien; il traversait

à pied ferme les torrens et les gaves qui se trouvaient en son

itinéraire, quitte à en avoir jusqu’à la bifurcation du torse, et

quelquefois, il déclamait avec transport ces vers si connus d’Hernani:

Ah! quand l’amour jaloux bouillonne dans nos têtes,

Quand notre cœur se gonfle et s’emplit de tempêtes,

Qu’importe ce que peut un nuage des airs

Nous jeter en passant de tempête et d’éclairs!

Après qu’il eut eu une assez longue entrevue avec la porte, on ouvrit

enfin.

—Que demande monsieur?

—El señor Verdugo.

—Plaît-il?

—Ah! pardon; M. Sanson est-il visible?

—Oui, il est à déjeûner, entrez.

—Monsieur, agréez mes salutations.

—Je suis votre serviteur. Quelle affaire urgente vous amène près de moi

par un ouragan pareil?

—Urgente, vous l’avez dit.

—Voyons!

—Je vous demande bien pardon de la hardiesse que je prends de venir

moi-même vous troubler en votre retraite, et vous demander un service

dans la dépendance de vos fonctions.

—Dans la dépendance de mes fonctions, monsieur? je n’en rends que de

cruels.

—Cruels aux lâches, doux aux forts!

—Au fait.

—Je venais vous prier, mais c’est bien exigeant de ma part, moi, à

vous tout-à-fait inconnu; du reste, je suis prêt à payer le coût et les

épices qui vous seront dus.

—Expliquez-vous enfin?

—Je venais vous prier humblement, je serais très sensible à cette

condescendance, de vouloir bien me faire l’honneur et l’amitié de me

guillotiner?

—Qu’est cela?

—Je désirerais ardemment que vous me guillotinassiez!

—C’est pousser loin la plaisanterie; êtes-vous venu, jeune homme,

m’insulter jusque chez moi?

—Loin, bien loin cette pensée; je vous en prie, écoutez-moi, la

démarche que je fais auprès de vous est grave et sérieuse.

—Si je ne craignais d’être impoli, je vous dirais tout cru que vous me

semblez en démence.

—Je le semblerais à beaucoup d’autres, monsieur. Je jure par toutes vos

œsophagotomies que j’ai mes saines et entières facultés; seulement,

le service que je vous prie de me rendre n’est point dans nos mœurs,

c’est-à-dire dans les mœurs de la foule, et quiconque ne fait pas

strictement ce que fait la foule est un fou.

—Vous êtes honnête, je le vois. Je veux bien croire que vous n’avez eu

nulle intention de m’insulter, ni de me faire ressouvenir de ma fatale

mission que j’oubliais.—Je veux bien croire que vous n’êtes point en

démence.

—Vous me rendez justice.

—N’êtes-vous pas artiste? A votre costume ...

—Je le suis si vous l’êtes, car nous sommes un peu confrères: mes

études ne sont pas sans de nombreux rapports avec les vôtres; comme

vous, je suis chirurgien, mais vous êtes mon maître en amputation; mes

opérations sont moins solennelles et moins sûres que les vôtres, et

c’est ce qui m’amène auprès de vous.

—Vous me faites honneur.

—Non, car de vous à moi, il y a la distance et le rapport d’une

filature à une quenouille: j’opère naïvement de mes mains, et vous,

monsieur, grand industriel, vous amputez à la mécanique.

—Vous me faites honneur. Mais, enfin, en quoi puis-je être votre

serviteur?

—Je désirerais, comme j’ai déjà pris la licence de vous le dire, que

vous me guillotinassiez.

—Allons, parlons sérieusement, ne revenez plus là-dessus, c’est une

mauvaise pasquinade.

—Veuillez croire que c’est le motif unique et sérieux de ma visite.

—Plaisant original!

—Sans plus d’exorde, voilà le cas. Depuis long-temps je voulais

trancher mon existence qui me lasse et m’importune, mon leurre était

encore acharné de quelque espoir, je remettais de jour en jour; enfin,

misérable porte-faix des misères humaines, je romps sous le fardeau, et

viens le déposer.

—Vous, sitôt las de la vie! et pourquoi, mon ami?

—La vie est facultative, on peut la tolérer à certaines conditions, à

la condition du bonheur, et l’on peut, certes, à bon droit, la trancher

quand elle ne nous apporte que souffrances; on m’a imposé l’existence

sans mon gré, comme on m’a imposé le baptême; j’ai abjuré le baptême;

aujourd’hui, je revendique le néant.

—Seriez-vous isolé, sans parens?

—J’en ai trop.

—Êtes-vous sans fortune?

—Le veau d’or n’est pas mon Dieu.

—N’avez-vous pas quelque amour pour la science?

—La science n’a que de faux-semblans, la science est vaine.

—Vous n’avez donc ni passion, ni amie?

—A tout jamais, j’ai perdu l’un et l’autre.

—Ce n’est pas à vingt ans qu’on perd l’amour, et la perte d’une amie,

quelque grande qu’elle soit, n’est pas irréparable.

—Je suis blasé.

—Votre œil luit et votre cœur bat, vous ne l’êtes pas.

—J’ai vu tout au clair.

—L’amour même?

—L’amour!—Mais qu’est-ce donc que l’amour?—On l’a poétisé à l’usage des

niais.—Un grossier besoin périodique, une loi criarde de la nature, de

la nature éternelle qui reproduit et multiplie, un penchant brutal,

un charnel croisement de sexe, un spasme! rien de plus! Passion,

tendresse, honneur, sentiment, tout se résume en cela.

—Quel odieux langage!

—Hier, je ne parlais pas ainsi; hier, j’étais encore abusé, mais

bien des voiles sont tombés de mon front depuis hier; personne n’a

été plus que moi plein d’illusions et de croyances, personne n’a été

plus sentimental que moi.—Plus le rêve a été grand et beau, plus le

plat réveil est douloureux.—Hier j’étais sensible, aujourd’hui je

suis féroce.—J’aimais de toutes les puissances de mon être une femme.

Je croyais qu’elle avait pour moi de l’amour, elle me jouait! Je

la croyais candide, elle était vile et basse! Je la croyais naïve,

céleste, pure, elle était prostituée! ô rage! Et l’amour seul, l’amour

pour cette femme me retenait en ce monde!

—Je conçois votre chagrin, mais tout cela n’a rien de grave. C’est une

des mille aventures de jeune homme qui vous arriveront; ne prenez pas

l’habitude de vous tuer à chaque. Je ne vois rien là-dedans qui puisse

vous entraîner au suicide. Je sais qu’une déception est souvent bien

douloureuse; mais un jeune homme, fort et penseur comme vous, doit

surmonter de plus grandes adversités. Ceci n’est qu’un enfantillage, et

si l’on doit revivre après cette vie de ce monde éteinte, assurément,

vous seriez très honteux, quand vous auriez retrouvé l’existence et le

sang-froid, de vous être sacrifié pour si bas et pour si peu.

—Comme je vous le disais tout à l’heure, ce n’est pas seulement depuis

cette catastrophe que j’ai résolu de quitter la vie; l’amour seulement

retardait l’accomplissement de mon dessein. Je ne dis pas même que

si j’eusse mieux rencontré, que si j’eusse trouvé une femme digne et

fidèle, que mon projet ne se serait pas à la longue évanoui. Mais,

aujourd’hui, tout est changé, j’ai juré d’en finir; un serment est

irrévocable.

—Vous voyez bien que j’avais raison de vous croire en démence.

—En démence!... Dites-moi donc alors, vous qui avez la raison en

partage, ce que nous faisons sur cette terre? à quoi bon? pourquoi y

sommes-nous? et que sommes-nous, nous-mêmes, misérables orgueilleux

sinon les passibles moyens de la reproduction et de la destruction.

—Vous êtes en démence!

—Mais tout ceci n’est que digression, revenons au sujet de ma

visite:—Je vous supplie donc de nouveau d’obtempérer à ma demande, je

vous tiendrai compte de tous vos frais.

—Quelle demande? Décidément que désirez-vous?

—Peu de chose, je voudrais simplement que vous me guillotinassiez.

—Jamais, mon ami, ceci est pure extravagance. Alors même que je le

voudrais, je ne le pourrais.—Hélas! que Dieu me garde de vous faire

jamais la moindre écorchure.

—Pourquoi cela, n’avez-vous pas le droit et la liberté de faire ce que

bon vous semble? La société vous a donné un instrument, n’en êtes-vous

pas l’absolu ménétrier? Peut-elle vous défendre de rendre service à un

ami?

—Il est vrai que la société m’a donné héréditairement un échafaud,

ou plutôt que mon père m’a légué une guillotine pour tout meuble et

immeuble patrimonial; mais la société m’a dit:—Tu ne joueras de ton

instrument que pour ceux que nous t’enverrons.

—C’est elle qui m’envoie.

—Non pas.

—Si, c’est mon dégoût pour elle.

—Vous venez droit à moi, mon cher, ce n’est pas cela; vous avez pris la

grande route au lieu du chemin de traverse; retournez-vous-en et passez

par les gendarmes, les cachots, les geôliers et les juges.

—Décidément, vous ne voulez pas me faire cette amitié? vous êtes

malgracieux pour moi. Mais, tribunal de Dieu! je ne demande pas

absolument que vous me fassiez cela en plein jour, en plein Paris, en

pleine Grève: que ce soit une affaire privée, un tripot de ménage;

là, dans un coin de votre jardin, n’importe, où vous voudrez. Vous le

voyez, je suis accommodant.

—Non, c’est impossible: tuer un innocent!

—Mais n’est-ce pas l’usage?

—Je ne suis point un assassin.

—Que vous êtes cruel de refuser une chose qui vous coûte si peu!

—Je ne suis point un meurtrier.

—Peut-être, vous ai-je offensé, mais c’est bien malgré moi: vous n’êtes

point un coupe-jarret, je le sais; votre humanité, votre philanthropie

sont célèbres.

—Si vous désiriez sincèrement la mort, le suicide est facile; la

première arme venue, un pistolet, votre scalpel ...

Champavert: contes immoraux · 第 11 / 15 段