Voici les roses pensers dont elle se berçait. L’ennui la minait

sourdement. Elle si parleuse, restait oisive et taciturne, assise

auprès d’une fenêtre qu’elle affectionnait. Sa mélancolie navrait sa

mère et le vieux Judas qu’elle ne caressait plus comme d’usage, ou

dont elle ne baisait le front que pour le mouiller de ces larmes.

Dépravée par la douleur, elle recherchait ardemment tout ce qui

irritait ses nerfs, tout ce qui titillait et éveillait son apathie;

elle se chargeait des fleurs les plus odorantes; elle s’entourait de

vases pleins de syringa, de jasmin, de verveines, de roses, de lys, de

tubéreuses; elle faisait fumer de l’encens, du benjoin; elle épandait

autour d’elle de l’ambre, du cinnamome, du storax, du musc. Souvent

elle était violemment agitée, allait, venait dans le logis, semblant

avoir l’esprit égaré; quelquefois même, elle disparaissait plusieurs

heures; cette absence alarmait la maison, on volait en vain à sa

recherche par la ville, puis elle rentrait tranquille.—Je souffrais

enfermée, disait-elle, j’ai été voir le ciel, je me sens mieux.—

A cette époque de l’année où tout renaît, où tout s’avive, où l’être

le plus froid se sent remué, où l’on éprouve un besoin impérieux

d’épanchemens, où le plus mysantrope se dépouille de sa haine et de

son austérité et voudrait faire de la courtoisie; à cette époque, où

un sentiment sympathique nous incline à l’amour, à cet amour jeune qui

tourmente même ceux qui l’ignorent et les jette dans le malaise et dans

la langueur; à cette époque, Dina qui, depuis une année, avait auprès

d’elle, à ses genoux, un ami, un compagnon qui l’obombrait sous ses

ailes, avec lequel elle passait ses jours dans des conversations qui

la ravissaient, dans des lectures de la Bible, dans de saints aveux,

dans des rêves illusoires; Dina, soumise et confiante, habituée à ne

plus penser, à ne plus songer que par l’homme dont elle aimait la

volonté, dont le contact lui avait épanoui l’âme et dont elle avait

plus besoin que jamais; Dina se trouvait fatalement isolée, le bras qui

la soutenait, la main qui la dirigeait, la bouche qui lui soufflait

la volonté, l’amour, la haine, tout lui manquait; la pauvre fille,

accablée, s’affaissait éperdue dans son trouble, et par surcroît, la

crainte, la timeur intime d’avoir perdu ou de perdre son bien-aimé la

tuait.

Rien ne pouvait l’arracher à ses cogitations: cependant ses sensibles

parens faisaient tout pour la distraire. On lui achetait mille choses

dont elle n’avait nulle envie; comme un enfant malade qui repousse

ses jouets, elle regardait à peine ces fanfreluches, ces bijoux qui,

quelque temps auparavant, l’auraient emplie d’allégresse. Souvent on la

menait aux promenoirs de la ville, souvent on la menait parcourir les

campagnes, à _l’Ile-Barbe_, à _Roche-Taillée_, dans les _bois de Tassin

ou de Roche-Cardon_, à la _tour de la Belle-Allemande_, sur les rivages

de la Saône et du Rhône, mais rien ne lui plaisait; elle restait muette

sous son voile abattu.

Un jour, elle demanda à sa mère Léa la permission d’écrire un billet à

son fiancé, le voici:

«Aymar, si vous aimez Dina, comme Dina vous aime! revenez de suite,

je vous supplie, si vous êtes libre encore. Si vous ne l’êtes plus,

rompez vos fers, où que vous alliez, j’irai! Ou dites-moi seulement où

est votre cachot, que j’y meure avec vous! Votre absence me cause tant

de mal, je suis tellement affaiblie que je ne puis tenir ma plume, ni

rassembler plus d’idées.

* * * * *

«Revenez mon fiancé!»

* * * * *

Six jours après, Dina reçut cette réponse:

«Console-toi, ma fiancée, console-toi! je pars, demain, à l’aube du

jour. Pardon si je t’ai fait tant de mal, mais je souffre bien aussi.

Pour étouffer ma souffrance, j’ai chassé l’ours dans les montagnes, et

toi, pour chasser l’ennui, ours qui t’étouffe dans ses bras de plomb,

qu’as-tu fait?... Croyant revenir de jour en jour, j’ai tardé à te

faire réponse, je voulais te l’apporter; j’espérais attendrir mon père,

il est plus inflexible que les Alpes. Ce soir je lui annoncerai mon

départ, prévois-tu quelle bourrasque?... Prie Dieu que l’ouragan ne me

brise pas!

«Salue Judas et Léa, adieu! Dans trois jours je heurterai à ta porte.»

VII

OUSTÂOU PAIROLAOU

Disant au bois, tu es mon père, à la

pierre, tu m’as engendré.

Il mettra sa bouche en la poudre, pour

voir s’il y a espoir.

LA BIBLE.

En effet, le soir même où partit ce message, après la collation, Aymar

suivit son père qui se retirait dans sa chambre à coucher.

Et, tremblant, parla ainsi:

—Mon père, pardon si je viens encore vous troubler, vous me voyez à

vos pieds, ne vous emportez point; souvenez-vous que toute sa vie,

votre humble fils vous a été soumis; une seule fois, il lui arrive

d’avoir une volonté, et cette volonté lui est fatale. Vous le savez,

l’amour ne se commande point, l’amour vrai ne s’arrache pas, vous le

savez, car vous avez aimé ma mère, est-ce pas?....

A ce mot, Rochegude tressaillit, comme accablé par d’affreux souvenirs,

et fit d’affreuses contorsions pour rassereiner sa figure.

—Est-ce ma faute, reprit Aymar, si la femme que le ciel m’a envoyée,

s’est trouvée Israélite? si cette femme choisie, s’est trouvée du

peuple choisi de Dieu? Est-ce ma faute, si elle est du même sang que

votre Christ?... Elle est belle, elle est pure, elle est vierge, je

l’adore! elle m’adore, elle vous adorerait aussi, mon père! N’est-ce

donc rien que l’amour d’une bru? Sa joie égaierait votre vieillesse;

vous ne me répondez pas, mais dites-moi donc enfin, quelle bru

voulez-vous?...

—Jamais, monsieur Aymar, je ne permettrai que le sang chrétien

des Rochegude se mêle au sang impur d’une Bohémienne! d’une basse

hérétique! d’une bagasse!...

—D’une bagasse!..... O mon père, vous êtes bien injuste!..... Tenez,

lisez ce contrat, car elle est ma fiancée! Tenez, lisez ce contrat qui

n’attend plus que votre signature, vous le voyez, elle n’est pas sans

fortune, elle est riche, cette enfant, si c’est de l’or qu’il vous

faut?...

Rochegude lui arracha des mains.

—Damnation! quel pacte infernal!...

Et, sans le regarder, il le rompit et le jeta à la face d’Aymar en lui

donnant des soufflets.

—Tiens, voilà tes fiançailles! Nous verrons, infâme! si tu déshonoreras

ta famille!

—Mon père, vous me frappez, parce que vous savez que je ne vous

frapperai point: pourtant, je suis jeune et fort; pourtant, j’ai du

sang qui bout; pourtant, j’ai un cœur qui fracasse ma poitrine! Tenez,

je vous briserais, vieillard, comme je brise cette porte!...

Et la porte, effondrée, tomba sous le choc avec un bruit épouvantable.

Rochegude, atteré, blémi, se renversa dans son fauteuil.

—Assez, assez, mon père! tout cela me tue! Vous êtes de roche, je serai

de fer! je partirai demain, adieu!

—Vous ne partirez point! entends-tu?...

—Mon père, je partirai: mais, terre et ciel! qu’a donc cette union de

si fatal? Dites-moi ce qui vous rend si farouche?

—Une Bohémienne!... une damnée!... Le sang des Rochegude est chrétien!

—O mon Dieu! vous faites sonner bien haut votre sang chrétien:

que vous importe chrétien ou more? n’êtes-vous pas si religieux,

n’avez-vous pas tant de foi!.... Je suis sûr que vous ne croyez pas en

Dieu; est-ce pas que vous n’y croyez pas, en Dieu?...

Rochegude, à ce mot, se dressa subitement; saisi d’une fureur

démoniaque, il étreignit un couteau par la lame, et, la main teinte de

sang, il frappait du manche sur la table.

—Va-t-en, va-t-en, brigand, je te maudis! Et de l’autre main,

saisissant la chevelure de son fils, il le traîna, par terre, au long

du corridor, et le précipita par l’escalier.

VIII

BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS

Son rugissement est comme celui du lion.

Et les posteaux avec le surseuil furent esmeuz.

LA BIBLE.

Le lendemain, à l’aurore, Aymar descendit: les valets à cheval,

accompagnés de son moreau et de la pouliche qu’il destinait à Dina, et

de plusieurs mulets, chargés de valises, déjà l’attendaient.

Éveillé par le hennissement des chevaux, Rochegude ouvrit

précipitamment la croisée de sa chambre, fit claquer les volets sur la

muraille, et, stupéfait, cria d’une voix forte à Aymar:

—Tu ne partiras pas, ou je te déshérite et maudis!...

—Je pars, mon père, répondit Aymar, et pour le reste qu’il soit fait

selon votre volonté; mon autre père, là-bas, me bénira.

—Tu ne partiras point, je te crie!....

Rochegude disparut de la croisée.

Aymar et sa caravane se mit en route; à peine était-il au milieu de

l’avenue, que Rochegude reparut sur le perron, à demi nu, une arquebuse

en main.

—Arrête, parricide! arrête, je te maudis!... Que la foudre t’écrase!

que l’enfer t’engouffre! T’arrêteras-tu, te dis-je? je te maudis et te

chasse! C’est ton père qui te maudit et le ciel en est témoin!... Tu ne

partiras pas!

Il frappait sur la dalle et se heurtait la tête aux piliers du porche,

la maison tressaillait; c’était affreux à voir. Aymar, en silence,

s’éloignait toujours; quand il fut près du détour de l’avenue, perdant

espoir de le ramener, Rochegude redoubla de fureur.

—Va-t-en, va-t-en, parricide, monstre, à jamais!...

Et, ajustant son arquebuse, une détonation éclata, Aymar jeta un cri,

et Rochegude tomba raide sur les degrés du porche.

IX

BOURDËSCÂDO

Car je languis d’amour.

LA BIBLE.

Depuis que Dina avait reçu la lettre d’Aymar, elle était moins

inquiète, mais non moins agitée; et, le lendemain, sur le vêpre, elle

dit à son père:—Je sors visiter Elisabeth, mon amie; je reviendrai

bientôt.—Cette sotte mentait, car elle était peu disposée à la

société, à la causerie; pour songer à son aise et voir le ciel comme

elle disait, seule, elle s’en fut errer sur les rives de la Saône;

imprudente!...

Son futur devait arriver après deux ou trois jours. Que de jolis rêves

ne dut-elle pas faire, qui bercent plus que la solitude!

Un peu en-deçà de l’_Ile-Barbe_, un passeur était assis sur la proue de

sa _bèche_, espèce de barque abritée sous des toiles ou pavois, comme

une gondole.

Une fantaisie s’empara subitement de Dina.

—Batelier, dit-elle en s’approchant, j’ai bien envie de voguer sur

cette belle eau, mais je suis seule.

—Belle dame, qu’importe?...

—Batelier, voici un écu pour mon passage, et voici ma bourse pour que

vous respectiez une jeune malade.

Le batelier prit l’écu et la bourse; Dina sauta dans la _bèche_, et

disparut sous la tente.

Déjà la barque voguait au loin.

Tout à coup on entendit une symphonie douce, éloignée, qui glissait sur

la surface de l’eau, et l’on vit poindre une autre _bèche_, qui ramait

fort, et d’où partaient souvent des rires inextinguibles. Elle était

chargée de jeunes hommes et de jeunes filles qui étaient venus faire

de la musique et s’ébattre à la fraîcheur du soir; ils ramèrent pour

s’approcher de la barque de Dina, et passèrent tout auprès, se penchant

pour voir sous la tente silencieuse; mais le passeur pressa son aviron

en amont, et ces indiscrets filèrent en aval sans rien distinguer.

La _bèche_ de Dina remontait et s’éloignait toujours, et pourtant la

nuit noire était tombée, et pourtant elle avait demandé au batelier à

ne voguer qu’une heure au plus.

Et le batelier quittant son banc, se glissa sous la tente; un cri

s’échappa de la _bèche_ qui disparut à l’horizon.

X

ESCUMERGAMËN

Les cheveux de ton chef sont comme la

pourpre du roi.

O fille de prince, combien sont beaux tes

pas en chaussures! Les joinctures de tes

cuisses sont comme joyaux, lesquelles sont

forgées de la main de l’ouvrier. Tes deux

mamelles sont comme deux bichelots gémeaux

de la biche.

LA BIBLE

—Eh bien! l’homme, que faites-vous? Restez donc à votre banc, et ramez

en courant. Redescendons; vous voyez bien qu’il est déjà tard. Ne

m’approchez pas!...

—Vous êtes belle, madamoiselle!

—Vous êtes fou!

—C’est vous qui m’avez mis cette folie en tête.

—Retirez-vous; mais enfin ne me touchez pas! Que me voulez-vous?

—Rien, seulement ce que M. le sénéchal a voulu à ma sœur il y a trois

mois.

—M. le sénéchal ... vous le calomniez.

—Je le calomnie..... c’est le ventre de ma sœur qui le calomnie. Oh!

les douces mains! j’en ai peu touché d’aussi douces. Quel bonheur

d’être caressé par des mains blanches et mignonnes! le joli pied!... et

la jambe, voyons!

—Au secours! au secours! Laissez-moi donc, grossier!

—Tout beau, tout beau, la donzelle ... ne nous égosillons pas ... Ah!

la jambe est divine!

—Au secours! à l’assassin!...

—A l’assassin, non pas encore; vous allez vite en besogne. Allons,

calmons-nous, que je baise ces beaux yeux; soyons sage, la petite, on

ne vous veut pas de mal; laissez donc, que je baise ce beau cou!

—Ah! que je meure ...

Hola! au secours! à l’assassin!

—Vous appelez en vain, personne ne viendra; et, d’ailleurs, puis-je pas

vous faire taire? j’ai là une provision de cordes et de quoi faire des

bâillons.

—Traître! lâche! tuez-moi!

—Je ne m’effraie pas pour si peu; j’ai l’habitude de cela, moi; ce

qu’on obtient de gré pour moi est sans valeur, c’est le viol que

j’aime!... Aussi, à la dernière guerre d’Allemagne, m’étais-je enrôlé

volontaire; et, Dieu sait! que j’y ai semé plus de Français que je n’y

ai tué d’Allemands. Vous avez beau vous débattre, la belle, on n’est

pas forte! Je ne m’effraie pas, vous dis-je, j’ai l’habitude de cela;

je viole une fille comme vous touchez de l’épinette, et je tue, au

besoin, comme vous brodez une fraise.

—O mon pauvre fiancé!...

—Ah! ah! à ce qu’il paraît, nous sommes fiancée?.... Très bien! la

nuit est sereine, causons: vous êtes fiancée, ma belle vierge?...

Votre fiancé s’en passera: ce n’est pas toujours le pêcheur qui

mange l’alose; c’est ainsi qu’en ce monde, on ne peut compter sur

rien; Guillot bat, et c’est Charlot qui engraine. Oh! que vous êtes

charmante, noble dame! que je vous aime! Quelle joie de vous presser

dans mes bras! moi, Jean Ponthu, un passeur, un manant, une noble

dame!... Oh! si vous vouliez m’aimer!... Voyons, les belles bagues;

jolies et de prix, n’est-ce pas? même main que ma Marion. Béni soit

Dieu! laissez donc faire, je lui offrirai de votre part....

—Vous me déchirez les doigts!...

—Souvent, quand j’étais soldat, et la nuit en védette, je

réfléchissais, et je me disais:—Nous autres paysans, nos sœurs, nos

filles et nos femmes sont toujours pour MM. les seigneurs, les nobles,

les bourgeois; ce sont eux qui violentent nos amies, et nous autres

bétas nous ne faisons jamais rien à leurs femmes, à leurs filles; cela

n’est pas juste. Je me disais aussi:—Pourquoi donc nous autres que nous

sommes pauvres, et eux autres sont-ils riches?... Ah! par exemple,

cela, je n’ai jamais pu me l’expliquer; ce n’est pas juste, est-ce pas?

Pour former un garçon et le rendre malin, il n’y a tel que la guerre.

Le charmant collier, les gentilles perles fines! Ma Marion a juste le

même cou que vous. Béni soit Dieu! cela se trouve bien. Je lui offrirai

de votre part, est-ce pas?...

Vraiment, je suis désolé de dégarnir d’aussi mignonnes oreilles; que je

les baise pour la peine! Mais, ma Marion n’a pas de pendans sortables

pour la vogue prochaine, et vous sentez bien ... Allons, ne pleurez

pas, je lui offrirai de votre part aussi. Mais avec une toilette aussi

simple, maintenant, vous ne pouvez garder ces épingles d’or en vos

cheveux; je me vois forcé de vous décoiffer ... Oh! vous êtes cent fois

plus belle échevelée!

—Maintenant, nous n’avons plus rien à perdre, à moins ...

—Au secours! au secours! laissez-moi, je vous en supplie, ou tuez-moi à

l’instant.

—Nous nous débattrons donc toujours?... Maudite! donnez ces petites

mains que je les lie.

—A l’assassin! personne ne viendra donc?...

—Vous vous tairez, voici un bandeau qui vous apaisera; allons, levez la

tête, que je noue ce bâillon.

—De grâce! de grâce! laissez-moi, au nom de Dieu! oh! lâchez-moi! Que

voulez-vous, de l’argent? que voulez-vous?... vous l’aurez!...

Ah! vous me torturez par trop, bourreau! brigand!

Haie!... haie!... je suis perdue.....

Alors, on n’entendit plus dans la barque que des plaintes sourdes, des

cris étouffes, et des râlemens qui s’éteignirent.

Une heure après, environ, Jean Ponthu, le batelier, sortit de dessous

la tente, traînant Dina par les cheveux; au moment où il la jeta dans

la Saône, son bâillon se défit, et, d’une voix brisée, elle appela

Aymar.

Et Jean Ponthu, à la proue de sa barque, un harpon à la main, penché,

refoulait et renfonçait sous l’eau le corps de Dina, chaque fois qu’il

remontait à la surface.

XI

DÔOU

Seigneur, les morts ne vous loueront point.

Ma vertu est séchée comme un test, et ma langue s’est affichée à mon

palais, et m’a amené en la poudre de mort.

LA BIBLE.

Toute la nuit, on chercha vainement Dina par la ville.

Au point du jour, les paysans qui descendaient leur lait et leurs

denrées à la ville, aperçurent, en traversant le pont de pierre, un

cadavre de jeune femme, arrêté par ses longs cheveux roux sur les

rochers et les brisans, qui, en cet endroit, effleurent la surface de

la Saône.

Jean Ponthu, le batelier, le recueillit dans sa barque et l’apporta

sur le rivage au lieu nommé _la Mort qui trompe_; le peuple s’ameuta à

l’entour, tout plein de regrets; il contemplait sa fatale beauté; ses

deux petites mains, meurtries, étaient liées sur le dos par une grosse

corde.

Tout à coup, une voix, partie de la foule, cria:—Ne la

reconnaissez-vous pas? c’est Dina, la rousse! Dina la belle juive! la

fille de Judas, le lapidaire, qui demeure là derrière, dans la Juiverie.

* * * * *

Toute la journée, il y eut foule dans la maison d’Israël Judas. Dina

était exposée sur son lit, vêtue de ses vêtemens de fête, et parée de

ses joyaux, suivant le rituel hébraïque. Léa, sa pauvre mère, mourante,

était assise au pied du lit, jetant des hurlemens; Judas, accoudé dans

son fauteuil, son pourpoint lacéré et la tête couverte de cendres,

muet, dévorait sa douleur.

Un rabbin priait.

XII

GOUDOUMAR! GOULLAMAS!

Qui est celui qui enveloppe sentence de

paroles sans science?...

LA BIBLE.

Sur le midi, à la maison de ville, sous le vestibule, à la porte d’un

bureau des échevins, un homme hâlé et trapu, portant le costume des

patrons du port, tempêtait et battait des valets qui voulaient le

repousser.

—Holà! messieurs les garçons, quel bruit faites-vous donc à cette

porte? cria une voix de l’intérieur.

—Messire, c’est un patron, un batelier, qui veut forcément entrer,

malgré votre consigne!

—Eh! oui, margobleu! c’est Jean Ponthu, le passeur! Voilà deux heures

qu’on me fait attendre; je crois qu’on se fiche de la procession de

Genève, mille-dieux!

Alors, distribuant quelques coups de poings, Jean Ponthu repoussa la

valetaille, ouvrit brutalement la porte, et se jeta dans le bureau.

—Monsieur le batelier, vous êtes un croquant, un maroufle! Faire un

pareil vacarme en cet hôtel, vous mériteriez que je vous envoyasse

coucher à la cave.

—Monseigneur ...

—C’est bien, que me voulez-vous?

—Je viens faire déclaration d’un noyé que j’ai pêché ce matin au pont

de pierre, et réclamer les deux pistoles de récompense.

—Le cadavre a-t-il été reconnu?

—Oui, messire, c’est une jeune fille, nommée Dina, enfant d’un nommé

Israël Judas, un lapidaire.

—Une juive?

—Oui, messire, une hérétique, une huguenote ... une juive ...

—Une juive!... Tu vas pêcher des juifs, maroufle! et tu as le front,

après cela, de venir demander récompense?—Holà! valets! holà! Martin!

holà! Lefabre!... mettez-moi ce butor à la porte, ce paltoquet!

Qui pêche un hérétique, monsieur le batelier, pêche un chien.

XIII

GOLGOTHA

Et l’ensevelit en la vallée de la terre de

Moab contre Phogor, et nul n’a cogneu son

sépulchre jusques aujourd’hui.

LA BIBLE.

Vers deux heures du matin, un cercueil blanc, porté par quatre hommes,

et suivi d’un convoi peu nombreux, silencieusement traversait la ville.

De loin en loin, on entendait quelques châssis se hisser, le grincement

des birloirs et le bruit des cadoles, et l’on voyait quelques têtes

empaquetées se pencher sur la rue.

C’étaient de bons bourgeois ou des commères qui, éveillés par le bruit

des pas, accouraient aux fenêtres et jetaient des propos en l’air.

—Qu’est-ce donc, mon épouse, un enterrement d’hérétique; si je ne me

trompe? Il me semble voir un cercueil blanc!...

—C’est à coup sûr une jeune fille, pauvre enfant, sitôt!...—Heureux!

qui meurt avant d’avoir connu le monde.

Puis ces bons bourgeois poussaient de gros soupirs, et rebaissaient

leurs châssis.

—Maître Bonaventure Chastelart, n’est-ce pas un convoi de huguenots qui

passe?

—Non, voisin, car il n’y a ni torches ni flambeaux, et d’ailleurs ce

n’est point ici la route pour aller à l’hôpital; ce n’est rien, sinon

que quelque chienne de _juiferesse_ qu’on traîne à la _Madeleine_ ou à

_Bêchevilain_.

Dès que le jour poignit, on distingua, sur la rive gauche du Rhône,

au-delà de la plaine, une caravane qui chevauchait; un jeune homme

allait en tête, accompagné de quelques fringans cavaliers; les valets

et les mulets chargés de valises se tenaient à l’arrière.

Arrivés vers un champ nommé _la Madeleine_, sépulture des suppliciés,

Golgotha des Israélites, le cavalier qui caracolait en avant dit à un

vieillard qui creusait une fosse:

—Brave homme, quelle heure peut-il être maintenant?

—Trois heures environ; vous êtes aux portes de la ville.

—Merci, mon brave! Mais pour qui donc cette fosse que vous creusez si

matin avec tant de hâte?

—Seigneur, c’est pour enterrer une belle enfant retrouvée hier dans la

Saône.

—Bien jeune?

—Dix-sept ans, seigneur.

—Mais ce champ, brave homme, n’est pas une terre sainte?

—Seigneur, c’est vrai, mais c’est le cimetière des meurtriers et des

juifs.

—Des Israélites!... Sauriez-vous le nom de cette jeune femme?

—Si je ne me trompe, c’est Dina, fille d’un nommé Israël Judas,

lapidaire.

—Dina!... enfer! ma fiancée!!!...

—Au reste, seigneur, voici le convoi, là-bas, qui s’avance; voyez-vous

ce cercueil blanc?

Aymar resta un moment morne et froid! puis appelant un des

cavaliers:—Carle, mon ami, lui dit-il, tout à l’heure tu prendras mon

manteau, et le porteras à mon père, comme on porta la robe sanglante de

Joseph à son père Jacob; tu lui diras que tu as vu ma fiancée; car la

voici qui s’avance, regardez!...

Eh! toi, vieillard, élargis cette fosse!..., dit-il en jetant sa bourse

au fossoyeur; puis il cria contre le ciel, et d’une voix retentissante:

—Dina!... Israël!... éternité!...

Et se déchargea dans la tête les pistolets de ses arçons.

PASSEREAU

L’ÉCOLIER

PARIS

................—Le mur

Le soutient; à le voir, on dirait à cour sûr

Une pierre de plus, sur les pierres gothiques

Qu’agitent les falots en spectres fantastiques.

Il attend.—

ALFRED DE MUSSET.

..........Et qu’elle meure, comme

Il est vrai qu’elle va causer la mort d’un homme.

ALFRED DE MUSSET.

Amours, fléau du monde, exécrable folie,

Toi qu’un lien si frêle à la volupté lie,

Quand par tant d’autres nœuds tu tiens à la douleur,

Si jamais, par les yeux d’une femme sans cœur,

Tu peux m’entrer au ventre et m’empoisonner l’âme,

Ainsi que d’une plaie on arrache une lame,

—Plutôt que comme un lâche on me voit en guérir—

Je l’en arracherai, quand j’en devrais mourir.

ALFRED DE MUSSET.

Et comment le faut-il cet or, Mademoiselle? le faut-il

taché de sang, ou taché de larmes? faut-il le voler en

gros avec un poignard? ou en détail, avec une charge,

une place, ou une boutique?

GÉRARD.

I

CARABINS

L’un y croit, l’autre n’y croit pas.—Trouvailles d’Albert

chez Estelle.—Le vicomte de Bagneux immoral par hygiène.—Il

déjeûne aux frais de la noblesse.—Autre controverse, même

thèse.—Philogène.—Inventaire des deux carabins.

—Heureusement, mon cher Passereau, que je ne crois point à la vertu des

femmes:—Sans cela, d’honneur! j’aurais eu un nez de carton d’une belle

corpulence.

—Que tu es lycéen, mon cher Albert!—Déjà, j’avais eu quelques

lointains soupçons: ma vierge ne me paraissait pas très immaculée; sa

respectable mère m’avait tout le faux air d’une appareilleuse; et

puis j’avais remarqué que le frontal ou coronal de son crâne était

peu développé ou déprimé, que la distance occipitale de ses oreilles

était énorme, et que son cervelet, siége certain de l’amour physique,

comme tu sais, formait une protubérance extraordinaire: elle avait en

outre les yeux fendus à la manière des Vénus antiques, et les narines

ouvertes et arquées, infaillible signalement de luxure.

Champavert: contes immoraux · 第 9 / 15 段