d’être franche ainsi, mais je ne puis mentir; à votre vue je me sentis
touchée et assaillie d’un sentiment nouveau; je m’étais aperçue de
votre trouble et j’interprétai votre courtoisie. Quand nous nous
levâmes au départ, vous étiez debout appuyé contre une palissade; vous
étiez tellement absorbé que nous passâmes près de vous et que mon père
vous salua sans que vous l’aperçussiez; je me retournai plusieurs fois
en chemin et je ne vis personne. C’est peut-être messéant d’avouer tout
cela; mais cependant, c’est la vérité. Votre souvenir m’agita toute la
nuit. Je fis tous mes efforts pour retarder le départ de mon père, dans
l’espoir de vous revoir aux sérénades, mais ce fut en vain: mon père,
qui fait le commerce des pierreries, était venu à Avignon pour affaires
et se trouvait par elles impérieusement rappelé à Lyon. J’ai bien
souffert aussi depuis ce temps!...
La pauvre enfant essuyait quelques larmes.
—Hélas! je ne pouvais me familiariser avec cette pensée qui me disait:
Tu ne le reverras jamais. Pourtant, je devais dans quelques mois
retourner à Avignon, et j’espérais ...
—O Dina, Dina, que je suis heureux! Oh! combien je vous aime! oh!
que votre esprit me plaît! Je vous adore, croyez-moi, vous êtes ma
Rachel, vous êtes mon bon ange visible! Dina, jusqu’à l’heure où vous
m’apparûtes, j’étais passé fier et dédaigneux parmi les femmes, et
j’embrasse vos pieds!
—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous ... Mais dites-moi donc votre
joli nom, que je vous nomme aussi.
—Aymar de Rochegude.
—Oh! si tout ce que j’éprouve pour vous, mon Aymar, si tout ce que je
ressens est de l’amour, croyez que j’en ai bien, de l’amour!
* * * * *
Dans ces épanchemens mutuels, nous arrivâmes au seuil de la maison de
Dina; alors, je lui demandai un rendez-vous prochain.
—Eh! pourquoi? me dit-elle.
—Pour nous voir et nous parler d’amour!
—Aymar, il n’est besoin de rendez-vous: Vous êtes un cavalier
distingué, vous m’aimez, je crois bien que je vous aime; venez chez
mon père quand vous voudrez, si vous désirez même, montons de suite.
Je dirai à mon père, voici venir le jeune cavalier qui vous parla, un
soir de sérénade, sur le rempart d’Avignon; le reconnaissez-vous? Je
viens de le rencontrer, étranger en cette ville; il m’aime beaucoup, je
l’aime aussi..... Et mon père vous saluera et vous aimera pour l’amour
de moi.
Je montai; ce bon vieillard, Judas, me reçut avec aménité et me
présenta à sa compagne Léa; et, depuis ce temps, il y a bien dix
mois, j’ai, pour ainsi dire, passé tous mes loisirs en sa maison. Mon
amour pour Dina n’a fait que s’accroître par une intimité chaste et
délicieuse, comblant de soins et de tous égards possibles le vieux
Judas qui me chérit, et sa Léa qui me fait oublier ma mère que je
perdis enfant.
IV
PLOUJHAS DË MARSELHA
Comme la pluie en la toison, et comme les gouttières dégouttans sur la
terre.
LA BIBLE.
A ce moment, ils détournèrent une rue.
—Maître, Bonaventure Chastelart, dit alors Rochegude, bâillez moins
fort, je vous prie, vous faites un bruit à réveiller toute la ville et
faire venir le guet.
—Seigneur Aymar, c’est que ...
—C’est bon, c’est bon, consolez-vous, c’est fini; et, d’ailleurs, nous
voici arrivés, c’est ici la Juiverie.
—Jésus-Dieu! ici la Juiverie!... s’écria le vieux tabellion tout
transi, faisant force signes de croix.
—Oui! maître, c’est bien ici; voici, là; à l’encoignure, cette belle
maison à tourelle en trompillon, bâtie pour votre illustre compatriote,
Philibert Delorme.
—Philibert Delorme!.... un sorcier, est-ce pas? un astrologue?.....
Hélas! monseigneur Aymar, je vous en prie, couvrez-moi un peu de votre
manteau, j’ai une peur d’enfer! Il me semble qu’il me choit quelque
chose sur la tête; j’ai toujours ouï dire qu’il était périlleux de
traverser la nuit les juiveries, qu’il y pleuvait des chaudières et des
matras, des chats noirs, des mandragores, des chauve-souris, des feux
grégeois ...
—Pouvez-vous bien, à votre âge, croire pareilles balivernes? Un homme
de loi! un docteur! vous faites pitié!
Maître Bonaventure, par mon honneur! je puis vous attester que si
la nuit il pleut en ce quartier, à coup sûr, ce ne sont ni des
mandragores, ni des chats noirs.
V
MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT
Celui qui trouve une bonne femme, il trouve un bien, et puisera une
liesse du Seigneur.
LA BIBLE.
Le valet, qui portait en avant le falot, s’arrêta vers le milieu de la
rue, auprès d’une haute maison, dont les croisées étaient vitrées tout
bonnement de papier huilé aux cinquième, sixième, septième, huitième et
neuvième étages, sans doute occupés par des ouvriers en étoffes d’or et
de soie, qui recherchent un jour doux et pâle. La baie d’entrée était
basse et étroite; Aymar la dépassait de la tête: la porte, de bois
massif, et dont le parement était découpé en losanges, était ornée et
consolidée par de larges clous rivés à tête ronde comme une cuirasse de
Milan. Un marmouset, de cuivre ciselé, pendait sur le milieu et servait
de heurtoir; et, au-dessus du linteau de pierre, l’imposte à jour était
armé de croisillons.
Aymar de Rochegude heurta deux fois le cul du marmouset sur la porte,
et aussitôt on entendit, au second étage, un châssis grincer dans ses
coulisses, et une voix douce crier:—C’est vous, seigneur Aymar, je
descends.—La cage de l’escalier s’éclaira subitement, et la lumière
descendant se réflétait par de grandes fenêtres obliques sur le mur
vis-à-vis. La porte poussa un long gémissement, et s’ouvrit: Dina
apparut dans toute sa splendeur, se dessinant sur le fond noir de
l’allée, et vêtue d’une robe courte de brocatelle, et, selon sa
coutume, chargée de bijoux et de joyaux. Sa figure blanche rayonnait
dans l’obscurité, on aurait dit l’ange de l’annonciation. Sa petite
main effilée portait un chandelier de fer, à jour, et tourné en
spirale, comme le serpentin d’un hermétique.
Chastelart, en apercevant cette belle femme, stupéfait, ouvrit de
grands yeux, et recula de plusieurs pas, si grande est la puissance de
la vénusté! Aymar s’approcha d’elle, lui prit la main, et la baisa au
front sur sa féronnière.
—Vous venez tard, dit-elle d’un ton aigredoux.
—Il est vrai: j’ai été retardé malgré moi; ne me grondez pas, je vous
prie; je ne pouvais revenir, vous le savez, sans le notaire que voici.
A ce mot, Bonaventure Chastelart ôta son mortier, et fit force
salamalecs aux genoux de Dina; puis ils grimpèrent un petit escalier
de pierre, en vis, à l’aide d’une corde servant d’écuyer et luisante
par le frottement, comme la hast d’une pertuisane. Durant la
montée, Bonaventure tirait Aymar par son manteau, et lui répétait à
l’oreille:—Qu’elle est belle, cette hérétique! Oh! vous n’avez pas
menti, Rochegude!
—Mon père, cria Dina joyeuse et du milieu du palier, c’est Aymar et
son notaire!—ils passèrent par une galerie en encorbellement sur la
cour, et entrèrent dans une grande salle éclairée par une girandole
placée sur une torchère de bois doré. Les parois étaient couvertes de
tentures en basane dorée, gauffrée et nervée comme le dos d’un livre.
Au fond de la pièce, dans une vaste niche, un buffet de palixandre
marquetée, incrustée d’ivoire et de nacre, couronné d’une tablette en
marbre griotte de Suisse creusée en coquille comme un bénitier, portait
une urne épanchant de l’eau; et à droite et à gauche une grande cruche
d’étain, ventrue comme une amphore, et semblable à celles que portent
encore aujourd’hui les servantes quand elles vont quérir de l’eau aux
pompes publiques.
Sur une des murailles était adossé un meuble vitré dont les rayons
étaient chargés de cébiles de bois emplies de turquoises, d’améthistes,
de beryls, d’onix, de cornalines, de cabochons de rubis, d’émeraudes,
d’aventurines, de topazes, de sydoines, de diamans, de lapis, de
marcassites, de camaïeux et de mille autres pierreries; contre les
verrières étaient suspendus quelques colliers de grenat, d’ambre,
de baroques, de corail, etc., etc., objets de négoce de Judas le
lapidaire, qui, enfoncé dans son pourpoint noir et son fauteuil, devant
une table couverte d’une tapisserie de Bergame, sur laquelle était
posée une bible in-folio, garnie de fermoirs, lisait hautement et
solennellement un passage de l’Exode.
Léa, son épouse, vêtue de ses plus beaux atours était à sa gauche; la
peau brune de son cou et de ses mains se confondait presque avec sa
robe de moire Cap de More; ses cils et ses sourcils alezans, drus et
longs, voilaient ses yeux qui étincelaient comme à travers un treillis;
son nez en bec de corbin formait un promontoire anguleux qui morcelait
en deux lots la superficie de sa face en lame de coutelas; mais après
tout, dans sa personne, il régnait un air digne et affable, et le son
de sa voix doux et melliflu captivait.
Non loin d’elle, était un groupe d’hommes et de femmes: leur costume
semi-oriental, leurs têtes caractéristiques coiffées de turbans
bâtards, sentaient fort la Mésopotamie. C’étaient les proches et alliés
de Judas venus pour assister aux fiançailles et signer au contrat.
Je ne sais s’ils étaient talmudistes ou caraïtes, mais, en revanche,
je puis affirmer qu’ils prétendaient appartenir, d’après la tradition
de famille, à la tribu d’Aaron. Quand Aymar entra, ils s’inclinèrent
et le saluèrent d’un Dieu soit avec vous, auquel il répondit par un
baise-main; et retirant son feutre et sa cape:
—Pardon, mes bons parens, si je vous ai fait attendre, c’est la faute
du notaire, maître Bonaventure Chastelart, que j’ai l’honneur de vous
présenter. Impérieusement forcé par mon père de retourner à Montélimart
et de partir demain, sous menaces d’exhérédation, comme vous ne
l’ignorez pas, tout répit était impossible.
—Judith, dit Judas, à une servante qui se tenait à l’entrée, approchez
maintenant cette table et cet escabeau, apportez une écritoire, afin
que M. le tabellion puisse entamer son ministère.
A la droite de son père, Dina souriait d’intelligence avec Rochegude
de l’embarras et de la mine panique de Bonaventure qui froissait un
chapelet dans ses mains; pour le rassurer, Rochegude l’étreignit
violemment par le bras, feignant un air de douceur:—Bouvier stupide,
lui gronda-t-il à l’oreille, l’asseyant devant la table comme on
asseoirait un mannequin.
—Si vous êtes prêt, monsieur le tabellion, vous pouvez commencer la
teneur d’usage, dit Judas, interrogez, et nous répondrons.
—Monsieur, avec votre gendre, mon clerc, a préparé la minute du
contrat, bégaya maître Bonaventure, tirant un parchemin de son carnet;
je réclame l’attention, nous allons procéder à la lecture.
* * * * *
Ecoutez:
«Théodebert de Chantemerle, chevalier, seigneur de Rochecardon,
Gorge-de-Loup, et autres lieux, sénéchal de Lyon, savoir faisons que:
«Par-devant les conseillers du roi, notaires à Lyon, soussignés.
«Furent présens, sieur Carloman, Aymar de Rochegude, à Lyon, où il
habite, hôtel de la Cornemuse, rue des Quatre-Chapeaux, paroisse
Saint-Nizier, fils légitime de sieur Tiburce Aymar, chevalier de
Rochegude, habitant au lieu dit, _Dieulefit_, près Montélimart en
Dauphiné, et de défunte Madeleine Garnaud, de Rémusat près Nyons; époux
avenir d’une part;
«Et damoiselle Dina, fille légitime d’Israël Judas, de Tripoli de
Syrie, négociant lapidaire en cette ville, et de dame Léa Baruch, de
Damas, demeurant auprès de ses père et mère, domiciliés rue de la
Juiverie, paroisse Saint-Paul; épouse avenir, d’autre part.
«Lesquels procédant, l’époux futur comme majeur, libre et maître de ses
droits, après trois sommations respectueuses et révérencielles faites
à son père, et après décès de sa mère; dont et du tout il justifiera
lors de la bénédiction nuptiale; et l’épouse future de l’autorité et
agrément desdits sieur et dame ses père et mère, tous ici présens, ont
promis de se prendre en vrai et légitime mariage, et à cet effet de se
présenter à l’église.....
—Non, non, monsieur Bonaventure, mettez s’il vous plaît, à la
synagogue, s’écria Rochegude.
—A la synagogue, au diable si vous voulez! murmura le tabellion.
—Monsieur le notaire royal, vous êtes impoli! et salissez votre
ministère.
«Et à cet effet, de se présenter à la synagogue, pour y recevoir la, la
... malédic ... la bénédiction nuptiale, sur la première invitation de
l’un à l’autre.
«En faveur duquel mariage, ledit sieur Israël Judas, a donné et
constitué en dot et avancement d’hoirie à l’épouse future sa fille, la
somme de quinze mille écus, qu’il a ce jourd’hui remise et délivrée en
deniers et espèces du cours ès-mains du sieur époux futur, ainsi qu’il
le reconnaît et dont en conséquence, tant lui que l’épouse future de
lui autorisée se contentent, quittent et remercient le sieur Israël
Judas.
«En même faveur, l’épouse future s’est constitué en dot tous les autres
biens et droits qui pourront ci-après lui ...
—C’est bon, c’est bon, maître Chastelart, passez outre, nous
connaissons la teneur obligée.
—Alors, ta ta ta ta ta ta ta ... Ah! c’est cela. Nous y sommes ...
«Déclarant, l’époux futur que ses biens présens provenans de défunte
sa mère, se composent: premièrement, de deux métairies et dépendances,
situées au lieu dit, _Rémusat_, près _Nyons_, estimées, évaluées
vingt mille livres; secondement, d’une bastide sise au même lieu,
jugée, évaluée trente-deux mille livres; troisièmement, d’une maison
à location, à l’enseigne du Bras-d’Or, sise à Montélimart, prisée,
évaluée neuf mille livres; et, en outre, d’une somme espèces,
n’excédant pas cinq cents pistoles; et l’épouse future déclarant
qu’elle n’en a pas d’autres que les quinze mille écus à elle ci-dessus
constitués.
«Ainsi convenu réciproquement, accepté et promis être observé à
peine de tous dépens, dommages et intérêts, par obligation de biens,
affectation, imposition de dot et accessoires, à la forme du droit
et usage de cette ville, aux lois et usages qui s’y observent; les
parties se soumettent et renoncent en conséquence expressément à toutes
autres lois et coutumes qui peuvent y être contraires, soumissions,
renonciations et clauses. Fait et passé audit Lyon, dans le domicile du
sieur Israël Judas susdésigné, après le vêpre, le 28 juin 1661.
* * * * *
«En présence du sieur Abraham Baruch, marchand mercier, frère d’Israël
Judas, et de sieur Gédéon Tobie, parfumeur à Grasse en Provence, qui
signeront ci-dessous avec les parties.»
—Maintenant veuillez approcher et signer, vous d’abord, monsieur Aymar
de Rochegude, ensuite madamoiselle, vous ensuite, messieurs.
En ce moment, Judith la servante, apportait sur la table deux énormes
bassins remplis de dragées de fiançailles, et plusieurs corbillons,
coffrets et valises.
Quand les parens et témoins eurent signé, maître Bonaventure, usant du
droit et coutume, baisa sur les deux joues Dina, qui lui présentait un
des bassins dans lequel plongeant sa main croche, il retira une grosse
provision de dragées. Dina et Aymar se jetèrent dans les bras de Léa
et de Judas qui pleuraient de joie, puis ils embrassèrent tous leurs
alliés; alors Judith promena les dragées devant l’assemblée, chacun y
puisa sans cérémonie et à pleine main; les deux époux offrirent aux
femmes et filles d’Abraham Baruch et de Tobie, leurs tantes, cousines
et amies, les coffrets de bonbons et d’objets précieux de toilette dont
ils leur faisaient gracieusement cadeau, selon l’usage de la ville.
La cérémonie achevée et les félicitations, les protestations d’amour et
d’amitié éternels faites, les bons parens se levèrent pour se retirer;
il était tard.
—Adieu, mes amis, leur dit Rochegude, adieu, mes bonnes amies, je pars
demain pour Montélimart, mon père m’y rappelle tyranniquement, j’espère
le fléchir par des instances faites de vive voix à ses genoux,
j’espère obtenir son consentement et peut-être revenir bientôt avec lui
célébrer, comme il convient, notre mariage et nos noces. A bientôt, que
Dieu vous garde la santé du corps et de l’esprit.
—Adieu, seigneur Aymar, adieu, mon ami! adieu, cousin, adieu, neveu!
chance heureuse!
—Adieu!
—Vous, maître Bonaventure, attendez-moi, nous partirons ensemble.
* * * * *
—Mes bons père et mère, dit alors Aymar, comme je ne puis demain, avec
Dina, faire nos visites de fiançailles, vous voudrez bien m’excuser
auprès de nos amis, et leur faire parvenir les dragées et les présens
qui leur sont destinés.—Maintenant, il me reste à vous presser sur mon
cœur, ainsi que ma Dina, que j’aime tant!
—Ah! pourquoi faut-il que vous nous quittiez, Aymar, restez, restez
encore quelques jours!
—Ne pleure pas, Dina, je reviendrai bientôt et je ne te quitterai plus,
à tout jamais!
—Reste, reste avec moi! j’ai de funestes pressentimens.
—Folie! ma chère enfant.
—Non, je ressens quelque chose de lointain, de douloureux, qui me
fatigue; oh! le ciel ne ment pas à ce point!
—Console-toi, ma bonne fille, disait Judas, qu’est-ce? quelques jours
d’attente. Songe à notre père Jacob, qui, chez Laban, son oncle,
attendit sept années Rachel qu’il aimait; injustement, au bout de sept
années, il ne l’obtint pas; et, sans murmurer, il attendit encore sept
autres années; ce n’est qu’après quatorze ans de désirs, de promesses
et de labeurs, qu’il reçut le prix de sa constance. Aie courage, ma
fille!
—Courage, ma chère! répéta Léa, qui la tenait embrassée et lui baisait
ses beaux yeux en larmes.
—Mon père, dit Aymar en s’agenouillant devant Judas, mon père,
donnez-moi votre bénédiction!
Judas, imposant alors ses deux mains sur la tête de son gendre, lut
plusieurs passages de la sainte Bible, récita plusieurs prières en
hébreu, puis ajouta d’une voix haute:—Mon fils, je te bénis au nom
du Dieu d’Israël, je te bénis comme Isaac et Ésaü; que ta postérité
soit nombreuse, que ta postérité soit un peuple, et que le Très-Haut,
Seigneur Dieu d’Israël, habite en toi et ta postérité! Lève-toi, mon
fils, tu ne devieras point, car Dieu t’obombrera et marchera avec toi.
Aymar pleurait: il couvrit de baisers les mains et la barbe blanche de
Judas, s’arracha des bras de Dina et de Léa qui sanglotaient.
Aymar n’y tenait plus.
—Adieu! adieu!... Partons, Chastelart; vite, partons!...
Sur le quai, à la faveur du falot que portait le laquais, on vit
briller quelques écus dans la main de Rochegude; puis, à la faveur du
silence, on entendit s’échapper de l’escarcelle de maître Bonaventure
Chastelart, un gros soupir, sincopé, argentin.
VI
LANGHIMEN
O très belle entre les femmes, où est allé ton amy? où s’est escarté
ton bien-aimé, et nous le chercherons avec toy?
LA BIBLE.
La fin de juillet approchait: il y avait environ un mois qu’Aymar de
Rochegude était parti à Montélimart, et habitait chez son père le
domaine de _Dieulefit_. Il avait promis à sa fiancée de revenir avant
peu, et rien pourtant n’annonçait à Dina son prochain retour. Depuis
son absence, elle n’avait reçu, en mémoire de lui, qu’un seul message,
une boîte de nougat de Montélimart, un coffret de manne de mélèzes et
d’amusettes ou pignons de pins de Briançon et un cabas de délicieuses
gimblettes de la foire de Sainte-Madeleine de Beaucaire. Dans le cabas,
s’était trouvé un billet ainsi conçu:
AYMAR DE ROCHEGUDE A DINA.
«Ma belle fiancée, ne vous fâchez point si je vous traite comme une
enfant, car je vous aime comme une enfant! Que cet éloignement m’est
douloureux! Oh! si du moins vous étiez près de moi, combien cette
grande et primitive nature qui m’environne, qui, cejourd’hui, me
semble lourde et insipide, s’animerait, _bondirait comme un bélier,
tressaillirait comme un agneau_, oh! je l’aimerais, je la comprendrais
mieux, si votre regard ouvrait mon âme qui se concentre comme un
hérisson, si votre voix épanouissait mon cœur, si j’avais votre main
dans ma main, si le maëstral de ces montagnes, se fourvoyant dans
vos longs cheveux roux, m’inondait du nard qu’ils exhalent! joyeux,
nous parcourrions cette belle patrie, nous gravirions au plus haut
pic, et tous deux, sous le même manteau, perdus dans les brumes, nous
verrions sous nos pieds des planchers de nuages, et nous saluerions
l’immensité, et l’esprit du Dieu d’Israël qui habite les hauts lieux,
nous visiterait!... Pardon, pardon, la souffrance m’égare ... Mais,
cependant, n’est-ce pas, tout cela serait beau? Nous vaguerions
depuis la grotte de Balme jusqu’à Briançon, aire d’aigle; depuis les
ours de Saint-Jean-de-Maurienne jusqu’au château fort de Viviers, posé
comme un chapeau sur la cime d’une roche hautaine.
«Un montagnard du _Monestier_, dernièrement, m’a vendu un jeune aigle,
je l’élève pour me distraire; vous ne vous fâcherez point, si pour
redire souvent votre nom balsamique, je l’ai nommé Dina. Mon père et
tous les gens qui me visitent s’étonnent de ce nom et m’interrogent
pour en connaître la source, je ne sais que leur répondre, j’allègue
ma fantaisie. Ces braves Dauphinois aimeraient mieux sans doute que je
l’appelasse _Margot_.
«Depuis que je suis arrivé à Dieulefit, j’ai eu plusieurs
explications et entretiens avec mon père; ces entretiens ont tourné
en altercations, et ces explications n’ont rien expliqué, comme tu le
penses. Mon père est toujours bardé et crénelé dans sa volonté, rien
ne peut fléchir sa sauvage fermeté. Sa violente irritabilité ne fait
que s’accroître; cependant, depuis quelques jours, il feint, pour me
gagner, sans doute, une douceur mielleuse qu’il n’a pas accoutumé de
distiller. Le matin de mon arrivée, j’ai été horriblement maltraité:
cet homme fier avait sur le cœur mes trois sommations révérencielles;
ma volonté persévérante le heurtait, il m’a couvert de tout son fiel,
il a blasphémé, et invectivé contre moi; je gardais le silence, et
vois jusqu’où vont ses emportemens, moi jeune, ce vieillard m’a jeté à
terre, j’embrassais ses genoux, il m’a frappé du pied.
«Après ces accès, où il dépense tant de vie, la faiblesse et le froid
s’emparent de lui, souvent il s’alite plusieurs jours.
«Il ne veut en aucune manière entendre parler de mon alliance
avec toi, avec une hérétique, une Bohême comme il t’appelle; les
Israélites pour lui sont des hérétiques et des voleurs. Non seulement,
aujourd’hui il me menace de me déshériter, mais, pis encore, de me
faire claquemurer dans une prison d’état, à Pierre-Encise, à la
Bastille, je ne sais où, peut-être à la Grande-Chartreuse. J’ai perdu
à peu près l’espoir de le fléchir, cependant j’essaierai prochainement
une nouvelle tentative, et quoi qu’il advienne, je serai bientôt près
de toi béni ou maudit.
«Embrasse bien Léa ma mère, embrasse bien mon père Judas, j’ai besoin
plus que jamais de leur bénédiction.
«Pour toi, ma Dina, je t’adore, et mon âme te contemple comme une
arche sainte.
«Si tu trouvais le loisir de m’écrire une consolation, adresse-moi ce
billet, non à Dieulefit, à cause de mon père, mais à Montélimart à
l’enseigne du Bras-d’Or, elle me parviendra.»
Cette lettre emplit de joie et navra Dina: cette bonne fille s’accusait
des malheurs d’Aymar, et se regardait coupable des mauvais traitemens
et des tempêtes que son amour pour elle lui faisait essuyer. Elle ne
pouvait comprendre ce vieux Rochegude, le père de son fiancé; pour
elle, douce, sans malignité aucune, ignorante du mal, sa cruauté le
faisait apparaître à ses yeux sous une forme inhumaine, sous les dehors
d’un ogre; elle ne pouvait croire que de la poitrine d’un homme il
pût sortir tant de barbarie. Cette heureuse enfant ne savait pas que
la société pervertit tout, que le fanatisme de la possession et de la
religion endurcit et donne la soif du sang; que l’homme bon dans l’état
naturel, civilisé devient soldat, propriétaire, prêtre, juge, bourreau;
elle ignorait que pendant son bas âge, son aïeul avait été rôti en
place de Grêve à Paris, et que bien avant, pour éviter la mort, son
père, accusé de magie, s’était enfui de cette cité imbue de sang humain.
Six semaines étaient passées, Rochegude n’arrivait point, la pauvre
Dina s’attristait de jour en jour, sa gaîté s’effeuillait; que
l’attente lui semblait dure! Le temps s’alongeait derrière elle et
l’avenir était sombre à ses yeux. Elle se disait,—Aymar en ce moment
est peut-être accroupi en un cachot humide, m’appelant d’une voix
mourante, à ses gémissemens l’écho rauque d’un souterrain répond seul,
et son front, quand il se dresse, se déchire aux stalactites de la
voûte. Ou peut-être, a-t-il été égorgé sur la route par des bandits.—
* * * * *