—Oh! si elle est belle!... maître, je l’avoue, cette question me

froisse, il me semble que quiconque doit avoir la prescience de sa

beauté. O ma Dina, on me demande si tu es belle!... maître, elle est

plus belle que la plus belle Sarazine du Soudan! C’est une tourelle

d’ivoire! c’est une buire d’argent!

—Au moins, seigneur Aymar, vous n’exigerez point, j’espère, la

prescience de sa richesse; a-t-elle de l’or?

—Vous demandez si l’or a de l’or, si le soleil est radieux: oui!

maître, elle a assez d’or pour écraser sous le poids de sa dot la plus

forte haquenée.

—Vous êtes jeune, seigneur Aymar, qui peut donc vous pousser sitôt aux

épousailles? croyez à ma prud’homie, il faut user dans les guérets

le feu du poulain emporté, il faut courir et beaucoup faire par le

monde avant de cloîtrer son amour en une femme; c’est chose grave que

d’engager foi éternelle. Tenez, moi, j’entrai dans la confrérie à

quarante ans, c’est pardieu! le bel âge; on commence à redescendre la

vie, il faut un appui, il faut au pélerin qui se voûte un bâton, une

hôtesse qui le soigne; on choisit alors femme douce et bonne, ayant

un patrimoine alléchant; c’est ainsi que j’ai fait, on ne saurait

mieux faire. La jeunesse, voyez-vous, doit se passer dans l’orage et

le bruit; quand je songe à ma vie de Paris, à ma vie de vingt ans,

de clerc de la basoche!... Aussi, y fis-je époque, y suis-je resté

en proverbe, y sers-je d’ère pour supporter le temps: on dit encore

au Palais du temps joyeux de Bonaventure Chastelart; et, levant son

mortier et s’inclinant, le joconde tabellion ricanait et croassait,

tout triomphant, de ses vieilles folies, peut-être de ses turpitudes.

—Sans vous heurter, maître Bonaventure Chastelart, vous me permettrez

de vous dire que vos conseils me semblent peu nobles, mais je puis vous

affirmer que quant à moi ils ne seront point pernicieux.

—Jeune homme, vous êtes péremptoire, pour cela je ne me crois point

débarré et je m’en réfère à la sagesse de _Pierre Charron_, _Parisien_,

_docteur-ez-droicts_. Le Saint Sacrement de mariage n’est pas chose

valable en soi; écoutez, voici au juste, ce qu’il en dit en un certain

malicieux chapitre de ses trois livres de sagesse, dont, vie durante,

j’ai fait mon oraison.

—Combien que l’état de mariage soit comme la fontaine de la Société

humaine, _prima societas in conjugio est_, _quod principium urbis_,

_seminarium reipublicæ_, si est ce qu’il est désestimé et décrié par

plusieurs grands personnages, qui l’ont jugé indigne de gens de cœur et

d’esprit et ont dressé ces objets contre lui.

Son lien est une injuste et dure captivité; que s’il advient d’avoir

mal rencontré, s’être méconté au choix et au marché, et qu’on ait pris

plus d’or que de chair, on demeure misérable toute sa vie. Quelle

iniquité pourrait être plus grande, que pour une heure de fol marché,

pour une faute faite sans malice et par mégarde, et bien souvent

pour obéir, suivre l’avis d’autrui, l’on soit obligé à une peine

perpétuelle! Il vaudrait mieux se mettre la corde au col, et se jeter

en la mer la tête la première pour finir ses jours bientôt, que de

souffrir sans cesse à son côté la tempête d’une rage et manie, d’une

bêtise opiniâtre et autres misérables conditions.

Celui qui a inventé le nœud de mariage a trouvé un bel et spécieux

expédient, pour se venger des humains, une chausse-trappe ou un filet

pour attraper les bêtes; et puis les faire languir à petit feu.

Le mariage est une corruption et un abatardissement des bons et

rares esprits; d’autant que les mignardises de la partie que l’on

aime, l’affection des enfans, le soin de la maison et l’avancement

de la famille, rélâchent, détrempent, ramollissent la vigueur du

plus généreux esprit qui puisse être; témoins, Samson, Salomon,

Marc-Antoine; au pis-aller, il ne faudrait marier que ceux qui ont

plus de viande que d’âme, leur bailler la charge des choses petites et

basses selon leur portée. Mais ceux qui, faibles de corps ont l’esprit

grand, est-ce pas grand dommage de les enferrer et garrotter à la

chair, comme l’on fait les bestiaux à l’étable?

L’utile peut bien être du côté du mariage, mais l’honnêteté est de

l’autre.

Il empêche de voyager parmi le monde, soit pour apprendre à se faire

sage ou pour enseigner les autres à l’être, et publier ce qu’on sait:

il apoltronit et accroupit les bons esprits au giron d’une femme et

autour des petits enfans.

—Assez, assez, maître Chastelart, assez, s’il vous plaît!

—C’est du tout un grand mal....

—Assez, assez, vous dis-je, maître Chastelart, vous m’étourdissez!...

finissez cette capucinade!

—Humeurs débauchées, âmes turbulentes et détraquées, ne sont point

propres à ce marché....

—Assez, assez, maître, je vous prie. Maudite loquacité!

—Ne vous emportez point, beau cavalier; au moins vous ne m’accuserez

pas, moi, tabellion, moi, notaire royal, de prêcher pour mon saint.

—Cela est bel et bon, peut être même orthodoxe, maître Bonaventure

Chastelart, mais non pas de règle absolue. Vous disiez tantôt qu’il

faut jeter son feu, d’accord: mais celui dont l’âme est vive,

chaleureuse, aimante, qui fuit les tavernes, qui hait les dez et les

ribaudes, pour celui-là, une femme aimée, avenante, un intérieur

paisible, une troupe d’enfantelets, c’est le bonheur! Je suis

bouillant, mais pur, mon cœur ardent a besoin d’étreindre quelque

être de son amour chaste et tranquille. J’avais d’abord donné cet

amour aux arts libéraux, je voulais dépenser avec eux mon activité,

leur consacrer ma vigueur, mais mon père, qui tranche du châtelain,

qui nomme les artistes gueux et les artisans gueusards! a brisé mon

chevalet et brûlé mes études sur Philibert Delorme. Oisive, ennuyée,

mon âme est sortie errante comme la colombe de l’arche, cherchant un

rameau vert pour se poser; elle a trouvé un myrte fleurissant, elle s’y

pose ... S’il est des Dalila qui tondent la force de leurs amans et les

vendent, il en est d’autres aussi qui les réconfortent, et qui épandent

autour d’eux un aromate de bonheur et qui versent du benjoin sur leurs

maux.

—Ah! ah! seigneur Aymar, que de roses paraboles! l’amour vous met en

délire et nous battons la campagne. Or, voilà un long temps que nous

cheminons, n’adviendrons-nous pas bientôt? Par Saint-Polycarpe! où

diantre me conduisez-vous?

—A votre tour ne vous impatientez point, Chastelart, nous approchons

fort, la Juiverie doit être peu éloignée maintenant.

—La Juiverie!

—Oui! la Juiverie où nous sommes attendus.

—Votre future est donc une hérétique? une _juiferesse_?

—Une Israélite, maître.

—Jésus-Dieu! la mesure est comble, j’espère!... et vous voudriez

m’entraîner, à cette heure, chez ces mécréans, merci!... Voudriez-vous

me faire présider un sanhédrin ou chômer un sabbat? merci!... je n’ai

nulle envie de faire commerce avec ces damnés; c’est une conspiration,

pour me faire endosser la chemise soufrée et me faire roussir en place

des Terreaux, par maître Carnifex, rôtisseur de brucolaques! merci!...

—Que craignez-vous, Bonaventure? vous êtes en la compagnie d’un féal

gentilhomme. Il ne s’agit ici ni de sabbat, ni de sanhédrin, il s’agit

simplement de dresser un contrat.

—Enfant! me prenez-vous pour le tabellion de l’enfer?... vous pourriez,

ce me semble, faire vos pactes vous-même! Bonsoir!

—Tu vas me suivre, te dis-je, ou sinon, je te pourfends et te cloue à

cette porte comme un chat-huant! Butor! ânier en pourpoint de docteur!

tu vas me suivre et faire ton devoir, puis après, je te jeterai cette

bourse à la face et ma bottine en croupe, marche!

—Cavalier, je ferai tout votre bon plaisir, mais remettez votre

flamberge en son lieu!

Le bon homme grelotait de peur.

—Je vous supplie, calmez-vous; je suis votre serviteur le plus humble.

—Cafard!...

Aymar remit son olinde au fourreau, et, silencieux, tous deux

ils reprirent leur route. Après un moment de marche, Bonaventure

Chastelart, licencié ès bavarderies, rompit l’abstinence pour la

seconde fois.

—Vous me permettrez, seigneur Aymar de Rochegude, de vous manifester

mon étonnement sur votre alliance avec une hérétique; en ma qualité

de prud’homme et de robin, vous me permettrez de vous dire qu’il est

messéant et dangereux d’épouser une _juiferesse_.

—Juif toi-même!

—Juif moi-même!...

—Oui! ânier que vous êtes! Qu’êtes-vous donc, sinon un pauvre juif?

—Moi, Bonaventure Chastelart, fils légitime de Claude Chastelart,

imprimeur privilégié de l’église primatiale de Lyon, et de dame

Anne-Pétronille-Maguelonne de Saint-Marcelin, ma mère, que Dieu les

garde en son giron! et frère puîné de Pantaléon Chastelart, chamarier

du chapitre de Saint-Paul, moi! je suis un Hébreu, un hérétique! Allons

donc, cavalier, votre tête galope!

—Moins qu’un juif fidèle, docteur! Voyez la source; ne sommes-nous

pas tous païens ou juifs réformés, retapés, hébreux-huguenots, de la

secte de Jésus de Nazareth, infidèles, déserteurs, renégats de la

loi mosaïque, du sabéisme, du saducéisme, du polythéisme, pour le

protestantisme du paysan de Bethléem. Monstrueux que nous sommes!

nous voudrions raser la roche d’où découle notre torrent. Bâtards!

nous voudrions égorger notre aïeul. Nous brûlons les Hébreux, et nous

baisons leurs livres; stupidité! nous les brûlons, parce qu’ils sont

fidèles à leur loi, à leur dieu, et nous chantons autour de leurs

bûchers les psaumes de leur roi David, poussant jusqu’aux cieux des

_Hozanna in excelsis!_ Mascarade sanglante!...

—N’arriverons-nous pas bientôt, seigneur Aymar?

—Bientôt.

—Comment? par Beelzébuth, prince des démons! comment, diantre,

avez-vous déniché cette hirondelle?

—Le hasard.

—Le hasard?...

II

ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN

Ma colombe, qui es és pertuis de la pierre, és cachettes de la

muraille, monstre moy ta face, que ta voix sonne en mes oreilles; car

ta voix est douce, et ta face est belle.

LA BIBLE.

Oui! tous les ans, je descendais de Montélimart, demeure de mon père

et ma patrie, pour aller, par désœuvrement, passer quelques jours à

Avignon. Un soir que je promenais mon ennui sur le rempart, fuyant le

monde et le bruit, je fus involontairement attiré par le charme secret

de l’harmonie, et je tombai, éveillé en sursaut, au milieu de la foule

réunie au Boulingrin, où s’assemblaient, tous les soirs, l’élite de la

ville, les ménétriers, joueurs de luth, de mandoline, de vielle, les

sonneurs de trompe et de buccine, pour faire des concerts de voix et

d’instrumens. Que de soirées délicieuses j’y passai sous un firmament

outremer moucheté d’étoiles, à la brise fraîche et sereine qui jouait

parfumée et mélodieuse sur nos têtes, bercé, ravi par des chœurs de

voix humaines et de musique céleste! Oh! surtout, quel transport!

alors qu’on entonnait quelque chant glorieux, quelque romance en suave

langue provençale; ou quand, dans les solennités religieuses, les jours

saints, on chantait de la musique sacrée, ces hymnes spirituelles, ces

proses graves, funèbres, ces psaumes majestueux, ce _Stabat_ langoureux

et sonore, ce sépulcral _Dies iræ_, qui, quoique veufs des orgues et du

mystère de la cathédrale, nous faisaient frissonner d’épouvante, comme

la contemplation solitaire et nocturne de l’immensité.

Ainsi que dans un carrousel, les demoiselles et les dames étaient

assises en cercle aux places d’honneur; leurs bons époux et leurs

tenans, postés derrière elles, tout entiers aux petits soins,

échangeaient force courtoisies, épiant le moindre geste du doigt, la

moindre œillade, signe de satisfaction et de plaisir, pour applaudir

galamment le motet ou le ménétrier qui charmait leur amie.

Or, ce soir-là, je remarquai près de moi, isolée des dames, à l’écart

de la foule, penchée sur l’épaule d’un vieillard, une toute jeune fille.

Je me tournai, surpris, et la contemplai.

Dès lors, la musique ne me toucha plus; je ne l’entendis plus,

peut-être ne venait-elle plus jusqu’à moi; la pensée de sa beauté

l’exorcisait. Je ne saurais que dire de mon ravissement: fixe, ainsi

qu’une statue dont la poitrine de marbre battrait, je l’étudiais; elle

m’apparaissait comme une vierge dans une gloire, une vierge peinte par

_Barthélemy Murillo_ ou _Diego de Sylva Vélasquez_. Sa belle figure,

dans ma mémoire, n’avait point de sœur; elle ne semblait ni aux belles

filles de mes montagnes, ni aux ravissantes femmes d’Arles, ni aux

vives Marseillaises, ni aux Lyonnaises jolies, ni aux damoiselles de

Paris, ni aux blondes Brabançonnes; c’était quelque chose d’oriental,

de célestin, d’inconnu! Des cheveux roux, des traits nobles, longs,

gracieux, un teint blanc purpurin, un doux regard, voilé sous une

paupière diaphane, des lèvres de grenat. Son costume était simple, mais

des joyaux étincelans atournaient ses cheveux, son front, ses oreilles,

son cou, ses doigts, et trahissaient sa fortune.

Le vieillard à tête nue, à barbe blanchie, assis auprès d’elle, appuyé

sur un bâton paraissait assoupi.

Ainsi depuis long-temps je la considérais, quand par hasard, elle égara

sur moi ses beaux yeux pers; ses deux prunelles, comme deux balles

parties d’une arquebuse, me frappèrent droit au cœur. Pour la première

fois, à la vue d’une femme, je ressentais pareille commotion, mes

jambes fléchissaient voluptueusement, je rougissais, je blêmissais,

j’étais glacé et brûlant; toute ma vie, toute mon âme, tout mon sang

avaient reflué là dans mon cœur bouleversé; mes yeux laissés à leur

volonté, biglaient et semblaient regarder dans ma poitrine; pour la

première fois je subissais le charme d’une femme, pour la première fois

je me sentis subjugué, pour la première fois l’amour que j’ignorais,

que je bravais, entrait chez moi, mais comme un tonnerre qui se rue

dans un colombier sans retrouver l’issue; l’amour non plus chez moi ne

l’a pas retrouvée l’issue, ma passion sera éternelle.

Revenu à moi, ayant retrempé ma hardiesse, je profitai du repos des

ménétriers et m’approchant du vieillard:

—Messire, lui dis-je, en le saluant révérencieusement, vous permettrez

de trouver messéant à un cavalier, qu’une aussi noble damoiselle que

celle que voici, soit à l’écart de la sérénade dont elle ferait la

gloire; si vous le désirez, messire, je vais faire ouvrir un passage

à la foule pour que vous puissiez l’accompagner sans méfait jusqu’au

cercle des dames.

—Monsieur, je ne puis profiter de votre offre aimable, et vous dis

merci de tout cœur.

—Vous êtes excellent, messire, répliquai-je, mais ma damoiselle d’aussi

loin ne peut bien entendre la sérénade.

A ce moment, cette noble fille, vermeille, s’inclina pour me remercier,

je me troublai et balbutiai quelques syllabes.

—Monsieur, me dit alors le vieillard, Dina, ma fille, est bien sensible

à votre politesse, je vous remercie franchement, mais cela pour nous

est impossible, nous sommes d’une ruche étrangère, et cette abeille ne

saurait sans avanie se mêler à ce guêpier.

Je me retirai tout leste, et joyeux intérieurement de mon effronterie.

Mais je m’éloignai seulement de quelques pas guettant et épiant pour

les suivre à leur départ jusqu’à leur demeure, afin d’obtenir des

renseignemens sur cette belle inconnue, de la voir à son balcon en

passant, de pénétrer jusqu’à elle ou de lui faire parvenir un message.

Je me berçais de ses flatteurs pensers, j’arrangeais tout cela dans ma

tête, je savais sa demeure, je passais sous sa croisée, elle y était

penchée, je la saluais d’un sourire et du chapeau, j’épiais sa sortie,

je gagnais sa duègne; ou bien, je la suivais à l’église, et comme par

hasard je la rencontrais au bénitier, j’offrais de l’eau bénite du bout

de mon doigt à son joli doigt, qui la portait à son joli front que

bientôt mes lèvres devaient toucher aussi. J’arrangeais tout cela, la

déclaration de mon amour, elle me donnait le sien, j’étais reçu chez

son père; ainsi, je nageais dans un lac de bonheur, j’étais éperdu

dans ces illusions. Cependant, parfois, j’étais tourmenté par le sens

mystérieux de ces paroles que m’avait dites le vieillard: _Nous sommes

d’une ruche étrangère et cette abeille ne saurait sans avanie se

mêler à ce guêpier._ Je faisais mille conjectures qui tour à tour me

semblaient bien trouvées; de minute en minute je les métamorphosais;

je leur donnais pour patrie, l’Espagne, la Bohême, la Bosnie, Venise,

Cerigo ... j’en faisais des Hospodars, des Boïards, des princes

voyageant incognito, des proscrits, puis toutes ces interprétations, me

semblaient folles; en effet, tout cela n’était pas raison pour se tenir

à l’écart et craindre une avanie. Puis le nom de Dina me persécutait,

ce nom ne m’était pas inconnu, j’avais un souvenir vague de l’avoir

ouï, quand et où, je ne pouvais me le remembrer. Un bruit lointain qui

me fit soubresauter fustigea toutes mes rêveries: je me trouvai debout

appuyé contre une palissade, seul sur le rempart désert; la sérénade

finie, la foule s’était écoulée. Je heurtai du pied, je maudis ma

maladroite distraction; tout mon bonheur s’évanouissait, plus d’espoir

de la revoir, ma passion née _ex abrupto_ tombait de même.

* * * * *

Ah! c’est bien grande souffrance que la rencontre d’un être sympathique

qui vous capte, qui vous incline à lui! On l’a vu au promenoir, au

bal, en voyage, à l’église, on lui a jeté un regard, on a reçu une

œillade, on l’a touché de la main, on a causé à la dérobée, on est

épris, ravi, enveloppé, on s’est déjà façonné un avenir, c’est déjà

de l’amour, de l’amour enraciné; le temps de pousser un soupir, ou de

regarder le ciel, cet être s’est envolé comme un oiseau, l’apparition

s’est éteinte, et l’on reste attéré, anéanti par la commotion. Pour

moi, cette pensée qu’on ne reverra jamais cet éclair qui nous a

éblouis, cette femme, amie spontanée, notre pierre de touche; que deux

existences, faites l’une pour l’autre, pour être adouées, pour être

heureuses ensemble en cette vie et dans l’éternité, sont à jamais

écartées, et se traîneront peut-être malheureuses sans plus retrouver

jamais d’âme qui leur agrée, d’esprit et de cœur à leur taille; pour

moi, cette pensée est profondément douloureuse.

J’errais long-temps sur le rempart, invectivant contre ma fatale chance

et la dérision du sort, qui m’avait, archer infernal, décoché une femme

au cœur, pour m’y faire une plaie mortelle.

J’errais et m’emplissais de solitude et de calme, troublé souvent par

l’image de Dina, qui repassait devant moi, qui descendait sur mon front

et me replongeait dans de tumultueuses tempêtes, dans d’ascétiques

ravissemens, dans une fièvre délirante de volupté.

A l’instant où je rentrai chez moi, l’horloge tinta une heure, une

heure du matin: dans mon insomnie, pourpensant à toutes ces choses,

je me rappelai que le nom de Dina, qui ne me semblait point inconnu,

était dans la sainte Bible; je rallumai ma lampe, j’ouvris ma sainte

Bible, toujours placé sur ma table, auprès de mon lit, et feuilletant

la Genèse, je trouvai au chapitre XXXIV, _Dina enlevée par Sichem_. 1.

_Or, Dina, la fille que Léa avait enfantée à Jacob, sortit pour voir

les filles du pays._ 2. _Et Sichem, fils d’Hémor, Hétien prince du

pays, la vit et l’enleva, et coucha avec elle et la força_, etc., etc.,

etc. Cette découverte me remplit de joie; et j’en conjecturai que,

portant un nom hébraïque, cette fille devait être hébraïque. Ses traits

orientaux corroboraient cette opinion, et, par-là, j’expliquais le sens

énigmatique des paroles que m’avait dites son vieux père. Reconforté

par cette découverte, enhardi par ce léger succès, je repris espoir de

découvrir sa retraite et je jurai gravement de tout oser pour arriver à

bonne fin.

Dès le matin-jour, je parcourus la ville; présumant qu’ils devaient

être des étrangers en passage, je commençai par visiter les

hôtelleries; j’allai de la Croix-d’Or au Saint-Esprit, de l’Écu de

France aux Trois-Maures, du Lion d’Argent à Saint-Vidal, m’enquérant

partout aux hôtes s’il ne se trouvait point en leurs logis, un

vieillard à barbe blanche, accompagné de sa jeune fille nommée Dina.

Partout, je ne reçus que des réponses négatives. J’allai trouver le

rabbin sans plus de succès.

Alors, sans me décourager, je rôdais par la ville, j’allais aux

promenoirs, aux remparts, sur les places, aux églises, à la synagogue,

je ne manquais aucune sérénade et je visitais les environs; vainement,

je n’obtins pas le plus léger indice. Après quinze jours de recherches

assidues et pénibles, je renonçai: l’activité m’avait soutenu, je

tombai, soudain, dans l’ennui et l’abattement; je ne sortais plus, je

restais alité une partie du jour, ma sainte Bible ouverte près de moi,

et, de temps en temps, je relisais et je baisais la page où brillait le

nom de Dina.

Avignon m’était devenu insipide, je le haïssais, je haïssais tout; tout

me semblait puant ou fade, et le néant venait toujours s’interposer

entre le monde et moi; je caressais l’idée de mon anéantissement, idée

que j’avais toujours portée en croupe. Ma bonne hôtesse me conseilla

d’aller passer quelques semaines chez mon père, afin de me distraire et

de sortir de ce malaise, que cette brave femme attribuait au renouveau

de la saison.

Je retournai donc à Montélimart, l’ennui m’y suivit: depuis long-temps

j’avais le désir de visiter la belle cité de Lyon, je partis

inopinément.

III

LOU GAL RËMËNO L’ALO.

Je te prendrai, et t’amenerai en la maison de ma mère, et en la

chambre de celle qui m’a engendré. Illec tu m’enseigneras, et je te

donnerai à boire du vin confict, et du moust de mes pommes de grenade.

LA BIBLE.

Il y avait à peine quelques journées que j’étais ici, où l’ennui

m’avait poursuivi, où mon inclination à rompre avec la vie de plus en

plus se décidait, au détour de la sombre et majestueuse cathédrale

de Saint-Jean, j’aperçus une jeune fille qui se hâtait, je crus

reconnaître son erre, je m’approchai, c’était Dina! Cependant, je

n’osais me l’affirmer, ni l’accoster cavalièrement. Je la suivis à

quelques pas en arrière et l’appelant plusieurs fois, à demi voix,

Dina! Dina! elle se retourna et me salua sans me reconnaître, je

l’abordai tremblant:—Noble damoiselle, vous rappelez-vous, lui dis-je,

ce jeune homme qui, à Avignon sur le rempart, un soir de sérénade,

adressa la parole à messire votre père et que vous remerciâtes de son

accortise?

—Quoi! c’est vous?... dit-elle, émue, posant sa main sur mon bras, le

front rouge et baissé, fixant les dalles du parvis.

—O belle Dina, que je suis heureux de vous rencontrer! ne me repoussez

pas, laissez-moi épancher tout ce qui s’est amassé de souffrances en

mon cœur depuis l’heure où je vous vis, où je perdis tout repos! vous

avez fait jaillir en moi un amour subit, une passion violente.

J’épiai la fin de la sérénade pour vous suivre jusqu’à votre demeure,

dans l’espoir de pouvoir un jour vous avouer mon amour; j’attendais

dans le trouble l’heure du départ; mais vous m’aviez si bien frappé au

cœur, que peu à peu je tombai dans une profonde cogitation, et quand je

m’éveillai j’étais seul sur le rempart; je vous cherchai long-temps, je

vaguai par la ville, sans succès; désespéré, un ennui mortel s’était

saisi de moi, et vous le voyez, belle dame, j’étais venu le traîner

ici! Oh! béni soit le ciel, si c’est lui qui me fait ce bonheur de

vous revoir! vous êtes, Dina, maîtresse de ma vie, je suis à vos

genoux, si vous me repoussiez, vous me tueriez!...

—Monsieur, il n’est pas bien qu’une jeune fille s’arrête ainsi à causer

avec un cavalier; ne me retenez pas, je vous prie; calmez-vous, voyez

comme les passans nous regardent.

—De grâce alors, entrons dans cette sombre église, là, sous une voûte

noire, nous pourrons deviser d’amour loin des regards mauvais.

—Oh! non, monsieur, je ne puis entrer dans ce temple où demeure

l’ennemi de mon Dieu; j’affligerais trop mon vieux père si jamais il

l’apprenait.

—Quel est donc votre Dieu?...

—Le Dieu d’Israël!

—Je l’avais deviné, car j’ai lu votre nom dans la Genèse. S’il en

est ainsi, soyez ma sœur, permettez que je vous accompagne, et nous

parlerons.

—Je mets ma confiance en vous, monsieur.

—Depuis long-temps habitez-vous Lyon?

—J’y suis née, monsieur.

—Votre beauté aurait dû me l’apprendre: mais depuis quand

quittâtes-vous Avignon?

Champavert: contes immoraux · 第 7 / 15 段