—Il y a trois jours que j’ai quitté l’habitation de mon maître, il doit

être bien inquiet; si je n’étais blessée.....

—Oh! si ce n’est que cela, reprit Jack, tiens, prends cela en souvenir

de moi, porte-le toujours sur toi, avec cela, tu seras forte.—C’était

un sachet _obien_.—Et, levant doucement Abigail, il la chargea sur ses

épaules robustes, descendit le sentier et disparut sous les acajous.

* * * * *

Le jour commençait à poindre, cependant tout dormait encore aux

environs de Sainte-Anne, quand parut, devant l’habitation, _Three

Fingered Jack_ chargé d’Abigail. Il la portait aussi légèrement qu’une

jeune fille porte son urne à la fontaine. S’étant approché de la case,

il la déposa à l’entrée.

—Adieu, Abigail!

—Adieu, Jack, veillez bien sur vous!

L’_obi_ heurta rudement la porte de son coutelas et s’enfuit prompt

comme un cerf.

Hatsarmaveth Abraham Westmacot sortit accompagné, rencontrant du pied

cette femme étendue et sanglante, il jeta un cri d’effroi.

—Calmez-vous, n’ayez peur, mon maître; c’est votre servante Abigail!

—Abigail!...

—Oui!... des marrons, après m’avoir blessée, m’avaient emmenée dans les

montagnes, et m’ont rejetée à votre porte.

IV

TIRESOME CHAPTER

Avant d’aller plus avant, comme j’ai déjà parlé _d’obi_, _d’obiman_ et

de sachet _obien_, il est bon que je dise à vous autres Européens ce

que c’est qu’un _obi_.

Quant aux érudits qui croiront le savoir, ou qui auront lu ce qui

suit dans le docteur Mosely, ils n’auront qu’à passer ce chapitre

pédantesque et académiquement fastidieux.

Le docteur Mosely, auquel je dois cette histoire jamaïcaine, prétend

gravement, dans son Traité du Sucre, _Treatise of Sugar_, que l’_obi_

et la filouterie ou le jeu sont les seuls exemples qu’il ait pu

découvrir chez les natifs de la terre d’Afrique, dans lesquels un

effort de combinaisons d’idées ait jamais été démontré.

Ah! master doctor Mosely, vous n’étiez pas négrophile!

Pauvre bon homme! il ne se doutait guère, en écrivant à la Jamaïque

sur ses cannes à sucre, qu’il se faisait une postérité, et qu’il

serait question de lui, de son _Treatise of Sugar_, et de son récit de

Jack, en 1832. O incompréhensible _encatenation_ des événemens! Il a

fallu pour en venir là qu’un montagnard alpestre naquît, descendît, et

cherchant à user sa vigueur parmi les hommes de la plaine, se prît à

farfouiller un bouquin anglais.

* * * * *

Généralement, le mot _obi_ désigne doublement la magie et le magicien;

cependant, dans les colonies anglaises, on dit un _obiman_. Je

n’offrirai d’autres probabilités étymologiques, sur l’origine et

la signification de ce mot importé d’Afrique par les noirs dans le

monde de Christophe Colomb, que celle-ci: _nobi_, en arabe, veut dire

prophète, et, certes, il y a un grand rapport entre ces deux mots;

retranchez par corruption au singulier la nasale initiale comme les

Arabes le pratiquent pour le pluriel, et vous aurez le mot pareil;

je ne donne pas cela comme article de foi: cependant, je crois être,

modestie à part, assez agréable étymologiste; ayant fait force

recherches paléographiques et paléologiques, entre autres, à l’âge

innocent de seize ans, un gros in-folio, digne des bénédictins de

Saint-Maure, sur l’origine des noms propres d’hommes et de lieux,

petit puits artésien de science et d’érudition; je n’avais plus que

quinze années de travail pour arriver à son parachèvement, et pour

éditeur, en perspective, que l’imprimerie royale qui n’imprime pas,

quand je l’abandonnai pour des œuvres plus digérées et beaucoup plus en

harmonie avec notre époque vernissée, que l’étude de Pasquier, Fauchet,

Ménage et P. Borel, etc., etc.

Après tout, je crois sincèrement que cette étymologie en vaut bien

d’autres, même celle de M. Arouet de Voltaire qui prétend que boulevart

vient de ce qu’on y jouait aux boules, et que c’était vert. Voir son

Dictionnaire philosophique, au mot philosophique _Boulevart_.

* * * * *

La science de l’_obi_ est très étendue, plus étendue que la

pharmacologie et la pharmacochimie, et, s’il y avait un examen à passer

pour être reçu _obi_, plus d’un de nos brillans pharmacopoles aurait le

nez cassé et serait bouté hors; je ne connais de profondément dignes,

que M. _Roux_ avec son _paraguai_, maître _Guérin_ avec sa mixture, et

le parabolain _Labarraque_ avec son chlore; tous trois passés maîtres

en _obi_, et que pourtant d’ignares envieux voudraient voir précipiter,

pierre au cou, dans le protoxide d’hydrogène séquanique.

L’_obi_, qui a pour but l’ensorcellement du pauvre monde, ou la

consomption par des maladies de langueur, le spleen, se fait de boue

de fosse, de cheveux, de dents de requins et d’autres créatures, de

sang, de plumes, de coquilles d’œufs, de figures de cire, de cœurs

d’oiseaux, de racines puissantes, d’herbes et de ronces inconnues

encore aux Européens, que les anciens employaient aux mêmes usages.

Certains mélanges de ces ingrédiens sont calcinés, ou enfoncés très

profondément dans la terre, ou appendus à la cheminée, ou placés

sous le seuil de la porte de celui qui doit subir le charme, avec

accompagnement d’incantations et d’imprécations, proférées à minuit,

ayant égard aux phases et aspects de la lune.

Un nègre qui se croit ensorcelé par l’_obi_, s’adresse à un _obiman_ ou

_obiwoman_, de même qu’un malade, malade par son médecin, s’adresse à

un apothicaire.

Des lois doucereuses ont été échafaudées dans les Indes occidentales

pour punir de mort les pratiques _obiennes_; elles sont restées sans

effet. Stupides législateurs! ce ne sont pas vos lois de sang faites

dans vos Indes, qui sauront anéantir l’effet d’idées, dont l’origine

est dans le centre de l’Afrique où vous allez moissonner vos esclaves!

Notre vieux docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre,

_Treatise of Sugar_, dit avoir vu l’_obi_ du fameux nègre, voleur comme

il l’appelle, _Three Fingered Jack_, terreur de la Jamaïque en 1780 et

1781, et que les marrons qui l’avaient tué, lui apportèrent. Cet _obi_

consistait en un bout de corne de bouc, remplie d’une compotion de

poussière de tombeau, de sang d’un chat noir et de graisse humaine,

le tout broyé en manière de pâte—ce n’est qu’après une savante et

longue analyse, qu’il a pu formuler ainsi ce programme—. Un crapaud

desséché, une patte de chat, également noir, une queue de porc, une

bande de parchemin de peau de chevreau, sur laquelle étaient tracés des

caractères avec du sang, se trouvaient aussi dans son sac _obien_.

Ces choses, avec un sabre émoulu et deux fusils comme Robinson

Crusoé, composaient tout son _obi_, avec lequel et son courage, en

vrai _highlander_, il descendait dans les basses terres dévaster et

piller, pour subvenir à ses besoins. Son habileté à se retraiter dans

les fourrés difficiles dominant le seul accès où personne n’osait le

suivre, terrifia les habitans, et défia pendant deux ans le pouvoir

civil et la milice des cantons voisins.

Il n’eut jamais de complice ni d’associé; dans les bois, aux environs

du mont _Libanus_, lieu de sa retraite, se trouvaient quelques nègres

fugitifs; les ayant marqués au front avec son _obi_, ils ne pouvaient

le trahir. Il ne se fiait à personne, il dédaignait toute assistance,

il volait seul, il soutenait seul ses combats, tuait toujours ceux

qui le poursuivaient, et le seul il grimpa plus haut que le mont

_Spartacus_.

Par sa magie, il était non seulement l’effroi des noirs, mais il y

avait beaucoup de blancs qui lui croyaient quelque pouvoir surnaturel.

Dans les climats chauds, les femmes se marient fort jeunes et souvent

avec une grande disparité d’âge; Jack passait pour l’auteur des

discords et des troubles; car en ce temps, comme en tout temps,

comme aujourd’hui, les unions malheureuses, l’adultère, que sais-je?

foisonnaient.

Donnez à un chien un mauvais renom, et pendez-le, dit le proverbe

anglais: _Give a dog an ill name, and hang him_. Clameurs, clameurs sur

clameurs s’élevèrent contre le cruel sorcier; et presque toutes les

mésaventures conjugales étaient attribuées aux sortiléges jetés par

Three Fingered Jack le jour des noces.

Dieu sait! Ce pauvre Jack avait assez de ses péchés à lui, sans le

charger de ceux des autres.

Il aurait plutôt fait _une chaudière médéenne_ pour toute l’île, dit

le docteur Mosely, et toujours dans son Traité du Sucre, _Treatise

of Sugar_, que troubler le bonheur d’une seule femme. J’avouerai

franchement que, pour mon compte, je ne sais trop ce que c’est qu’une

_chaudière médéenne_; âne en mythologie, puritain n’ayant jamais

touché, même du pied, le dictionnaire du païen Chompré. Quoi qu’il en

soit, assurément ce n’est pas l’occasion qui lui manqua, et cependant,

malgré sa haine pour les blancs, jamais on n’a ouï dire qu’il eût fait

le moindre mal à un enfant, ou violenté une femme.

V

HOUND’S FEE

Mais Jack était destiné à la mort. Alléchés par les récompenses

promises par le gouverneur Dalling, dans une proclamation datée du

12 octobre 1780, et la résolution prise ensuite par l’assemblée

coloniale—_house of assembly_—, deux hommes de couleur, Quasher,

que vous connaissez déjà, et Sam, fils du capitaine Davy, qui avait

tué Master Thomason, pilote d’un vaisseau londrin, dans la rade de

_Old-Harbour_, tous deux de Scotshall, ville marronne—_maroon town_—,

avec une partie de leurs concitoyens allèrent à sa recherche.

Quasher, avant de partir pour cette expédition, se fit baptiser, et

changea son nom en celui de James Reeder.

L’expédition commença, et tout le parti battit les bois pendant

trois semaines, ayant pour ainsi dire bloqué, mais en vain, les plus

profondes retraites de la partie la plus inaccessible de l’île où Jack

résidait, tout-à-fait éloigné de toute société humaine.

Jack était une de ces organisations fortes, un de ces cerveaux

puissans, nés pour dominer, qui manquant d’air dans l’étroite cage où

le sort les a jetés, dans cette société qui veut tout courber, tout

rapetisser à la taille vulgaire, rompent à tout jamais avec les hommes

qu’ils exècrent s’ils ne rompent avec la vie. Three Fingered Jack était

un lycanthrope!

* * * * *

Reeder et Sam, fatigués de ce mode de guerroyer, résolurent d’aller le

chercher dans son repaire même, de l’y prendre d’assaut ou de périr

dans l’entreprise.

Ils prirent avec eux un jeune garçon d’un bon courage et bon tireur,

et laissèrent le reste du parti. Ces trois intrépides, que le vieux

docteur Mosely se flatte d’avoir bien connus, venaient à peine de se

remettre en route, que leurs yeux rusés découvrirent par le froissement

des herbes et des halliers que quelqu’un peu auparavant avait passé

par-là. Ils suivirent tout doucement ces empreintes, sans faire le

moindre bruit, bientôt ils aperçurent de la fumée.

Alors ils se préparèrent au combat, et avant que Jack ait

pu les entrevoir ils étaient sur lui: Il faisait rôtir des

bananes—_plantains_—sur un petit feu, à terre, à la bouche d’une

caverne.

Ce fut là une scène où des acteurs extraordinaires jouèrent un rôle

extraordinaire.

Les regards de Jack étaient farouches et terribles, il leur dit qu’il

les tuerait. Au lieu de tirer sur lui, Reeder répondit que son _obi_

n’avait aucun pouvoir de lui nuire, car il était baptisé, et qu’il

n’avait plus nom Quasher. Jack connaissait Reeder, et comme paralysé,

il laissa ses deux fusils à terre et ne prit que son coutelas.

Ces deux hommes, plusieurs années auparavant, avaient eu, dans les

bois, un combat désesperé; dans cette lutte, Jack perdit deux doigts,

et cette perte fut l’origine de son nom, _Three Fingered_, qui veut

dire trois-doigtier. Alors il vainquit Reeder et l’aurait tué ainsi que

ceux qui le secouraient, s’ils n’avaient pris la fuite.

A rendre justice à Three Fingered Jack, il aurait tué facilement s’il

eût voulu Reeder et Sam, car de prime abord, ils s’étaient effrayés de

son aspect et de l’épouvantable son de sa voix.

Et il le pouvait avec raison, et d’autant plus qu’ils n’avaient

d’ailleurs aucun moyen de salut et devaient en venir aux mains avec

l’homme le plus fort et le plus féroce. Jack était stupéfait, car il

avait lui-même prophétisé que l’_obi blanc_ prévaudrait sur lui, et par

expérience, il savait que le charme ne perdrait rien de sa force entre

les mains de Reeder.

Sans autre pourparler, Jack, son coutelas à la main, se jeta au fond

d’un précipice derrière la caverne. Le fusil de Reeder fit long feu,

mais Sam l’atteignit à l’épaule. Semblable à un _bull-dog_, Reeder,

sans regarder et le coutelas au poing, se précipita à corps perdu après

Jack; la descente presque perpendiculaire avait environ trente mètres

de profondeur; tous deux dans leur chute avaient conservé leur coutelas.

Ce fut là le théâtre où les deux plus robustes cœurs qui aient jamais

été encerclés par des côtes, commencèrent leurs sanglantes luttes.

Le jeune garçon, auquel on avait enjoint de se tenir à l’arrière et

hors d’attaque, parut au haut du gouffre, et, durant le combat, frappa

Jack d’une balle au ventre.

Sam était rusé; il prit froidement un détour pour descendre au champ de

bataille: lorsqu’il fut arrivé au lieu où elle avait commencé, Jack et

Reeder s’étaient pris au corps et avaient roulé ensemble au bas d’un

autre précipice sur le flanc de la montagne; dans cette chute, ils

avaient tous deux perdu leurs armes. Sam, en se glissant après eux,

perdit aussi son coutelas parmi les arbres et les buissons. Quand il

arriva auprès d’eux, quoique sans armes, il ne resta pas oisif, et,

heureusement pour Reeder, la blessure de Jack était profonde et grave;

il était dans une violente agonie.

Sam tomba juste à temps pour sauver Reeder, car Jack l’avait saisi

à la gorge avec son étreinte de géant; Reeder avait la main presque

tranchée, et Jack ruisselait le sang par l’épaule et le ventre;

ils étaient couverts tous deux de sang caillé, de balafres et

d’estafilades. En cet état, Sam devint l’arbitre du combat, et décida

du sort; il abattit Jack avec un fragment de rocher. Quand le lion fut

renversé, les deux tigres lui écrasèrent la tête à coups de pierre.

Bientôt après, le jeune garçon trouva le sentier pour parvenir jusqu’à

eux; il avait son coutelas avec lequel ils tranchèrent la tête de Jack

et sa main à trois doigts, qu’ils portèrent à _Morantbay_; là, ils

mirent leurs trophées dans un baquet de guildive; et, suivis d’une

foule immense de noirs qui ne craignaient plus l’_obi_ de Jack, ils

les portèrent à _Spanishtown_—San-Yago de la Véga—, à _Kingstown_,

pour réclamer la récompense promise par la royale proclamation et

l’assemblée coloniale.

VI

BLOOD’S REWARD

Quand Reeder et Sam passèrent, j’étais à _Spanishtown_ chez deux très

vieilles bonnes femmes, deux sœurs presque centenaires, filles de

colons espagnols, et nées long-temps après la prise de l’île sur les

Espagnols par l’amiral Pen, aidé d’un grand nombre de flibustiers

anglais et français, en 1655. Seul et double monument de la domination

espagnole sur ces terres; espèce de cippes incarnés, attestant encore

leur passage, comme les dolmeins druidiques sont là pour nous faire

ressouvenir de nos aïeux les Gaulois, qui forment maintenant la couche

végétative qui couvre comme un engrais le sol de la France. Ces

saintes douairières, quoique recevant une pension du gouvernement,

mortellement haineuses, n’avaient jamais voulu parler la langue des

conquérans, passées, sans contact, à travers plusieurs générations, ces

bonnes vieilles _hablaient_ toujours la divine langue castillane.

Pélerin religieux de toutes ruines, j’étais venu les saluer: ma visite

les avait emplies de joie, les avait rajeunies de près d’un siècle,

avait éveillé en leur âme mille souvenirs tendres et douloureux; elles

m’avaient retenu pour quelques jours; j’étais pour elles comme un fils;

elles me racontaient toutes ces vieilles choses que plus qu’elles

savaient au monde, étalant au grand jour et pour la dernière fois,

sans doute, les lambeaux dorés de leur mémoire, secouant les pages

poussiéreuses de ce livre du gai-savoir, que le temps ronge comme un

rat stupide, et qui allait bientôt se fermer avec leur vie dans la

tombe.

Nous étions assis près d’une croisée et nous devisions, quand nous

entendîmes un tumulte lointain et des décharges de mousquets. Nous

nous levâmes et nous penchant à la fenêtre, nous vîmes Reeder et Sam,

nos héros, marchant triomphalement, portant, au bout d’une pique la

tête et la main du malheureux Jack. Ils étaient suivis d’un concours

formidable surtout de _cudjos de Marroon town_, vêtus d’une braye et

d’une veste de grosse toile que le gouvernement leur donnait chaque

année, ainsi qu’un fusil tous les cinq ans, en paiement des services

qu’ils rendaient à la colonie. Ces braves gens faisaient presque la

police de l’île comme une maréchaussée; ils arrêtaient et ramenaient

les nègres fugitifs, les vagabonds qui se retiraient dans les montagnes

et les prisonniers de guerre échappés de _Port-Royal_. C’était un

ramassis d’hommes de toute origine, de vrais _Klèphtes_, avec lesquels

les Anglais avaient été forcés de faire une capitulation toute à leur

avantage, n’ayant jamais pu les dompter. Le surnom de _cudjos_ leur

venait du nom d’un de leurs vaillans capitaines. Ne pouvant plus

guerroyer, ils s’étaient adonnés à l’éducation des bestiaux, qu’ils

venaient vendre aux marchés de l’île. La plupart de ces montagnards

étaient remarquables par leur belle et haute stature, leur force et

leur adresse.

Non loin de la maison de mes vieilles, une jeune noire, qui paraissait

blessée à la jambe, était assise sur une pierre, pensive, la tête

abattue sur son sein; éveillée brusquement par les décharges d’armes

à feu que faisaient les noirs en signe de joie, elle tourna la face

du côté d’où venait le tumulte, et resta immobile comme une louve

qui flaire sa proie; quand Reeder passa, elle l’appela plusieurs

fois,—Quasher! Quasher!...—Reeder qui l’avait aperçue de loin,

enorgueilli, détournait la tête.—Quasher! Quasher! as-tu déjà oublié

Abigail?...—Il ne répondit pas et sembla précipiter sa marche.

La jeune négresse se rassit sur la pierre, tournant le dos au chemin,

ainsi elle resta toute la soirée. Avant de me mettre au lit, rôdant,

pour respirer un peu, aux environs de la maison, à la lueur de la lune

je distinguai un corps étendu sur le sol contre la pierre de la routé,

je m’approchai, elle dormait.

Le lendemain à l’aube, je fus réveillé par un vacarme semblable à celui

de la veille, je sortis par curiosité; c’était Reeder et Sam qui,

ayant reçu la prime promise par la proclamation royale et l’assemblée

coloniale, repassaient avec leurs compatriotes.

Cette tourbe poussait des hourras, des cris de bêtes fauves, chantait

en chœur des paroles inconnues, dansait au son des balafos, et de cette

espèce d’instrument dont le nom ne me revient pas, assez usité parmi

les noirs, composé d’une mâchoire de cheval qu’ils font vibrer en

passant une baguette sur le ratelier. La plupart étaient ivres et dans

un état complet et repoussant de désordre. Ils avaient passé la nuit

en orgies, et traînaient avec eux quelques sales femmes de la ville,

accourues à l’odeur de l’argent.

En avant, quatre nègres portaient, dans des paniers embrochés par une

perche, le prix du sang, écorné déjà par la bacchanale de la nuit.

Reeder les précédait, soûl presque à tomber, et donnant le bras à une

fille soûle et décharnée.

Arrivés vers notre demeure, la jeune négresse, couchée près de la

pierre, se dressa subitement à la vue de Reeder; puis, tout à coup, se

précipitant sur lui comme une tigresse:—Quasher! tu es un lâche et un

traître, cria-t-elle, lui enfonçant un couteau dans la poitrine.

Au cri de Reeder, les nègres accoururent et cernèrent Abigail, mais

brandissant sur sa tête son couteau pleurant le sang, et l’obi que Jack

lui avait donné; elle les terrifia, et les fit tomber la face contre

terre; s’ouvrant ainsi un passage sur leurs corps, elle s’envola dans

les montagnes.

* * * * *

Quand j’ai dit que j’étais à _Spanishtown_ lorsque Sam et Reeder

passèrent, ce n’est pas vrai, j’en ai menti par ma gorge!...

Mais, qu’on ne m’accuse point de m’être complu dans l’horrible, c’est

de l’histoire! j’en atteste le docteur Mosely et son _Treatise of

Sugar_, c’est de l’histoire! que je n’ai point osé émonder comme le

_père Jouvenci_ émondait les classiques latins _ad usum scholarum_.

Au moment où j’écrivais ceci, 6 janvier 1832, la population noire de la

Jamaïque s’étant imaginé que le roi avait signé l’affranchissement des

esclaves, une révolte éclatait dans les paroisses de _Saint-James_ et

_Trelawney_; dans la première, quinze propriétés ont été détruites.

A _Montego-Bay de Westmoreland_, la loi martiale a été promulguée par

_sir Willoughby-Cotton_.

Trois missionnaires anabaptistes ont été jetés dans les fers, comme

fauteurs et instigateurs de cette insurrection.

Un tribunal militaire est établi à _Montego-Bay_, et des récompenses

sont promises pour l’arrestation de plusieurs chefs.

A cette heure, sans doute, quelques-uns de ces braves Africains

penchent la tête sur le billot, et, au nom de l’égalité chrétienne, la

hache anglaise se retrempe dans le sang des esclaves.

DINA

LA BELLE JUIVE

LYON

Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle;

—Très belle!—C’est-à-dire elle paraissait telle,

Et c’est la même chose.—Il suffit que les yeux

Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime:

Le bonheur qui nous vient d’un mensonge est le même

Que s’il était prouvé par l’algèbre.—Etre heureux,

Qu’est-ce? Sinon le croire....

Théophile GAUTIER.

Rosa mystica.

Turris Davidica.

Turris eburnea.

Domus aurea.

Fœderis arca.

Janua cœli.

Stella matutina.

Regina virginum.

Litanies de la Sainte Vierge.

Dépêche-toi de céder; tu auras beau faire,

mignonne, c’est reculer pour mieux sauter! O

la mâtine, mord-elle? Allons, calmons-nous,

mademoiselle. Sacrrr!

P. L. JACOB. Vertu et Tempérament.

I

AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO

Là où il n’y a point de haye, l’héritage sera gastée: et là où il n’y

a point de femme, l’indigent gémit. A qui croit celuy qui n’a point de

nid?

LA BIBLE.

Le couvre-feu sonnait, les ponts-levis se hissaient, quelques bourgeois

attardés s’empressaient, Lyon la Riche, assise entre ses deux fleuves

s’endormait, ceinte dans ses murailles comme un guerrier dans son

armure de fer.

Par un quai étroit et désert, deux hommes, un jouvenceau, un

vieillard, allaient précédés d’un laquais portant un falot.

Quand je dis un quai, je ne suis pas exact; car en ces vieux temps,

clos par une double haie de maisons, la plupart des quais étaient

semblables à des rues; les soubassemens des masures qui ourlaient la

rivière trempaient dans l’eau; suspendues sur pilotis ou fondées dans

la vase, ces demeures amphibies avaient pignon sur voie et pignon se

mirant aux flots, et par le bas un escalier de pierre, rampant et

profond, qui descendait à l’eau comme une citerne espagnole, tantôt

séparé du courant par un détroit de terre, tantôt inondé jusqu’à

mi-degrés.

De combien de crimes ces pierres ont dû être témoin! que de meurtres

ont dû faire tressaillir ces murailles! Enfer! avec quelle aisance on

se délivrait d’un ennemi, d’un rival, d’une femme abusée d’un père

vivace, on le poussait du haut de la montée, on ouvrait un châssis,

tout était fait ... Au plus, on entendait le bruit d’un corps tombant

dans les flots dont le roulis étouffait le râlement. Oh! si ces ruines

confidentes parlaient!...

Le jeune, enveloppé d’un manteau blanchâtre, abrité sous un feutre

abattu sur ses moustaches, était long et svelte; à son allure cavalière

et minaudée, au cliquetis de ses éperons, à sa flamberge retroussant

l’orée de son mantelet, on flairait aisément le gentilhomme.

Le vieux, enchevêtré dans sa robe noire, coiffé d’un mortier noir,

juché sur sa tignasse grisonnante, et, parchemins au poing, exhalait à

une portée d’arquebuse le docteur de la loi.

Capitoule ou conseiller au parlement, procureur, juge ou tabellion, cet

oiseau de proie rompit brusquement le silence.

—Seigneur Aymar, croassa-t-il, sans indiscrétion, la mineure sur

laquelle je vais instrumenter, si j’en préjuge par votre goût exquis,

est belle, est-ce pas?

Champavert: contes immoraux · 第 6 / 15 段