—Nul ne sent mieux son mal que le patient. Quelque chose crie en

moi, que ma fin est proche. Vous êtes mon époux et mon bon seigneur:

écoutez, et pardonnez; peut-être même serai-je excusable en quelques

points.

Nous avions fait tous deux un serment à l’autel; tous deux, nous y

avons été infidèles; moi, parce que j’étais jeune et surabondante de

vie, et vous, parce que vos cheveux étaient blanchis par l’étude, et

votre corps brisé par le travail. Malheur! malheur! que d’en être à

maudire sa jeunesse! O Vésalius, si vous saviez ce que c’est d’être

jeune femme, si vous saviez tout ce qui se passe en elle, ô Vésalius,

vous me pardonneriez!

Ecoutez froidement:

Or donc, je dis que je suis adultère, que je vous ai trompé lâchement.

Je suis bien criminelle, Andréa! j’ai introduit dans votre demeure mes

amans, je les ai enivrés de votre vin, je les ai gorgés à votre table;

et, pendant que vous étiez plongé dans l’étude ou dans le sommeil, avec

eux je riais de vous; notre sale iniquité se jouait de votre bonhomie;

vous étiez l’aliment de nos risées, est-ce pas? c’est bien infâme!...

Ce lit même, là, sur lequel je meurs, est encore frémissant de nos

lascivetés; et Dieu m’appelle à lui! et je meurs!... Oh! si vous me

repoussiez ...

Sa voix alors s’étouffa dans les sanglots; puis, après un moment de

silence, elle reprit distinctement:

—Déjà, j’ai été bien amèrement punie, bien atrocement! Il faut qu’une

femme adultère soit bien repoussante! il faut qu’elle traîne bien du

dégoût avec elle! J’ai eu, depuis notre alliance, trois amans; mais, en

vérité, tous trois, je ne les possédai qu’une seule fois. Quand, après

de longues cours, je cédais à leur obsession; quand je leur livrais mon

corps, une part de ce lit ... Oui, il faut qu’une femme coupable soit

bien repoussante!... Au jour, quand je m’éveillais, j’étais seule! et

je ne les revis jamais, jamais! Peut-on être plus sévèrement châtié? Le

crime est lié à la peine: le crime appelle le supplice; et s’il faut

tout dire, pour obtenir rémission, vous êtes miséricordieux, Andréa! Le

dernier, je l’ai aimé éperdûment, d’un amour sans bornes, voyez-vous!

Sa perte m’a tuée, moi; délaissée par lui, j’en meurs!... Maintenant,

j’ai tout dit: au nom de _nuestra señora de Atocha_, au nom de _san

Isidro Labrador_, au nom de _san Andres_, votre patron, au nom de

mon père, votre _Tocayo_, votre _Colombroño_, pardonnez à la faible

femme qui vous a tant offensé; que votre bénédiction la purifie; oh!

pardonnez-lui, elle meurt ...

Et, lui prenant la main, elle la couvrit de larmes et de baisers;

Vésalius la retira rudement, repoussa son siège, et lui dit d’une voix

concentrée:

—Levez-vous, Maria; suivez-moi.

—Je suis défaillante, et ne puis.

—Je vous ai dit de me suivre.

Maria, se dressant avec peine, s’enveloppa d’un peignoir, et suivit,

chancelante, Vésalius qui descendit le grand escalier, traversa le

préau, ouvrit une porte basse, percée de barbacanes, qui donnait entrée

dans un petit bâtiment éclairé par de grandes baies à croisées de

pierre. Cette espèce de guichet se referma sur eux, et les verroux à

l’intérieur grincèrent dans leurs vervelles.

V

OPIFICINA

Nous voici dans l’ouvroir ou laboratoire de Vésalius: une grande salle

carrée, en arc de cloître, à murailles et dalles de pierre. Quelques

tables de bois sales et graisseuses, quelques établis, deux ou trois

cuviers, un bahut et des armoires formaient tout l’ameublement.

Quelques chaudrons étaient épars à l’entour d’une cheminée, dont le

manteau évasé descendait de la voûte; à sa crémaillère, était suspendue

une chaudière qui bouillonnait sur un feu ardent. Les établis étaient

chargés de cadavres entamés; on foulait aux pieds des lambeaux de

chairs, des membres amputés, et sous les sandales du professeur se

broyaient des muscles et des cartilages. Sur la porte était appendu un

squelette, qui, lorsqu’elle était agitée, bruissait comme ces bougies

de bois que les chandeliers suspendent pour enseigne, quand elles

sont remuées par la bise. La voûte et les parois étaient couvertes

d’ossemens, de râbles, de squelettes, de carcasses, quelques-uns

humains, mais le plus grand nombre de singes et de porcs, animaux les

plus approchans, par leur charpente, de l’ostéologie humaine, ayant

servi aux études d’Andréa Vésalius, le premier, pour ainsi dire, qui

fit de l’anatomie une science réelle, qui osa disséquer des cadavres,

même de chrétiens orthodoxes, et travailler sur eux publiquement.

Ce n’est pas que, bien avant, vers 1315, Mundinus, professeur à

Bologne, avait offert le spectacle nouveau de trois squelettes humains

disséqués. L’audacieux scandale ne fut point répété, l’Eglise le

prohibait formellement comme un sacrilége. Effrayé lui-même de l’édit

encore chaud de Boniface VII, Mundinus ne tira point grand avantage

de ses recherches. Le contact ou le simple aspect d’un cadavre, chez

les anciens, imprimait une souillure que force ablutions lustrales et

autres expiations pouvaient à peine effacer. Dans le moyen âge, la

dissection d’une créature _faite a l’image de Dieu_ passait pour une

impiété digne de l’échafaud.

VI

ENODATIO

—Maintenant, ici, dans ce laboratoire, que me voulez-vous, Vésalius?

répétait Maria pleurante: que me voulez-vous? Je ne puis rester,

l’odeur putride de ces corps me suffoque, ouvrez que je sorte, je

souffre horriblement!

—Non, que m’importe! Ecoutez à votre tour: Vous avez eu trois amans,

est-ce pas?

—Oui! monseigneur.

—Vous les enivriez de mon vin, est-ce pas?

—Oui! monseigneur.

—Eh bien, ce vin n’était pas pur, votre duègne y versait un narcotique,

de l’opium, et vous dormiez long-temps et profondément, est-ce pas?

—Oui! monseigneur, et au réveil j’étais seule.

—Seule, est-ce pas?

—Oui! monseigneur, et je ne les revis jamais.

—Jamais! C’est bien! Mais venez donc!...

Et l’étreignant par un bras, il l’entraîna au fond de la salle; là il

ouvrit une armoire dans laquelle était accroché un squelette complet

avec ses articulations naturelles, et d’une blancheur d’ivoire.

—Reconnais-tu cet homme?

—Quoi! ces ossemens?...

—Reconnais-tu ce pourpoint, cette cape brune?

—Oui! monseigneur, c’est la cape du cavalier Alderan!

—Regardez donc bien, señora; et reconnaissez aussi ce beau cavalier qui

portait cette cape, avec lequel vous dansâtes si galamment à nos noces?

—Alderan!...—Maria jeta un cri qui eût évoqué des morts.

—Au moins, Doña, vous voyez que tout est profit à la science, lui

dit-il, se retournant vers elle d’un air froid; vous le voyez, la

science vous a de grandes obligations.

Puis, ricanant, il l’emmena vers une espèce de châsse ou de cage

garnie de verrières, qui laissaient voir un squelette humain conservé

prodigieusement; les artères étaient insufflées d’une liqueur rouge,

et les veines d’une liqueur bleue; cette charpente osseuse semblait

enveloppée de réseaux de soie; l’étude en était facile; quelques

touffes de barbe et de cheveux adhéraient encore.

—Celui-ci, Doña, le remettez-vous en votre mémoire? Voyez sa belle

barbe et sa blonde chevelure.

—Fernando!!! Vous l’avez tué?....

—Jusqu’ici, n’ayant point encore disséqué de corps vivans, on n’avait

eu que de vagues et imparfaites notions sur la circulation du sang, sur

la locomotion; mais, grâce à vous, señora! Vésalius a levé bien des

voiles, et s’est acquis une gloire éternelle.

Alors, la saisissant par la chevelure, il traîna Maria vers un énorme

bahut, dont il souleva le couvercle avec peine; par les cheveux il la

penchait sur l’ouverture.

—Enfin, regarde encore ceci! c’est ton dernier, est-ce pas?

Le bahut contenait des bocaux pleins d’essences où trempaient des

portions de chair et de cadavre.

—Pedro! Pedro!... vous l’avez donc tué aussi?

—Oui! aussi!....

Alors avec un râle affreux, Maria tomba massivement sur la dalle.

Le lendemain un convoi sortit de l’hôtel.

Les fossoyeurs qui descendirent la bière dans les caveaux de _Santa

Maria la Mayor_, remarquèrent entre eux, qu’elle était lourde et

sonore, et qu’un bruit s’était fait dans sa chute, qui n’était pas le

bruit d’un corps.

Et la nuit suivante, à travers les barbacanes de la porte, on aurait pu

voir Andréa Vésalius, dans son laboratoire, disséquant sur son établi

un beau cadavre de femme, dont les cheveux blonds tombaient jusqu’à

terre.

VII

AFFABULATIO

A cette opulente cour de Madrid, gorgée de tous les trésors du monde de

Christophe Colomb, et qui dominait puissamment toute l’Europe, Andréa

Vésalius se reposait dans sa gloire, riche et hautement considéré.

Entre l’inquisition et Philippe II, il favorisait autant qu’il était

possible l’étude de l’anatomie, quand une accusation vint le précipiter

dans d’horribles malheurs.

Faisant en public l’autopsie du cadavre d’un gentilhomme, le cœur parut

palpiter sous le tranchant du scalpel. La rancunière inquisition,

l’accusant d’homicide, demanda la mort du savant, et Philippe II obtint

très difficilement que la peine fût commuée en un pélerinage en terre

sainte. Vésalius s’achemina vers la Palestine avec Malatesta, chef des

troupes vénitiennes.

* * * * *

Après avoir bravé bien des dangers dans ce scabreux voyage, il fut à

son retour jeté par la tempête sur les côtes de Zante, où il mourut de

faim, le 15 octobre 1564.

* * * * *

La république de Venise l’appelait alors à l’université de Padoue,

veuve prématurément cette même année, de Gabriel Falloppe, son élève.

* * * * *

S’il faut en croire Boerhave et Albinus, Andréa Vésalius périt victime

de ses éternelles goguenarderies sur l’ignorance, le costume et les

mœurs des moines espagnols, et de l’inquisition, qui saisit avidement

l’occasion de se défaire de ce savant fort incommode.

* * * * *

La grande anatomie d’Andréa Vésalius, _de Corporis humani Fabrica_,

parut à Bâle, en 1562, ornée de figures attribuées au Tiziano, son ami.

THREE

FINGERED JACK

L’OBI

LA JAMAIQUE

.....Tous nés sur cette terre,

Portez comme des chiens la chaîne héréditaire,

Demeurez en hurlant........

Pour Jacoub, il est libre, il retourne au désert.

ALEXANDRE DUMAS.

When fortune means to men most good,

She looks upon them with a threat’ning eye.

SHAKSPEARE.

Ambitieux à jalouse, corsaire à corsaire et demi.

ANDRÉ BOREL.

I

NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES

—Abigail, Abigail, contez-nous, contez-nous un conte!... criait une

troupe d’enfans à peau d’ébène, d’ivoire, de buis ou de cuivre,

qui, suçant de longues cannes à sucre, jouaient sur le gravier, aux

pieds d’une jeune noire, naïvement belle, parée d’une simple toile.

Abigail—c’était le nom que lui avait imposé son maître puritain—,

assise à terre à la porte d’une riche habitation, portait, juchée

sur son joli doigt, un haras blanc qu’elle caressait; tantôt, lui

fredonnant cet air créole des Antilles Françaises, dont assurément elle

ignorait le sens:

Mounché Béqué li un boun blan,

Quand li coque li payé comptant,

Résonnablement!

tantôt, calme, mélancolique, la tête penchée sur l’épaule, elle

paraissait enfouie dans les rêves intuitifs d’un bonheur à venir, dont

se bercent toutes jeunes femmes.

—Abigail! mais contez-nous donc un conte, criait toujours la marmaille:

nous serons bien sages, nous ne battrons plus le petit John Blackheat!

La jeune fille fut arrachée à sa douce méditation.

—Mais, enfans, que me voulez-vous?

—Un conte, Abigail!

—Un conte, je n’en sais pas, petits amis.

—Si, si si, celui des _pikarouns_, tu sais?... qui t’emportaient, et où

l’_obi_, tu sais?...

Alors Abigail, tout en passant les doigts dans les plumes de son haras,

commença d’une voix lente, et toute la marmaille ouvrit de grands yeux

noirs et de grandes bouches à quenottes blanches.

En ce temps-là, on était en guerre, et les _pikarouns_ de

Hispaniola—San-Domingo—la nuit faisaient souvent des descentes dans

l’île; ils enlevaient les noirs endormis dans leurs cases, pour les

revendre au marché de leur pays. Cette fois, malgré la vigilance des

seize batimens gardes-côtes, ils s’étaient glissés dans une crique,

et aventurés jusqu’aux abords de Sainte-Anne. Arrivés ici, tous armés

jusqu’aux dents, ils s’introduisirent à pas de loup dans la plantation;

ils avaient déjà emporté une centaine de noirs dans leurs sloops,

quand ils arrivèrent à la case où dormait Abigail, votre bonne, qui

vous aime quand vous êtes gentils; plusieurs hommes qui ressemblaient

à des monstres dans l’ombre s’y précipitèrent, me saisirent toute

sommeillante, me lièrent les bras, et m’entraînèrent vers le rivage.

* * * * *

Remarquez bien, petits amis, que ces hommes méchans étaient blancs,

mais, quoique blancs, ils ne parlaient pas comme les blancs d’ici,

leurs mots qu’ils grondaient comme des chiens, finissaient tous en

_o_ ou en _a_. Les sloops chargés de pauvres noirs qui pleuraient

et criaient malgré leurs bâillons, voguaient au large, et moi-même

j’étais dans un canot avec les derniers _pikarouns_ restés en vigie; à

peine fut-il démarré et lancé à quelques verges de la côte, que nous

entendîmes comme le bruit d’un corps tombant dans l’eau, et aussitôt

nous distinguâmes un noir qui nageait en hâte vers nous.—_Que biba?_

... crièrent les _pikarouns_, ce qui veut dire sans doute en leur

baraguoin: gare à nous.

L’homme nageait impétueusement entre deux eaux, et s’étant approché

du canot dont il avait saisi le bord d’une main, un de ces sauvages

leva une hache pour le frapper alors que, sortant à demi de la mer et

donnant de tout son poids une secousse à la barque, il la renversa sur

lui, la faisant chavirer et submergeant tous ceux qui la montaient.

Je reparus bientôt à la surface, et, soudainement, je me sentis

étreinte par le milieu du corps. Portée pour ainsi dire sur la rive par

le grand noir qui avait fait chavirer le canot, là, j’étais étendue,

suffoquée, ce brave jeune homme me prodiguait des soins, il essuyait ma

figure et mes cheveux trempés.

—Vous m’avez sauvée, oh! je vous dois la vie! lui dis-je revenant à moi.

—Peu de gens me la doivent, répliqua-t-il sourdement.

* * * * *

—Mais laissez-moi que je baise vos mains, dites au moins votre nom que

je le bénisse.

—Mon nom..... vous frémiriez!....

* * * * *

Tout à coup il se redressa au bruit de mousqueteries, et de pas et

de cris approchans: c’étaient les colons voisins et les gens de

l’habitation, qui, éveillés par le tumulte des _pikarouns_, les cris

des noirs embarqués, accouraient tardivement à leur secours.

—Adieu, adieu, dit tout bas l’inconnu serrant mes doigts qui craquaient

dans sa rude main, adieu!...

—Mais votre nom, de grâce? Je suis Abigail, moi, fille de John Fox!

—Moi, je suis pour les hommes moins qu’un chat-part qu’on chasse: _je

suis Three Fingered Jack du Libanus_.

—_Three Fingered Jack l’obiman?_

—Oui, _l’obiman!_

Je poussai un cri de terreur; il disparut dans l’obscurité, et je

restai anéantie comme si j’étais tombée du soleil. Sitôt, tous les

colons arrivèrent sur le rivage, nulle barque n’y était amarrée pour

pouvoir chasser en mer, furieux ils firent plusieurs fusillades qui ne

portaient qu’à demi. Les _pikarouns_ les saluèrent par des ricanemens

lointains et des chants féroces qui étouffaient les hurlemens des

pauvres noirs entassés.

* * * * *

Et la marmaille ouvrait de grands yeux noirs et de grandes bouches à

quenottes blanches; et en ce moment, un sang mêlé sortit de derrière la

case, passa près, et dit:—Abigail, cette nuit aux trois palmiers de la

fontaine.

II

VOICES IN THE DESERT

Il était nuit avancée, tout était replongé dans le néant du sommeil,

air, ciel et terre faisaient silence; et l’on n’entendait éparsement

dans l’île, sur les montagnes, que les mélodieuses euphonies des petits

oiseaux qui ne chantent que lorsque la terre est assourdie et que le

ciel écoute, et, sous les trois palmiers de la fontaine, une voix mâle

disant:

—Abigail, trêve un instant: Amour! amour! C’est bien!... mais je suis

ambitieux. Je t’ai conviée cette nuit, vois-tu, pour te faire des

adieux pour quelque temps, et t’avouer un projet que j’accomplis. Je

suis ambitieux, t’ai-je dit, car sous un dehors frivole je cache un

cœur qui se ronge. Dans mes veines ruissèle un sang qui me ravale,

et ce front qui pense, et ces reins puissans se courbent sous le

fouet d’êtres stupides et féroces à peau blanche, qui savourent mes

sueurs, qui s’égaient au râle que m’arrache la fatigue. J’ai assez

souffert! cette lâche vie me tue, il m’en faut une autre! L’esclave

veut se redresser et briser ses garrots. Je suis fier, vois-tu, je

suis ambitieux, quelque chose en moi me pousse, moi esclave, à la

domination; enfant, je rêvais royauté, je rêvais habits d’or, long

sabre, cheval.....

Pauvre Quasher! ta royauté, c’est le malheur!

Or donc, une occasion, un hasard se présente, je puis devenir riche,

grand; je puis être gorgé d’or! Ceux qui me repoussent aujourd’hui

bientôt me tendront la main, à mon tour je leur cracherai à la face!

—O mon Quasher, restons pauvres, la richesse rend méchant.

—La tête de _l’obiman_, _Three Fingered Jack_, est mise à prix, la

somme est énorme!... je l’aurai!...

—Vous êtes fou, Quasher! vous attaquer à Three Fingered Jack, un _obi_,

vous êtes fou!

—Je sais que Jack et son _obi_ sont forts, mais Quasher et son cœur

sont forts aussi; d’ailleurs, suis-je pas résigné à la mort, plus de

vie ou vie libre!

—Non, non, Quasher, je t’en prie, garde bien ta vie; si tu m’aimes

restons pauvres, les pauvres seuls sont heureux, plus heureux que

leurs maîtres; restons où la fatalité nous a jetés!...

—Eh! pourquoi rester pauvres?...

—Ah! pourquoi! pourquoi! Quasher, tu le comprends trop bien!

—Que peux-tu redouter, Abigail? je te racheterai, je me racheterai,

nous serons libres; nous aurons notre habitation à nous, nous aurons

nos esclaves à nous, nous pourrons nous aimer tout le jour, être seuls

à tous deux, à toute heure, partout où il nous plaira; conçois-tu?...

être libre!...

—Mon Quasher, vous êtes ambitieux, vous me le disiez, vous vous en

vantiez tantôt: quand vous serez riche, vous repousserez du pied cette

pauvre négresse qui vous aime tant, vous voudrez une blanche d’Europe,

je sens bien que je vous perds.

—Ecoute, Abigail, une femme qui amollit un homme fort, c’est une basse

femme! Crois-tu que tes charmes soient assez puissans pour me clouer à

toi? crois-tu que je varierai à des larmes? Non! tes embrassemens sont

vains! Je veux, Quasher a dit: Je veux! sois confiante en lui, il t’a

donné son amour, il t’es resté fidèle, sur Dieu et sa parole, il est

à toi pour la vie. Ne sois ni soupçonneuse ni jalouse, et c’est à tes

pieds qu’il viendra déposer cet or....... Pleure, pleure, n’espère pas

m’amollir. Adieu!...

III

HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT

Restée seule, Abigail se leva brusquement, mue par une profonde

jalousie et l’intime sentiment de la perte de son amant. Elle

redoutait, et sans doute avec raison, connaissant sa fière ambition

et son audace, ou qu’il perdît la vie dans un pareil combat, ou que,

vainqueur, recevant la grosse somme promise, il ne se livrât à tous ses

goûts effrénés, à ses penchans glorieux, et que, tuméfié d’orgueil et

d’opulence, il ne détournât la tête à son appel; qu’il ne la repoussât

de sa case neuve, elle pauvre esclave noire et bonne, pour ces grandes

dames à beaux dehors qui colportent des cœurs secs, des âmes basses et

vénales, chez tous les jeunes hommes dont elles convoitent le bien,

comme le scorpion sa proie, ou que, plus sage, il ne se hâtât de faire

choix parmi les filles fortunées pour s’engraisser encore de quelque

large patrimoine, de quelque large dot. Cette pauvre enfant voyait son

abandon inévitable, et cette pensée déchirante l’accablait.

* * * * *

Au lieu de reprendre la route qui ramenait à l’habitation, comme après

une soudaine résolution, elle s’enfonça dans les savanes, marchant sans

cesse, se dirigeant vers les montagnes, se cachant à l’approche des

insulaires, évitant surtout la rencontre des marrons et des _cudjos_.

Ce pénible pélerinage par les monts, les fondrières, les ravines,

les bois vierges, la harassait. Ses pieds endoloris par la marche

refusaient de toucher le sol. Elle n’avait pris pour toute nourriture

que quelques pommes des acajous couvrant ses montagnes, et bu de l’eau

des torrens, où elle baignait ses jolies jambes enflées par la marche

sur ces terres brûlantes.

* * * * *

Le troisième jour, vers cette heure de l’après-midi, appelée

solennellement crépuscule par les faiseurs de romances à forté-piano,

et simplement, _entre chien et loup_, par madame de Sévigné: à cette

heure à laquelle la nature s’assombrit, et, mystérieuse, se voile

comme une belle dame qui abat le tulle de son chapeau, et rend sa

beauté douteuse aux regards avides, à cette heure où les couleurs

s’évanouissent et les contours se découpent nettement comme des

ombres phantasmagoriques sur une haute-lice azurée. Par une sente

rapide et pierreuse bordée ou plutôt embarrassée de mélèzes, Abigail,

tête baissée appuyée sur une branche flexible, se traînait comme ces

pauvres voyageurs, qu’on voit arriver le soir dans les faubourgs

cherchant d’un œil éteint l’enseigne consolatrice d’une auberge; la

sueur ruisselait sur son front; elle soupirait violemment, et jetait

quelquefois des plaintes quand son pied heurtait des cailloux. Ce

sentier montait droit à une roche ardue qu’il pourtournait; au sommet

de ce rocher, quelqu’un moins lassé, moins pensif, aurait remarqué

un corps alongé, noirâtre, immobile, semblant le mât rompu d’un

navire coulé, ou plutôt, un peulvan druidique des dunes armoricaines

de la vieille Gaule. Abigail était à peine à trois cents pas de cet

être mystérieux, quand soudainement il fut éclairé par un phosphore

accompagné d’une détonation semblable à celle d’une arme à feu, qui

gronda long-temps dans les plaines; elle poussa un cri lamentable et

tomba la face sur terre. Aussitôt, avec la vélocité d’un lévrier qui

se précipite sur le gibier atteint par le chasseur, le gnôme noir

descendit la roche et la sente, volant droit à Abigail; à son aspect

il recula consterné, laissant tomber ce mot:—Une femme!—Se heurtant la

poitrine et s’agenouillant il la souleva et l’étendit sur des herbes.

Ce fantôme était simplement un noir d’une haute stature, portant une

longue carabine comme les Bédouins, un grand sabre et un coutelas à la

ceinture.

—Femme, femme! vous êtes blessée! répétait-il, tâchant d’adoucir la

raucité de sa voix.

Mais Abigail restait muette en sa douleur; la balle l’avait frappée

dans les chairs de la jambe. Le noir, écartant sa robe, et accolant

ses lèvres sur la plaie, pompait le sang épanché. Un voyageur témoin

de cette scène si effroyable en apparence, sans doute, aurait pensé

voir un vampire se repaissant d’une femme. Puis ensuite il versa

l’eau-de-vie de sa gourde sur des feuillages, ceignit cette compresse

sur la blessure, et lui frotta les tempes du reste de la liqueur.

Bientôt, Abigail rouvrit les yeux et les égara autour d’elle.

—Femme n’ayez peur, l’homme que vous avez près de vous est votre ami.

—C’est vous qui m’avez tuée cependant, répondit-elle, se soulevant et

s’adossant contre un arbre.

—Ne m’en voulez pas, femme! Jack a tant d’ennemis, qu’il ne peut

laisser aborder sa retraite. La faible lueur du couchant m’a trompé,

j’ai cru frapper un homme. Pardonnez-moi, ce sont les hommes que je

hais, parce qu’ils sont lâches et féroces, d’autant plus féroces qu’ils

sont d’autant plus lâches. Consolez-vous, la blessure n’est pas grave.

—N’avez-vous pas nom _Jack Three Fingered_?..... Oh! béni soit Dieu! je

vous trouve enfin, je vous cherchais.

—Eh! pourquoi?

—Je suis Abigail, avez-vous souvenance d’elle?

—Non.

—Vous rappelez-vous cette femme que vous sauvâtes, il y a deux ans, des

_pikarouns_ qui l’emportaient?

—Quoi, c’est vous!

—Jack, votre tête est à prix.

—Je le sais.

—Je vous dois la vie, et si je suis venue dans ces montagnes vous

chercher, c’est pour acquitter cette dette; tenez-vous sur vos gardes,

Quasher, pour remporter le prix de votre sang, viendra ces jours-ci

vous pourchasser et vous tuer.

—Me tuer..... redit froidement Jack.

—Evitez-le bien, mais ne me le tuez pas, je vous prie!

—Femme, je te remercie, oublie le mal que je t’ai fait malgré mon cœur.

—Oh! si je vous pardonne! ne vous dois-je pas la vie? Vous avez disposé

de votre bien.

—Femme, maintenant, que veux-tu que je fasse de toi? Veux-tu venir

reposer dans mon repaire?

Champavert: contes immoraux · 第 5 / 15 段