qui dégoûtaient Amada, il se pencha sur la table et s’assoupit.
* * * * *
—Nous ne pouvons le laisser en cet état, aidez-moi, Cazador, à le
coucher sur cette natte; il y sera mieux pour passer son vin. Oh! le
vilain ivrogne!...
Barraou se laissa transporter.
—Cazador, ôtez lui son _cuchillo_, là, de ce côté, il pourrait se
blesser. Jetons sur lui cette cape:—Que faites-vous? Cazador, ne lui
couvrez point la face, vous l’étoufferiez! Non, non, ne lui couvrez
pas, je vous le dis.
—Que vous êtes sotte!...
Ah! pardonnez ce mot à mon emportement; Amada, que le hasard me
sert bien! grâce à son ivresse, nous sommes délivrés de son regard
inquisiteur, et c’est lui-même qui m’a facilité ce tête-à-tête.
Laissez-moi couvrir de baisers cette main qui me repousse. Amada, sois
moins farouche.
—Taisez-vous!...
—Moins farouche pour celui qui t’aime plus que son affranchissement!
—Arrêtez, Cazador, je suis la femme de Jaquez Barraou, votre ami!
—Toujours serez-vous de rocher?... Dans nos dernières entrevues, vous
m’avez laissé me rouler à vos pieds, plutôt que d’accorder la plus
basse faveur à ce malheureux amant. Vous m’irritez, Amada!... craignez
ma violence!...
—_Alma de Dios_, sauvez-moi!... Arrêtez, Juan!... J’appelle Barraou!...
—Réveille-le, si tu l’oses: que m’importe, appelle-le donc, ton mari;
il est soûl!
A ces mots, Jaquez Barraou, rejetant la cape, se dressa subitement.
—_Carajo, cobarde!_ ... Tu crois donc, _rufian!_ qu’on soûle Barraou
comme on soûlerait Cazador? Infâme! tu es pris au piége; meurs!...
Il saisit alors son escopette, couche en joue Cazador qui fuit à la
porte. Amada, suspendue à cette arme, crie grâce, et l’arrête.
Il s’en délivre, saisit un couteau sur la table, lève le bras pour
frapper Juan qui saute dehors, et rejette la porte; la lame entre
profondément dans les ais. Barraou, écumant, le poursuit en mugissant
des jurons infernaux.
—Arrête! arrête! Jaquez, arrête! c’est Amada qui t’en prie; sois
généreux, laisse fuir cet homme!
Mais lui, sans l’entendre, suivait, plus prompt qu’une rafale, son
agile ennemi qui s’enfonçait dans les touffes des plantations voisines.
Défaillante, Amada se traînait dans la case; elle s’accusait de la mort
de Juan, et pleurait beaucoup.
Cependant Amada était irréprochable; elle n’avait bercé Juan d’aucun
espoir, elle avait repoussé bien loin ses projets d’amour; enfin elle
ne l’aimait point.
Mais quand l’être, pour lequel une femme est la moins sympathique,
souffre malheureux pour elle, rien ne peut la défendre d’un doux
sentiment qui s’épanouit en son âme; elle n’a point d’amour, il est
vrai, mais elle a bien de la pitié!... A peine concevait-elle l’espoir
qu’il échapperait à la fureur de son époux, que l’explosion d’une arme
à feu éclata aux environs.
—Il n’est plus de doute sur son sort!.... _Santa Virgen!_
s’écria-t-elle, affaissée et tombant sur les genoux: _Virgen Maria_,
ayez pitié de nous! _Jesu Cristo_, qui avez racheté les hommes, ayez
pitié de lui! _Buon Dios_, _Dios de mi Corazon_, faites-lui miséricorde
à votre tribunal!... Et, sa voix s’éteignant peu à peu, elle resta
abîmée dans sa douleur.
* * * * *
Tout à coup, au-dehors, elle entendit des pas précipités: Barraou
rentra tout haletant, l’œil hagard, et traînant lâchement son escopette
par la bandoulière.
—Lève-toi, Amada, tu prieras plus tard; donne-moi de l’eau.
Tremblante, elle s’approche, lui présentant une aiguière, Barraou
retrousse les manches de sa carmagnole; Amada voyant ses deux mains
trempées de sang, laisse tomber le bassin qui se brise.
—O mon Jaquez, vous l’avez tué!...
—Ce n’est rien: non; malheureusement, Dieu ne m’en a pas fait la grâce,
je le croyais lorsqu’il tomba, je courais sus l’achever quand il se
releva et s’échappa de mes griffes; sa blessure était légère. Je jure
par tous les saints que j’aurai sa vie! rien ne pourra le soustraire à
ma rage!—Amada, je suis las, n’es-tu pas fatiguée!... Couchons-nous, je
retrouverai peut-être dans tes bras du calme, du repos.
* * * * *
—Jaquez, changez au moins cette chemise tachée; vous exhalez le sang!
IV
A LAS ORACIONES
Le lendemain, lundi, dès l’aube du jour, Amada dormait encore, Barraou
vint à la Havane.
On le vit tout le jour dans le quartier qu’habitait Gédéon Robertson.
Quatre jours et quatre nuits il rôda dans la ville sans succès; sans
doute, la blessure de Juan le tenait alité.
Enfin, le fatal vendredi, Barraou l’aperçut sur le port, et le suivit
de près; lorsqu’il fut entré dans une ruelle déserte, derrière le grand
fort:
—Arrête, bandit! lui cria-t-il, je te cherchais!
—Vous me cherchiez? me voici.
—C’est bien, défends-toi si tu peux!
* * * * *
En disant ces mots, il se jetait sur lui comme une hyène, pour le
frapper de son coutelas; Juan esquiva le coup, et, tirant vite son
couteau, il pourfendit l’avant-bras de Barraou, qui le saisit à la
ceinture en lui poignardant le côté. Juan, désespéré, se laissa
tomber sur lui, le mordit à la joue, déchira un lambeau de chair qui
découvrait sa mâchoire; Barraou lui cracha aux yeux du sang et de
l’écume.
A cet instant huit heures et _las oraciones_ sonnent au couvent
prochain; les deux furieux se séparent et tombent à genoux.
BARRAOU.
L’ange du Seigneur a annoncé à Marie, et elle a conçu par l’opération
du Saint-Esprit.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
BARRAOU.
Voilà la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
BARRAOU.
Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous.
JUAN.
Je vous salue, Marie, pleine de grâce, le Seigneur est avec vous; vous
êtes bénie entre toutes les femmes, et Jésus, le fruit de votre ventre,
est béni.
Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs,
maintenant et à l’heure de notre mort. Ainsi soit-il.
* * * * *
—Allons! debout, Cazador; que fais-tu encore à genoux?
—Je priais pour votre âme.
—Il n’est besoin; j’ai prié pour la tienne: en garde!
Aussitôt, il lui crève la poitrine, le sang jaillit au loin; Juan
pousse un cri et tombe sur un genou, saisissant à la cuisse Barraou
qui lui arrache les cheveux, et le frappe, à coup redoublés, dans les
reins; d’un coup de revers, il lui étripe le ventre. Terrassés tous
deux, ils roulent dans la poussière; tantôt Jaquez est dessus, tantôt
Juan: ils rûgissent et se tordent.
L’un lève le bras et brise sa lame sur une pierre du mur, l’autre lui
cloue la sienne dans la gorge. Sanglans, tailladés, ils jettent des
râlemens affreux, et ne semblent plus qu’une masse de sang qui flue et
se caille.
Déjà des milliers de moucherons et de scarabées impurs entrent et
sortent de leurs narines et de leurs bouches, et barbotent dans
l’aposthume de leurs plaies.
* * * * *
Vers la nuit, un marchand heurta du pied leurs cadavres et dit:—Ce ne
sont que des nègres, et passa outre.
DON
ANDRÉA VÉSALIUS
L’ANATOMISTE
MADRID
Cette nouvelle d’Andréa Vésalius étant terminée, elle fut portée à la
revue de Paris et offerte à M. Amédée Pichot, comme traduite du danois
d’un supposé Isaïe Wagner; sa forme ne convenait point à ce magasin
littéraire, M. Amédée Pichot ne put l’insérer; mais en ayant payé
la traduction prétendue, il se servit du même héros pour broder le
charmant conte anatomique qu’assurément vous avez lu dans ce recueil.
Du reste, ce conte n’ayant aucun rapport de détail avec celui-ci, nous
ne venons donc réclamer pour Champavert que priorité et trouvaille.
I
CHALYBARIUM
A cette heure de nuit et de paix, où les cités semblent des nécropoles,
une seule ruelle tortueuse de Madrid, artère obscure, battait encore
et d’un pouls violent et fébrile; cette ruelle somnambule de cette
ville endormie, c’était la _Callejuela casa del Campo_; à l’une de
ses extrémités s’élevait une riche demeure, habitée par un étranger,
un Flamand. Les vitraux des croisées resplendissaient des feux de
l’intérieur, qui les projetaient obliquement, et les découpaient sur la
face noirâtre de la maison vis-à-vis, apparaissant dans l’ombre semée
de gueules de fournaises, de résilles ardentes et de filoches d’or.
La porte de cet hôtel était grande ouverte, et laissait voir un vaste
porche à voûte d’arête, à clef pendante, au pied d’un grand escalier de
pierre, à balustrades taillées à jour comme l’ivoire d’un éventail et
tout parsemé de fleurs odorantes.
C’était, pour plaisamment dire, le carnaval des murailles, toutes leurs
parois étaient travesties et masquées sous des tapisseries, des velours
et des lampadaires étincelans.
Quelques hallebardiers chevalaient de long en large à l’entrée.
* * * * *
Quand les cris de la foule, ameutée au dehors, s’apaisaient par
intervalles, on distinguait une symphonie douce et dansante qui
descendait le long de l’escalier et faisait parler la voûte sonore.
Tout le palais était fêtoyant, mais une tourbe de basses gens hurlait
et se ruait à la porte; c’étaient les orgues du temple, et tout au bas
les truans sur la dalle du parvis.
Tantôt des hourras affreux, tantôt des ricanemens et des bruits de
cuivre, qui se prolongeaient de groupe en groupe dans l’obscurité, et
s’affaiblissaient comme des rires sataniques que promènent des nuées.
* * * * *
—Le docteur a bien choisi son jour de noces, un samedi, fête du sabbat,
un sorcier ne pourrait mieux faire, dit une vieille édentée, blottie
dans l’ébrâsement d’un guichet.
—C’est vrai, ma mie; et sur Dieu que j’adore! si tous ses chiens
défunts s’y rendaient, la ronde ferait le tour de Madrid.
—Mais, que serait-ce donc? reprit la première vieille, si tous ces
pauvres Castillans que ce bourreau de mort a épluchés, que Dieu les en
dédommage! venaient lui réclamer leur peau?
—On m’a assuré, dit un petit homme barbu, enfoui dans la foule et
se haussant sur la pointe du pied, qu’il déjeûne souvent avec des
côtelettes de chair qui ne vient pas de la boucherie.
—C’est vrai! c’est vrai!
—Non, non, c’est faux! criait un grand jeune homme, accolé au treillis
d’une croisée, c’est faux! demandez à Rivadeneyra, le boucher.
—Silence! te tairas-tu? criait plus haut encore, un homme
_embossé_ dans une cape brune et le _sombrero_ sur les yeux, ne le
reconnaissez-vous pas? c’est Henrique Zapata, l’apprenti écorcheur!
c’est juste, _Verdugo et Ahorcador_ se soutiennent. Je gage que si on
fouillait sous son pourpoint, on trouverait quelque main ou quelque
jambe.
—Quelle idée! ce vieux mange-mort prendre une jeune femme! répliqua la
vieille; si j’étais le roi Philippe, j’empêcherais bien cet ogre ...
—Oh! bien oui, dit l’inconnu en cape brune, Philippe II le protège, ce
chien de Flamand; encore hier, Torrijo, le boulanger de la _Cebada_, a
disparu, à coup sûr pour le pâté de nôces; c’est une horreur! il faut
en finir!
—Le roi a beau le protéger, murmurait le peuple, il faut le brûler vif.
—Chrétiens! cet homme est un hérétique! un nécroman! un Flamand! Il
mérite la mort! dirent alors bénignement quelques moines du couvent de
_Nuestra señora de Atocha_, nouvellement fondé par les pères Garcia
de Loaysa, inquisiteur général, archevêque de Séville, et Fray Juan
Hurtado de Mendoza, confesseur de l’empereur Carlos V, auxquels se
joignirent en masse les religieux du couvent royal de _San Geronymo_.
—A mort! criait la foule, que repoussaient les hallebardiers, lui
jurant à la face.
—A mort! répétait le cavalier emmantelé.
—A mort! hurlaient les moines qui, crucifix au poing, attisaient la
populace. A mort! mettons le feu.
* * * * *
Tout à coup, l’imminent orage éclata. Des cris de rage et de mort
pleuvaient; la tourbe se ruait dans le porche, un moine brandissait
une torche sur sa tête; mais, les hallebardiers, secourus par Henrique
Zapata et plusieurs autres écoliers, résistèrent vigoureusement et
firent battre en retraite à cette canaille déchaînée, ce qu’elle fit
en mugissant; en revanche le vacarme redoubla: elle frappait sur des
cloches, des lames, des chaudières; c’était un tonnerre cinglant,
abasourdissant, une symphonie presque homicide.
II
SALTATIO, TURBA, MORS
Dans les salons, une hilarité cordiale ou goguenarde régnait: on
ne s’occupait nullement du bruit extérieur, l’usage étant de faire
pareille cérémonie lorsqu’un vieillard épousait une jeune fille.
Une cape brune était suspendue à l’entrée de la galerie qui servait de
vestiaire. La mariée dansait avec un beau cavalier qu’on n’avait encore
qu’entrevu dans la soirée; ils paraissaient plus occupés de leurs
chuchotemens que de leur danse. Le marié, à l’autre angle du salon,
courtisait une fillette de sa parenté.
La grande salle se terminait par une loge ouverte sur un préau; elle
était couverte de conviés, dames, cavaliers, vieux, duègnes, qui,
sous prétexte de respirer l’air frais de la nuit, venaient donner
libre essor à leur satire, à leur méchanceté. C’était un conflit
d’incidences, d’interlocutions; un orchestre de voix flûtées, sourdes,
éraillées, chevrotantes; une collection de minois et de mines ridées
par le gros rire ou avivées par un sourire malin, trahissant des
claviers d’ivoire, ou des bouches crénelées comme un donjon, ou
denticulées comme la corniche de la voûte.
—Quel est donc le beau cavalier avec lequel minaude l’épousée?
—_Senorica_, vous êtes méchante!
—Ha! ha! ha! regardez donc là-bas don Vésalius, échâssé dans ses
_calzas bermijas_ et son pourpoint noir; par mahom! ses jambes dans
ses bottines ne vous semblent-elles pas des plumes dans un encrier?
Voyez-le donc sauter avec Amalia de Cardenas, rondelette, fraîche et
rose; ne vous semble-t-il pas monseigneur Saturnus?
—Ou la mort qui fait danser la vie.
—La danse d’Holbein.
—Dites donc, Olivares, que fera-t-il _con su Machacha_?
—Une leçon d’anatomie.
—La conversation.
—Merci pour la _Novia_!
—Voici la sarabande terminée, voyez-le baiser la main de notre cousine
Amalia.
—Ce n’est point une noce bourgeoise, un _saraguete_, mais bien un
brillant _sarao_.
—Où donc est l’épousée?
—Où donc est le beau cavalier?
—Don Vésalius la cherche, tout effaré; _busca, busca, perro viejo!_
—Va donc lui demander, Olivares, à lui, qui passe pour sorcier, ce que
fait Maria en ce moment.
—Ami! ne mettons pas le doigt entre le marteau et l’enclume.
* * * * *
La danse reprit; Vésalius réinvita Amalia de Cardenas, qui fit une
plaisante moue, et lui riait au dos.
La mariée n’était plus au salon, ni la cape brune au vestiaire, et,
dans un corridor obscur, on entendait des pas et ceci:
—Couvre-toi de cette cape, Maria, vite, partons!
—Alderan, je ne puis.
—Moi, te laisser la proie de ce Vésalius? non pas, tu m’appartiens! En
mon absence tu me trahis, je l’apprends, j’arrive en hâte, ce matin
même, je me mêle à la fête, je te tiens seule, à l’écart, et je te dis
partons, et tu refuserais? Oh! non pas, Maria, tu t’abuses! viens; il
est temps encore, romps ce lien ignominieux, nous serons heureux: je
serai tout à toi, à toi seule et pour toujours! Viens, Maria!...
—Alderan, ma famille m’a imposé ce joug, je le subirai. Mais, tu seras
toujours mon amant! je serai toujours ton amante! Qu’importe cet homme?
qu’est-ce? un valet de plus, une tenture qui voilera notre mystérieux
amour. Laisse-moi, laisse-moi, adieu!
—Ainsi, tu ne veux pas, Maria, c’est bien! va te salir à cet homme!
Accomplis ta volonté, j’accomplirai la mienne; va!... Et, la repoussant
de ses bras, elle s’enfuit brusquement de la galerie au salon.
Alderan resta comme abîmé quelques instans; il blasphémait, il heurtait
du pied, puis, subitement, il disparut dans la profondeur.
* * * * *
Pendant ce temps, la foule s’était accrue comme un étang par un orage.
Le tumulte devenait de plus en plus intense et le bacchanal terrifiant.
La populace avait repris sa première audace, et s’étant rapprochée peu
à peu, elle riait sous la barbe des hallebardiers. Des imprécations,
des cris de mort grondaient de nouveau; on lançait des pierres dans les
vitrages, on barbouillait les murs de sang de bœuf et de fiente; quand,
tout à coup, les groupes s’ouvrirent pour faire passage à une femme
échevelée, qui hurlait comme un chien à la lune; c’était la Torrija, la
boulangère, qui venait réclamer son époux, et demander vengeance.
—C’est la Torrija, la boulangère, disait-on de toutes parts; puis,
la meute attendrie fit un long silence, et la Torrija sanglotait et
poussait des rugissemens.
Alors, l’homme en cape brune montant sur les degrés, cria d’une voix
forte:—Amis! faisons justice! lâche, qui ne suivra point! Vengeance!
mort à Vésalius! mort au nécroman!
La réplique fut une grêle de pierres dans les fenêtres et sur les
hallebardiers qui rétrogradèrent jusqu’à l’escalier. La tourbe se vomit
dans le porche, se jette sur les piques en arrêt, qu’elle arrache et
brise; elle gravissait la montée et pourfendait la porte du salon,
quand, au loin, un galop se fit entendre.—Sauve qui peut, ce sont les
alguazils!—Saisie d’une terreur panique, elle redescend l’escalier,
se précipite dans les corridors ou par les fenêtres; quelques braves,
seuls, attendent de pied ferme.
—De par le roi, retirez-vous!
—Le roi punit de mort les meurtriers, les hérétiques, les sorciers! à
mort le Flamand!
—Au nom du roi, retirez-vous!
Alors les alguazils entrent à cheval dans le porche; une pluie de
meubles les accueille, ils ripostent par une mousqueterie qui renverse
les plus audacieux. L’homme en cape brune, poussant un cri, porte la
main à son flanc. Sains et blessés prennent la fuite, cinq cadavres
seulement restent sur le carreau.
Soudain, le palais et la rue devinrent mornes. Le guet enlevait
les corps des vaincus; les conviés, tremblans, s’échappaient par
l’arrière. Les portes se verrouillèrent, les lampes s’éteignirent,
après une scène de vie, une scène de mort. Seulement, en aile, dans le
logis de Vésalius, deux fenêtres flamboyaient dans l’obscurité.
III
QUOD LEGI NON POTEST
A travers les panneaux effondrés de la porte du salon, Maria avait
aperçu l’homme en cape brune, atteint d’un coup de feu; à son cri
déchirant, elle s’était évanouie; on l’avait transportée dans sa
chambre sur un canapé, où elle était depuis long-temps étendue
négligemment; Vésalius, à genoux auprès d’elle, larmoyant et tremblant,
lui baisotait les mains et le front.
—Comment te trouves-tu, Maria, mon amour?
—Mieux: mais tout est-il apaisé?
—Oui! cette laide populace a été mise à la raison. Conçoit-on ce que
ces bonnes gens ont contre moi? moi, paisible et retiré, passant
obscurément mes jours dans la sombre étude de l’anatomie, pour le
bien de l’humanité, pour le progrès de la science, pour la gloire de
Dieu! Ces bonnes gens demandent ma tête, ils me croient sorcier; tous
ceux qui disparaissent de la ville, c’est moi, Vésalius, qui les fais
enlever pour mes expériences. La masse sera donc toujours laide et
bête! bête et ingrate! Voilà donc le sort qui sera réservé à tous ceux
qui se dévoueront pour elle! à tous ceux qui viendront lui annoncer une
route, une parole neuves. Elle a crucifié Jésus de Nazareth, et ri à
la face de Christophus Colombus. La masse sera donc toujours laide et
bête! bête et ingrate!
—Chassez ces pensers noirs, Vésalius; mais, franchement, cette
échauffourée n’est pas faite pour conquérir son amour.
—Oh! que m’importe, après tout, l’amour de cette populace, pourvu que
j’aie le tien, Maria! Oh! tu m’aimes, est-ce pas? tu m’aimes un peu?
—Pouvez-vous bien encore me faire pareille question?
—Je sais, Maria, que je suis vieux, et quand on est vieux, on doute; je
sais que je suis sans galanterie, cassé par les veilles, amaigri, et
presque pareil aux squelettes de mon ouvroir; mais mon cœur est jeune
et chaleureux! Vois-tu, la passion que je ressens pour toi n’est point
une passion rancie; sous une vieille enveloppe, c’est une âme neuve
que je t’apporte; j’ai bien rencontré des femmes dans ma vie, mais
nulle, je te le jure, n’alluma en moi pareil feu. Fatalité! fallait-il
donc arriver à la décrépitude pour connaître l’amour et ses violences?
Maria, habitue tes regards au coffre grossier emprisonnant ma jeune
âme; la sève bout sous l’aubier du chêne centenaire.
Maria lui jeta un bras autour du cou, passant sa bouche sur son crâne
chauve et sa barbe blanchie; Vésalius pleurait de joie.
Heure du coucher! heure si délirante, si palpitante de pudeur et de
volupté! heure qui confond des êtres, qui avive et qui noie le désir!
heure du coucher, trahissant mensonges ou beautés! heure, trop souvent,
de pénibles contrastes! heure parfois bien fatale!.....
L’épousée rejetait gracieusement sa robe nuptiale et ses joyaux; la
rose semblait se dépouiller de ses périanthes; c’était une beauté
castillane comme on en voit dans les rêves!.....
Vésalius rejetait gauchement ses vêtemens de fête et dévoilait sa laide
charpente; c’était une momie développant ses bandelettes!
* * * * *
La lampe soufflée brusquement, les anneaux des courtines crièrent sur
leurs tringles; il se fit un calme profond, çà et là tumultueusement
interrompu; pourtant on n’entendit point Maria jeter le cri ...
Mais, fort avant dans la nuit, des caresses et des baisers sans
réponse, puis des murmures et des malepestes, et le savant professeur
d’anatomie qui répétait tremblant:
—Oh! ne va pas croire que ce soit faiblesse, Maria! c’est la violence
de mon amour qui me brise, tes beautés me font tout honteux, il me
semble que j’attouche à quelque chose de bénit, je t’aime tant, Maria,
je t’aime tant! Mais ne va pas croire que ce soit faiblesse! Demain,
au jour, je te ferai voir dans vingt auteurs, tu verras dans Mundinus,
dans Galianus, dans Gonthierus Andernaci, mon maître, et premier
médecin de François I^{er} de France, tu verras qu’au contraire c’est
puissance, excès d’amour, je t’aime tant, Maria!
Il faut croire que cet excès d’amour ne s’apaisa point, car à peine
quelques jours s’étaient écoulés, que Maria occupait dans une autre
aile un appartement isolé, avec une ancienne gouvernante du professeur
qui lui était toute vendue, et qu’il avait métamorphosée en duègne pour
son épouse. Le hibou ne voyait plus sa tourterelle qu’aux heures du
repas; ils se traitaient avec toute la froideur et la politesse serrée
d’étranger à étranger.
Vésalius s’était de nouveau fiancé à l’étude; engoncé dans ses
recherches, il passait du laboratoire à l’amphithéâtre et de
l’amphithéâtre au laboratoire.
Pubères et nubiles, voici l’enseignement que vous pouvez trouver en
ceci: C’est qu’il ne faut pas, autant que faire se peut, si vous avez
les passions ardentes, épouser un docteur des facultés, un membre de
l’académie des Inscriptions et Belles-Lettres, et par-dessus tout,
un immortel de l’académie des Quarante Fauteuils et du dictionnaire
inextinguible.
IV
NIDUS ADULTERATUS
Environ une olympiade après toutes ces choses, la doña Maria, qui,
contre la coutume, n’avait point paru à table depuis quelques jours,
fit appeler Vésalius, son mari. Aussitôt il se rendit près d’elle;
blême, défaite, yeux cernés, voix éteinte, elle était étendue sur son
lit. Vésalius, approchant un fauteuil, s’assit, et se pencha pour
écouter. Maria, sentant un souffle chaud glisser sur son front, souleva
sa paupière plissée, reconnut Andréa Vésalius, et, soupirant, se prit à
dire d’un ton agonisant:
—Vous êtes monseigneur et maître Andréa! Je me sens faiblir à chaque
instant; bientôt je serai aux pieds de Dieu, juge austère; et je suis
impure! j’ai tant péché contre vous! Mais la pécheresse implore son
pardon. Ne vous emportez point; vous êtes un homme sage, vous êtes mon
bon époux et mon maître! laissez que je vous mette mon âme tout à jour.
—Segnora, vous n’êtes point aussi bas que vous paraissez le croire;
votre esprit s’est frappé.