se raidit et expira: et le commissaire aperçut des gouttes de sang;
approchant le falot et voyant que ces traces se dirigeaient vers le
haut de la rue, il ordonna à la patrouille de le suivre. Ces gouttes,
quoique semées à d’assez longues distances, suffisaient cependant pour
les diriger. Arrivés à la rue Beurrière, elles disparurent, mais ils
les retrouvèrent dans cette ruelle débouchant rue du Vieux-Colombier;
et, suivant toujours attentivement, ils remontèrent jusqu’à la rue
Cassette, où les vestiges se prolongaient encore; enfin, les traces de
sang s’arrêtèrent contre une porte.
—C’est ici, messieurs, cria le commissaire, entrons! Il heurta
plusieurs coups de marteau.—Au nom de la loi, ouvrez! répéta le
caporal en frappant de la crosse de son fusil. Le portier tout éperdu
obéit:—Au nom de Dieu, messieurs, quel train! Que voulez-vous?
—Guidez-nous, nous allons faire perquisition. Tenez, voici le sang qui
reparaît! suivez-moi.
Ils montèrent l’escalier et entrèrent, en haut, dans un corridor; là,
les traces de sang s’arrêtaient encore à une porte.
—Qui demeure là, monsieur le portier?
—Une jeune fille, bonne et sage.
—Ouvrez donc, au nom de la loi!... Caporal, faites enfoncer la porte!
Aussitôt elle s’ouvrit sous le choc des crosses, et les regards avides
pénétrant dans la chambre, virent, à la lueur du falot, étendue sur le
plancher et baignée dans une marre de sang, une jeune femme pâle et
desséchée.
On la releva; elle était tiède encore.
A son retour, sans doute, Apolline s’était abattue de faiblesse,
épuisée par une aussi grande perte de sang et par un aussi long trajet.
On la transporta, sur un brancard, à l’hospice de la Maternité, nommé
vulgairement la _Bourbe_.
V
VERY WELL
Le lendemain, dans tout Paris, il n’était question que d’un enfant jeté
dans un égout, et les crieurs publics s’en allaient processionnellement
par la ville, hurlant et vendant pour un sou le détail exact de
l’horrible infanticide commis, au faubourg Saint-Germain, par une fille
de grande maison.
Cet événement avait jeté l’effroi parmi la bourgeoisie, qui brûlait
déjà de voir l’affaire à la cour d’assises, pour la connaître tout à
fond; et qui, rancunière, jouissait, par avance, du spectacle rare
d’une fille noble sur la sellette et l’échafaud.
A l’hospice, on avait d’abord désesperé des jours d’Apolline, mais on
l’entoura de tant de soins, sur la recommandation de Messieurs de la
justice, qui redoutaient que la mort ne tranchât la question sans eux
et n’empiétât sur leurs droits et sur ceux du bourreau. Au bout d’une
semaine environ, elle commença à recouvrer quelques forces, et la
connaissance lui revint.
Son étonnement fut grand et douloureux quand elle se vit dans une salle
d’hôpital. Elle n’avait aucune souvenance de ce qu’elle avait fait,
ni de ce qui s’était passé: ainsi qu’un ivrogne au réveil ne conserve
aucune idée des folies de son ivresse. Elle questionna, on ne lui
répondit que vaguement. Quand elle fut parfaitement rétablie, on vint
lui annoncer qu’on allait la transférer à la prison de la Force.
—A la Force! s’écria-t-elle, eh! pourquoi?
—Sous prévention d’infanticide.
—Moi! Oh non, vous êtes fous!...
—Vous avez jeté votre enfant dans un égout.
Alors, Apolline, consternée, porta ses mains à son flanc, et, semblant
sortir en soubresaut d’un sommeil et se rappeler subitement, tomba
froide sur le pavé.
Quand elle reprit ses esprits, elle était dans un cachot étroit et
sombre.
Son procès s’instruisit longuement; et, après quatre mois de détention
et de contact avec tout ce qu’il y a de plus fétide et de plus croupi
dans la marre sociale, elle comparut à la cour d’assises. Le grand
scandale avait attiré une foule innombrable de curieux qui voulaient
voir la belle marâtre du faubourg Saint-Germain. On lui avait fait
une réputation de beauté égale à celle de sa férocité. Les vitres des
marchands d’estampes étaient garnies de prétendus portraits de la
belle Apolline, aussi authentiques que ceux d’Héloïse ou de Jeanne
d’Arc: l’un rappelait madame de la Vallière, l’autre Charlotte Corday,
l’autre Joséphine, mais le public, qui veut être dupé à tous prix, en
était fort satisfait. Le palais était aussi encombré que si la basoche
eût dû jouer un mystère sur la table de marbre. Un murmure général de
désappointement s’éleva quand les huissiers annoncèrent que le tribunal
ordonnait huis-clos pour ce jugement.
Bientôt Apolline fut introduite dans la salle: sa jeunesse, sa
vénusté, son air triste et candide, sa voix suave et son maintien
impressionnèrent vivement la cour blasée.
Pour ne pas compromettre Bertholin, elle avait déclaré qu’un homme,
à elle tout-à-fait inconnu, et qu’elle n’avait jamais revu, un soir,
s’étant glissé chez elle, l’avait forcée avec violence. Quant au crime
qu’on lui imputait, elle avouait qu’il pouvait être, mais qu’il ne lui
en restait nul souvenir positif; et que n’ayant pris aucun aliment
depuis plusieurs jours, quand les douleurs de l’enfantement lui étaient
survenues, elle devait avoir été assurément dans un état complet de
démence.
Sur cinq médecins appelés à constater quel avait pu être son état moral
lors de son accouchement, un seul avait affirmé l’aliénation, et quatre
l’avaient niée.
Au moment où l’accusateur public, M. de l’Argentière, se leva et
entonna sa déclamation, Apolline, frappée comme à un accent connu,
tourna ses regards sur lui, jeta un cri perçant, et se renversa sans
connaissance.
Jamais réquisitoire ne fut plus violent et plus inhumain: il n’est
rien que M. de l’Argentière ne mit en jeu pour accabler l’accusée. Il
poussa sa rage extravagante jusqu’à la comparer à Saturne, qui dévorait
ses enfans, et se résuma en demandant sa tête.—Ne vous laissez point
séduire, criait-il, par les beaux dehors de cette mère dénaturée, le
laurier-rose contient un venin subtil, la beauté n’est souvent que le
voile de la perfidie; ne vous laissez point faiblir, messieurs, il
faut un exemple absolument, pour arrêter l’infanticide en son cours.
Messieurs, soyez inexorables, vous serez justes!
L’avocat d’Apolline, avec un rare talent, s’acquitta de sa défense; son
plaidoyer aurait arraché des larmes à des tigres, le tribunal resta
froid; et l’accusateur commença sa sauvage réplique.
Quand la pauvre Apolline eut recueilli ses esprits, elle se
leva brusquement, et montrant du poing l’accusateur, M. de
l’Argentière:—C’est lui! criait-elle, c’est lui! je reconnais sa voix,
c’est lui! cet homme-là qui parle! c’est lui que j’ai vu aux rayons de
la lune, blême et rouge, l’œil caverneux...... Puis, fondant en larmes,
elle jetait des hurlemens.
—Cette enfant est égarée, dit froidement M. de l’Argentière, dont la
morne physionomie n’avait pas laissé paraître la plus légère émotion.
—Emmenez l’accusée; et nous, messieurs, passons dans la salle de
délibération, ordonna le président.
Au bout d’un quart d’heure, la cour rentra en séance: le jury ayant
répondu affirmativement à toutes les questions posées, le président fit
lecture de la sentence, qui condamnait Apolline à la peine capitale.
Elle écouta son arrêt avec dignité, et dit seulement, se tournant du
côté de l’accusateur public:—Ceux qui envoient au bourreau sont ceux-là
mêmes qui devraient y être envoyés!
Son défenseur, égaré, pleurant et se heurtant le front, se jeta dans
ses bras, et l’embrassa, au grand scandale de la cour, qui demanda si
elle voulait se pourvoir en cassation.—Oui, répondit Apolline, mais au
tribunal de Dieu.
* * * * *
Le matin du jour, on lui envoya un prêtre pour se préparer; il ne
sortit plus d’auprès d’elle. Apolline lui ayant naïvement raconté
son histoire, le pauvre homme, convaincu de son innocence, pleurait
désespéré; celui qui était venu la consoler était plus faible qu’elle
et plus inconsolable.—Pauvre martyr! l’appelait-il, en lui baisant les
pieds comme on baise une châsse sainte. Il n’osait lui parler de son
Dieu juste et bon; sa providence était trop compromise par cette vie
fatale.
A quatre heures, le geôlier monta l’avertir. Sa toilette achevée, elle
descendit, soutenant son confesseur.
Aussitôt la charrette se mit en marche. Il semblait que toute la
population de Paris s’était encaquée du palais à la Grève. De haut
en bas, les maisons étaient chargées de spectateurs avides: jamais
supplice n’avait attiré plus de monde.—La voilà!—la voilà! répétait-on
de rang en rang.
Qu’elle était belle du haut de son tombereau, cette infortunée
Apolline! quelle dignité! quelle résignation! Son teint était plus
blanc que le peignoir qui l’enveloppait, et sa chevelure plus noire
que le prêtre qui pleurait à ses côtés. Elle promenait sur la foule
son regard langoureux; les commères lui montraient le poing, et les
jeunes hommes attendris lui envoyaient des baisers. Enfin, la charrette
déboucha sur la Grève. En montant à l’échelle, Apolline aperçut, à une
croisée, M. de l’Argentière qui la fixait froidement; elle en jeta
un long cri d’horreur, et tomba faible entre les bras d’un valet de
guillotine. Il se fit alors un brouhaha général et une fluctuation
dans la foule. Il pleuvait:—A bas les parapluies, on ne voit pas!
criait-on de toutes parts;—à bas les parapluies! répétaient des voix de
femmes;—soyez galans, messieurs, on ne voit pas!
Toute la tourbe, le cou tendu, était sur la pointe du pied.
Quand le coutelas tomba, il se fit une sourde rumeur; et un Anglais,
penché sur une fenêtre qu’il avait louée 500 fr., fort satisfait, cria
un long _very well_ en applaudissant des mains.
JAQUEZ BARRAOU
LE CHARPENTIER
LA HAVANE
Car amour est fort comme la mort,
Et jalousie est dure comme enfer.
LA BIBLE.
Je suis noire, mais je suis belle comme les tabernacles de
Cédar, comme les peaux de Salomon.
LA BIBLE.
Eh! pourquoi cette jalousie?.....
P. L. JACOB, Bibliophile.
I
PESADUMBRE Y CONJURACION
C’était le jour de Dieu: assez l’indiquaient le calme des campagnes,
l’air jovial et le linge blanc des esclaves qui passaient au loin sans
râler sous d’énormes fardeaux, hommes infortunés! auxquels il ne manque
plus qu’un grelot de mulet. Le soleil dardait à l’heure de la sieste;
cependant le charpentier Jaquez Barraou, noir membru et gigantesque,
vint s’asseoir à la porte de sa case engoncée, pour ainsi dire, dans
une crique, où se trouvaient amarrées deux pinasses et une balancelle
en radoubs. Le sol était jonché çà et là de bois en grume, de billots
et de madriers.
Jaquez Barraou avait encore sa chemise rayée et ses vêtements de
travail; pourtant, lui, si religieux, n’avait point travaillé, car
c’eût été péché mortel. Il était pieds nus. Dans toute sa personne
régnait un nonchaloir qui contrastait avec son maintien énergique. Sous
sa laine crépue et noire roulaient deux gros yeux blancs: souvent, il
les promenait sur la mer et sur le terroir environnant; souvent, il
les soulevait aux cieux, puis les reportait fixement sur la Havane,
sourcillant et lançant avec mépris des bouffées d’une fumée bleue qu’il
aspirait d’un long cigare.
Il eût été difficile de s’expliquer les mouvemens et les brusques
soupirs de cet homme; son regard, chagrin et menaçant, qu’il arrêtait
tantôt sur la vaste mer des Antilles, dont il semblait mesurer
l’étendue, et que tantôt il jetait sur la ville, aurait pu faire penser
qu’il était abîmé dans des rêves nostalgiques; que son cœur était
meurtri par le mal du pays, cet amour violent de la patrie absente
que rien ne saurait abattre, qui fait encore trouver des larmes aux
vieillards canadiens courbés sous le joug infamant de l’Anglais, rien
qu’au seul nom de leur ancienne patrie, et qui leur fait parfois
repousser avec dégoût les jeunes enfans de leur race, qui fatiguent
leurs oreilles de la rude langue des vainqueurs. Il paraissait toiser
la distance de son Afrique à cette rive américaine, et maudire les
Européens barbares qui l’y avaient transplanté après l’avoir échangé
contre une scie ou un sabre à ses ravisseurs.
On aurait bien pu se plonger dans le fiel de tous ces pensers, et
pourtant rien de tout cela n’agitait Barraou, car c’était un fils de
Cuba qui n’avait d’africain que les traits et l’âme. Tout à coup il
jette loin de lui son cigare inachevé, se lève et s’assied lourdement,
entrecoupant, dans ses dents, de rauques monosyllabes semblables à des
jurons grossiers. Il faisait claquer sa mâchoire, et se heurtait du
derrière de la tête sur la muraille; enfin, paraissant se calmer, il
répéta d’une voix pleurante:
—Jalousie! jalousie! que tu me fais de mal! que tu dévores,
jalousie!... Maudit soit de moi, maudit soit de Jaquez Barraou! Ma
poitrine est plus brûlante que si j’avais avalé du cubèbe et du
piment. Jalousie! tu me mâches le cœur avec une dent plus incisive
que la dent du serpent! Quand je veux te repousser, c’est alors que
tu m’assièges? Te repousser? Au fait, et comment?... Ils ne m’ont
pas même laissé le doute; car, l’autre soir, quand je revenais de la
ville, pour la troisième fois je l’ai surpris fuyant près de la case;
il en sortait à coup sûr.... Oui, je l’ai vu, infâme Juan Cazador; que
venais-tu tenter auprès de mon Amada? Tenter ... que je suis bon!...
Eh! qui m’a répondu d’Amada? Oh non! mon Amada, tu es pure, oui!...
cependant dois-je le croire?... les femmes sont si fourbes. Cruel sort!
horrible incertitude! bientôt j’en sortirai ou de la vie. Ami faux,
toi que j’appelais mon Juanito; toi qui m’as connu plus petit que
cette chèvre; toi qui, tant de fois, avec moi, t’endormis ivre-mort
sur la même natte, bien avant dans la nuit; nuit d’épanchemens et de
rêves plus doux que ceux apportés par le sommeil! Que de tafia! que
de _cigaritos_!... Ces temps sont déjà bien loin, pauvre Barraou! Tu
fêtoyas ta jeunesse; et maintenant que tu t’inclines comme ton père, il
te faudra pleurer.
Que les hommes sont injustes! Ai-je jamais convoité leurs épouses?
Donc, pourquoi me fraude-t-on la mienne? Je suis pauvre; je n’ai rien,
je n’avais qu’Amada. Je ne pourrai donc rien posséder, misérable, sur
cette terre, sans qu’on en lève la dîme? rien! pas même celle que j’ai
choisie entre mille. Ah! je suis trop crédule au mal!... Un stratagème,
une embûche pourraient tout m’éclaircir: si c’est erreur, si je me suis
trompé, je rentrerai dans la paix; et si ... alors vengeance!... _Santa
Virgen!_ sois à mon aide, et demain tout sera fait.
Soudain il s’interrompit, se penchant et prêtant l’oreille, comme s’il
eût entendu quelque bruit; il se rajustait et prenait un air de roideur
pour singer le calme, quand sortit follement de la case une jeune femme
qui, se laissant aller à lui, s’appuya sur son épaule.
Oh! qu’elle me parut belle et digne de toute la violence de Barraou!
Je ne sais si j’étais aveuglé par cet amour préjugé, cette propension
sympathique qui toujours m’entraîne aux femmes de couleur, qui,
toujours dans mes songes, me livre une beauté africaine; qui, tout
enfant, me faisait rechercher les embrassemens des noires, et rester
froid aux caresses de nos blanches créoles. Oh! qu’elle me parut
belle! elle était svelte, joyeuse et riante; son teint était celui
d’un sang mêlé, que méprisamment vous appelez mulâtresse; ses traits
étaient fins et profiles comme ceux d’une Arlésienne et son œil vif
en amande. Autour de sa tête elle avait roulé avec grâce un turban de
mousseline; des pendans de corail se balançaient à ses oreilles; un
collier de ramina de Venise faisait une base d’or au galbe de son beau
cou; ses doigts effilés étaient prisonniers dans des anneaux précieux;
sa courte saya de cotonnade blanche découvrait ses jambes rondelettes
et ses pieds de Cendrillon que ne chaussaient pourtant que de rustiques
_esparteñas_ espagnoles.
—Que fais-tu là? lui dit-elle en relevant de sa main sa longue
chevelure, et collant ses lèvres au front déprimé de Barraou.
Toi, aujourd’hui, à cette heure, encore en pareil désordre? tu me
tourmentes, mon Jaquez, tu sembles chagrin, qu’as-tu donc? partage-moi
ta moindre peine, parle, sois confiant!
—Je n’ai rien, franchement, peut-être est-ce la chaleur qui m’accable!
—Non, tu te caches; même en parlant tu rêves encore, et tu sembles
_engolfado_: d’ailleurs, ne t’ai-je pas entendu? tout à l’heure tu
parlais, querellais et plaignais hautement.
—_Corazon mio!_ tu t’es trompée, je fredonnais, pensant que tu
reposais, je chantonnais doucement cet air, ton favori.
Paxarito que vienes herido
Por las balas del cruel Cazador,
Cesa, Cesa tu triste gemido.
Mientras duerme mi dulce amor!
—Oh! que vous êtes bon, mon Jaquez, pour votre Amada! daigner songer à
elle.
—Vous daignâtes bien m’aimer; mais trêve de cela. Ta grâce
voudrait-elle bien préparer, pour ce soir, un souper copieux? bonne
chère! J’ai l’intention de convier Cazador.
—Cet homme ... Eh! pourquoi?
—Pourquoi? sotte question! Que trouves-tu d’extraordinaire; est-ce la
première fois que cet ami partage ma table?...
—Rien! mais vous êtes si maussade, je veux dire si triste,
qu’assurément vous lui ferez froide réception.
—Qu’importe, il aura les bonnes grâces de l’hôtesse! Dis à Pablo de
venir; il doit être près du chantier, je l’ai vu tantôt jouant avec ton
vieux chien Spalestro; va et fais.
Mes funestes pressentimens viennent encore de se corroborer. Comme elle
a rougi à son seul nom; quel embarras, quelle surprise! Et cette ruse
de femme, recevoir avec froideur une nouvelle qui lui met la joie au
cœur!
—Patron, votre grâce me fait mander; me voici, que faut-il?
—Ecoute bien, Pablo; tu vas prendre dans le bahut un paquet de tabac,
puis, tu iras trouver Juan Cazador chez son maître, Gédéon Robertson,
et, lui offrant de ma part, tu le convieras à venir souper, ce soir
même, chez son ami Jaquez Barraou; sois prompt, ne reviens pas sans
lui. Pars, béni soit ton chemin.
II
EL CORAZON NO ES TRAYDOR.
Quand le pequeno Pablo fut éloigné, Barraou rentra dans la case. Amada
préparait la _cène_; lui se lava et s’endimancha. Décrochant ensuite
l’escopette suspendue à la muraille, au-dessus de quelques figurines et
images de saint Jacques de Gallice et de Madones caparaçonnées, il se
prit à la nettoyer avec une espèce de joie sombre: Amada le remarquait.
—A quel propos, lui demanda-t-elle, t’occuper de cette escopette?
—Pour rien, mon amie, seulement pour enlever la rouille qui la ronge.
—Ah! seulement pour enlever la rouille; à quoi bon alors mettre cette
pierre neuve? Hélas! _Santa Virgen!_ que fais-tu là? de la poudre! des
balles! voudrais-tu la charger? C’est imprudence, non, je t’en prie; il
arrivera malheur, cette arme est à la portée de tout venant.
—Il arrivera malheur..... peut-être!....
—Mais à quoi bon? réponds-moi.
—A quoi bon? tu veux savoir?—Eh bien! demain, je dois partir pour
l’intérieur des terres, j’ai à faire des achats de bois; des bandes
de marrons infestent les routes; je pense qu’il est bon de ne point
marcher sans armes.—Amada, où est donc mon _cuchillo_? il était là, je
ne le retrouve plus.
—Le voici, mon bon, mais qu’avez-vous besoin de ce poignard sur
vous?... est-ce pour les marrons de demain?...
—Plaise à Dieu!....
Après la bourrasque de Barraou, Amada, sans dire mot, acheva sa cuisine
et prépara la table de la _cène_. Pour lui, se promenant à grands pas
devant la case, de temps en temps il regardait au loin avec un air
d’impatience. Tout en s’occupant du ménage, Amada, intérieurement
agitée et bouleversée, avait l’âme meurtrie de cent pensées diverses;
elle jetait cent conjectures, la plupart étranges et absurdes. Elle
aurait donné sa plus belle nuitée de plaisir, ou son chapelet d’or
indulgencié pour être au lendemain, ou pour lire au plus petit coin du
cœur de Barraou. Souventes fois, elle laissait tomber de gros soupirs.
—_Alma de Dios!_ protégez votre servante. Mon bon ange, arrêtez le bras
de Barraou, comme vous retîntes le bras de notre père Abraham!.....
Pablo trouva Juan Cazador prêt à partir pour la danse, et tirant avec
transport quelques sons nazillards d’une mandoline fêlée.
—Mon maître m’envoie à votre grâce, lui dit-il, pour lui offrir ce
tabac de la plantation royale, et pour l’inviter à souper; il m’est
enjoint de ne point repartir sans elle. Cazador, joyeux et surpris,
remercia Pablo de sa bonne visite, et se mit en route.
Chemin faisant, il ne pouvait contenir son hilarité, et, se
questionnant en lui-même:—Qui, disait-il, a pu porter Jaquez à me
faire pareille politesse? lui, si ombrageux, qui depuis si long-temps
fait tout pour m’éloigner; ce ne peut être qu’Amada? Mais, si c’était
sous son influence? oh! non, cela ne se peut! Elle aurait donc quelque
amour pour moi? de l’amour, ... de l’amour..... non, je suis trop
malheureux!
III
TRAYCION Y TRAYCION
Quand Juan approcha de la case, Jaquez, qui toujours chevalait de
long en large, l’aperçut de fort loin, vint au-devant et le salua
amicalement, le comblant de courtoisies auxquelles Cazador répondit
avec effusion. Au moment où ils entrèrent, Amada fit un sursaut, et,
sans être vue, levant les yeux comme pour implorer la miséricorte du
bon Dieu, se signa précipitamment; puis se retournant avec calme:
—_Doy a usted la bienvenida_, dit-elle à Juan Cazador. Vos grâces
peuvent prendre place, tout est prêt.
—_Bien esta, querida_, reprit Barraou plaçant Juan à sa
droite.—_Compagnero!_ il y a long-temps que j’ai eu le bonheur de
souper avec toi; il faut signaler et célébrer dignement ce repas;
faisons sauter quelques vieilles bouteilles; tâchons, mon vieil ami, de
nous redonner le fumet de ces vieilles fêtes de garçons, qui n’étaient
point embellies par notre bonne Amada. Sera tenu pour couard et
gavache, celui qui renoncera!...
* * * * *
—Bravo! bravo! soit, soit, dit Cazador, j’y consens, et le perdant
paiera une amende; gare à toi, Barraou!
—_Compadre!_ garde ta sollicitude pour ton compte: Juanito, combien de
fois t’ai-je enterré; gare à toi, _cobarde_!
En disant ces derniers mots, Barraou renfonçait le manche de son
_cuchillo_ qui mettait le nez à la fenêtre; à ce mouvement, Amada
qui le suivait des yeux, poussa un cri d’horreur: tous deux aussitôt
la reçurent dans leurs bras, la questionnèrent sur son mal et lui
prodiguèrent mille soins; revenant bientôt, elle les remercia.—Ce n’est
rien, assurait-elle, une vive palpitation de cœur m’a seule arraché ce
cri.
—Tu m’as fait bien peur, dit Jaquez.
—Vous m’avez tourné la tête et le cœur, murmura Cazador.
—Ah! ah! Juanito, ceci est une finesse; l’aveu est adroit.
—Je l’ai dit sans malice et n’en veux nul mérite.
—Qu’en penses-tu, notre Amada?
—Vrai Dieu! Barraou, vous êtes bien fatigant!
—Plaisanterie, mes amis, qu’il n’en soit plus question; _dexadas
las burlas_; allons rasade par-dessus! Amada, tu devrais bien aller
chercher cette outre de vin de Xerès, dans le fond du caveau? Non,
ne te dérange pas, j’irai moi-même, tu ne saurais trouver. Permets,
Juanito, et tu m’en donneras de bonnes nouvelles.
—Sans perdre de temps, Amada de mon cœur! nous sommes seuls ici, vite,
dites-moi, si c’est à vous que je dois ce bonheur.
—Eh! quel bonheur?
—De partager votre.....
—Non, non, vous ne me devez rien; ce n’est pas à moi, loin de là!...
—Vous êtes donc pour moi toujours aussi rude? Oh! laissez-moi dérober
ce baiser que vous me refusâtes l’autre soir.
—Non! je vous abhorre, je vous exècre..... et cependant je prends pitié
de vous.
—O bonheur!
—Ecoutez, le péril ici vous environne, veillez et priez Dieu qu’il
veille aussi sur vous.
—Expliquez-vous!...
—Je ne sais rien de plus; taisez-vous ou vous nous perdez, Juan;
taisez-vous, je l’entends ...
—Le voilà ce fameux Xerès! ton verre, Juan, et goûte ça.
—_Visa usted! es un ambre_, il est délicieux.
—Allons, _compadre_! redoublons: fais-tu pas la petite bouche? as-tu
peur d’être le gavache?
—Juan Cazador n’est pas si novice; je crois bien, par exemple, Barraou,
que tu pourrais apprêter ton amende, car ton œil commence à reluire.
Eh! que fais-tu donc? prends garde; on te dirait assis sur une
escarpolette.
En effet, Barraou commençait à passer de l’entrain à l’ivresse. Il
chantait en se berçant, s’emportait et frappait sur la table, riant aux
éclats, récitant des prières et de grossières farces, semblables à ces
espèces d’improvisations des _arriéros_ Biscaïens qui vont, lorsqu’ils
ont la tête en belle humeur, juchés sur leurs mulets, chantant et
amalgamant la Bible et le Nouveau-Testament d’une manière tant soit peu
affriandée.