épris de sa beauté rare, éperdu comme un jeune homme, je lui fis l’aveu
de ma passion. Elle me répondit qu’elle avait une trop haute estime
de moi pour présumer que je voulusse exploiter son dénuement; qu’elle
croyait sincèrement à la noblesse et à la pureté de mes sentiments;
mais, qu’ayant résolu de quitter le monde, où elle avait tant souffert,
elle venait d’écrire à la supérieure du couvent de Saint-Thomas afin
d’y être admise en noviciat. J’eus beaucoup de peine à la détourner
de ce projet: je lui fis sentir qu’assurément elle se tuerait en
embrassant une vie austère après toutes les douleurs qui l’avaient
affaiblie. Enfin, elle se rendit.
Je ne m’abuse point assez sur moi-même, pour croire que cette douce
Apolline ait un amour vif pour moi: elle me chérit comme son père;
je suis pour elle un tuteur généreux, un ami compatissant. Elle est
d’autant plus attachée à moi, que jusque-là elle n’avait rencontré que
des êtres égoïstes et féroces. Elle est bonne, sensible, bienveillante,
sans folie, que pourrais-je demander de plus? Tous les dons que j’ai
voulu lui offrir, tous les présents que je lui ai portés, noblement
elle a tout refusé: il est de son devoir, dit-elle, d’agir ainsi, et
qu’une fille d’honneur ne saurait rien accepter que de son époux. Aussi
lui ai-je promis que nous serions unis avant peu; cette pensée l’a
remplie de joie. Je lui avais donc demandé pour demain soir, à neuf
heures, un rendez-vous chez elle, pour nous entretenir des préparatifs
de notre mariage, et peut-être ... Tu vois, je ne mens pas, voici sa
lettre en réponse.
MON CHER BERTHOLIN,
Je présume que de grandes occupations dans la journée, vous ont fait
choisir une heure aussi avancée: mais que la volonté de mon époux soit
faite, sa servante l’attendra. J’éteindrai ma lampe pour prévenir tout
soupçon de mes méchants et indiscrets voisins. Venez avec mystère.
Votre amie et épouse de cœur.
Tout résolu, je partirai sans l’avertir, pour nous épargner de pénibles
adieux; si je la revoyais, je sens que je n’aurais plus le cœur de
m’éloigner. Arrivé là-bas, je lui écrirai; aussitôt que je serai
installé dans ma préfecture, je reviendrai l’épouser clandestinement,
et puis, je l’emmenerai de suite et la présenterai à mes administrés
comme étant depuis long-temps ma compagne, afin de trancher court aux
bons mots.
Décidément, je partirai demain matin; mais il faut que je lui fasse
remettre quelque argent, incognito, pour que cette pauvre fille ne
meure pas de faim en mon absence.
Déjà, onze heures!... Adieu, adieu l’Argentière!
Bertholin, en disant ces derniers mots, s’était levé et se retirait du
côté de la porte: M. l’accusateur, qui avait écouté ce récit avec une
attention froide, morne, soutenue, le poursuivit en le questionnant
jusqu’au bas de l’escalier.
—Tu dis, Bertholin, que cette Apolline est belle?
—O mon ami, j’ai beaucoup vécu et beaucoup vu, mais jamais je n’avais
rencontré de femme aussi séduisante: figure-toi l’Eucharis de Bertin,
l’Éléonore de Parny, une nymphe, Égerie, Diane!... Elle est grande,
élancée, gracieuse; elle est blême et mélancolique comme une malade;
ses cheveux, qu’elle porte en bandeau sur le front, achèvent son aspect
virginal, et, sous des sourcils noirs et épais, ses grands yeux bleus
languissent.
—Et, tu dis qu’elle habite la même maison que toi?
—La même, au fond du corridor au-dessus de mon logis.
Alors l’Argentière se jeta au cou de Bertholin et l’embrassa comme une
patène: gentillesse étrange de sa part, lui, si dédaigneux et si froid?
II
WAS-IST-DAS?
Neuf heures sonnaient aux Carmes, au Luxembourg, à Saint-Sulpice, à
l’Abbaye-au-Bois, à Saint-Germain-des-Prés, et semblaient donner un
charivari à la nuit tombante.
En ce moment, rue Cassette, un homme se glissait dans une maison de
riche apparence, et montait l’escalier à pas de loup; tout en haut,
il entra et s’arrêta dans un corridor sombre; à travers les ais d’une
porte une voix s’échappait; il appuya l’oreille contre la serrure;
cette voix douce récitait une prière du soir. Il heurta légèrement du
doigt.
—Qui est là?
—Ouvrez, Apolline, c’est moi!
—Qui vous?
—Bertholin!
Aussitôt elle entr’ouvrit sa maudite porte qui craquait comme des
escarpins, et dont les gonds grinçaient comme une girouette.
—Bonsoir, mon ami.
—Bonsoir, toute belle.
—Pardon, si je vous reçois si inconvenablement, sans flambeau, c’est
que, misérable, je n’ai pas de rideaux à ma croisée, et du vis-à-vis on
plonge et distingue tout chez moi. Aussi, pourquoi choisir une heure si
avancée?
—Le jour j’ai la tête bourrelée par les affaires, et, d’ailleurs, le
plein soleil prédispose peu aux épanchements: qu’est-ce donc l’amour
sans la nuit? qu’est-ce donc l’amour sans mystère?
—J’aurais mauvaise façon à vous blâmer de cela, car je n’aime jamais
tant Dieu que la nuit, dans une église bien sombre.—Vous toussez, mon
ami?
—Oui, faisant le pied de grue à la porte du ministre, j’ai maraudé un
rhume et un enrouement qui me fatiguent beaucoup.
—C’est cela que je vous trouvais la voix rauque et changée. Mais
causons sérieusement; mon cher petit, à quoi bon, dis-moi, retarder
plus long-temps notre union? Si le monde venait à s’apercevoir de notre
liaison, on dirait bien du mal de moi.
—Patience, ma bonne, patience! aujourd’hui, j’ai reçu ma nomination
officielle à la préfecture du Mont-Blanc et je dois partir demain;
sitôt mon installation faite et mon administration réformée, je te jure
que je reviendrai célébrer notre mariage clandestin; nous quitterons
Paris sur l’heure, et je te présenterai là-bas à mes sujets comme une
ancienne épouse.
—O mon ami, que je suis heureuse!..... mais ton absence ne sera
pas longue, n’est-ce pas? Seule, ici, je souffrirais trop dans
l’expectative.
—Petite pédante; si tu comprenais combien je t’aime!
—Mais, Bertholin, que faites-vous?..... Ne m’embrassez donc pas comme
cela!...
—Amie!...
—Vous me traitez ce soir bien cavalièrement, monsieur!...
—Non, amie! je vous traite en épouse.
—En épouse!... la suis-je, monsieur?
—Quand deux êtres qui s’aiment se sont fait un serment, a-t-il besoin
pour être sacré d’être visé par le municipal? La loi ne fait que
ratifier. Nous nous aimons à toujours, nous nous le sommes juré, nous
sommes époux: et si nous sommes époux, à quoi bon?.....
—Toute liaison sans la sanctification de Dieu est péché.
—Dieu, comme la loi, ne fait que ratifier.
—Je ne puis lutter avec vous, je ne suis pas subtile en controverse,
je ne décline pas ma faiblesse, mais soyez généreux!
—Je le suis!
—Mais laissez-moi, Bertholin, vous êtes indigne de vous ce soir! que
me voulez-vous?... Ah! c’est mal, une pauvre fille!... Bourreau!
pouvez-vous bien me torturer de la sorte?... J’appelle!...
—Appelle.
—Je frappe au plancher et fais monter vos domestiques.
—Ils ne monteront pas.
—Hélas! hélas! c’est mal, Bertholin!...
* * * * *
Maintenant, mon ami, tu vas me dédaigner, tu vas me repousser, tu ne
voudras plus pour compagne d’une fille si peu fidèle à son devoir,
d’une fille sans honneur?
—Ne parle pas ainsi, Apolline, tu me blesses! Il faut que tu m’estimes
bien lâche et bien bas. Moi, t’abuser? oh! non, jamais! cela te
rehausse encore en mon cœur.
—Tu m’aimes encore?
—A toujours!
—Mais ta voix vient de changer subitement, ciel! est-ce bien toi,
Bertholin? Folle que je suis ... fatal pressentiment!... oh! si j’étais
trompée!... C’est bien toi, Bertholin, réponds-moi? je t’en prie,
parle-moi, est-ce toi, Bertholin? est-ce toi?...
Laisse-moi toucher ta figure, Bertholin n’a pas de barbe; oh! si
j’étais trompée!...
—La belle, dit alors l’énigme à pleine voix, la morale de ceci est
qu’il ne faut pas recevoir ses amants sans flambeau.
A cet accent inconnu, Apolline tomba de sa hauteur sur le plancher.
Quand, revenue de son anéantissement, elle eut recueilli ses esprits
et ses forces, elle se traîna sans bruit jusqu’à la croisée, un rayon
de la lune glissant dans la chambre éclairait la tête de l’homme
qui dormait profondément dans un fauteuil. Apolline, tremblante, le
considéra: il était vêtu de noir, portait baissée une tête blême, où
pleuvaient des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux, son nez long
et en fer de lance, ses joues étaient accoutrées de favoris rouges,
taillés carrément comme des sous-pieds.
—Quel est cet homme? se disait cette malheureuse enfant. Oh! l’infâme
Bertholin, c’est lui qui m’a fait cette abomination!... à qui croire?
ah! c’est affreux que de tromper ainsi!...
Sur la poitrine de l’inconnu elle sentit un portefeuille; tout au
monde elle aurait donné pour pouvoir le soustraire, espérant par-là
découvrir son suborneur; mais c’était impossible, son habit était
croisé et boutonné jusqu’en haut.
En cette fatale angoisse elle maudissait Bertholin et Dieu.
Enfin, accablée par le chagrin, le sommeil, elle s’accroupit de nouveau
et s’assoupit sur le plancher trempé de ses larmes.
Quand elle s’éveilla, il faisait grand jour, le fauteuil était vide,
elle était seule, face à face avec sa honte.
III
MATER DOLOROSA
Le portier monta dans la journée chez Apolline pour lui remettre un
sac d’argent: c’était la somme que Bertholin devait lui faire parvenir
incognito après son départ; car il redoutait qu’avant son retour, cette
malheureuse, sans ressource, ne succombât sous le besoin.
—De quelle part? demanda Apolline.
—Je ne sais, mademoiselle, un inconnu vient de me l’apporter pour vous,
sans dire plus.
—Remportez cet argent!
—Je ne puis, on m’a bien dit: pour mademoiselle Apolline.
—Remportez-le, vous dis-je!
Le bon homme était tout interdit.
Apolline, fière et noble, le repoussait d’autant plus durement, qu’elle
présumait en son cœur que c’était le prix de son déshonneur, que
l’homme de la nuit tarifait pour l’humilier encore et l’avilir plus bas.
Mais le portier, tout en s’excusant, jeta le sac sur la table et se
retira précipitamment.
Tout le jour, Apolline fut aux aguets; elle écouta si elle n’entendrait
point, au-dessous, dans l’appartement de Bertholin, quelque bruit,
marcher, remuer des meubles, ouvrir les portes ou les fenêtres, mais
vainement. Ainsi, elle épia plusieurs jours de suite, sans plus de
succès. Enfin elle se hasarda, un soir, de descendre heurter; pas de
réponse: Bertholin avait emmené ses domestiques avec lui.
L’imbroglio se compliquait, et la pauvre Apolline y perdait la
tête:—A-t-il déménagé? se disait-elle, mais je l’aurais entendu;
aurait-il quitté Paris? et, avant son départ, aurait-il comploté avec
un de ses intimes l’affreuse fourberie ... Oh non! c’est impossible.
Il serait donc bien faux et bien méchant! Oh non! Bertholin est un
homme sensible et vrai ... Qui m’expliquera tout cela? Elle allait,
dans sa perplexité, jusqu’à douter d’elle-même, et se demander si son
regard ne l’avait point trompée dans les ténèbres et si ce n’était
point Bertholin lui-même qui s’était offert étranger à son imagination
frappée.—Pourtant ce n’étaient point ses traits; je ne rêvais pas:
pourtant ce n’était pas sa voix, pourtant ce n’étaient pas ses
manières élégantes; oh non! ce n’était point lui.
Une semaine environ après cette mésaventure, Apolline reçut une lettre
datée du Mont-Blanc; elle était de Bertholin, et s’exprimait ainsi:
Pardon, ma belle future, si je suis parti sans vous avoir baisé les
mains; j’ai voulu nous épargner des adieux pénibles. Appelé à la
préfecture du Mont-Blanc, je suis allé prendre possession de mon
royaume. J’espère, avant quinze jours, revoler près de vous consacrer
notre union secrètement, et aussitôt repartir pour ce pays qui, je
pense, ne vous déplaira point. Vous n’avez pas eu sans doute la
maladroite fierté de repousser la faible somme qu’on doit vous avoir
remise d’une part invisible; vous êtes mon épouse, et je souffrirais
trop de vous savoir des privations.
Cette lettre ne fit qu’accroître l’embarras d’Appoline: après tant de
belles démonstrations, elle n’osait plus accuser Bertholin de noire
perfidie; et cependant, à l’heure dite du rendez-vous, bien informé,
un autre était venu en son nom la violenter. Mystère inextricable! la
raison la plus plausible était que son billet avait pu s’être égaré
entre les mains d’un étranger.
Quelque temps après cette première lettre de Bertholin, elle en reçut
une autre, où il lui annonçait que, surchargé de travaux imprévus, il
était forcé de retarder son départ.
A cette époque, Apolline commença à ressentir un malaise général.
Dégoûtée de tout aliment, il lui prenait souvent des tranchées et des
vomissemens; son inquiétude devint grande. Un médecin lui conseilla
l’usage du safran, qui n’eut aucun résultat; alors il la déclara
tout net en grossesse. A cette nouvelle, Apolline tomba dans la
consternation et le désespoir.
Nuit et jour, elle pleurait amèrement. Sa position devenait bien
cruelle. Bertholin lui avait enfin annoncé son retour; et, d’heure
en heure, elle s’attendait à le revoir. Que faire en cette fatale
conjoncture? Lui cacher et le duper était chose difficile et
malhonnête; lui déclarer tout franchement, c’était tout perdre,
et cependant sa délicatesse ne lui laissait que ce parti. Aussi
résolut-elle de lui confesser sans déguisement dès son arrivée, et
peut-être espérait-elle que sa générosité lui pardonnerait une faute
désespérante, commise pour lui et par lui.
Enfin, Bertholin reparut: dès l’abord, il remarqua un grand changement
en elle, une tristesse, un air guindé à son vis-à-vis, une altération
et un amaigrissement dans ses beaux traits. Il la comblait de tant de
caresses et de tant d’amour, que, malgré sa résolution ferme, Apolline
n’osait entamer son aveu: vingt fois le premier mot expira sur ses
lèvres tremblantes; elle n’osait jeter un si grand désenchantement à un
homme si grandement épris. Bertholin s’inquiétait aussi, et ne savait
à quoi attribuer tant de larmes.
L’heure de frapper le coup sonna: les préparatifs et les démarches
légales étaient faits; le mariage était fixé au samedi suivant; c’était
à Saint-Sulpice, à minuit, que, devant deux ou trois témoins, ils
devaient, en grand négligé, recevoir la bénédiction nuptiale, pour
partir le matin même.
Le jeudi soir, Bertholin invita Apolline à descendre en son
appartement, et joyeux, la conduisit, dans le salon: le guéridon et le
sopha étaient couverts d’étoffes, de châles, de parures, de bijoux.
—Voici, ma belle, quelques présens que vous offre votre humble époux,
puissent-ils vous être agréables.
Apolline se prit tout à coup à sangloter, et resta morne à l’entrée.
—Qu’avez-vous, mon amie? approchez, tout cela est à vous! Aimez-vous
cette robe de velours bleu Marie-Louise, cette jeannette d’or, ces
bracelets de corail, ce cachemire boiteux?...
Alors Apolline tomba de sa hauteur sur les genoux.
—O Bertholin! Bertholin! si vous saviez?...
—Qu’avez-vous, mon enfant?
—Si vous saviez combien je suis indigne de tout cela? N’est-ce pas, ô
mon Dieu! qu’il faut tout lui dire? Je ne sais pas tromper, Bertholin!
Oh! si vous saviez? vous chasseriez du pied celle que vous appelez
votre épouse!
Il était pétrifié.
—Ecoutez! peut-être êtes-vous coupable de mon crime? Regardez!!!
Disant cela elle arrachait son châle et sa robe plissée qui voilaient
sa grossesse.
—Regardez donc!... Faudra-t-il que je dise ma honte?...
—Abomination!... Vous enceinte, Apolline? Ah! c’est infâme que d’avoir
abusé ainsi un vieillard généreux!
Voilà donc l’épouse! la vierge! que par pitié j’avais choisie! fille de
rien! que je voulais grandir!... prostituée!!!
—Mille fois mourir plutôt!... criait Apolline se traînant à ses pieds.
Ecoutez-moi, au nom de Dieu! vous me tuerez après! Ecoutez-moi donc, ô
mon père! écoutez la vérité.
—Te tairas-tu, effrontée?...
—Dieu voit mon innocence et votre crime, car j’étais pure avant de vous
connaître.....
—Infâme!...
—Car j’étais pure quand vous m’avez élue votre épouse, c’est vous qui
m’avez perdue; écoutez!
Avant votre départ, vous me demandâtes rendez-vous, un soir, chez moi,
je l’accordai. A neuf heures on heurte à ma porte, j’ouvre et reçois
dans l’obscurité; je croyais que c’était vous, mon Bertholin! Ce
démon contrefaisait votre voix et me trompa. Après un long combat, je
succombai, croyant m’abandonner à vous..... Il me viola!...
—Apolline, vous en avez menti!...
—Quand ce monstre eut consommé sur moi son attentat, lui-même il
m’arracha de mon erreur. A la lueur de la lune, je distinguai ses
traits: il était blême, avait les cheveux roux, les favoris rouges, les
yeux caverneux; il était grand et vêtu de noir.
—Apolline, vous en avez menti!...
—O mon père, croyez-moi!...
—Vous en avez menti!
—Je le jure par ce Christ, par ma mère qui m’entend là-haut!
—Vous en avez menti!
—C’est à vous que je croyais abandonner mes caresses, et vous me
traitez ainsi!... C’est vous qui m’avez perdue!...
—Vous en avez menti....
—Vous avez égaré ma lettre: ce devait être quelqu’un de vos amis......
—Vous en avez menti!
—O mon père!
—Sortez de devant moi!
Il t’en cuit, pauvre Bertholin; à cinquante ans, de t’être dépouillé
de ta haine, pour aller t’abaisser aux genoux d’une fille! Cruelle
leçon! Mais c’est infâme! Quand j’y pense!...—Va-t-en, va-t-en, ou je
te foule aux pieds comme ces écrins! Va-t-en, si tu veux m’épargner un
meurtre! Va-t-en, gueuse, prostituée!!!!
Apolline râlait sur le carreau.
Bertholin la saisit par les pieds, la traîna et la jeta dehors, et
sur-le-champ même il repartit.
IV
MOISE SAUVÉ DES EAUX
Rien n’est plus démoralisant que l’injustice, rien ne jette plus
d’amertume et plus de haine au cœur. Bertholin semblait injuste à
Apolline, Apolline semblait coupable à Bertholin, elle l’aurait semblée
aux yeux de toute la terre. Il ne faut qu’un concours de circonstances
pour faire du plus innocent un coupable. Ce n’est que sur du probable
et de l’apparent que peuvent juger les hommes avec leurs courtes
antennes. On pourrait comparer les crimes à des ballots bien clos:
c’est par l’enveloppe que le juge estime le contenu, et quand, par sa
sentence, il l’a déclaré taré et à l’index, et fait jeter à la mer,
le ballot, dans sa chute, se brise et s’ouvre sur une roche; tout ce
qu’il recélait remonte à fleur d’eau et paraît en pleine lumière; la
balourdise du tribunal devient patente, la foule en ricane amèrement;
alors le juge se drape et se hausse, et s’écrie, avec son ton
archiépiscopal risible: Je suis infaillible!
* * * * *
Rongée par un chagrin mortel, Apolline se minait sourdement et se
consumait chaque jour.
Elle, quelques mois plus tôt, si belle encore, amaigrie, phtisique,
comme un spectre, ne sortait qu’à la nuit noire pour éviter les regards
méchans.
Le voisinage l’aurait crue morte, si, de temps en temps, elle n’avait
touché un piano délabré et servant de table, triste ruine de son
ancienne opulence. On avait même remarqué et retenu cette strophe
que souvent elle psalmodiait langoureusement, et qu’elle semblait
affectionner par-dessus toutes.
Bourreaux, arrêtez ma torture!
Le mal a fait mon cœur mauvais:
Haine à toi Dieu, monde, nature,
Haine à tout ce que je rêvais!...
Avant mon corps, sur cette roue
Où le sort le tient garotté,
Mon âme expire, et je la voue
A Satan, pour l’éternité!.....
Ce seul refrain nous montre la disposition d’esprit d’Apolline, et
combien la souffrance et le malheur peuvent pervertir la plus belle
âme; elle, douce, bonne, fervente, aimante, religieuse, n’avait plus
que du fiel dans la poitrine et du venin à la bouche. Elle haïssait
tout, jusqu’à son créateur à qui elle reniait sa foi; elle se vengeait
en abandonnant à son tour Dieu qui l’avait abandonnée. Quand un être a
été maltraité à ce point, il n’a plus qu’un rire d’enfer sur sa lèvre
dédaigneuse, tout ce qui est, lui fait pitié, et provoque son dégoût;
plus une chose est sainte et sacrée, plus elle est révérée de tous,
plus il trouve de joie à la profaner, à la fouler aux pieds. Pour le
malheureux le blasphême est une volupté!
Le terme de sa grossesse approchait et sa misère devenait profonde. Les
huits premiers mois elle avait vécu de la maigre somme de Bertholin.
Il ne lui restait plus rien. Le soir elle allait arracher des herbes
sauvages le long des chemins déserts, mais cette nourriture d’âne, si
contraire à sa délicatesse, l’avait tellement affaiblie, que, vers
la fin du neuvième mois, il lui fut presque impossible de descendre.
Ce jeûne, pour ainsi dire absolu, lui avait donné des éblouissemens,
et une céphalalgie chronique qui par instant dégénérait en folie. Sa
démence était sombre. Elle avait des déchiremens atroces d’estomac, et
souvent il lui prenait des spasmes épileptiques. Quand elle ressentit
les premières douleurs de l’enfantement, il y avait deux jours passés
qu’elle n’avait pris aucun aliment: étendue sur son grabat, dévorée par
la faim, elle rongeait la basane d’un vieux livre, privée de raison,
exténuée.....
* * * * *
A la vue de son enfant, sa sombre folie se réveilla, et retrempa ses
forces: dressée sur ses pieds, elle l’embrassait et le frappait tour
à tour; elle lui donnait ses mamelles vides; elle le jetait à terre,
pleurait, et se couchait sur lui.
Enfin, l’ayant enveloppé dans une toile et mis sous son bras comme un
paquet, elle descendit en se traînant.
Il était nuit.
* * * * *
Sur les deux heures du matin, Erman Busembaum, cultivateur à Vaugirard,
se rendant à la halle, perché sur sa charrette et sifflant un noël,
descendait la rue du Four. En approchant d’une des ruelles sales et
immondes qui s’y débouchent, il entendit les vagissemens d’un enfant
nouveau né, brusquement il interrompt son sifflet, lâche un ahuro
accentué à la provençale, et écoute: les cris se prolongeaient et
paraissaient sortir d’un égout voisin. Il saute à bas, prête l’oreille
à l’embouchure, et recule épouvanté.
Il court aussitôt avertir de cet étrange événement le corps-de-garde
de la prison de l’Abbaye. Le commissaire, par hasard, s’y trouvait à
verbaliser sur deux filles de joie, arrêtées pour quelques coups de
couteau donnés à un client. Vite, il se mit en tête d’une patrouille;
Erman Busembaum guidait le caporal portant une lanterne. Arrivés en
hâte à l’égout, il y régnait un profond silence, sauf le clapotement
des ruisseaux. Le soldat, né malin, brocardait déjà Busembaum sur sa
prétendue audition, attribuée à la peur; l’autorité en écharpe, était
prête à invectiver contre le maladroit goujat qui l’avait déplacée
inutilement; quand les cris reprirent de plus belle. La patrouille
en vibra, et les capucines en sonnèrent. L’anspessade qui portait le
falot l’approcha de l’ouverture du cloaque, et, se penchant, aperçut
à l’entrée un paquet blanc d’où sortaient des gémissemens. Un des
gardes l’enleva à la baïonnette et le tira hors. Alors Busembaum et le
commissaire, faisant la fille de Pharaon, développèrent la toile et
découvrirent un enfant tout nouveau né.
—Mille bons Dieux! voilà un conscrit qui en réchappe d’une sévère!
s’écria la patrouille.
—Pauvre petit môme, répétait, l’âme attendrie, le vieux père Busembaum.
—C’est ici le cas où les enfans sont vraiment malheureux d’avoir des
parens, murmura l’agréable caporal.
—Messieurs, dit alors le commissaire perspicace, et prenant une pose de
calife, un crime a été commis, explorons!... Il se prit à examiner le
marmot qui n’avait aucune blessure grave.
Au grand contentement de l’armée, après des recherches consciencieuses
et dignes d’être entérinées par l’académie, il fut proclamé, à la
majorité, du genre masculin ou neutre; un sourire de satisfaction se
promena sur les lèvres du père Busembaum.
—Que voulez-vous faire de ce petit marmouset? dit-il alors au
commissaire; ma femme en ce moment est en gésine, voilà trois fois,
qu’à son grand crève-cœur, cette brave mère ne fait que des morts-nés.
Si vous voulez me le confier, je vais sur-le-champ le lui porter en
compensation, elle en prendra bien soin et nous l’adopterons.