NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—La table des matières a été rajoutée dans ce livre électronique.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
CHAMPAVERT
Bruxelles.—Imprimerie de E. J. CARLIER, rue des Minimes, 51.
[Illustration]
CHAMPAVERT
CONTES IMMORAUX
PAR
PETRUS BOREL
LE LYCANTHROPE
AVEC FRONTISPICE A L’EAU-FORTE DE
M. ADRIEN AUBRY
[Illustration: LOGO]
BRUXELLES
J. BLANCHE, LIBRAIRE
11, RUE DE LOXUM, 11
1872
TABLE DES MATIÈRES
PAGE
NOTICE SUR CHAMPAVERT v
MONSIEUR DE L’ARGENTIÈRE, L’ACCUSATEUR 1
I. ROCCOCO 3
II. WAS-IST-DAS? 15
III. MATER DOLOROSA 21
IV. MOISE SAUVÉ DES EAUX 29
V. VERY WELL 37
JAQUEZ BARRAOU LE CHARPENTIER - LA HAVANE 45
I. PESADUMBRE Y CONJURACION 47
II. EL CORAZON NO ES TRAYDOR 55
III. TRAYCION Y TRAYCION 59
IV. A LAS ORACIONES 67
DON ANDRÉA VÉSALIUS L’ANATOMISTE - MADRID 71
I. CHALYBARIUM 73
II. SALTATIO, TURBA, MORS 79
III. QUOD LEGI NON POTEST 85
IV. NIDUS ADULTERATUS 91
V. OPIFICINA 95
VI. ENODATIO 97
VII. AFFABULATIO 101
THREE FINGERED JACK L’OBI - LA JAMAIQUE 103
I. NEXT NIGHT, AT THE THREE PALM-TREES 105
II. VOICES IN THE DESERT 111
III. HATSARMAVETH, ABRAHAM, WESTMACOT 115
IV. TIRESOME CHAPTER 121
V. HOUND’S FEE 127
VI. BLOOD’S REWARD 133
DINA LA BELLE JUIVE - LYON 139
I. AMOUR É RÂSCO, RËGARDO PA OUNTË S’ÂTACO 141
II. ACO’S LA CANSON DË L’AGNEL BLAN 151
III. LOU GAL RËMËNO L’ALO 161
IV. PLOUJHAS DË MARSELHA 167
V. MELH ËS NOCËIAR QË ËSSËR USCLAT 169
VI. LANGHIMEN 181
VII. OUSTÂOU PAIROLAOU 191
VIII. BËNËZETS LOS MALDISORS DË VOS 195
IX. BOURDËSCÂDO 197
X. ESCUMERGAMËN 201
XI. DÔOU 207
XII. GOUDOUMAR! GOULLAMAS! 209
XIII. GOLGOTHA 211
PASSEREAU L’ÉCOLIER - PARIS 215
I. CARABINS 217
II. MARIETTE 227
III. PERFIDE COMME L’ONDE 237
IV. ALBERT PATROCINE 243
V. INCONGRUITÉ 251
VI. AUTRE INCONGRUITÉ 263
VII. AH! C’EST MAL! 271
VIII. FIN TRÈS NATURELLE 283
CHAMPAVERT LE LYCANTHROPE - PARIS 299
I. TESTAMENT 301
II. EDURA 313
III. FLAVA 319
IV. DAMNATION 325
V. DE PROFUNDIS 333
NOTICE
SUR
CHAMPAVERT
C’est toujours un pénible emploi que celui de _détrompeur_, c’est
toujours une pénible corvée que celle de venir enlever au public ses
douces erreurs, ses mensonges auxquels il s’est fait, auxquels il a
donné sa foi; rien n’est plus dangereux que de faire un vide dans le
cœur de l’homme. Jamais je ne me hasarderai à une aussi scabreuse
mission. Croyez, croyez, abusez-vous, soyez abusés!... L’erreur est
presque toujours aimable et consolatrice. Malgré tout cet éloignement,
ma religieuse sincérité, aujourd’hui, me fait un devoir de démasquer
une supercherie, heureusement sans importance, une pseudonymie. De
grâce, veuillez bien ne point vous emporter, comme vous le faites de
coutume, quand on vient vous dire que la _Clotilde de Surville_ n’a pas
été, que son livre est apocryphe; que la correspondance de _Ganganelli_
et _Carlino_ est apocryphe; que _Joseph Delorme_ est un pseudographe et
sa biographie un mythe. De grâces, de grâces! je vous en supplie, ne
vous emportez point!...
Pétrus Borel s’est tué ce printemps: prions Dieu pour lui, afin que
son âme, à laquelle il ne croyait plus, trouve merci devant Dieu qu’il
niait, afin que Dieu ne frappe pas l’erreur du même bras que le crime.
Pétrus Borel, le _rhapsode_, le _lycanthrope_, s’est tué, ou pour dire
la vérité que nous avons promise, le pauvre jeune homme qui se recélait
sous ce sobriquet, qu’il s’était donné à peine au sortir de l’enfance;
aussi, peu de ses camarades connurent-ils son véritable nom; aucun ne
sut jamais la cause de ce travestissement; le fit-il par nécessité ou
par bizarrerie? c’est ce qu’on ignore entièrement. Autrefois ce même
nom avait été illustré en littérature et en sciences, par Pétrus Borel
de Castres, profond docteur, antiquaire, médecin de Louis XIV et fils
du poète Jacques Borel. Descendait-il maternellement de cette famille,
avait-il voulu reprendre le nom d’un de ses aïeux? c’est ce qu’on
ignore entièrement et que sans doute on ignorera toujours.
Ainsi que nous l’avons rétabli en titre de ce livre, son vrai nom était
Champavert.
Il n’est pas de plus doux plaisir que celui de descendre dans
l’intimité d’un être sensible, c’est-à-dire supérieur, qui s’est
éteint; c’est une indiscrétion bien louable que celle de vouloir
s’initier au secret de la vie d’un grand artiste ou d’un malheureux.
On aime bien l’écrivain qui se complaît à étaler comme des tapisseries
l’existence, souvent très occulte, des hommes qui nous sont chers.
Quoique celle du jeune et fatal poète qui nous occupe n’excite pas
en vous un aussi haut intérêt, je pense cependant que vous ne les
auriez pas mal accueillis si j’avais pu déterrer quelques détails et
quelques circonstances de cette vie anomale; mais regrettablement on
en sait bien peu de chose. Champavert était peu parleur de lui-même;
il tombait généralement dans le monde comme une apparition, sans
antécédens connus, sans avenir présumé.
On a quelques raisons de croire, qu’originaire des Hautes-Alpes,
il était né dans l’antique _Ségusie_, souvent, lui ayant entendu
maudire son père, descendu des Montagnes, et nommer avec fierté comme
ses compatriotes, _Philibert-Delorme_, _Martel-Ange_, _Servandoni_,
_Audran_, _Stella_, _Coisevox_, _Coustou_: _Ballanche_!... Mais, jeune,
il avait laissé sa patrie.
Il montrait au plus vingt à vingt-deux ans à ceux qui l’approchaient,
mais ses traits graves, de prime abord, le vieillissaient beaucoup.
Il était assez grand et svelte, peut-être même frêle; il avait le teint
brun, le profil caractéristique, l’œil grand, blanc et noir, et quelque
chose dans le regard qui fatiguait lorsqu’il était fixé, comme l’œil
convoiteux du serpent qui attire une proie.
Contre l’usage de notre époque, de même que Leonardo da Vinci,
contrairement à celui de la sienne, il portait la barbe longue depuis
l’âge de dix-sept ans; jamais les plus instantes prières ne purent le
contraindre à l’abattre. En cette étrangeté, il devança de quatre ans
les apôtres de Henri-Saint-Simon. L’idée la plus juste qu’on puisse en
donner, c’est de dire qu’il avait beaucoup de l’aspect de saint Bruno.
Sa voix et ses façons étaient douces, à la grande surprise de ceux qui
le voyaient pour la première fois, et qui, par ses écrits, ses poésies,
se l’étaient figuré un ogre effroyable. Il était bon, doux, affable,
fier, opiniâtre, serviable, bienveillant, son cœur aimant, _amoroso
con los suyos_, divine expression espagnole, n’avait point encore été
gâté par l’égoïsme et l’or. Mais quand on le blessait à fond, sa haine
devenait, comme son amour, implacable.
Lorsqu’on l’entraînait dans le monde, il y apportait un air de
souffrante mélancolie, comme un cerf lancé hors de son hallier.
Quant à des particularités sur son enfance, on ne sait presque rien: on
ne sait que ce que lui-même en a voulu dire à ses intimes. La volonté
était développée chez lui au plus haut point, hardi, têtu, impérieux,
le mépris des usages et coutumes était inné en lui, il ne s’y ploya
jamais, même en son plus bas âge. Il avait en horreur les habits, et
passa ses premières années entièrement nu; ce n’est qu’assez tard qu’on
parvint à lui faire endosser les vêtemens les plus nécessaires.
On a encore quelques soupçons vagues que son instruction avait été
confiée à des prêtres, son irréligion viendrait assez à l’appui de
cette opinion. Il n’est pas de héros pour le valet de chambre, il n’est
pas de Dieu pour qui habite le temple.
Il se plaisait souvent à conter avec une espèce de joie qu’il avait
été toujours fatigant pour ses maîtres, toujours redouté par eux, sans
trop savoir pourquoi: peut-être les mettait-il souvent _à quia_ par ses
questions _à la Condamine_, et flairant leur ignorance crasseuse, les
traitait-il avec mépris et dégoût! Il disait aussi avec orgueil qu’il
avait été chassé de toute école.
Comme l’étude était sa seule passion et que la seule langue latine
n’étanchait pas sa soif de savoir, il s’entourait toujours de cinq à
six grammaires d’idiomes anciens et modernes, et d’ouvrages savans
qu’il se procurait avec peine, et que ses maîtres honteux lui brûlaient
à mesure.
Déjà, en ce temps, il portait en lui une tristesse, un chagrin
indéfini, vague et profond, la mélancolie était déjà son
_idiosyncrasie_. De ses anciens condisciples se rappellent l’avoir vu
passer très souvent des jours entiers à verser des larmes amèrement,
sans causes connues ou apparentes, lui-même plus tard n’a jamais pu
définir ces désolations. Assurément la vie en communauté forcée l’avait
jeté dans cet état chronique de souffrance, et cette souffrance, cet
ennui exhaltaient ses organes sensitifs et aiguillonnaient sa chagrine
irritabilité.
Le cours de sa brève carrière fut semblable au cours de ces torrens
dont on ignore la source, qui tantôt inondent les vallées, et tantôt
coulent souterrainement.
A partir de cette première époque de sa vie vient une série d’années
sur lesquelles nous n’avons pu rencontrer le moindre renseignement;
seulement, nous avons retrouvé dans ses papiers deux petites notes, que
voici; elles font présumer que son père l’avait placé contre son gré
chez un artiste ou un artisan.
Novembre 1823.
Hier mon père m’a dit: Tu es grand maintenant, il faut dans ce monde
une profession; viens, je vais t’offrir à un maître qui te traitera
bien, tu apprendras un métier qui doit te plaire, à toi qui charbonnes
les murailles, qui fais si bien les peupliers, les hussards, les
perroquets, tu apprendras un bon état. Je ne savais ce que tout cela
voulait dire; je suivis mon père, et il me vendit pour deux ans.
Janvier 1824.
Voilà donc ce que c’est qu’un état, un maître, un apprenti. Je ne sais
si je comprends bien; mais je suis triste et je pense à la vie; elle me
semble bien courte! Sur cette terre de passage, alors pourquoi tant de
soucis, tant de travaux pénibles, à quoi bon?.... Maintenant, je ris
quand je vois un homme qui se case, se caser!...... Que faut-il donc à
l’homme pour faire sa vie? une peau d’ours et quelques substances.
Si j’ai rêvé une existence, ce n’est pas celle-là, ô mon père! si j’ai
rêvé une existence, c’est chamelier au désert, c’est muletier andalous,
c’est Otahïtien!
Il est probable que cet homme chez lequel il faisait son apprentissage
était architecte: car quelques années plus tard, on se rappelle l’avoir
vu travailler dans l’atelier d’architecture d’_Antoine Garnaud_; du
reste, nous n’avons rien pu apprendre sur sa vie, à cette phase;
sans doute, il battait corps à corps avec la misère, et, dans les
intervalles que lui laissaient ses travaux stupides et la faim, il
s’abandonnait à l’étude. On a trouvé dans ses paperasses des dessins
d’architecture et des poésies portant mêmes dates. Son assiduité à
l’atelier d’_Antoine Garnaud_ devint plus réservée peu à peu, et il en
disparut entièrement. Son aversion pour l’architecture antique qu’on
y enseignait à l’exclusion fut cause à coup sûr de cet éloignement.
Il rentra dans l’ombre pour se livrer à ses études d’affection; on
ne le vit plus reparaître que de loin en loin, dirigeant quelques
constructions, ou dans l’atelier de quelque habile peintre dont il
avait conquis l’amitié. C’est aussi vers ce temps, deux ans environ
avant sa mort, vers la fin de 1829, qu’il se groupa à l’entour de
lui quelques jeunes et timides artistes, afin d’être plus forts en
faisceau, afin de n’être pas brisé et renversé à l’entrée dans le
monde; il fut même regardé par beaucoup comme le grand prêtre de cette
camaraderie du bousingo, dont on fit grand scandale, et dont on a
par méchanceté et par ignorance perverti les intentions et le titre.
Mais n’anticipons pas, Champavert, dans un ouvrage collectif qui doit
incessamment paraître, a rétabli la véracité des faits, et éclairé le
public que les journaux ont abusé.
Ses derniers compagnons, dont les noms sont cités dans les
_Rhapsodies_, qui l’ont connu dans la plus grande intimité, auraient
pu donner sur lui des renseignemens exacts et positifs; mais, comme il
n’approuva pas cette publication, ils nous ont fermé leurs portes.
Ce fut vers la fin de 1831 que parurent les essais poétiques de
Champavert, sous le titre de _Rhapsodies, par Pétrus Borel_. Jamais
petit livre n’avait fait plus grand scandale, du reste, scandale que
fera toujours toute œuvre écrite avec l’âme et le cœur, sans politesse
pour un temps où l’on fait de l’art et de la passion avec la tête et
la main, et en se battant les flancs à tant la page. Pour juger ces
poésies, nous sommes trop favorablement disposés, on ne nous croirait
pas impartiaux; or, nous dirons seulement qu’elles nous semblent
abruptes, souffertes, senties, pleines de feu, et, qu’on nous passe
l’expression, quelquefois _fleurette_, mais bien plus souvent _barre de
fer_; c’est un livret empreigné de fiel et de douleur, c’est le prélude
du drame qui le suivit, et que les plus simples avaient pressenti; une
œuvre comme celle-là n’a pas de second tome: son épilogue, c’est la
mort.
Nous allons, pour nos lecteurs qui ne les connaîtraient point, en
donner quelques extraits, à l’appui de ce que nous venons d’avancer.
Voici la pièce qui ouvre le recueil; nous la citons préférablement
parce qu’elle est pleine de douleur et d’une franchise rare, et qu’elle
contient quelques circonstances de sa vie dont nous n’avons pu parler:
elle est adressée à un ami qui lui avait donné l’hospitalité, à ce
qu’il paraîtrait, dans un temps où, comme Métastase, il n’avait pour
abri que le ciel et le pavé.
Quand ton Pétrus ou ton Pierre
N’avait pas même une pierre
Pour se poser, l’œil tari;
Un clou sur un mur avare
Pour suspendre sa guitare:
Tu me donnas un abri.
Tu me dis:—Viens, mon Rhapsode,
Viens chez moi finir ton ode;
Car ton ciel n’est pas d’azur,
Ainsi que le ciel d’Homère
Ou du provençal trouvère;
L’air est froid, le sol est dur.
Paris n’a point de bocage;
Viens donc, je t’ouvre ma cage,
Où, pauvre, gaîment je vis;
Viens, l’amitié nous rassemble,
Nous partagerons ensemble
Quelques grains de chenevis.
—Tout bas, mon âme honteuse
Bénissait ta voix flatteuse
Qui caressait son malheur;
Car toi seul, au sort austère
Qui m’accablait solitaire,
Léon, tu donnas un pleur.
Quoi! ma franchise te blesse?
Voudrais-tu que, par faiblesse,
On voilât sa pauvreté?
Non! non! nouveau Malfilâtre,
Je veux, au siècle parâtre,
Etaler ma nudité!
Je le veux, afin qu’on sache,
Que je ne suis point un lâche,
Car j’eus deux parts de douleur
A ce banquet de la terre,
Car, bien jeune, la misère
N’a pu briser ma verdeur.
Je le veux, afin qu’on sache
Que je n’ai que ma moustache,
Ma guitare, et puis mon cœur
Qui se rit de la détresse;
Et que mon âme maîtresse
Contre tout surgit vainqueur.
Je le veux, afin qu’on sache
Que, sans toge et sans rondache,
Ni chancelier, ni baron,
Je ne suis point gentilhomme,
Ni commis à maigre somme,
Parodiant lord Byron.
A la cour, dans ses orgies,
Je n’ai point fait d’élégies,
Point d’hymne à la déité;
Sur le flanc d’une duchesse,
Barbotant dans la richesse,
De lai sur ma pauvreté.
Voici encore quelques autres vers et quelques fragmens pris pour ainsi
dire au hasard, tous pleins pareillement de chagrin et de fiel, et de
la pensée qui le minait sourdement et qui, peu de temps plus tard,
devait le perdre.
DOLÉANCE.
Son joyeux, importun, d’un clavecin sonore,
Parle, que me veux-tu?
Viens-tu dans mon grenier pour insulter encore
A ce cœur abattu?
Son joyeux, ne viens plus; verse à d’autres l’ivresse;
Leur vie est un festin
Que je n’ai point troublé; tu troubles ma détresse,
Mon râle clandestin!
Indiscret, d’où viens-tu? Sans doute une main blanche,
Un beau doigt prisonnier
Dans de riches joyaux, a frappé sur ton anche
D’ivoire et d’ébénier;
Accompagnerais-tu d’une enfant angélique,
La timide leçon?
Si le rythme est bien sombre et l’air mélancolique,
Trahis-moi sa chanson.
Non: j’entends les pas sourds d’une foule ameutée,
Dans un salon étroit;
Elle vogue en tournant, par la walse exaltée,
Ebranlant mur et toit.
Au dehors bruits confus, cris, chevaux qui hennissent,
Fleurs, esclaves, flambeaux;
Le riche épand sa joie et les pauvres gémissent,
Honteux sous leurs lambeaux!
Autour de moi ce n’est que palais, joie immonde,
Biens, somptueuses nuits,
Avenir, gloire, honneurs: au milieu de ce monde,
Pauvre et souffrant je suis
Comme entouré des grands, du roi, du saint office,
Sur le _quémadero_,
Tous en pompe assemblés pour humer un supplice,
Un juif au _brazero_!
Car tout m’accable enfin: néant, misère, envie,
Vont morcelant mes jours!
Mes amours brochaient d’or le crêpe de ma vie,
Désormais plus d’amours.
Pauvre fille! c’est moi qui t’avais entraînée
Au sentier de douleur;
Mais, d’un poison plus fort, avant qu’il t’eût fanée,
Tu tuas le malheur!
Eh! moi, plus qu’une enfant, capon, flasque, gavache,
De ce fer acéré
Je ne déchire pas avec ce bras trop lâche
Mon poitrail ulcéré!
Je rumine mes maux: son ombre est poursuivie
D’un regret coutumier.
Qui donc me rend si veule et m’enchaîne à la vie?...
Pauvre Job au fumier.
HYMNE AU SOLEIL
Là, dans ce sentier creux, promenoir solitaire
De mon clandestin mal,
Je viens tout souffreteux, et je me couche à terre
Comme un brute animal.
Je viens couver ma faim, la tête sur la pierre
Appeler le sommeil,
Pour étancher un peu ma brûlante paupière;
Je viens user mon écot de soleil!
Là-bas, dans la cité, l’avarice sordide
Du roi, sur tout Champart,
Au mouton-peuple, on vend le soleil et le vide;
J’ai payé; j’ai ma part!
Mais sur tous, tous égaux devant toi, soleil juste,
Tu verses tes rayons,
Qui ne sont pas plus doux au front d’un prince auguste,
Qu’au sale front d’une gueuse en haillons.
FRAGMENT DE LA PIÈCE INTITULÉE
HEUR ET MALHEUR
* * * * *
C’est un oiseau, le barde! il doit rester sauvage;
La nuit sous la ramure, il gazouille son chant;
Le canard tout boueux se pavane au rivage,
Saluant tout soleil, ou levant ou couchant.
C’est un oiseau, le barde! il doit vieillir austère,
Sobre, pauvre, ignoré, farouche, soucieux,
Ne chanter pour aucun, et n’avoir rien sur terre,
Qu’une cape trouée, un poignard et les cieux!
Mais le barde aujourd’hui, c’est une voix de femme,
Un habit bien collant, un minois relavé,
Un perroquet juché, chantonnant pour madame,
Dans une cage d’or, un canari privé;
C’est un gras merveilleux, versant de chaudes larmes
Sur des maux obligés après un long repas,
Portant un parapluie, et jurant par ses armes,
Et, l’élixir en main, invoquant le trépas.
Joyaux, bal, fleur, cheval, château, fine maîtresse,
Sont les matériaux de ses poëmes lourds:
Rien pour la pauvreté, rien pour l’humble en détresse;
Toujours les souffletant de ses vers de velours.
Par merci! voilez-nous vos airs autocratiques;
Heureux si vous cueillez les biens à pleins sillons!
Mais ne galonnez pas comme vos domestiques,
Vos vers qui font rougir nos fronts ceints de haillons.
Eh! vous, de ces soleils, moutonnier parélie!
De cacher vos lambeaux ne prenez tant de soin,
Ce n’est qu’à leur abri que l’esprit se délie;
Le barde ne grandit qu’enivré de besoin!
J’ai caressé la mort, riant au suicide,
Souvent et volontiers, quand j’étais plus heureux;
Maintenant je la hais, et d’elle suis peureux,
Misérable et miné par la faim homicide.
MISÈRE
A mon air enjoué, mon rire sur la lèvre,
Vous me croyez heureux, doux, azyme et sans fièvre,
Vivant, au jour le jour, sans nulle ambition,
Ignorant le remords, vierge d’affliction;
A travers les parois d’une haute poitrine,
Voit-on le cœur qui sèche et le feu qui le mine?
Dans une lampe sourde on ne saurait puiser,
Il faut, comme le cœur, l’ouvrir ou la briser.
Aux bourreaux, pauvre André! quand tu portais ta tête,
De rage tu frappais ton front sur la charrette;
N’ayant pas assez fait pour l’immortalité,
Pour ton pays, sa gloire et pour sa liberté.
Que de fois, sur le roc qui borde cette vie,
Ai-je frappé du pied, heurté du front d’envie,
Criant contre le ciel mes longs tourments soufferts;
Je sentais ma puissance, et je sentais des fers!
Puissance,... fers,... quoi donc?—Rien! encore un poète
Qui ferait du divin, mais sa muse est muette,
Sa puissance est aux fers:—Allons! on ne croit plus
En ce siècle voyant qu’aux talens révolus;
Travaille, on ne croit plus aux futures merveilles.—
Travaille!... Eh! le besoin qui me hurle aux oreilles,
Etouffant tout penser qui se dresse en mon sein!
Aux accords de mon luth que répondre?... J’ai faim!
Ah! tout cela fait saigner le cœur!... Passons.
Son allure indépendante, son amour violent de la liberté, l’avaient
fait désigner comme républicain redoutable. Il crut devoir répondre
à cette accusation dans la préface de ses Rhapsodies:—Je suis
républicain, dit-il, comme l’entendrait un loup cervier: mon
républicanisme, c’est de la lycanthropie!—Si je parle de république,
c’est parce que ce mot me représente la plus large indépendance que
puissent laisser l’association et la civilisation. Je suis républicain
parce que je ne puis pas être Caraïbe; j’ai besoin d’une somme
énorme de liberté: la république me la donnera-t-elle? Je n’ai pas
l’expérience pour moi. Mais, quand cet espoir sera déçu comme tant
d’autres, il me restera le _Missouri_!....
De là, les journaux appelèrent ces vers lycanthropiques, lui
lycanthrope, et son inclination d’esprit lycanthropisme. L’épithète
eut grand succès par le monde et lui resta; lui-même se plaisait à
l’entendre; aussi, avons-nous cru qu’il était de notre respect de ne
point lui arracher ce pavillon caractéristique.
Au milieu de toutes les critiques haineuses qui jonglèrent sur lui, et
qui auraient saturé une âme moins abreuvée que la sienne, il ne douta
pas un seul instant de sa force, et reçut dans le secret de bien douces
consolations, quelques applaudissemens sincères, et des conseils vrais.
Entre autres, nous allons rapporter ici une lettre et des vers qui lui
furent adressés à ce propos, et qu’on vient de retrouver parmi ses
manuscrits.
MONSIEUR,
Pardonnez-moi d’avoir autant tardé à vous remercier de l’envoi que vous
avez bien voulu me faire de vos poésies. M. Gérard ne m’a donné votre
adresse que depuis quelques jours.
Si le métal bouillonnant a rejeté ses scories; ces scories font bien
présumer du métal, et, dussiez-vous vous irriter contre moi de trop
présumer de votre avenir, j’aime à croire qu’il sera remarquable. J’ai
été jeune aussi, Monsieur, jeune et mélancolique, comme vous je m’en
suis souvent pris à l’ordre social des angoisses que j’éprouvais:
j’ai conservé telle strophe d’ode, car jeune je faisais des odes, où
j’exprime le vœu d’aller vivre parmi les loups. Une grande confiance
dans la divinité a été souvent mon seul refuge. Mes premiers vers
un peu raisonnables l’attesteraient; ils ne valent pas les vôtres,
mais, je vous le répète, ils ne sont pas sans de nombreux rapports;
je vous dis cela pour que vous jugiez du plaisir triste, mais
profond, que m’ont fait les vôtres. J’ai d’autant mieux sympathisé
avec quelques-unes de vos idées, que si ma destinée a éprouvé un
grand changement, je n’ai ni oublié mes premières impressions, ni
pris beaucoup de goût à cette société que je maudissais à vingt ans.
Seulement aujourd’hui je n’ai plus à me plaindre d’elle pour mon propre
compte, je m’en plains quand je rencontre de ses victimes. Mais,
Monsieur, vous êtes né avec du talent, vous avez reçu de plus que moi
une éducation soignée; vous triompherez, je l’espère, des obstacles
dont la route est semée; si cela arrive, comme je le souhaite,
conservez bien toujours l’heureuse originalité de votre esprit et vous
aurez lieu de bénir la providence des épreuves qu’elle aura fait subir
à votre jeunesse.
Vous ne devez pas aimer les éloges; je n’en ajouterai pas à ce que je
viens de vous dire. J’ai pensé d’ailleurs que vous préfériez connaître
les réflexions que votre poésie m’aurait suggérées. Vous verrez bien
que ce n’est pas par égoïsme que je vous ai beaucoup parlé de moi.
Recevez, Monsieur, avec mes sincères remercîmens, l’assurance de ma
considération et du plus vif intérêt.
BÉRANGER.
16 février 1832.
A PÉTRUS BOREL
Brave Pierre, pourquoi cette mélancolie
Qui règne dans tes vers; pourquoi sur l’avenir
Ce regard douloureux suivi d’un long soupir,
Pourquoi ce dégoût de la vie?
Elle est belle pourtant: regarde l’horizon
Qui s’ouvre devant nous, éclatant de lumières...
Va, nous saurons franchir ces débiles barrières
Qui nous tiennent comme en prison.
Ou’importe un peu de peine au matin de la vie,
Ou, le nuage obscur errant à ton zénith?
Le nom qu’on a gravé sur le rude granit
Échappe à l’ongle de l’envie.
Et quand viendra le soir, nous aurons le repos,
Nous trouverons la gloire au bout de la carrière,
Et l’amour sera là, séduisante chimère!
Versant son baume sur nos maux.
Regarde autour de nous ces masses immobiles
Ignorant de l’amour les doux embrassemens,
Ou de l’ambition les beaux emportemens,
Êtres incomplets et débiles!
N’ont-ils pas plus que nous droit d’accuser le ciel,
Ceux qui, jetés tous nus sur cette route aride,
De leurs lèvres de feu, pressent la coupe vide,
Ou n’y rencontrent que du fiel?
Et toi, tu te plaindrais (quand, tout plein de jeunesse,
Tu bondis libre et fort comme un brave coursier),
De quelques jours de deuil que te font oublier
Les doux baisers d’une maîtresse.
Que veux-tu donc de plus demander pour ta part?
Amour, gloire, amitié, t’échoiront en partage,
N’est-ce donc pas assez pour charmer le voyage?
La fortune viendra plus tard!
En avant, en avant! courage brave Pierre!
Porte ta lourde croix par les vilains chemins,
Sans montrer aux regards tes genoux et tes mains,
Meurtris sur les angles de pierre.
Car la gloire est marâtre à ses pauvres enfans!...
Devant les lauréats le monde entier s’incline;
Mais il ne doit pas voir la couronne d’épine
Qui déchire leurs fronts brûlans.
Ces vers portent la signature d’un grand artiste dont s’honore la
France, nous aurions bien voulu pouvoir la livrer à la publicité, mais
nous avons craint d’effaroucher sa modestie, et de paraître par trop
indiscret en décelant la source d’une poésie naïve, toute d’intimité,
d’intimité confidentielle.
En faisant deux parts, l’une des aboiemens et l’autre des nobles et
amitieux conseils, on verra, en ce cas, comme en tous, que ce n’est que
du bas étage que sort la sale critique.
Voici tout ce que nous avons pu recueillir sur la vie matérielle de
Champavert: quant à l’histoire de son âme, elle est tout entière dans
ses écrits; nous renverrons, d’abord, à ce présent livre de contes, et
puis aux Rapsodies dont la seconde édition va paraître incessamment.
Enfin, pour des détails sur son dégoût de la vie et son suicide, nous
renverrons à la narration intitulée Champavert qui termine cet ouvrage.
M. Jean-Louis, son inconsolable ami, a bien voulu nous confier
pour les mettre en ordre, tous les manuscrits et petits papiers de
Champavert, dont il était possesseur; et il a bien voulu aussi nous
autoriser à en publier ce que bon nous semblerait; nous avons d’abord
choisi et recueilli entre beaucoup d’autres ces nouvelles inédites.
Si le monde leur faisait un bon accueil, nous les publierions toutes
successivement, ainsi que plusieurs romans et plusieurs drames que nous
avons également entre les mains.
La mort prématurée de ce jeune écrivain est-elle une perte réelle et
regrettable pour la France? Nous ne pouvons répondre, nous, c’est à la
France à le juger, c’est à la France à assigner son rang, c’est à Lyon,
sa patrie, à revendiquer et à faire l’apothéose de son jeune et trop
infortuné poète.
Mais nous croyons qu’il est de notre politesse de prévenir les
lecteurs, qui cherchent et aiment la littérature _lymphatique_, de
refermer ce livre et de passer outre. Si, cependant, ils désiraient
avoir quelques notions sur l’allure d’esprit de Champavert, il leur
suffirait de lire ce qui suit.
A la réception de la lettre où Champavert le prévenait de son extrême
détermination, M. Jean-Louis partit sur l’heure, espérant arriver
assez à temps pour le détourner de son funeste projet; il était trop
tard. Sitôt à Paris, il se présenta au domicile de Champavert, on lui
affirma qu’il était allé faire un voyage de long cours. Dans la ville,
il ne put obtenir aucun renseignement. Mais, le soir, parcourant _la
Tribune_, au café Procope, il en rencontra de cruels et de positifs.
Le lendemain il fit enlever le cadavre de son ami, exposé à la morgue
depuis trois jours, et le fit enterrer au cimetière du Mont-Louis; près
du tombeau d’Héloïse et d’Abélard, vous pourrez voir encore une pierre
brisée, moussue, sur laquelle, se penchant, on lit avec peine ces mots:
A CHAMPAVERT, JEAN-LOUIS.
Vivement ému par le suicide de ce jeune cœur, et des larmes m’étant
échappées pendant le récit que M. Jean-Louis en fit au café, touché, il
s’approcha de moi et me dit:—L’auriez-vous connu?—Non, Monsieur, si je
l’avais connu nous serions morts ensemble.—Je conquis son amitié, et ce
brave jeune homme, avant de retourner à Lachapelle en Vaudragon, me fit
don du portefeuille trouvé sur Champavert.
Voici à peu près tout ce qu’il contenait: quelques notes, quelques
boutades, griffonnées sans ordre à la sanguine, et presque totalement
illisibles, quelques vers et des lettres.
D’abord, je déchiffrai sur la peau d’âne ces pensées.
* * * * *
On recommande toujours aux hommes de ne rien faire d’inutile, d’accord;
mais autant vaudrait leur dire de se tuer, car, de bonne foi, à
quoi bon vivre?... Est-il rien plus inutile que la vie? une chose
utile, c’est une chose dont le but est connu; une chose utile doit
être avantageuse par le fait et le résultat, doit servir ou servira,
enfin c’est une chose bonne. La vie remplit-elle une seule de ces
conditions?.... le but en est ignoré, elle n’est ni avantageuse par le
fait, ni par le résultat; elle ne sert pas, elle ne servira pas, enfin,
elle est nuisible; que quelqu’un me prouve l’utilité de la vie, la
nécessité de vivre, je vivrai....
Pour moi, je suis convaincu du contraire, et je redis souvent avec
Pétrarca:
Che più d’un giorno é la vita mortale
Nubilo, breve, freddo e pien di noja;
Che può bella parer, ma nulla vale.
Le penser qui m’a toujours poursuivi amèrement, et jeté le plus de
dégoût en mon cœur, c’est celui-ci:
Qu’on ne cesse d’être honnête homme, seulement que du jour où le crime
est découvert: que les plus infâmes scélérats, dont les atrocités
restent cachées, sont des hommes honorables, qui hautement jouissent
de la faveur et de l’estime. Que d’hommes doivent rire sourdement dans
leur poitrine, quand ils s’entendent traités de bons, de justes, de
loyaux, de sérénissimes, d’altesses!
Oh! ce penser est déchirant!...
Aussi, je répugne à donner des poignées de main à d’autres qu’à des
intimes; je frissonne involontairement à cette idée qui ne manque
jamais de m’assaillir, que je presse peut-être une main infidèle,
traîtresse, parricide!
Quand je vois un homme, malgré moi mon œil le toise et le sonde, et je
demande en mon cœur, celui-là est-ce bien un probe, en vérité? ou un
brigand heureux dont les concussions, les dilapidations, les crimes
sont ignorés, et le seront à tout jamais? Indigné, navré, le mépris sur
la lèvre, je suis tenté de lui tourner le dos.
Si du moins les hommes étaient classés comme les autres bêtes; s’ils
avaient des formes variées suivant leurs penchans, leur férocité,
leur bonté comme les autres animaux.—S’il y avait une forme pour le
féroce, l’assassin, comme il y en a une pour le tigre et la hyène.—S’il
y en avait une pour le voleur, l’usurier, le cupide, comme il y en a
une pour le milan, le loup, le renard; du moins il serait facile de
connaître son monde, on aimerait à bon escient, et l’on pourrait fuir
les mauvais, les chasser et les dérouter, comme on fuit et chasse la
panthère et l’ours, comme on aime le chien, le cerf, la brebis.
MARCHAND ET VOLEUR EST SYNONYME
Un pauvre qui dérobe par nécessité le moindre objet est envoyé au
bagne; mais les marchands, avec privilége, ouvrent des boutiques sur
le bord des chemins pour détrousser les passans qui s’y fourvoient.
Ces voleurs-là, n’ont ni fausses clefs, ni pinces, mais ils ont des
balances, des registres, des merceries, et nul ne peut en sortir
sans se dire je viens d’être dépouillé. Ces voleurs à petit peu
s’enrichissent à la longue et deviennent propriétaires, comme ils
s’intitulent,—propriétaires insolens!
Au moindre mouvement politique, ils s’assemblent, et s’arment, hurlant
qu’on veut le pillage, et s’en vont massacrer tout cœur généreux qui
s’insurge contre la tyrannie.
Stupides brocanteurs! c’est bien à vous de parler de propriété, et
de frapper comme pillards des braves appauvris à vos comptoirs!...
défendez donc vos propriétés! mauvais rustres! qui, désertant les
campagnes, êtes venus vous abattre sur la ville, comme des hordes de
corbeaux et de loups affamés, pour en sucer la charogne; défendez donc
vos propriétés!.... Sales maquignons, en auriez-vous sans vos barbares
pilleries? en auriez-vous?... si vous ne vendiez du laiton pour de
l’or, de la teinture pour du vin? empoisonneurs!
* * * * *
Je ne crois pas qu’on puisse devenir riche à moins d’être féroce, un
homme sensible n’amassera jamais.
Pour s’enrichir, il faut avoir une seule idée, une pensée fixe, dure,
immuable, le désir de faire un gros tas d’or; et pour arriver à grossir
ce tas d’or, il faut être usurier, escroc, inexorable, extorqueur et
meurtrier! maltraiter surtout les faibles et les petits! Et, quand
cette montagne d’or est faite, on peut monter dessus, et du haut du
sommet, le sourire à la bouche, contempler la vallée de misérables
qu’on a faits.
* * * * *
Le haut commerce détrousse le négociant, le négociant détrousse le
marchand, le marchand détrousse le chambrelan, le chambrelan détrousse
l’ouvrier, et l’ouvrier meurt de faim.
Ce ne sont pas les travailleurs de leurs mains qui parviennent, ce sont
les exploiteurs d’hommes.
* * * * *
Sur le livret étaient griffonnés ces vers, que je présume être de lui,
ne me rappelant pas les avoir lus nulle autre part.
A CERTAIN DÉBITANT DE MORALE
Il est beau tout en haut de la chaire où l’on trône,
Se prélassant d’un ris moqueur,
Pour festonner sa phrase et guillocher son prône
De ne point mentir à son cœur!
Il est beau, quand on vient dire neuves paroles,
Morigéner mœurs et bon goût,
De ne point s’en aller puiser ses paraboles
Dans le corps-de-garde ou l’égout!
Avant tout, il est beau, quand un barde se couvre
Du manteau de l’apostolat,
De ne point tirailler par un balcon du Louvre,
Sur une populace à plat!
Frères, mais quel est donc ce rude anachorète?
Quel est donc ce moine bourru?
Cet âpre chipotier, ce gros Jean à barète,
Qui vient nous remontrer si dru?
Quel est donc ce bourreau? de sa gueule canine,
Lacérant tout, niant le beau,
Salissant l’art, qui dit que notre âge décline
Et n’est que pâture à corbeau.
Frères, mais quel est-il?... Il chante les mains sales,
Pousse le peuple et crie haro!
Au seuil des lupanars débite ses morales,
Comme un bouvier crie ahuro!
* * * * *
Je ne dirai rien de la peine de mort, assez de voix éloquentes depuis
Beccaria l’ont flétrie: mais je m’élèverai, mais j’appellerai l’infamie
sur le témoin à charge, je le couvrirai de honte! Conçoit-on être
témoin à charge?... quelle horreur! il n’y a que l’humanité qui donne
de pareils exemples de monstruosité! Est-il une barbarie plus raffinée,
plus civilisée, que le témoignage à charge?....
* * * * *
Dans Paris, il y a deux cavernes, l’une de voleurs, l’autre de
meurtriers; celle de voleurs c’est la bourse, celle de meurtriers c’est
le Palais-de-Justice.
MONSIEUR
DE L’ARGENTIÈRE,
L’ACCUSATEUR
Aussi pourquoi vouloir, avec une pensée,
Enfant! moraliser cette Rome lassée
De ses rétheurs de Grèce, et tirée entre tous
Comme un morceau de chair aux dents de chiens jaloux?
Pourquoi ne pas laisser cette reine du monde,
Se débattre à loisir dans sa gadoue immonde,
Et lui montrer la bourbe au fond des flots vermeils,
Et troubler, par des mots graves, ses longs sommeils?
* * * * *
—Pouvais-tu pas chanter Damœtas et Phyllis
Et Tityrus pleurant la mort d’Amaryllis?
Ou, laissant de côté ces contes bucoliques,
Elever ton génie aux nobles Géorgiques,
Dire en vers de six pieds Enée et ses vaisseaux
Sauvé par Neptunus de la fureur des eaux?
—N’avais-tu pas la voix de ta maîtresse blonde,
Et sa gorge lassive et souple comme l’onde,
Et cette Ibérienne encore aux grands yeux noirs
Qui chantait, comme on chante à Corduba, les soirs?
BARTHELEMI HAURÉAU.
S’ils sont rouges de sang, ils rougiront encore!
ANDRÉ BOREL.
I
ROCCOCO
Une seule bougie placée sur une petite table éclairait faiblement une
salle vaste et haute; sans quelques chocs de verres et d’argenterie,
sans quelques rares éclats de voix, elle aurait semblé la veilleuse
d’un mort. En fouillant avec soin dans ce clair-obscur, comme on
fouille du regard dans les eaux-fortes de Rembrandt, on déchiffrait
la décoration d’une salle à manger, de l’époque caractéristique de
Louis XV, que les classiques inepto-romains appellent malicieusement
Roccoco. Il est vrai que la corniche encadrant le plafond était nervée
et profilée en bandeau et à gorge, sans la moindre parenté avec
l’entablement de l’Eresichtœum, du temple d’Antoninus et Faustina ou
de l’arc de Drusus; il est vrai qu’elle était sans saillie, larmier,
coupe-larme et mouchette chassant et rejetant la pluie qui ne pleut
pas. Il est vrai que les portes n’étaient point surmontées d’un
couronnement, dit attique, pour chasser les eaux de la pluie qui ne
pleut pas. Il est vrai que les arcades n’avaient point en hauteur leur
largeur deux fois et demi. Il est vrai qu’on n’avait eu aucun égard
aux spirituels modules de _l’illustrissimo signor Jacopo Barrozio da
Vignola_, et qu’on avait ri au nez des cinq-ordres.
Mais il est vrai aussi et du devoir de dire, que cet intérieur n’était
point un ignoble pastiche de l’architecture butorde de Pæstum, de
l’architecture d’Athènes, glacée, nue, constante, rabâcheuse, de
l’architecture singe et jumart de Rome; celle-là avait son aspect à
elle, sa tournure à elle, sa coquetterie à elle; expression exacte
de son époque, elle lui convenait en tout point; et sa physionomie
est tellement unique, qu’après la plus longue série de siècles, on
reconnaîtra de prime abord ce Roccoco Louis XIV et Louis XV; avantage
que n’auront pas les funestes et ignorantes copies de l’antique de nos
faiseurs contemporains, qui n’impriment aucun cachet à leur époque et
n’en reçoivent aucun, si bien que les temps à venir prendront leurs
œuvres pour de mauvais antiques dépaysés.
Les grands panneaux des lambris étaient couverts de peintures de nature
morte digne de Venninx, mais d’une main inconnue; et les impostes
de pastorales d’opéra, de fêtes galantes, de bergères-camargo de
l’immortel et délicieux Watteau. Les compositions en étaient gracieuses
et délicates, le coloris suave et cristallin, suivant l’usage de
ce grand maître que la France ignare et ingrate doit réhabiliter
et revendiquer comme une de ses plus belles gloires. Gloire donc à
Watteau! gloire à Lancret! gloire à Carle Vanloo! gloire à Lenôtre!...
gloire à Hyacinthe Rigault! gloire à Boucher! gloire à Edelinck!...
gloire à Oudry!...
Et, s’il faut tout dire, j’avouerai que j’éprouve une sensation presque
aussi rêveuse, un plaisir aussi à l’aise, dans ces vastes logis du
dix-septième et dix-huitième siècles que dans une salle capitulaire
bizantine, ou dans un cloître roman. Tout ce qui fait ressouvenir
de nos pères à nous, de nos aïeux trépassés sur notre France, jette
dans le cœur une religieuse mélancolie. Honte à celui qui n’a pas
tressailli, dont la poitrine n’a pas palpité en entrant dans une
vieille habitation, dans un manoir délabré, dans une église veuve!
Autour de la table qui portait la bougie deux hommes étaient assis.
Le plus jeune tenait baissée une figure blême, sur laquelle pleuvaient
des cheveux roux; ses yeux étaient caverneux et faux, son nez long et
en fer de lance; vous dire que ses favoris étaient taillés carrément
sur ses joues comme des sous-pieds, c’est vous dire que la scène se
passait sous l’empire, aux abords de 1810.
* * * * *
Le plus âgé, trapu, était le prototype des Francs-Comtois de la plaine;
sa chevelure, moisson épaisse, était suspendue, comme les jardins de
Babylone, sur sa face large et plate en oiseau de nuit.
Ils étaient goulument penchés sur la table, semblant deux loups se
disputant une carcasse; mais leurs interlocutions sourdes et brouillées
par la sonorité de la salle contrefaisaient les grognements d’un porc.
L’un était moins qu’un loup, c’était un accusateur public. L’autre plus
qu’un porc, c’était un préfet.
Le préfet venait de recevoir sa nomination pour un chef-lieu de
province, et partait le lendemain. L’accusateur exerçait depuis assez
long-temps cette fonction à la cour d’assises de Paris; et, joyeux,
avait offert un dîner d’adieu à son ami.
Tous deux, vêtus de noir, portaient comme les médecins, le deuil de
leurs assassinats.
Comme ils parlaient assez bas, et souvent la bouche pleine, le nègre
qui se tenait à l’entrée,—car le jeune accusateur de l’Argentière
faisait nègre et jouait l’aristocrate rentré,—ne put attraper au vol
que quelques lambeaux de phrases dans ce genre-ci.
—Mon cher Bertholin, que j’ai fait hier un bon dîner chez notre ami
Arnauld de Royaumont!... De son appartement, qui donne sur la Grève,
j’ai vu exécuter ces sept conspirateurs que nous avions condamnés il y
a quelques jours: quel délicieux repas! à chaque bouchée, j’allais voir
tomber une tête!...
—Pauvres béjaunes! croire encore à la patrie! ces messieurs voulaient
faire les Brutus! les Hempden!...
—N’ont-ils pas eu l’effronterie de vouloir parler au peuple du haut de
l’échafaud; morbleu! comme on leur a vite coupé la parole et la tête!
ce qui ne les as pas empêchés préliminairement de hurler à tout rompre:
Vive la patrie! vive la France! mort au tyran!... mort au tyran!.....
Pauvres bêtes!... Il ne faut pas de ménagement avec ces brigands;
zeste! il faut expédier ça au bourreau: sans cela, mais, corbleu! sa
majesté l’empereur ne pourrait dormir tranquille une seule nuit.
A en juger par ces bribes, la conversation n’aurait pas laissé que
d’être très édifiante, et il est bien regrettable pour l’honneur de la
magistrature que ce maudit nègre n’ait pu en recueillir davantage.
Mais, au dessert, le vin de Corse ayant remonté d’une tierce la gamme
de la conversation devenue bruyante et rieuse à pleine gorge, il eût
été facile de sténographier ce qui suit:
—A propos, mon cher l’Argentière, habile en subterfuges et en
échappatoires, comment te tirerais-tu de cette perplexité? Je dois
partir absolument demain matin, et j’ai pour demain soir un rendez-vous
très-alléchant.
—Le cas est simple, mon ami, je partirais sans aller au rendez-vous, ou
j’irais au rendez-vous et je ne partirais pas.
—Mauvaise robinerie.
—Si tu veux du plus grave: à priori, renseigne-moi mieux que cela
sur la matière. Quel est ce rendez-vous? est-il du genre masculin ou
féminin? est-ce pour affaires commerciales ou paillardes?
—Du féminin et tournant au paillard.
—Tonnerre du père Duchêne! si tu ne tiens à l’unité de lieu
aristotélique, le problême est facile à résoudre. J’emmenerais avec moi
la _princesse_, et, demain soir, je serais au rendez-vous à Auxerre.
—Et si la bégueule faisait la Lucrèce?
—Ventrebleu! Je ferais le petit Jupiter et de bon ou de maugré je
forcerais la belle Europe à me suivre.
—Et le lendemain qu’en ferais-tu?
—Je n’en ferais rien: je la laisserais à Auxerre pleine de mon souvenir!
—Et, à son tour, que ferait cette malheureuse?
—Malheureuse!... bienheureuse au contraire que je lui aie créé une
industrie!... Elle n’aurait qu’à prendre le coche et venir ici chercher
des nourrissons.
—L’Argentière, tu fais le roué!... Non, mon ami, non, ce n’est point
une fille digne d’un traitement aussi hussard, c’est une jeune enfant
infortunée!
—Allons, de la sensiblerie; c’est cela, vite une scène de mouchoir.
—C’est un prestige qui éblouit, une hamadryade, un lutin dont le charme
entraîne ...
—Au précipice.
—Je le suivrai ... qui l’a vue l’aime, qui la verra l’aimera.
—Peste soit de l’amoureux transi!
—Tu aurais beau te forger un cœur de fer, il serait bientôt bossué.
—Dans quel cimetière, vieil ours, as-tu déterré cette chair fraîche?
Mais comment diable as-tu pu gagner les faveurs de cette curiosité?
—Quant à ses faveurs, je ne me suis jamais vanté de cela, je mentirais:
et quant à la trouvaille, elle est sans mérite.
Depuis long-temps cette pauvre Apolline habite la même maison que moi;
je l’ai connue toute petite; elle me faisait la révérence avec tant
de gracieuseté, quand elle me rencontrait; sa mise était toujours
riche et soignée. Que sa vue me mit souvent du sombre dans l’âme! Je
maudissais mon célibat et mon isolement; j’enviais toute la joie d’un
père, possesseur d’une aussi belle créature; alors la paternité, comme
dans ma jeunesse, ne se présentait plus à mon esprit sous un aspect
comique. Son père, en ce temps-là, sous le consulat, occupait un
assez haut emploi qui versait l’abondance dans cette petite famille;
mais, s’étant, je ne sais comment, trouvé compromis dans quelque
machination, quelque prétendue conjuration, un beau matin, la police
du consul vint l’éveiller, et, sans autre jugement, depuis cette fois
il est claquemuré comme prisonnier d’État. Sa majesté l’Empereur est
rancunière. L’opulence de la maison tomba avec le père. Apolline
grandissait chaque année en misère et en beauté; arrivée à l’âge
où la coquetterie et le besoin de parure se fait sentir vivement,
elle n’avait plus pour s’attifer que quelques lambeaux de toilette,
dorures effacées, lambris en ruines; mais il lui restait quelque chose
de royal, une erre impérieuse. Hélas! que c’était triste de voir
une si belle personne, honteuse et fuyant le jour, enveloppée dans
un cachemire troué et des savates aux pieds, descendre acheter de
grossiers légumes au marché voisin! Mon cœur en a souvent saigné! Quoi
de plus poignant et de plus amer?
Si tu veux rire, l’Argentière, ris au moins de moi, car ce serait
féroce que de rire d’elle!
—Je ris, Bertholin, d’entendre sortir de ta bouche des paroles si
contraires à ta coutume; toi, célibataire dogmatique, par principe
haineux des femmes, somme toute, bon homme rassis! C’est mal choisir
l’heure d’être amoureux: poursuis ton rôle de père Cassandre, pour
celui d’Arlequin il est trop tard.
—Aurais-tu l’intention de me blesser?
—De plus en plus ridicule; décidément, tu es amoureux!
—Eh bien, oui! je suis amoureux! et ne rougirai pas d’un amour sage,
d’un amour engendré de la pitié, et je bénis le ciel.....
—Ou tu ne bénis rien!...
—..... Qui m’a conservé libre jusqu’à ce jour, afin que je puisse être
tutélaire à cette orpheline.
—Tu as souscrit au Châteaubriand, est-ce pas?
—Afin que je devienne l’ange gardien de cette vierge abandonnée, que
le besoin pourrait tuer ou corrompre. Elle est aujourd’hui tout-à-fait
isolée: sa pauvre mère, affaiblie par tant d’années de privations et
minée plus encore par les souffrances de sa fille, est morte il y
a trois mois. Quand les cris d’Apolline m’apprirent qu’elle venait
d’expirer, ému, je montai la consoler et lui offrir mes services en
cette horrible circonstance. Je me chargeai des démarches funèbres,
et la fis enterrer par la mairie. Pour la première fois, je parlais à
Apolline: dire le coup qui me frappa, quand j’entrai dans cette chambre
dénuée, en désordre, quand cette fille me baisant les mains, la voix
pleine de larmes, me remercia, j’étais hors de moi, je ne sais pas,
je ne me rappelle rien, je pleurais!... Elle, égarée, à génoux contre
un lit de sangles, était accoudée sur le corps de sa mère, qu’elle
appelait.
Cette heure a usé dix ans de ma vie!...
Et c’est de tant de pitié, qu’est sorti tant d’amour.
Quelques jours après, je fus la visiter: tout le temps que je causai
avec elle, je lui remarquai un air embarrassé; elle se tenait toujours
assise et ses deux bras toujours étaient posés sur son giron: quand
elle se leva pour me reconduire, je vis que sa robe, par-devant, était
déchirée et trouée et que sous ses petites mains elle avait tâché de
dissimuler sa misère.