L'enceinte de Paris est composée d'une rue militaire, d'un rempart, d'un
fossé et d'un glacis.
Supposons une section faite perpendiculairement à la face de la
muraille, nous aurons la figure ci-dessous.
La ligne A B est supposée l'élévation du terrain naturel, _aa_ est la
rue militaire qui règne tout autour de l'enceinte; cette rue a 5 mètres
de chaussée et 2 mètres d'accotement, elle est macadamisée et pavée en
certains endroits; des plantations d'arbres en feront un boulevard
unique pour son étendue. L'ensemble des terrassements _abcdefghik_ est
ce qu'on appelle le rempart; on y distingue: _bc_ le terre-plein; il se
lie avec le terrain naturel par un talus que l'on nomme le talus
intérieur, _de_ et _fg_ sont des gradins ou banquettes sur lesquelles se
tiennent les soldats qui font la fusillade.
[Illustration:
_a1 a2_ rue militaire. _k l_ Escarpe.
_a b_ Talus intérieur. _m n_ cunette
_b c_ Terre-plein. _o p_ Contrescarpe.
_a b c f g_ Banquette, _p q_ Glacis.
_h i_ Plongée.
_j k_ Talus extérieur.]
Lorsqu'on se sert d'artillerie, on met de niveau les deux banquettes,
soit que l'on veuille tirer à embrasure, c'est-à-dire à travers le
parapet entaillé, ou bien à barbette par-dessus la plongée.
[Illustration: Pièce tirant à embrasure. Pièce tirant à barbette.]
Nous venons de parler de plongée, de parapets que nous ne connaissons
pas encore. Le parapet est cette masse de terre _g h i k_ qui met à
couvert le défenseur de la place; elle doit résister au canon; on lui
donne pour cela 6 mètres d'épaisseur, Quant à la plongée, c'est
l'inclinaison _h i_, elle est au 6°, c'est-à-dire que le point _i_ se
trouve de 1 mètre moins élevé que le point _h_. Cette inclinaison laisse
un champ suffisant à l'arme du soldat. _i k_ est le talus extérieur; le
petit espace _k l_, la berme. Toutes ces terres sont soutenues par un
revêtement en maçonnerie qui règne dans tout le développement de
l'enceinte; sa hauteur est de 10 mètres, son épaisseur moyenne de 3
mètres 50 centimètres. De 5 en 5 mètres il est renforcé par des massifs
de maçonnerie qui entrent de 2 mètres dans les terres du parapet, et que
l'on nomme contre-forts. Intérieurement, ce mur s'élève
perpendiculairement à l'extérieur, il a une légère inclinaison qui lui
donne plus de solidité; construit en moellons ordinaires et mortier
hydraulique, il est revêtu d'un parement en meulière de 1 mètre
d'épaisseur, et couronné d'une tablette en pierre de taille faisant
saillie; les chaînes d'angles saillants sont aussi en pierre de taille;
sur la face intérieure! un enduit le défend de l'humidité, et une chape
en mastic bitumeux le préserve des filtrations de la pluie.
[Illustration.]
La ligne formée par la tablette, s'appelle la magistrale; la face
extérieure du revêtement, l'escarpe.
Le fossé a 15 mètres de largeur; au milieu se trouve un autre petit
fossé de 1 mètre 50 centimètres de largeur et de profondeur, qui sert à
l'écoulement des eaux; c'est la cunette.
Par opposition à l'escarpe, l'autre paroi du fossé se nomme la
contrescarpe; on a jugé inutile de la revêtir en maçonnerie, on a donc
formé un talus à 45°.
En avant du fossé, le terrain est disposé de manière à couvrir les
maçonneries de l'escarpe, à laquelle on pourrait, sans cette précaution,
faire brèche de loin; et de telle sorte qu'un homme ne puisse s'y
présenter sans être parfaitement vu des soldats placés derrière le
parapet. Ce terrassement extérieur forme le glacis de la place.
[Illustration.]
Mais pourquoi ce rempart, au lieu de suivre une ligne continue, se
trouve-t-il ainsi brisé systématiquement? Cette brisure est commandée
par la nécessité de pouvoir du haut des murs en surveiller le pied dans
toute son étendue. On conçoit, en effet, que du haut d'une muraille qui
n'aurait ni rentrants ni saillants, le défenseur ne pourrait atteindre
l'assiégeant qui aurait dépassé le point extrême de la plongée de ses
projectiles, en sorte que celui-ci se trouvant à l'abri précisément
contre le rempart même, pourrait facilement l'attaquer par la mine ou
par tout autre moyen, et même planter des échelles, et monter à couvert
jusqu'auprès de son ennemi avec tout l'avantage de l'impétuosité de
t'attaque. Ces abris où les feux de la défense ne peuvent atteindre
l'attaque, s'appellent des _angles morts_. Mais quand, par une habile
disposition, une portion de fortification est vue par une autre de
manière à ce qu'on ne puisse en approcher impunément, on dit que la
seconde est _flanquée_ par la première. C'est à éviter les angles morts
et à se procurer de bons flanquements que consiste en partie la science
de l'ingénieur.
[Illustration.]
Si donc le polygone A B C D était à fortifier, au lieu d'élever un
rempart sur les lignes primitives AB, BC, CD, on lui ferait suivre le
contour _Aa, ab, bc, cd, dB_, etc. L'ensemble des lignes _Aa, ab, ac,
cd, dB_ est ce qu'on appelle un front de fortification. Elles doivent
remplir les confions suivantes:
_A b_ doit parfaitement flanquer les lignes _Bd, dc_ et une partie de
_bc_; et réciproquement, _dc_ doit flanquer _Aa, ab_ et la partie de
_bc_ qui ne l'est pas par _ab_. De cette manière, le front entier
n'offrira aucun angle mort à l'assaillant.
Une enceinte se composera d'une suite de fronts, et présentera ainsi une
série de parties saillantes _b'a'Aab, cdBef_ et reliées entre elles par
les lignes _bc, fh_. Ces parties saillantes s'appellent des bastions;
ces lignes, des courtines.
Le bastion est la partie la moins couverte de la fortification; c'est
sur lui que se dirigeront les efforts de l'attaque. La courtine sera, au
contraire, la partie la plus abritée; c'est sur elle que passeront les
routes, que s'ouvriront les portes de la ville.
[Illustration.]
C'est sur les flancs que repose la sûreté de l'enceinte; les faces
donnent des feux dans la campagne; pour éteindre ces feux, l'ennemi est
obligé d'établir des batteries dans le prolongement même des flancs,
afin de faire ricocher ses projectiles sur les pièces placées le long de
ces faces. L'on voit de suite que plus l'angle du bastion sera obtus,
plus il sera difficile d'en ricocher les faces; car il faudra d'autant
plus reculer les batteries à ricochet pour les mettre hors de la portée
des feux des bastions voisins. Aussi est-ce un axiome en fortification,
qu'une suite de fronts en ligne droite est inattaquable. Nous nous
sommes étendus sur ce principe, parce que c'est justement lui qui fait
la force de l'enceinte de Paris, dont presque tous les fronts se
développent suivant une ligne droite.
Les dimensions d'un front ne sont pas arbitraires. Pour que le point _c_
flanque le saillant A du bastion, il ne faut pas que cette distance
dépasse la portée des armes à feu. Si l'on prenait pour base la portée
du canon, à la fin du siège, quand l'ennemi qui a fait brèche à côté du
point A donne l'assaut, l'assiégé, dont toute l'artillerie a été
démontée, n'aurait pour se défendre qu'un feu de mousqueterie
impuissant. Si, au contraire, on se basait sur le fusil de munition,
dont le tir à six cents mètres n'a plus de certitude, on aurait des
courtines trop courtes, des bastions trop rapprochés, et la dépense
s'augmenterait considérablement sans avantage. La base adoptée est la
portée du fusil de rempart, gros fusil qui se tire avec un appui. Le
support est un piquet que l'on fiche dans la plongée du parapet; dans sa
tête est creusé un trou cylindrique pour recevoir le pivot du fusil. Ce
fusil se charge par la culasse; son tir est exact de deux cents à six
cents mètres; la balle peut ricocher jusqu'au double de cette dernière
distance. On a donc donné à C A la longueur de deux cent cinquante
mètres; _c_ A s'appelle la ligne de défense. On comprend comment on peut
déduire de la longueur de la ligne de défense et de la hauteur du
parapet la grandeur des autres parties du front.
Nous pouvons maintenant faire le tour de l'enceinte sans rien rencontrer
dont nous ne sachions le nom, la cause, l'effet.
Quels sont les points occupés par cette enceinte. Elle n'a pas moins de
quatre-vingt-quatorze fronts; pour se faire une idée d'un pareil
développement, qu'il suffise de savoir qu'à Metz, une des plus fortes
places de France, il ne s'en trouve que vingt.
[Illustration:]
Sur la rive gauche on compte vingt-six bastions; l'enceinte commence à
l'extrémité occidentale du parc de Bercy, s'étend en ligne droite
jusqu'à Gentilly; là elle se contourne en une espèce de fer à cheval,
puis reprend une direction rectiligne jusqu'à Montrouge, fait un coude
et va tout droit ensuite aboutir à la Seine, en face le milieu du
Point-du-Jour, après avoir ainsi enfermé Austerlitz, le Petit-Gentilly,
le Petit-Montrouge, Vaugirard et Grenelle.
A mille mètres environ, plus en aval, reprend l'enceinte de la rive
droite. Après avoir entouré le Point-du-Jour, elle longe le bois de
Boulogne jusqu'à Sablonville, forme un rentrant à la porte Maillot;
puis, donnant passage au chemin de la Révolte, s'infléchit jusqu'au
milieu de l'angle formé par l'avenue de Clichy et l'avenue de
Saint-Ourcq. A ce point elle Se dirige en ligne droite jusqu'au canal
Saint-Denis; là elle tourne au sud-est. Arrivée au canal de l'Ourcq,
elle court du nord au sud; aux prés Saint-Servais, deux de ses fronts
reprennent la direction de l'ouest à l'est, mais elle la quitte à la
hauteur de Romainville pour descendre en ligne droite jusqu'à Saint
Mandé; alors elle fait un coude et va finir à la Seine, juste en face du
pont où commence l'enceinte de la rive gauche.
La rive droite possède soixante-huit fronts qui enveloppent le
Point-du-Jour, Auteuil, Passy, les Ternes, les Batignolles, Montmartre,
la Chapelle, la Villette, Belleville, Ménilmontant, la Grande-Pinte et
Bercy.
[Illustration.]
Cette enceinte laisse un passage à toutes les routes existantes, et l'on
n'en compte pas moins de trente-cinq; en ces différents points le fossé
est interrompu ainsi que le rempart. On a jugé inutile de construire des
portes de ville. En cas de guerre, on ferait bien facilement les travaux
nécessaires pour mettre ces trouées à l'abri de toute attaque. C'est
dans cette prévision que le Gouvernement a fait l'acquisition d'une
bande de terrain de 100 mètres de large et 250 de long, à droite et à
gauche de chacune d'elles. D'autres emplacements marqués _a_ sur le
plan, ont aussi été achetés pour la formation des établissements
militaires nécessaire au service de la place. Enfin, sur une zone de 250
mètres en avant la crête des glacis, il est défendu d'élever aucune
construction. Si l'on compare cette enceinte aux anciennes murailles
fortifiées qui ont entouré Paris; à la Cité (A) qui soutint contre les
Normands le fameux siège de 885; à l'enceinte de Louis-le-Gros, en 1134
(B); à celles de Philippe-Auguste (C) en 1208, de Marcel (D) en 1356, de
Louis XIII (E) en 1630, on est effrayé de trouver un pareil
accroissement, et rependant l'esprit entrevoit sans peine l'époque où la
ville ira toucher ces nouveaux remparts. A eux seuls ils offrent une
défense très respectable; mais leur force est presque doublée par un
système de forts qui forment comme une première enceinte dont ils ne
seraient que le réduit.
_(La suite à un prochain numéro.)_
Revue algérienne.
Les opérations militaires ont continué à être dirigées avec une
énergique activité et d'incontestables succès, dans les diverses
provinces de l'Algérie, pendant les mois de mars, d'avril et de mai.
Partout nos colonnes ont pris une offensive hardie; partout la guerre a
été poussée à fond, en vue d'amener l'entière soumission des Arabes et
de préparer les voies à la colonisation, qui seule, après la conquête
peut nous maintenir en possession du territoire soumis à nos armes.
Depuis deux années des résultats très satisfaisants avaient été obtenus;
depuis trois mois ils ont été plus décisifs encore; et, sans se bercer
d'illusions chimériques, il est permis maintenant d'entrevoir et
d'espérer le terme de la lutte soutenue avec une si constante et, il
faut le reconnaître, une si admirable opiniâtreté par notre persévérant
ennemi, Abd-el-Kader.
Il y a deux années, en 1841, l'émir, après avoir tiré la nation arabe
d'un sommeil de trois siècles, dominait sur la presque totalité des
provinces d'Oran et de Titteri; il poussait des incursions incessantes
jusque dans les environs d'Alger. Son gouvernement était complètement
organisé: il battait monnaie; ses khalifahs levaient régulièrement en
son nom les impôts; il disposait d'un corps de troupes régulières,
véritable armée permanente organisée à l'européenne, recrutée de
transfuges étrangers et s'élevant déjà à cinq ou six mille hommes.
Maître des deux villes importantes de Mascara et de Tiemcen, il s'était
créé, hors de notre portée immédiate, des postes de guerre, Saida,
Tagdemt, Boghar, Thaza, contenant des dépôts et même des fabriques
d'armes. Il avait mis en culture de vastes et fertiles domaines
appartenant autrefois au beylik turc, et en tirait d'abondantes
ressources: enfin, à son ordre, quinze à vingt mille cavaliers pouvaient
être réunis contre nous sur un point donné.
Voici maintenant ce qui a été fait en deux ans par notre vaillante
armée. Dès les premiers jours de mai 1841, les réguliers et volontaires
de l'émir étaient battus et dispersés près de Milianah. Peu de temps
après, il avait perdu sa petite armée permanente, et, avec elle, Boghar,
détruit le 23 mai, Tagdemt le 25, Thaza le 26, et Saida au mois
d'octobre suivant. Mascara, Tiemcen, étaient occupés par des garnisons
françaises. Abd-el-Kader n'avait plus ni ses terres domaniales, ni ses
moyens d'impôt et de recrutement; ses réguliers étaient à peu près
anéantis, ses 20,000 volontaires réduits à 2 ou 3,000, et les terribles
Madjouths, ces pirates de la Métidjah, incorporée dans nos auxiliaires
indigènes. Les garnisons de Médéah et de Milianah, jusqu'alors en
quelque sorte captives, agissaient au loin. Une grande partie des tribus
de la province d'Oran nous amenait le cheval de la soumission.
Aujourd'hui les khalifahs, revêtus par nous du burnous d'investiture, y
exercent, au nom de la France, leur autorité; 9 à 10,000 cavaliers et
fantassins, nos plus acharnés ennemis autrefois, servent et combattent
dans nos rang, et la guerre, qui sévissait jusqu'aux portes d'Alger, est
à trente ou quarante lieues de notre capitale africaine.
Malgré tant de pertes et de défections, Abd-el-Kader semble avoir puisé,
dans ses revers mêmes, une nouvelle énergie. Loin d'abattre son courage,
l'adversité l'a plutôt encore grandi, et à mesure même que ses
ressources s'épuisent, son génie infatigable se multiplie pour en créer
de nouvelles. A sa voix, des tribus ont transporté leurs tentes dans les
montagnes. Amoindri comme chef militaire, frappé dans les deux nerfs de
la guerre, l'impôt et le recrutement, l'émir est toujours respecté et
redouté comme grand marabout, et les khalifahs qu'il avait nommés lui
sont tous demeurés fidèles. Dans ces derniers mois cependant, sa
puissance a été plus fortement ébranlée que jamais et le succès de nos
armes lui a porté des coups dont elle aura grand'peine à se relever.
L'année 1843 avait vu reparaître Abd-el-Kader plutôt en partisan qu'en
émir (V. _Illustration_, Nº 3, p. 37). La terreur qu'il exerce, au nom
du Coran, sur les tribus auxquelles l'honneur fait un devoir de
combattre et de mourir pour leur religion, et les intelligences secrètes
qu'il entretient avec certains hommes puissants expliquent l'empire
qu'il a conservé. Le mouvement occasionne en février dernier, par sa
présence dans les environs de Cherchel, ayant gagné les montagnes de
l'Ouest, notre armée s'est mise en marche pour châtier et maîtriser ces
soulèvements; car elle a, depuis que notre occupation s'est étendue sur
une grande partie du pays, deux rôles à jouer: celui de l'offensive et
celui de la protection.
Dans ce double but ont dû être crées quatre nouveaux établissements
militaires, destinés à garantir les succès obtenus et à favoriser en
même temps la conquête du territoire encore insoumis entre le Chélif, la
Mina et le désert, théâtre des hostilités entretenues par Abd-el-Kader
et ses deux khalifahs, El-Berkani et Sidi Embarrek. Ces postes sont
Ténès, El-Esnam, sur le Chélif central (ce camp a, par décision du
ministre de la Guerre, du 16 mai, reçu le nom d'Orléans-Ville); Tiaret,
au nord-est de Tagdemt et tout près du revers sud de la chaîne de
l'Ouarenseris, et Teniet-el-Had, au revers sud de l'est de la même
chaîne.
L'occupation définitive de Ténès, où a été installé sur la côte un
poste-magasin, et la formation des camps d'El-Esnam et de Tiaret, ont eu
lieu vers la fin d'avril.
Pendant que la province d'Alger jouissait d'une tranquillité qu'aucun
événement sérieux n'est venu troubler, et qu'elle voyait se poursuivre
paisiblement l'oeuvre de la colonisation, par la création des nouveaux
villages, Saint-Ferdinand Sainte-Amélie, comme par le développement des
anciens Drariah, Douera, etc., les khalifahs d'Abd-el-Kader, El-Berkani,
et Sidi Embarrek, reparaissaient dans les montagnes à l'ouest de
Cherchel et au nord de Milianah, et ravivaient l'insurrection dans la
province de Titteri. Du 31 mars au 20 avril, nos colonnes, au nombre de
sept, ont sillonné de nouveau dans tous les sens le territoire des
Beni-Menasser et des autres tribus voisines, dont la résistance est
favorisée par l'excessive aspérité du territoire. Elles ont fait un mal
immense aux Beni-Kerrahs, aux Beni-Denys, Thectas, Bou-Melek et enlevé
plusieurs kaïds nommés par l'émir. Nos auxiliaires indigènes nous ont
prêté la plus utile assistance: notre kalifah, Sidi M'Barek, a saisi sur
les tribus fugitives 600 prisonniers et 2,000 têtes de bétail; le Kaïd
des Righa, près Milianah, a fait l'avant-garde de nos colonnes avec 200
de ses kabaïles. Ainsi nos alliés se compromettent de plus en plus au
service de notre cause et préparent notre domination générale sur
l'Algérie.
La division de Mostaganem, aux ordres du général Gentil, fouillait vers
la même époque, les montagnes des Beni-Zéroual et le 20 mars elle
enlevait de vive force le marabout de Sidi; Lekkal, chez les
Ouled-Khrelouf, tuait à l'ennemi 300 hommes et faisait 712 prisonniers.
L'armée ouvrait en même temps la route de Blidah au Chélif, ouvrage
considérable qui lui fait le plus grand honneur. Les travaux de
terrassement, y compris l'embranchement de Milianah, n'ont pas moins de
80,000 mètres.
Un colonne part de Médéah, le 16 avril, sous les ordres du duc d'Aumale,
pour pacifier les Adaoura. Les Rhamans, liés aux tribus fidèles à
Abd-el-Kader, dans le sud de Thaza, et établis près du lac de Keïsaria
(10 lieues sud-est de Boghar), sont surpris de nuit et perdent 12,000
moutons et 500 chameaux.
Dès le 6 avril, le lieutenant-général La Moricière est sorti de Mascara
avec sa division, et va reconnaître la meilleure direction à prendre
pour gagner Tiaret, sur la limite du désert, à travers la montagne de
Tagdemt. Abd-el-Kader, mettant aussitôt son éloignement à profit,
traverse Frendah à la tête de 2,000 cavaliers, et se porte de
l'Ouarenseris sur Mascara par le sud de la Iacoubia (on appelle du nom
de Iacoubia l'ensemble des tribus établies, dans la province d'Oran,
entre le désert d'Angad et le littoral de la Méditerranée, et
spécialement placées, du temps des Turcs, sous la domination des Douairs
et des Zmélas). La puissante tribu des Hachems-Gharabas, berceau de la
famille de l'émir, s'était soumise et continuait à cultiver la fertile
plaine d'Eghrès. Grâce à son audacieux mouvement, Abd-el-Kader détermine
cette tribu à la défection et l'emmène tout entière à sa suite. De
sévères châtiments et sa ruine presque complète la feront bientôt
repentir de sa fatale résolution.
[Illustration: Le lieutenant-général Changarnier.]
[Note 1: En 1836, M. Changarnier était chef de bataillon au 2e léger. Le
21 novembre, lorsque commença le mouvement de retraite, le bataillon
d'arrière-garde qu'il commandait fut enveloppé et serré de si près,
qu'il eut à peine le temps de faire former le carré pour arrêter la
cavalerie qui le débordait. Dans ce moment difficile, où les grandes
âmes révèlent leur puissance, le commandant Changarnier, pour exciter
l'ardeur de sa troupe, l'exhorta par des paroles qui vont au coeur du
soldat, et traversa, en les refoulant, ces ennemis prêts à le frapper
comme une victime dévouée au fatal yatagan. Cette action d'éclat lui
valut les applaudissements de l'armée, dont il contribua ainsi à assurer
le salut. Depuis, M. Changarnier s'est montré un de nos plus habiles
capitaines dans la guerre d'Afrique, et chacun de ses grades a été
acheté par quelque brillant fait d'armes.]
Cette diversion ne détourne pas un instant le général La Moricière de
l'accomplissement de son projet. Le 23 avril, il occupe Tiaret, fait
commencer immédiatement les travaux d'installation, y laisse une
garnison de 900 hommes, avec 70,000 rations et 66,000 cartouches, et se
met à la poursuite d'Abd-el-Kader. Celui-ci, en effet, avec ses 2,000
chevaux, et plus encore ses lettres et ses intrigues, a réussi à
produire une assez grande fermentation sur la frontière du sud. Les
populations, effrayées, demandent simultanément des secours au colonel
Tempoure, à Tlemcen; au général Bedeau, chez les Djafras; au colonel
Géry, qui manoeuvre en avant de Mascara; enfin au général La Moricière,
qui, après avoir jeté les bases de l'établissement de Tiaret, s'est
porté du côté de Frendah pour couvrir les Shamas. Le général
Mustapha-ben-Ismaïl, parti d'Oran, vient le rejoindre à la tête de son
goum (corps de cavalerie; en arabe, _drapeau_) des Douairs et des
Zmélas. Le 2 mai, le colonel Géry atteint la queue d'une colonne
émigrante, et les troupes de l'émir sont culbutées par les Shamas
soutenus par le général La Moricière. Le 8, le général Bedeau entre sur
le territoire des Djafras. Zeïtouni-Ould-bou-Chareb, institué par
Abd-el-Kader khalifahs de ce territoire, essaie vainement de lui
résister; le 13 il est fait prisonnier.
[Illustration: Vue de Collo, près Constantine]
[Note 2: Collo, ou le Colo (en arabe Colla), que les indigènes appellent
aussi Coul ou Coullou, est une bourgade de 2,000 âmes, située au bord de
la mer, près d'un mouillage où les bâtiments sont à l'abri de» vents du
nord-ouest, extrêmement dangereux sur cette côte Il est à 120 kilomètres
de Bougie, à 60 de Djidjelij, à 100 de Bone, à 40 de Philippeville, vers
l'extrémité nord-ouest du golfe de Stora, et à environ 90 kilomètres
nord de Constantine, il est bâti au pied d'une montagne, sur les ruines
d'une ville plus considérable, que les Romains avaient entourée de
murailles, et dont l'enceinte, anciennement détruite par des Goths, n'a
jamais été relevée. Ce bourg est défendu par un mauvais château, où les
Turcs entretenaient d'ordinaire une petite garnison commandée par un
aga. Collo a été occupé le 11 avril 1843 par les troupes françaises,
sous les ordres du général Baraguay-d'Hilliers.]
Dans la province de Constantine, les opérations dirigées au mois de mars
contre les montagnards de l'Edough par le général Baraguay-d'Hilliers
ont été couronnées de succès. Les population kabaïles, refoulées dans
les gorges d'Akeïcha, se rendent à discrétion, après avoir essuyé des
pertes immenses. Le chef et l'instigateur de l'insurrection, le marabout
Sy-Zeghdoud, surpris et tué dans le combat. Sa mort rend la sécurité à
nos grandes communications dans la province. Au commencement d'avril,
une colonne française va châtier les Ouled-Sebah, à plus de vingt lieues
de Constantine, tandis que notre cheikh el Arab, Ben-Ganah, avec ses
seules forces indigènes, bat le khalifah d'Abd-el-Kader à Biscara, et
lui fait perdre 100 chevaux. Le 11 avril, un corps expéditionnaire
occupe Collo. Parti de cette ville le 14, sur trois colonnes, il
rencontre une résistance très vive de la part des Kabaïles et
soutient contre eux, notamment sur Dar-el-Outa, de rudes et pénibles
combats. Les villages ennemis sont dévastés et des forêts entières
incendiées et détruites, nécessité cruelle que commandent peut-être les
exigences de la guerre, mais que ne sauraient trop déplorer l'humanité
et la civilisation!
De son côté, le général Bugeaud se dirige de Milianah, le 23 avril sur
El-Esnam, où il arrive le 26, en même temps que le général Gentil, venu
de Mostaganem. Le nouveau camp est tracé, le 27, sur l'emplacement des
ruines romaines destinées à être bientôt transformées en une ville
importante. Le 28, commencent les travaux de la route de communication
avec Ténès et la mer; ils sont inquiétés par Ben-Kossili, agha
d'Abd-el-Kader dans le Dahra (nord, portion de la province d'Oran
comprise entre le Chélif et la mer). Le général Bourjolly et notre
khalifah, Ben-Abdallah le mettent en fuite. A l'entrée d'un défilé d'une
lieue, nos troupes rencontrent un terrain horriblement accidenté et des
difficultés presque insurmontables. Il fallait pratiquer la route
carrossable à travers des roches calcaires que sillonnait péniblement un
étroit sentier. La pioche et la pelle ne pouvaient plus être utilisées;
c'était le pétard et le pic à roc. On jugea que quinze jours au moins
étaient nécessaires pour ouvrir un passage à nos chariots; mais les
troupes y mirent tant d'ardeur, qu'au septième jour le convoi parvint au
port de Ténès.
Après avoir installé le camp d'El-Esnam, dont le commandement est confié
au colonel Caveignac, le gouverneur-général attaque, le 11 mai, les
Seghia, qui menaçaient les côtés de la roule rendue praticable, et
dominent l'ouest du Dahra. Le 12, le gros de la tribu est atteint par
l'avant-garde aux ordres du colonel Pélissier: 2,000 prisonniers tombent
en notre pouvoir, avec 10 à 12,000 têtes de bétail, 4 à 500 juments ou
poulains, etc. Cet événement entraîne la soumission de toutes les tribus
du territoire de Ténès jusqu'à l'embouchure du Chélif, et le poste
d'El-Esnam en assure la durée.
Tout annonce que nos deux établissements deviendront très promptement
des points importants de commerce. Déjà le 16 mai il y avait à Ténès 243
industriels ou commerçante en tout genre, qui demandaient des
concessions pour s'y établir; 87 étaient déjà pourvus et construisaient
leurs baraques; il régnait une grande abondance de toutes choses, et ce
qui le prouve, c'est que la douane avait fait 1,500 francs de recette.
Le 14 mai, le général Gentil a fait une forte razzia sur des fractions
rebelles des Flitas: 51 cavaliers du 2e régiment de chasseurs d'Afrique,
auxquels 60 sont venus se réunir un peu plus tard, ont soutenu longtemps
les efforts de 3 ou 400 cavaliers réguliers et de 1,000 à 1,200 chevaux
des tribus. Les chasseurs ne pouvant plus combattre comme cavalerie, se
sont réfugiés sur une butte où se trouvent le marabout de Sidi-Rachet et
un cimetière. Ils ont mis pied à terre, ont entouré leurs chevaux, et,
couchés à plat-ventre, pour ne pas être tous tués par un feu très
supérieur, ils ne se relevaient que pour repousser les cavaliers
réguliers et les gens des tribus qui avaient également mis pied à terre
pour les enlever. Ils ont ainsi rendu vaines les attaques répétées de
cette multitude; et quand, après plus de deux heures de résistance, ils
ont été délivres par un bataillon du 32e, il y avait 14 chasseurs tués,
32 blessés, et 37 chevaux avaient péri sous les balles; les environs du
marabout étaient jonchés de cadavres ennemis.
Après avoir fait commencer rétablissement de Teniet-el-Had, et dirigé
quelques courtes et heureuses opérations dans le Dahra, le général
Changarnier, avec des troupes retirées de Cherchel, a envahi les tribus
qui habitent la chaîne de l'Ouarenseris. Le 18 mai, il a refoulé une
nombreuse population sur le grand pic est. Nos soldats voulaient enlever
d'assaut cette forteresse naturelle, formée de rochers se dressant
perpendiculairement à une hauteur qui varie de 100 à 200 mètres; mais
les Kabaïles font rouler sur eux des pierres dont l'effet eût été plus
meurtrier que la fusillade. Le général Changarnier retient leur élan, et
se borne à faire occuper toutes les issues, présumant bien que le défaut
de subsistances pour eux et leurs troupeaux ferait capituler les
Kabaïles. En effet, le 19 au matin, les pourparlers commencèrent. Le 20,
à deux heures après midi, sur les deux grands côtés de la montagne, on
vit descendre de longues files d'habitants et de troupeaux. Tous les
hommes pourvus, pour la plupart, d'une abondante provision de
cartouches, furent désarmés. A la fin de la jour née, le général
Changarnier avait en son pouvoir 2,000 prisonniers, 800 boeufs, 8,000
moutons et 150 bêtes de somme. Ce succès fut chèrement acheté par la
mort du colonel d'Illens, du 58e de ligne.
Mais de toutes ces opérations habilement conduites et exécutées dans ces
derniers mois, la plus importante est celle qui a fait tomber entre les
mains de M. le duc d'Aumale la Smalah d'Abd-el-Kader.
Depuis deux ans, l'émir et les principaux personnages attachés à sa
fortune, avaient réuni leurs familles et leurs biens sur la frontière du
désert Cette réunion, évaluée à environ 12 à 15,000 personnes,
comprenait ce qu'on appelle la smalah. Essentiellement ambulante, elle
s'enfonça dans le Shara (désert), revenait dans le Tell (terres
cultivées), ou se jetait sur les côtés, suivant les vicissitudes de la
guerre. Abd-el-Kader avait été très attentif à la pourvoir des chameaux
et des mulets nécessaires pour transporter les effets, les malades, les
vieillards, les enfants et les femmes de distinction. L'émir attachait
un grand prix à la soustraire à notre atteinte, et la plus grande partie
de l'infanterie régulière qui lui reste était affectée à la garde de ces
précieuses richesses.
[Illustration: Prise de la Smalah.]
Le 10 mai, M. le duc d'Aumale chargé par le gouverneur-général de
poursuivre la smalah et de s'en emparer, s'avance dans le sud de
l'Ouarenseris, avec l,300 baïonnettes, 600 chevaux, vingt jours de
vivres, après avoir laissé un dépôt d'approvisionnement dans les ruines
du fort de ce nom. Le 14, le petit village de Goudjilah, à 53 lieues de
Boghar, est cerné et occupé. Là on apprend que la smalah est à 11 lieues
au sud-ouest, à Ouessek-ou-Rekai. À la suite de plusieurs marches et
contre-marches, à travers des plaines immenses sans eau, et après une
course de 20 lieues en vingt-cinq heures, l'avant-garde de la colonne,
composée seulement de 500 chevaux, découvre, le 10, à onze heures du
matin, la smalah tout entière (environ 300«Douars) établie sur la source
de Taguin, à 30 lieues de Boghar. À l'instant même ce corps si inférieur
en nombre à ses adversaires, se lance au galop, sur les pas du duc
d'Aumale, du colonel de spahis Jusuf, et du lieutenant-colonel Morris,
et culbute tout ce qu'il rencontre sur son passage, au milieu de cette
ville de tentes qui couvraient une demi-lieue de surface. Deux heures
après, tout ce qui pouvait fuir était en déroute dans plusieurs
directions. 3,600 prisonniers, dont environ 300 personnages de marque,
les fantassins réguliers tués ou dispersés, quatre drapeaux, un canon,
deux affûts, les tentes de l'émir, son trésor, sa correspondance, la
famille de ses principaux lieutenants, un butin immense, tels sont les
trophées de cette mémorable journée, L'une des plus glorieuses pour nos
armes en Algérie.
[Illustration: Mort du général Mustapha-ben-Ismaïl.--Voir son portrait
page 121.]
Trois jours après, le 10, la colonne du général La Moricière atteignit
les fuyards, les entoura, et leur enleva 2,500 âmes avec leurs troupeaux
et leurs chevaux. Ce succès n'a pas tardé à être suivi d'une perte
sensible. Le 21 mai, à midi, le général Thiéry, commandant la
subdivision d'Oran, a reçu l'avis de la mort du général
Mustapha-ben-Ismaïl (V.. son portrait dans _l'Illustration_ n° 8, p.
121), tué la veille, à quatre heures après midi, à 25 ou 30 lieues
d'Oran, à El-Brada, près de Kerroucha, entre l'Oued-Belouk et Zamoura,
dans une petite affaire d'arrière-garde, Mustapha revenait à Oran, avec
son makhzen chargé du butin pris à la razzia du 19, lorsqu'en traversant
un bois sur le territoire dis Plitas, il fut attaque par des Arabes en
embuscade, et tué presque à bout portant d'une balle qui le frappa en
pleine poitrine. La panique devint générale parmi les 5 ou 600 cavaliers
douairs qui l'accompagnaient; leur démoralisation fut telle, qu'ils
abandonnèrent le corps de leur vieux général au pouvoir de l'ennemi. On
annonce qu'Abd-el-Kader a fait mutiler le cadavre de Mustapha et
promener sa tête en triomphe parmi les tribus qui lui obéissent encore,
Mustapha-ben-Ismaïl, vieillard octogénaire, était au service de la
France depuis 1835, avait été nommé maréchal-de-Camp le 29 juillet 1837
et commandeur de la Légion-d'Honneur le 5 février 1842. Toute déplorable
qu'elle est, la perte de ce fidèle et vaillant guerrier ne saurait
détruire l'effet moral produit sur les populations arabes par la capture
de la smalah d'Abd-el-Kader, surtout si, comme l'assurent des nouvelles
particulières, ce chef a été lui-même grièvement blessé d'une balle à la
cuisse dans l'affaire du 19 mai.