Théâtres

LE CIRQUE DES CHAMPS-ELYSÉES.--_L'Assassin de Boyvin, Lucrèce à

Poitiers_ (GYMNASE).--_Le Métier et la Quenouille_ (VARIÉTÉ). _La Perle

de Morlaix, les deux Malipieri_ (THÉÂTRE DE LA GAIETÉ).

Il faut avouer que le Cirque-Olympique est le plus heureux des théâtres;

rien ne lui manque: il a maison de ville et maison de campagne.

Qu'appelez-vous maisons? vous insultez monseigneur; un palais et un

château, s'il vous plaît.

Tandis que les autres théâtres, en petit bourgeois qu'ils sont, passent

dans leur prison enfumée la saison des lilas, des primevères et des

roses, son altesse le Cirque-Olympique déserte son hôtel du boulevard du

Temple, au premier sourire du printemps, et s'en va, comme un prince

héréditaire prendre possession de sa résidence d'été. Les Champs-Elysées

reçoivent Sa Grandeur. Là, le Cirque Olympique galope à la belle étoile

et donne ses fêtes équestres à l'ombre des ormeaux et des chênes.

On peut envier cette fortune et ce luxe printanier, mais qui oserait

dire qu'ils ne sont pas mérités? Quel autre théâtre, autant que

celui-ci, a besoin de se rafraîchir d'un peu de verdure et de feuillage?

L'air, le ciel pur et les champs n'appartiennent-ils pas de droit aux

vieux braves, aux vétérans couverts de cicatrices et tout blancs de la

poussière des batailles? Après sa rude campagne d'hiver, après six

grands mois de canonnade et de feux de file, criblé de balles, noirci de

poudre, succombant sous le poids des lauriers, conquérant de l'Europe

entière, le Cirque-Olympique peut bien se permettre de se donner du bon

temps sous la treille et de désarmer. Il convient qu'il remette son

sabre au fourreau pour reprendre haleine, qu'il ferme la porte de son

arsenal et de son parc d'artillerie, et se roule nonchalamment dans les

plis des drapeaux pris sur l'ennemi.

Mais ne croyez pas que le Cirque-Olympique s'endorme dans son château,

comme un mol Indien dans son hamac, au souffle des brises: non; les

loisirs du Cirque sont actifs et occupés; son repos est encore un

combat; il ne croise plus baïonnette, cela est vrai; il ne s'élance plus

au pas de charge, il n'escalade plus les redoutes, il n'emporte plus les

villes d'assaut, il n'envahit plus les territoires, il ne pourfend plus

l'armée prussienne, il n'aiguise plus son sabre victorieux sur le dos

des Anglais, des Espagnols, des Mamelucks et des Cosaques; mais, en vrai

paladin retiré dans son donjon, il se console de la paix par l'image de

la guerre, et donne des carrousels animés où sonne l'éclatante fanfare,

où les chevaux piaffent et hennissent, où les escadrons s'élancent et

volent à des luttes innocentes, où les étendards et les écharpes se

déploient livrant au vent leurs couleurs diaprées.

A peine mai a-t-il revêtu sa robe de printemps, que le Cirque-Olympique

a congédié sa vaillante armée; ses maréchaux rentrent au magasin, ses

capitaines et ses lieutenants prennent un congé de semestre, ses soldats

bivouaquent à la grâce de Dieu; Murat a fait charger sa cavalerie pour la

dernière fois, Eugène a donné le dernier baiser filial à l'impératrice

Joséphine, et le dernier feu de Bengale a illuminé l'apothéose du grand

Napoléon.

[Illustration: Vue extérieure du Cirque National des Champs-Elysées.]

Au lieu de Napoléon et de Murât, voici les écuyers; au lieu des mâles

cuirassiers, des terribles dragons des invincibles fantassins, voici les

escadrons féminins, l'armée imberbe et vêtue à la légère, qui livre sur

le dos des chevaux, des batailles d'équilibre et d'adresse, franchit

l'espace d'un bond hardi et passe à travers les cerceaux.--Cette armée

aérienne reconnaît mademoiselle Caroline pour général.--Au règne de la

baïonnette et du tambour succède le règne du cheval; où ses

héritiers emportent au trot et au galop les admirations que l'infanterie

avait gagnées au pas de charge pendant la campagne d'hiver, Et ce petit

chat, cette carpe, cette anguille, cette balle élastique, qui saute, se

roule, miaule, frétille, grimpe, tombe et rebondit, c'est Auriol? Auriol

est la merveille du Cirque-Olympique et son enfant chéri. Non-seulement

il plaît par sa vivacité charmante, par sa légèreté d'écureuil, par la

souplesse de ses cabrioles et l'aisance de ses lazzis, mais il étonne

par l'aplomb gracieux de ses jeux de prodigieux équilibre. Qui ne

connaît pas le tour des bouteilles et le saut des chaises, ne connaît

rien. Il faut voir avec quelle agilité, quelle sûreté, quelle adresse

véritablement diabolique, Auriol sort victorieux de ces surprenantes

entreprises. Comme il trouve un appui sur ce verre chancelant et

fragile! comme il monte d'échelons en échelons sur ces chaises en

pyramides, aussi léger qu'un oiseau grimpeur qui va de branche en

branche! Auriol est mince et petit, à peu près de la taille du gentil

diable Asmodée; il a quelque chose de sa malice et de son rire aigre et

moqueur. Je pense qu'Asmodée eût été Auriol s'il ne s'était pas cassé la

jambe, ce qui l'a forcé, au lieu de cabrioler, à prendre béquille.

[Illustration: Auriol.--L'équilibre des bouteilles.]

Les clowns sont les alliés d'Auriol, mais ne lui ressemblent pas. Les

clowns font tout avec poids et gravité, ils sont sérieux même dans leurs

tours les plus lestes. Le clown représente la matière pure et simple; il

étale sa force musculaire dans toute sa réalité; Auriol, au contraire,

la cache sous mille ruses et mille grâces charmantes. On peut comparer

Auriol à la cavalerie légère, et le clown à la grosse cavalerie.

[Illustration: Auriol.--L'équilibre des chaises.]

Le clown se compose exclusivement d'un bras, d'un poignet, d'une

poitrine, de deux épaules et d'une tête de fer. Voyez-le, le clown porte

sur sa tête un clown, son compère, crâne contre crâne, main contre main,

sans que cet énorme poids de chair et d'os meurtrisse ce front de granit

et fasse sourciller mon Hercule.--Mais, ô prodige! ce granit et ce fer

deviennent ductiles et s'assouplissent tout à coup. Le clown se traîne

et se roule à terre, et son corps n'offre plus qu'un incroyable mélange

de membres mis hors de leur place et confondus. Le pied est la main, la

jambe est le bras, la poitrine est le dos, la tête est... ce que vous

voudrez. C'est un cours complet d'anatomie intervertie.

Ainsi le Cirque-Olympique attire la foule dans sa vaste et magnifique

demeure des Champs-Elysées» par ces merveilles d'équitation et ces tours

de sorcier.

[Illustration: Les Clowns anglais du Cirque.]

Jouis des mois de printemps et d'été, vaillant Cirque, et panse tes

blessures! Que les ombres des glorieux morts tombés dans tes batailles

d'hiver t'accompagnent aux Champs-Elysées! Saute par-dessus les

banderoles et les écharpes; fais caracoler ton coursier à loisir, comme

un conquérant en semestre; lance tes quadriges à travers l'arène, comme

un cocher de César; piaffe, piétine, dans l'amble et tourne bride;

dévoile le jarret de tes écuyères et trahis le mystère de leurs mollets;

disloque-toi avec tes clowns; sois charmant avec ton Auriol; mais je le

connais trop bien, ô mon brave! pour craindre que tu te laisses endormir

à ces délices de Capoue. Dès que novembre reviendra, dès que tu verras

poindre à l'horizon le traître léopard ou l'aigle à double tête; tu

sonneras le boute-selle, en criant: A moi, Auvergne! voici l'ennemi; et

tu laisseras là les batailles pour rire, et tu remettras le feu à tes

canons, et tu te jetteras tête baissée dans les tourbillons de flamme et

de fumée, et tu tailleras des croupières à l'ennemi, et tu reprendras

l'édition inépuisable des bulletins de ta grande-armée, et tu

recommenceras le grand tintamarre de tes innombrables victoires!

Paulo minora canamus!

Chantons des exploits et des héros moins grands! Le Gymnase nous convie,

et le Gymnase n'a pas à beaucoup près les goûts belliqueux et splendides

du Cirque-Olympique. Il chante dans sa petite salle ses petits couplets

à la lueur de son petit lustre, et y débite sa petite prose du bout des

lèvres, Mais quel aiguillon l'a piqué tout à coup? le voici d'une humeur

massacrante; il s'attaque à la fois à deux ennemis dangereux et pleins

de rancune; aux poètes romantiques et aux mauvais avocats. Commençons

par les poètes.

Le directeur du théâtre de Poitiers est dans la plus grande tristesse;

le drame romantique l'a ruiné; depuis longtemps sa salle reste déserte.

En vain, pour la repeupler, il a fait un appel extraordinaire aux nains,

aux géants, aux éléphants distingués, aux chiens savants, aux hercules

du Nord, à l'ours de la Mer Glaciale lui-même: le public n'en veut pas;

il a bien assez de la _Tour de Nesle_ et de _Lucrèce Borgia_.--Que faire

donc? Faut-il se noyer ou se pendre? Le directeur aime mieux encore

attendre, afin de mourir de douleur.

Cependant trois drames frappent à sa porte, et se proposent pour relever

sa fortune et assurer son salut. Voyons, dit notre homme. Le premier

psalmodie des vers baroques et rocailleux; c'est Guanhumara, la femme

_Burgrave_; le second chante une musique monotone et sépulcrale: c'est

l'opéra de _Charles VI_; le troisième débite des hémistiches froids et

musqués: c'est Holopherne accompagné de _Judith_. O ciel! dit le pauvre

directeur, qui me délivrera de ces tristes chansons et de ces tristes

vers? Moi, dit une voix calme et ferme, et aussitôt une femme simplement

vêtue de la robe antique se présente d'un air chaste et recueilli: c'est

Lucrèce, la _Lucrèce_ de M. Ponsard. Elle récite ses rimes pudiques

ravit d'extase toute l'assemblée. Le directeur consolé se hâte

d'accueillir Lucrèce. Lucrèce est le messie qu'il attendait.--M.

Ponsard, qui assistait à la représentation, a trop de sens et de goût

pour accepter sans examen cette ovation exagérée; il faut aux hommes

comme lui, d'un esprit juste et délicat, un encens plus finement

préparé.--Maintenant, au tour des avocats! Il s'agit d'un assassin sur

lequel un avocat de Moulins se rue avec fureur; cet avocat demande un

client et une cause à toute force; il tient son assassin et ne le

lâchera pas! Quelle plaidoirie il lui ménage! que de beaux mouvements

d'éloquence! quel exorde sublime et quelle étonnante péroraison! Déjà

l'avocat nous donne un échantillon de son savoir-faire; il tonne, il

éclate, il débite avec emphase tous les lieux communs en usage chez les

Démosthènes de sa trempe; mais, hélas! l'assassin n'était pas un

assassin; c'est tout simplement un amoureux qui causait dans un bois

avec sa belle; un coup de feu, venu je ne sais d'où, a mis le couple en

fuite: Boyvin, honnête citoyen de Moulins qui flânait par là, reçut

quelques grains de plomb, et s'écria; «Au meurtre.» Le gendarme mit

naturellement la main sur le galant qui fuyait, le soupçonnant du crime.

Point du tout: un chasseur visait un lapin, et Boyvin s'est trouvé là

pour recevoir les éclaboussures; tel est le mystère. L'avocat a beau

faire et plaider contre l'assassin prétendu, que tout à l'heure il

voulait défendre, l'affaire ne va pas plus loin et se dénoue par un

mariage. Voilà mon avocat sans cause; il est assez plaisant et m'a fait

assez rire pour que je lui envoie le premier plaideur que je

rencontrerai.

M. Alfred de Musset a publié une délicieuse petite comédie intitulée:

_la Quenouille de Barberine_. Barberine est chaste femme qu'un vaurien

attaque pendant l'absence de son mari; le drôle s'est vanté de la

séduire en quelques heures; non-seulement la vertu de Barberine se

défend honnêtement, mais elle remporte une victoire charmante au dépens

de l'ennemi: enfermé, par l'adresse de Barberine, dans un tour, à

triples verrous, le séducteur est obligé de filer une quenouille de lin,

comme une femme, pour obtenir sa liberté.

[Illustration: Cirque National des Champs-Elysées.]

M. Alfred de Musset a évidemment emprunté le sujet de cette aimable

esquisse au joli conte de Senecé: _Filez Sur l'amour_; MM. Bayard et

Dumanoir sont venus ensuite. Le vaudeville de la _quenouille et le

Métier_ répète Senecé et M. Alfred de Musset, mais avec beaucoup moins

d'esprit, de goût et de délicatesse. La quenouille a dégénéré en passant

ainsi de main en main.

Si vous visitez, le théâtre de la Gaîté, vous aurez affaire à deux

mélodrames qui n'ont pas grande saveur.

Geneviève est si jolie qu'on l'appelle _la perle de Morlaix_. Mais

Geneviève n'a que sa beauté; fille d'un simple matelot, elle n'a ni le

bon langage ni les manières du monde; un jeune gentilhomme qui

commençait à l'aimer, s'aperçoit de cette ignorance, en rougit, et

délaisse la perle de Morlaix. Geneviève, cependant, a pris cette

aventure au sérieux; l'amour lui donne de l'esprit, et peu à peu

l'ignorante paysanne acquiert l'éducation et les talents qui lui

manquaient, et ramène à elle, plus épris que jamais, l'infidèle

gentilhomme qui l'épouse: le sujet a un certain charme, mais l'auteur a

mal taillé sa perle.

Un Malipieri commet un crime: un autre Malipieri en est accusé. La mère

des deux Malipieri connaît le criminel; mais pour sauver l'un, il faut

perdre l'autre. Cruelle situation! Malheureusement la maladresse du

drame a convaincu le public que ni l'un ni l'autre des deux Malipieri ne

méritait d'être sauvé, le premier étant aussi coupable que le second, du

crime d'ennui au premier chef.

Promenade sur les Fortifications de Paris.

Fortifier Paris, entourer de murs une ville contenant près d'un million

d'habitants est, quelque opinion politique que l'on ait à ce sujet, une

des entreprises les plus considérable de la puissance humaine, un des

faits les plus importants de l'histoire contemporaine.

Aujourd'hui, cet immense travail est terminé en grande partie; les murs

de l'enceinte sont achevés, les terrassements fort avancés; nos lecteurs

voudront-ils nous suivre dans une excursion sur ces nouveaux remparts,

en nous pardonnant l'aridité de quelques définitions techniques

absolument nécessaires à l'intelligence du sujet, et qu'il n'est plus

permis désormais à un bourgeois de Paris d'ignorer.

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L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843 · 第 10 / 16 题