(Suite et fin.--Voir pag. 213 et 250.)
[Illustration.]
Le lendemain matin, le prince Léopold eut son grand lever, auquel
assistèrent tous les seigneurs de sa nouvelle cour.
Dès qu'il fut habillé, il reçut les dames avec une grâce parfaite.
Dames et seigneurs s'étaient revêtus de leurs plus beaux costumes de
théâtre; le grand-duc se montra très satisfait de leur tenue et de leurs
manières. Après les premiers compliments, on passa à la distribution
générale des titres et des emplois.
Le jeune-premier, Florival, fut nommé aide-de-camp du grand-duc, colonel
de hussards et comte ne Reinsberg.
Le premier, comique, Rigolet,--chambellan et baron de Fierbach.
Similor, le valet de comédie,--grand écuyer et baron de Kockembourg.
Anselme, deuxième rôle et grande utilité,--gentilhomme ordinaire et
chevalier de Grillemsell.
Lebel, chef d'orchestre, passa tout naturellement à l'emploi de maître
de chapelle, et surintendant de la musique et des menus-plaisirs de la
cour, avec le titre de chevalier d'Arpégaz.
Mademoiselle Délia, première chanteuse, fut créée comtesse de Rosenthal,
intéressante orpheline qui devait avoir pour dot la charge héréditaire
de première dame d'honneur de la future grande-duchesse.
Mademoiselle Foligny, dugazon, fut nommée veuve d'un général, et baronne
d'Allenzau. Mademoiselle Alice, ingénue, devint mademoiselle de
Fierbach, fille du chambellan de ce nom, riche héritière.
Enfin, la duègne, madame Pastourelle, fut intitulée Grande maréchale du
palais gouvernante des demoiselles d'honneur, et baronne de Bichelizkops.
Chacun des nouveaux dignitaires reçut un nombre de décorations
proportionné à son rang. Le comte Balthazard de Lipandorf, premier
ministre, eut pour sa part deux plaques et trois grands cordons;
l'aide-de-camp, Florival de Reinsberg, attacha cinq croix sur sa
poitrine de colonel.
Les rôles étant distribués et appris, on fit une répétition qui marcha
parfaitement bien. Le grand-duc daigna s'occuper de la mise en scène, et
donner quelques indications relatives au cérémonial.
Le prince Maximilien de Hanau et son auguste soeur devaient arriver le
soir même, Les moments étaient précieux.
En attendant, et pour exercer sa cour, le grand-duc donna audience à
l'ambassadeur de Biberick.
Le baron Pépinster fut introduit dans la salle du Trône; il avait
demandé la permission de présenter sa femme en même temps que ses
lettres de créances; on lui avait accordé cette faveur.
A l'aspect du diplomate, les nouveaux courtisans, peu familiers encore
avec le décorum, eurent beaucoup de peine à conserver leur gravité. Le
baron était un homme de cinquante ans, démesurément grand, curieusement
maigre, abondamment poudré, portant bravement la culotte et le bas de
soie blanc sur ses jambes de cerf, Une queue longue et mince se
balançait sur son dos flexible. Il avait le visage d'un oiseau de proie,
de petits yeux ronds, un menton fuyant, et un immense nez en bec de
corbin. Il était difficile de le regarder sans rire, surtout lorsqu'on
le voyait pour la première fois. Une profusion de broderies étincelait
sur son habit vert-pomme. Sa poitrine étant trop étroite pour contenir
ses décorations en ligne horizontale, il les avait placées verticalement
sur deux colonnes qui descendaient de son cou jusqu'à sa ceinture. Rien
ne manquait à cette caricature vivante, qui se dandinait agréablement,
le tricorne sous le bras et l'épée au côté.
Mais en revanche, l'épouse de ce singulier personnage, madame la baronne
Pépinster, était une jolie petite femme de vingt-cinq ans, toute ronde,
à la mine éveillée, à la tournure engageante. Elle avait l'oeil vif, le
nez retroussé, le sourire émaillé de perles; les fraîches couleurs de la
rose fleurissaient son teint. Sa toilette seule prêtait au ridicule.
Pour venir à la cour, la petite baronne avait revêtu ses plus riches
atours; elle était pavoisée de rubans, couverte de pierreries et de
plumes; mais elle avait beau faire, son plus haut panache s'élevait à
peine jusqu'à l'épaule de son sublime mari.
L'entrée du baron et de la baronne, se donnant la main, tous deux fiers,
superbes, et marchant à pas comptés, produisit un effet que la
description ne saurait rendre. Un sévère coup d'oeil de Balthazard,
placé à la droite du grand-duc, arrêta le rire qui allait éclater de
toutes parts. Les comédiens se rappelèrent qu'ils étaient gens de cour,
et que leur visage devait rester impassible.
Tout entier à son rôle de premier ministre, qu'il prenait au sérieux,
Balthazard dressa sur-le-champ ses batteries. Sa pénétration naturelle
lui montra le défaut de la cuirasse du diplomate. Il comprit que le
baron, vieux et laid, devait être jaloux de sa femme, jeune et vive.
Il ne se trempait pas. Pépinster était jaloux comme un chat-tigre. Marié
depuis peu de temps, le long et maigre diplomate n'avait pas osé laisser
sa femme seule à Biberick, de peur d'un accident; il ne voulait pas la
perdre de vue, comptant sur sa vigilance plus que sur toute autre chose,
et il l'avait amenée avec lui à Carlestadt, dans cette orgueilleuse
pensée qu'en sa présence le danger disparaîtrait.
Après avoir échangé avec l'ambassadeur quelques paroles de haute
politique, Balthazard alla trouver l'aide-de-camp Florival, l'entraîna
dans une embrasure de croisée, et lui donna de secrètes instructions. Le
brillant jeune-premier passa la main dans ses cheveux, rajusta son
splendide dolman de hussard, et s'approcha de la baronne Pépinster.
L'ambassadrice répondit gracieusement à son salut, et l'accueillit avec
distinction; elle avait déjà remarqué la taille élégante et la figure
avantageuse du beau colonel; elle fut bientôt charmée de son esprit et
de sa galanterie. Florival ne manquait pas d'imagination, et, de plus,
il possédait une foule de mots séduisants et de tirades sentimentales
empruntés à son répertoire. Il parla moitié d'inspiration, moitié de
mémoire, et il fut favorablement écouté.
La conversation s'était engagée en français, et pour cause.
--Tel est l'usage à ma cour, avait dit le grand-duc à l'ambassadeur; la
langue française est seule admise dans en palais; c'est une règle que
j'ai eu quelque peine à introduire, et, pour en venir à bout, il m'a
fallu décréter qu'une forte amende serait payée pour chaque mot allemand
prononcé par une des personnes attachées à mon service. Aussi, ces
messieurs et ces dames observent maintenant, et vous ne les prendrez pas
en faute. Mon premier ministre, le comte Balthazard de Lipandorf, a seul
une dispense qui lui permet de s'oublier quelquefois et de se servir de
sa langue maternelle.
Balthazard, qui avait longtemps exercé ses fonctions de directeur en
Alsace et en Lorraine, parlait allemand comme un brasseur de Francfort.
Cependant le baron Pépinster était plongé dans la plus vive inquiétude.
Tandis que sa femme causait tout bas avec le jeune et bel aide-de-camp,
l'impitoyable premier ministre le tenait par le bras et lui déroulait
tout son système à propos du fameux traité de commerce. Pris à ce piège,
le malheureux diplomate se démenait de la façon la plus grotesque; ses
traits bouleversés exprimaient de douloureuses angoisses; un mouvement
convulsif agitait ses jambes grêles; il faisait de vains efforts pour
abréger son supplice; mais le cruel Balthazard ne lâchait pas sa proie.
Wilfrid, transformé en premier maître d'hôtel, vint annoncer que son
altesse était servie. L'ambassadeur et sa femme avaient été invités à
dîner, ainsi que tous les courtisans. L'aide-de-camp fut placé à côté de
la baronne, et le baron à l'autre bout de la table. Le supplice se
prolongeait. Florival continua le doux entretien qui plaisait fort à
madame Pépinster. Le diplomate ne mangea pas.
Il y avait une autre personne à qui la conduite de Florival donnait de
l'ombrage; c'était mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal. Après le
dîner, Balthazard, à qui rien n'échappait, la prit à part et lui
dit:--Vous voyez bien que c'est un rôle qu'il joue dans la pièce que
nous représentons depuis ce matin. Seriez-vous troublée s'il faisait en
scène une déclaration d'amour à une de vos camarades? Ici, c'est la même
chose; tout cela n'est qu'un jeu de théâtre; le rideau baissé, il vous
reviendra.»
Un courrier annonça que les augustes voyageurs étaient au dernier
relais, à une lieue de Carlestadt. Le grand-duc s'empressa d'aller à
leur rencontre, suivi du comte de Reinsberg et de quelques officiers.
Il étaient nuit lorsque le prince Maximilien de Hanau et sa charmante
soeur arrivèrent au palais; ils ne firent que traverser la grande salle,
où toute la cour était réunie sur leur passage, et ils se retirèrent
dans leurs appartements.
«Allons! dit le grand-duc à son premier ministre, la partie est engagée
maintenant; que le ciel nous soit en aide!
--Ayez confiance! répondit Balthazard. Il m'a suffi d'entrevoir la
figure du prince Maximilien pour juger que les choses se passeront
parfaitement bien, et sans éveiller le moindre soupçon. Nous tenons déjà
le baron Pépinster par la jalousie, et mon petit amoureux lui donnera
trop de tracas pour qu'il ait le loisir de songer aux intérêts de son
maître. Vos affaires sont en bon chemin.»
A leur réveil, le prince et la princesse furent salués par une aubade
que leur donna la musique militaire. Le temps était superbe; le
grand-duc proposa une promenade dans les environs de Carlestadt; il
était bien aise de montrer à ses hôtes ce qu'il avait de mieux dans ses
états: une campagne délicieuse, des sites pittoresques qui faisaient
l'admiration des paysagistes allemands. Cette partie de plaisir étant
acceptée, les dames montèrent en voiture et les hommes à cheval. Le but
de la promenade était le vieux château de Fuderzell, magnifiques ruines
du moyen-âge. Lorsque la brillante caravane fut arrivée à une petite
distance du château, qu'on apercevait au sommet d'une colline boisée,
la princesse Edwige voulut descendre de voiture et faire le reste du
chemin à pied. Tout le monde l'imita. Le grand-duc lui offrit son bras;
le prince donna le sien à mademoiselle la comtesse Délia de Rosenthal,
et, sur un signe de Balthazard, madame la baronne Pastourelle de
Bichelizkops s'empara du baron Pépinster, pendant que la sémillante
baronne acceptait Florival pour cavalier.
Tout était pour le mieux. Les jeunes gens marchaient d'un pas leste et
rapide. L'infortuné baron aurait bien voulu les suivre avec ses longues
jambes et se tenir près de sa légère moitié; mais la duègne, chargée
d'un majestueux embonpoint, mettait un frein pesant à son ardeur et le
forçait à former avec elle l'arrière-garde. Par respect pour la grande
maréchale, le baron n'osait ni se révolter ni se plaindre.
Dans les ruines du vieux château, l'illustre société trouva une table
servie avec abondance et délicatesse. C'était une agréable surprise, et
le grand-duc eut tout l'honneur d'une idée qui lui avait été fournie par
son premier ministre.
La journée se passa tout entière à parcourir la belle forêt de
Ruderzell; la princesse se montra d'une humeur charmante; les seigneurs
furent parfaits, les dames déployèrent la plus grande amabilité, et le
prince Maximilien félicita sincèrement le grand-duc d'avoir une cour
composée de personnes aussi distinguées et aussi accomplies. La baronne
Pépinster, dans un moment d'enthousiasme, déclara que la cour de
Biberick était bien moins agréable que celle de Noeristhein; elle ne
pouvait rien dire de plus contraire à la mission de son mari. En
entendant ces désastreuses paroles, le baron fut sur le point de tomber
en défaillance.
Pleine de goût et d'élégance, la princesse Edwige avait une prédilection
marquée pour les modes parisiennes. Tout ce qui venait de France lui
semblait ravissant; elle parlait admirablement bien français, et elle
approuva fort le grand-duc de ce qu'il avait décrété cette langue
obligatoire à sa cour. Du reste, ce n'était pas là une chose
extraordinaire; on parle français dans toutes les cours du Nord.
Seulement la princesse trouva très originale la défense de prononcer le
moindre mot allemand sous peine d'amende. Elle essaya, par pure
plaisanterie, de mettre en faute un des seigneurs ou une des dames de la
société, mais elle y perdit ses peines.
Au retour de la promenade, les princes et la cour se réunirent dans les
petits appartements du palais. Une piquante conversation fit les
premiers frais de la soirée; puis le surintendant de la musique s'étant
placé au piano, mademoiselle Délia chanta un grand air de l'opéra
nouveau. Ce fut un véritable triomphe. Le prince Maximilien avait été
très attentif pour la comtesse de Rosenthal pendant la promenade; les
grâces et l'esprit de la jeune comédienne avaient ébauché une séduction
que le charme pénétrant d'une belle voix devait achever. Passionné pour
la musique, le prince était dans le ravissement; les accents de Délia
lui allaient à l'âme. Quand elle eut achevé son premier morceau, il lui
en demanda un second, et l'aimable cantatrice chanta un duo
avec;'aide-de-camp ténor Florival de Reinsberg, et puis, sur de
nouvelles instances, un trio d'opéra-comique auquel prit part le grand
écuyer Similor, baron et baryton de Kockembourg.
Nos artistes étaient là sur leur véritable terrain; leur triomphe fut
complet. Malgré sa réserve, le prince Maximilien daigna manifester son
émotion, et la baronne Pépinster, toujours imprudente dans ses propos,
déclara qu'avec une pareille voix de ténor, un aide-de-camp était fait
pour arriver à tout.
Vous jugez quelle figure fit le baron!
Le jour suivant, le grand-duc offrit à ses hôtes le plaisir de la
chasse. Le soir, on dansa, il avait été question d'inviter les familles
les plus considérables de la bourgeoisie pour peupler les salons du
palais, mais le prince et la princesse avaient demandé de rester en
petit comité.
--Nous sommes quatre dames, avait dit la princesse en montrant la
première chanteuse, la dugazon et l'ingénue, c'est autant qu'il en faut
pour former une contredanse.
Les cavaliers ne manquaient pas:--Le grand-duc, le jeune-premier, le
valet, le comique, la grande utilité et l'aide-de-camp du prince
Maximilien, le comte Darius de Mobrieux, qui n'était pas insensible aux
attraits de la Dugazon.
Je regrette de n'avoir pas une cour plus nombreuse, dit le grand-duc;
mais j'ai été obligé de la diminuer de moitié il y a trois jours.
--Pourquoi cela? demanda le prince Maximilien.
--Imaginez-vous, prince, reprit le grand-duc Léopold, qu'une douzaine de
courtisans, comblés de mes bontés, avaient osé tramer un complot contre
moi, au bénéfice d'un mien cousin qui habite Vienne. Dès que j'ai eu
découvert cette trame, j'ai fait jeter mes conspirateurs dans les
cachots de ma bonne citadelle de Ranfrang.
--C'est très bien! de l'énergie, de la vigueur, j'aime cela, moi!... Et
l'on disait pourtant que vous étiez d'un caractère faible! Comme on nous
trompe! comme on nous calomnie!»
Le grand-duc adressa un regard de reconnaissance à Balthazard.
Le premier ministre se trouvait aussi à son aise dans ses nouvelles
fonctions que s'il les avait pratiquées toute sa vie; il commençait même
à soupçonner que le gouvernement d'un grand-duché est beaucoup plus
facile que la direction d'une troupe de comédiens. Toujours actif et
toujours occupé de la fortune de son maître, il manoeuvrait pour amener
la conclusion du mariage qui devait donner au grand-duc bonheur,
richesse et sécurité; mais malgré toute son habileté, malgré les
tourments qu'il avait jetés dans l'âme jalouse du baron Pépinster,
l'ambassadeur employait au succès de sa mission les courts instante de
repos que lui laissait sa femme. L'alliance de Biberick plaisait au
prince Maximilien; il y trouvait de grands avantages: l'extinction d'un
vieux procès entre les deux états, la cession d'un vaste territoire,
enfin le traité de commerce que le perfide baron avait apporté à la cour
de Noeristhein pour le conclure au profit de la principauté de Hanau.
Muni de pleins pouvoirs, le diplomate était prêt à orner le contrat de
toutes ses clauses que le prince Maximilien aurait la fantaisie de lui
dicter.--Il faut dire ici que l'électeur de Biberick était passionnément
épris de la princesse Edwige.
Le baron devait donc triompher par la force des choses et par la volonté
décisive du prince de Hanau, si le premier ministre ne parvenait à
organiser de nouvelles machinations pour détruire le crédit de
l'ambassadeur ou le forcer à la retraite. Déjà Balthazard était à
l'oeuvre et faisait la leçon à Florival, lorsque le prince Maximilien,
le rencontrant dans le jardin du palais, lui demanda un moment
d'entretien particulier.
«Je suis aux ordres de Votre Altesse, répondit respectueusement le
ministre.
--J'irai droit au but. M le comte de Lipandorf, reprit le prince. Je
suis veuf d'une princesse de Hesse-Darmstadt que j'avais épousée pour
satisfaire à des exigences politiques. Trois fils sont nés de cette
union. Aujourd'hui je veux contracter de nouveaux liens; mais cette fois
je n'ai plus besoin de me sacrifier à des raisons d'état; c'est un
mariage d'inclination que je médite.
--Si Votre Altesse me faisait l'honneur de me demander un conseil, je
lui dirais qu'elle est parfaitement dans son droit. Après s'être immolé
au bonheur de son peuple, un prince doit être libre de songer un peu au
sien.
--N'est-ce pas?... Maintenant, M. le comte, je vais vous révéler le
secret de mon choix. J'aime mademoiselle de Rosenthal.
--Mademoiselle Délia?...
--Oui, Monsieur; mademoiselle Délia, comtesse de Rosenthal; et
j'ajouterai que je sais tout.
--Que savez-vous donc. Monseigneur?
--Je sais qui elle est.
--Ah!
--C'était un grand secret!
--Et comment Votre Altesse est-elle parvenue à le découvrir?
--C'est bien simple, le grand-duc me l'a révélé.
--J'aurais dû m'en douter!
--Lui seul, en effet, le pouvait, et je m'applaudis de m'être adressé
directement à lui. D'abord, quand je lui ai demandé tout à l'heure
quelle était la famille de la jeune comtesse, le grand-duc a mal
dissimulé son embarras; alors, la position de mademoiselle de Rosenthal
m'a donné à réfléchir; jeune, belle et isolée dans le monde, sans
parents, sans appui, sans guide, cela m'a paru suspect. J'ai frémi en
songeant à la possibilité d'une intrigue.. mais, pour détruire un
injuste soupçon, le grand-duc m'a tout avoué.
--Et que décide Votre Altesse?.... Après une telle confidence...
--Je ne change rien à mes projets: j'épouse.
--Comment! vous épousez?... Mais non, Votre Altesse plaisante.
--Apprenez, M. de Lipandorf, que je ne plaisante jamais. Que
trouvez-vous de si étrange dans ma détermination? Feu le père du
grand-duc Léopold était galant, romanesque; il a contracté dans sa vie
plusieurs alliances de la main gauche; mademoiselle de Rosenthal est née
d'une de ces unions. Peu m'importe l'illégitimité de sa naissance; elle
est d'un sang noble, d'une race princière, voilà tout ce qu' il me faut.
--Oui, reprit Balthazard qui avait déguisé sa surprise et composé son
visage avec le talent d'un homme d'état et d'un comédien consommé...,
oui, je comprends à présent, et je pense comme vous: Votre Altesse a le
don de ramener tout de suite les gens à son avis.
--Pour comble du bonheur, continua le prince, la mère est restée
inconnue: elle n'existe plus aujourd'hui, et, de ce côté, il n'y a pas
de trace de famille.
--Comme le dit Votre Altesse, c'est fort heureux. Et sans doute le
grand-duc est informé de vos augustes intentions au sujet de ce mariage?
--Non; je ne lui en ai encore rien dit, non plus qu'à mademoiselle de
Rosenthal. C'est vous, mon cher comte, que je charge de faire ma
demande, qui, je l'espère, ne saurait rencontrer le moindre obstacle. Je
vous donne le reste de la journée pour tout arranger. J'écrirai à
mademoiselle de Rosenthal; je veux tenir d'elle-même l'assurance de mon
bonheur, et je la prierai de venir m'apporter sa réponse ce soir, dans
le pavillon du parc. Vous voyez que je me conduis en véritable amant; un
rendez-vous, un entretien mystérieux.....
Mais, allez, M. de Lipandorf, ne perdez pas de temps; je veux qu'un
double lien m'unisse à votre maître. Nous signerons en même temps mon
contrat et le sien. À cette seule condition, je lui accorde la main de
ma soeur; sinon je traiterai ce soir même avec l'envoyé de Biberick.
Un quart-d'heure après cette ouverture du prince Maximilien, Balthazard
et mademoiselle Délia étaient en conférence avec le grand-duc.
Que faire? quel parti prendre? Le prince de Hanau était entêté,
opiniâtre. Il ne manquerait pas de bonnes raisons pour renverser les
objections et aplanir les difficultés.
Lui avouer qu'on l'avait trompé, c'était rompre pour jamais avec lui.
Mais, d'un autre coté, le laisser dans son erreur, lui faire épouser une
comédienne!... c'était grave!--Et si un jour il découvrait la vérité, il
y avait de quoi soulever toute la confédération germanique contre le
grand-duc de Noeristhein.
«Quel est l'avis de mon premier ministre? demanda le grand-duc.
--La retraite, la fuite. Que Délia parte à l'instant; nous trouverons
une explication à ce brusque départ.
--Oui, et ce soir même, comme il l'a dit, le prince Maximilien signera
le contrat de mariage de sa soeur avec l'électeur de Biberick... Mon
opinion, à moi, est que nous nous sommes trop avancés pour reculer. Si
le prince découvre un jour la vérité, il sera le premier intéressé à la
cacher. D'ailleurs, mademoiselle Délia est orpheline, elle n'a ni
parents ni famille, je l'adopte, je la reconnais pour ma soeur.
--Ah! Monseigneur, que de bonté! s'écria la jeune cantatrice.
--Vous êtes de mon avis, n'est-ce pas, mademoiselle? continua le
grand-duc; vous êtes décidée à saisir la fortune qui se présente et à
braver les conséquences d'une telle audace?
--Oui, Monseigneur.
Les femmes comprendront aisément la résolution de mademoiselle Délia.
Une tête peut bien tourner devant une couronne. Le coeur se tait
quelquefois en présence de ces coups du sort inattendus, splendides,
enivrants. D'ailleurs, Florival, de son côté, n'était-il pas infidèle?
Qui sait où pouvaient le mener les tendres scènes qu'il jouait avec la
baronne Pépinster? Le prince Maximilien n'était ni jeune, ni beau, mais
il offrait un trône. Sans parler des comédiennes, combien
trouveriez-vous de grandes dames qui, en pareille circonstance, seraient
rebelles à l'entraînement de l'ambition, et refendraient par un refus?
Balthazard s'arma vainement de toute son éloquence. Soutenue par le
grand-duc, Délia accepta le rendez-vous du prince Maximilien.
--J'accepterai, dit-elle résolument; je serai princesse souveraine de
Hanau. C'est un beau rêve!
--Et moi, reprit le grand-duc, j'épouserai la princesse Edwige; et ce
soir même, le pauvre Pépinster, honteux et confus, repartira pour
Biberick.
--Il serait bien parti sans cela, dit Balthazard... Oui, parti ce soir
même, honteux, confus, désespéré; Florival enlevait sa femme.
--C'était pousser les choses un peu loin, remarqua Délia.
--Mais nous n'avons pas besoin de ce scandale, ajouta le grand-duc.
En attendant l'heure du rendez-vous, Délia, émue, rêveuse, se promenait
dans les allées du parc, lorsqu'elle aperçut Florival, non moins ému,
non moins rêveur, en dépit de ses idées de grandeur, elle sentit son
coeur se serrer, et ce fut avec un sourire forcé qu'elle adressa au
jeune homme ces paroles pleines de reproche et d'ironie:
--Bon voyage, monsieur l'aide-de-camp!
--Je vous ferai le même compliment, répondit Florival; car bientôt, sans
doute, vous partirez pour la principauté de Hanau!
--Mais, oui, et comme vous le dites, ce sera bientôt.
--Vous en convenez?
--Où est le mal; L'épouse doit suivre son époux; une princesse doit
régner dans ses États.
--Princesse!... comment l'entendez-vous?... Épouse!... Vous
laisseriez-vous abuser par d'extravagantes promesses?....
Le doute injurieux de Florival s'effaça devant la formelle explication
que Délia se plut à lui donner. Il y eut alors une scène touchante, où
le jeune homme, un instant égaré, sentit renaître tout son amour, et
trouva, pour exprimer ses regrets et sa passion, des paroles qui
allèrent à l'âme de Délia. Les jeunes coeurs ont de ses retours soudains
et puissants qui dissipent les vaines fumées de l'ambition, et qui se
jouent des plus grands sacrifices.
«Vous allez voir si je vous aime, dit Florival à Délia. J'aperçois le
baron Pépinster; je vais l'amener dans ce pavillon; il y a un cabinet où
vous vous cacherez pour m'entendre, et puis vous déciderez, de mon
sort.»
Délia entra dans le pavillon et se cacha dans le cabinet. Voici ce
qu'elle entendit:
«Que me voulez-vous? monsieur le colonel, demanda le baron.
--Je veux vous parler d'une affaire qui vous intéresse, monsieur
l'ambassadeur.
--Je vous écoute; mais soyez bref, je vous prie; on m'attend ailleurs.
--Moi aussi.
--Il faut que j'aille rendre au premier ministre ce projet de traité de
commerce qu'il m'a remis et que je ne puis accepter.
--Et moi, il faut que j'aille au rendez-vous que me donne cette lettre.
--L'écriture de la baronne!
--Oui, baron. C'est votre femme qui a bien voulu m'écrire. Nous partons
ensemble ce soir; la baronne doit m'attendre en chaise de poste à
l'endroit indiqué dans cet écrit, tracé par sa blanche main.
--Et vous osez me révéler cet abominable projet de rapt?
--C'est moins généreux à moi que vous ne le pensez. Nos mesures sont
prises, et j'enlève la baronne en tout bien tout honneur. Vous n'ignorez
pas qu'il y a dans votre acte de mariage un vice de forme entraînant la
nullité. Nous ferons casser le contrat; nous obtiendrons le divorce, et
j'épouserai la baronne... Par exemple, vous aurez la bonté de me
restituer sa dot, un million de florins, qui compose, je crois, toute
votre fortune.
Le baron, anéanti, tomba sur un fauteuil. Il n'avait pas la force de
répondre.
«Après cela, baron, continua Florival, il y aurait peut-être moyen de
s'arranger. Je ne tiens pas absolument à épouser votre femme en secondes
noces.
--Ah! monsieur, reprit l'ambassadeur, vous me rendez la vie!
--Oui, mais je ne vous rendrai pas la baronne sans conditions.
--Parlez, que vous faut-il?
--D abord ce traité de commerce, que vous signerez tel que le comte de
Lipandorf l'a rédigé.
--J'y consens.
--Ce n'est pas tout: vous irez au rendez-vous à ma place, vous monterez
dans la chaise de poste et vous partirez avec votre femme; mais d'abord,
pour ne pas manquer aux convenances diplomatiques, vous écrirez la, sur
cette table, une lettre au prince Maximilien; vous lui direz que, ne
pouvant accepter les conditions qu'il vous propose, vous renoncez, au
nom de votre maître, à son auguste alliance.
--Mais, Monsieur songez que mes instructions...
--Soit, remplissez-les exactement; soyez bon ambassadeur et mari
malheureux, ruiné, mari sans femme et sans dot... Vous ne retrouverez
jamais le double trésor que vous perdez la, baron! Une jolie femme et un
million de florins, on n'a pas deux fois en sa vie pareille chance.
Faut-il vous faire mes adieux? Songez que la baronne attend!
--J'y vais... Donnez ce papier, cette plume, et veuillez dicter, car je
suis si troublé!...
La lettre écrite et le traité signé, Florival indiqua au baron le lieu
du rendez-vous.
«J'exige de vous une promesse, ajouta le jeune homme: c'est que vous
vous conduirez en gentilhomme avec votre femme et que vous lui
épargnerez de trop vifs reproches. Songez au vice de forme! Elle peut
faire casser l'acte au profit d'un autre que moi. Les amateurs ne
manquent pas.
--Qu'ai-je besoin de vous promettre? répondit le baron... Ne savez-vous
pas que ma femme fait de moi tout ce qu'elle veut! Ce sera sans doute
encore moi qui aurai besoin de me justifier et de lui demander pardon.»
Pépinster sortit. Délia se montra et tendit la main à Florival.
--Je suis contente de vous, dit-elle.
--La baronne n'en dira pas autant...
--Mais elle méritait bien cette leçon. A votre tour d'entrer dans ce
cabinet et de m'écouter: le prince va venir.
--Je l'entends, et je me sauve.
--Charmante comtesse, dit le prince en entrant, je viens chercher mon
arrêt.
--Que voulez-vous dire. Monseigneur? reprit Délia en affectant de ne pas
comprendre ces paroles.
--Vous me le demandez? Le grand-duc ne vous a-t-il donc fait aucune
communication de ma part.
--Non, Monseigneur.
--Ni le premier ministre?
--Non, Monseigneur.
--Est-il possible!
--Quand j'ai reçu votre lettre, j'allais moi-même vous demander un
entretien secret... oui, une grâce que je voulais solliciter de vous.
--Serais-je assez heureux!... Ah! disposez de moi! toute ma puissance
est à vos pieds.
--Je vous remercie, Monseigneur. Vous m'avez déjà témoigné tant de
bonté, que je me suis sentie encouragée à vous prier de faire au
grand-duc... à mon frère... une révélation que je n'ose lui faire
moi-même... Il s'agit de lui apprendre qu'un mariage secret m'unit
depuis trois mois au comte de Reinsberg.
--Grand Dieu! s'écria Maximilien en tombant sur le fauteuil où venait de
siéger le baron Pépinster.
Dès qu'il eut retrouvé ses esprits et ses force», le prince se leva et
répondit d'une voix faible:
«C'est bien, Madame, c'est bien!...»
Puis il quitta le pavillon.
Après avoir lu la lettre du baron Pépinster, le prince fit de sages
réflexions. Ce n'était pas la faute du grand-duc si la comtesse de
Rosenthal ne montait pas sur le trône de Hanau.--Il y avait empêchement
de force majeure, obstacle invincible.--Le départ précipité de
l'ambassadeur de Biderick était une insolence dont il fallait se venger
promptement.--Du reste, le grand-duc Léopold était un homme rempli de
bonne volonté, habile, énergique, parfaitement conseillé.--La princesse
Edwige le trouvant de son goût et n'imaginant pas de séjour plus
agréable que cette cour si bien composée d'aimable» seigneurs et de
femmes charmantes.--Toutes ces raisons déterminèrent le prince, et le
lendemain fut signé le contrat de mariage du grand-duc de Noeristhein
avec la princesse Edwige de Hanau.
La célébration du mariage eut lieu trois jours après.
La comédie était jouée. Les acteurs avaient rempli leurs rôles avec
intelligence, avec esprit, avec un noble désintéressement. Ils prirent
congé du grand-duc, lui laissant une grande alliance, une femme belle et
riche, un beau-frère puisant, et un traité de commerce qui devait
remplir les coffres de l'État.
Leur départ fut expliqué à la grande-duchesse par des missions, des
ambassades et des disgrâces. Ensuite les portes de la citadelle de
Ranfrang s'ouvrirent, et les anciens courtisans, amnistiés à l'occasion
du mariage, vinrent reprendre leurs emplois.
La nouvelle fortune du grand-duc était une garantie de leur dévouement.
Eugène Guinot.