Courrier de Paris

Les faiseurs de statistiques calculent, avec une science scrupuleuse,

par francs et par centimes, la consommation de cet ogre insatiable qui

s'appelle Paris: combien il dévore de moutons et de boeufs dans son

festin annuel, combien il engloutit de beurre et de fromage, de fruits

et de légumes, de poisson et de gibier, dans ses immenses entrailles; on

sait, à une goutte près ce qui se vide de bouteilles et de tonnes à

cette table monstrueuse de huit à neuf cent mille couverts, où les uns

mangent les gros morceaux et les autres n'ont que les miettes; mais de

qu'on n'a point calculé, ce qu'on ne saura jamais, c'est le nombre des

paroles inutiles qu'on y débite et des mots vides qui s'y consomment. Si

l'un voulait compter tout ce que Paris absorbe et digère de cette

denrée-là, les conversations des rentiers et des vieilles filles, les

discours de certains honorables, les oraisons d'Académies, les

plaidoiries d'avocats, les discussions de joueurs de dominos, les

consultations de médecins et les harangues de portière, on se perdrait

dans le labyrinthe de cette effrayante addition. Pythagore, Euclide,

Laplace et Legendre eux-mêmes n'y suffiraient pas.

Dieu nous garde donc de nous jeter dans cet Océan de paroles sans fond!

on s'y noierait.--Je fais plus: je choisis une seule phrase de ce

dictionnaire banal, et je défie le plus habile teneur de livres de dire

combien de fois Paris la prononce, non pas dans une année, non pas dans

un mois, non pas dans une semaine, mais dans un jour; cette phrase, la

voici; _Comment vous portez-vous?_

«Comment vous portez-vous?» est le mot qui court la ville sans relâche,

et la possède du haut en bas; elle s'en empare au point du jour, pour ne

se désister de cette domination que pendant quelques heures de la nuit,

quand tout fait silence et que toute paupière est close. Allez de la

barrière de l'Étoile à la Bastille, de la rue d'Enfer à Montmartre, à

droite, à gauche, par ici, par là, et prêtez l'oreille: qu'entendez-vous

de tous cotés? le mot, le grand mot en question: _Comment vous

portez-vous?_

Ces jeunes gens qui se rencontrent, ces vieillards qui s'accostent, ces

voisins qui se heurtent sur la porte ou sur l'escalier, ces coups de

chapeau de passant à passant, ces signes de la main jetés au piéton du

seuil des maisons, du fond des omnibus ou des calèches, du haut des

balcons et des fenêtres, tout cela dit; Comment vous portez-vous?

«Comment vous portez-vous?» a évidemment la vogue par-dessus tous les

autres points d'interrogation; nulle partie du discours ne peut lui

disputer l'honneur du pas. Vous en demandez la raison? Eh! mon Dieu! la

raison n'est pas difficile à deviner. Dans un monde comme Paris, où l'on

se donne si souvent l'accolade sans se connaître, où l'on s'aborde à

chaque instant sans savoir pourquoi, il est nécessaire d'avoir une

formule toujours prête, qui vous serve de contenance et vous tire

d'embarras dans ces rencontres sans cause et sans attraction.--«Comment

vous portez-vous?» fait merveilleusement l'affaire. C'est l'exorde et la

péroraison des gens qui n'ont rien à se dire, et voilà ce qui fait sa

grande popularité; il y a à Paris des milliers d'hommes charmants et de

femmes adorables qui se sourient de loin, s'approchent avec ardeur l'un

de l'autre, l'une de l'autre, se pressent affectueusement la main,

depuis vingt ans, et n'ont jamais échangé entre eux d'autres pensées que

celle-ci; «Comment vous portez-vous?--Pas mal, et vous?» Puis on tourne

les talons, et tout est dit.

Votre santé est au fond la chose dont ces officieux questionneurs se

soucient le moins; ils vous en demandent des nouvelles à tous les coins

de rues, à chaque pas, à chaque minute, dix fois par jour plutôt qu'une.

Mais qu'on vous enterre demain, ils n'y prendront pas garde, votre

cercueil passât-il en grande pompe devant leur porte; à moins peut-être

qu'ils n'aillent au-devant du mort et ne lui disent; «Comment vous

portez-vous?»

«Il fait chaud! il fait froid! il pleut! avez-vous passé une' bonne

nuit? Comment va l'appétit? quelle heure est-il? quoi de nouveau? mes

respects à monsieur votre père; mes compliments à madame,» ce sont la

aussi des phrases en l'air fort en crédit et d'une grande ressource;

elles viennent immédiatement après l'autre, mais sans l'égaler et sans

lui faire une dangereuse concurrence. «Comment vous portez-vous?»

conserve et conservera toujours sa supériorité; il n'engage à rien, en

effet, n'oblige à aucun effort d'esprit et garde une complète

neutralité.--Il pleut! il fait chaud! il fait froid! c'est une opinion,

et toute opinion a sa fatigue. Beaucoup de gens reculent devant ce

danger, et craignent d'afficher leurs sentiments politiques jusqu'au

point d'affirmer qu'il gèle, que le soleil est brûlant ou qu'il tombe de

la pluie.--«Mes respects à monsieur votre père; mes compliments à

madame; embrassez Ernest et Caroline pour moi;» Ceci est encore plus

hardi; c'est un pied mis dans la famille, un intérêt, une émotion. Or,

le vrai Parisien, le Parisien qui entend la science de la vie, tient à

ménager sa sensibilité, et, de peur de se troubler des affaires

d'autrui, pratique cette doctrine, que la vie domestique doit rester

murée.--«Comment vous portez-vous?» lui convient et n'altère pas

l'équilibre de ses humeurs.

Je connais une autre race de questionneurs qui germe un peu partout,

mais que Paris produit avec surabondance; je veux parler de ceux qui

vous accosteront dix fois dans une semaine, en vous demandant toujours

avec le même sang-froid: «Eh bien! qu'est-ce que vous faites?»--Vous

êtes un brave citoyen, fort honnêtement établi, jouissant de la parfaite

estime du maire de votre arrondissement; vous avez enseigne ou pignon

sur rue; hier, votre nom se faisait voir, en pleine lumière, au bas d'un

feuilleton en crédit, dans une revue populaire ou dans un journal

célèbre: l'affiche des théâtres l'étale à tous les yeux, à la suite de

la comédie ou du drame à la mode; la _Gazette des Tribunaux_ le proclame

chaque matin, comme un des soleils du barreau; en un mot, le monde vous

tient pour un écrivain spirituel, pour un poète distingué, pour un

avocat éloquent, pour un illustre artiste, qu'importe? vos gens ne vous

poursuivent pas moins de la question: Qu'est-ce que vous faites?» Il

semble toujours qu'ils vous prennent pour un échappé de Bicêtre en état

de vagabondage. C'est encore là une manière de parler sans rien dire;

et, règle à peu près infaillible, l'espèce qui vous demande ainsi compte

de ce que vous faites et de ce que vous êtes, est précisément celle qui

n'est rien et qui ne fait rien.--Les uns vous le demandent comme ils

vous demanderaient une prise de tabac, par désoeuvrement; les autres

pour cause d'aveuglement et de surdité; ce sont des paralytiques qui ne

voient rien, n'entendent rien de ce qui se passe autour d'eux; ils ne

savent pas s'il fait jour en plein midi, et le canon d'Austerlitz tonne

à leurs oreilles sans qu'ils s'en aperçoivent.

A propos de désoeuvrement et de vagabondage, voici un trait original

dont j'ai été témoin l'autre jour: Il était à peu près midi; M. B***un

de nos plus riches banquiers, traversait la place Louis XV d'un pas

rapide; au moment où nous étions en face l'un de l'autre, un grand

gaillard de vingt-cinq à trente ans, à la démarche assurée, aux larges

épaules, vint se placer entre nous deux, et nous tendant de la main

droite un vieux feutre gris délabré: «La charité, s'il vous plaît, mes

bons messieurs!» dit-il. Quoique M. B*** n'ait pas la réputation d'être

un saint Vincent de Paul, il portait la main à la poche de son gilet

pour y chercher l'aumône, quand tout à coup avisant le mendiant, et

surpris sans doute de son allure jeune et solide: «Comment, malheureux!

lui cria-t-il, mendier à ton âge, avec cette santé et ces bras robustes!

c'est une honte! Est-ce que tu ne ferais pas mieux de travailler,

drôle?--Vraiment oui, monsieur, vous avez raison, répliqua l'effronté

compère d'un ton dolent; mais, que voulez-vous, je suis si paresseux!»

M. B*** qui déjà avait laissé retomber sa pièce de monnaie dans sa

bourse, ne put résister à cet aveu naïf, à ce trait de haute comédie, et

jeta la pâture au pauvre diable. J'imitai son exemple, non sans

sourire.....

Notre homme s'éloigna du pas lent et tranquille d'un rentier, et nous

l'aperçûmes bientôt s'étendant tout de son long sur les dalles qui

recouvrent les abords de l'obélisque de Luxor, pour y profiter d'un

rayon de soleil. «A coup sur, dis-je à M. B*** en le saluant, nous

n'obtiendrons pas le prix proposé par l'Académie pour le meilleur

mémoire sur la destruction de la mendicité.--Il faut bien que tout le

monde vive,» me répondit M. B***, parole que je trouvai très-belle dans

la bouche d'un millionnaire.

Le conseil de guerre est appelé à dénouer prochainement une curieuse

aventure de Ménechmes. Voici le sujet de cet imbroglio plutôt voisin du

drame que de la comédie, attendu la gravité du dénouement qui pèsera sur

l'un ou sur l'autre des deux héros:

Il y a un an à peu près qu'un soldat déserteur d'un régiment en garnison

à Lyon fut condamné à cinq ans de boulet; le condamné était contumace.

Quelques mois se passèrent sans que la justice pût retrouver sa trace.

Enfin, un beau jour la gendarmerie amena dans la prison militaire un

homme qu'on venait d'arrêter sur la grande route et de reconnaître

authentiquement pour Didier le condamné et le déserteur; Didier lui-même

avouait l'identité.--En même temps, par une concurrence inouïe, on

saisissait sur un autre point du royaume un autre homme, également

errant sur les grands chemins, qui déclarait être le déserteur Didier,

déclaration certifiée véritable par des soldats et des officiers de son

régiment.

Les deux Didier allaient subir leur peine chacun de son coté, quand le

bruit de ce singulier conflit vint aux oreilles des juges, qui firent

surseoir à la double exécution: la justice a un Didier de trop, voilà

l'embarras! Lequel est le faux Didier, lequel est le véritable?

Devine si tu peux, et choisis si tu l'oses.

Le merveilleux de l'affaire, c'est que l'un dit; C'est moi! et que

l'autre dit la même chose. On comprend le Ménechme de Régnard; il s'agit

pour lui d'une jolie femme et d'une dot; mais se faire Ménechme pour

aller aux galères! mais se disputer une ressemblance dont le prix est un

boulet! Ce duel passe toute imagination. Sous verrous comment l'épée du

conseil de guerre tranchera ce noeud gordien.--Hier, en présence de

mademoiselle Est..., jolie actrice d'un de nos théâtres de vaudeville,

et très célèbre pour la variété et l'originalité de ses affections,

quelqu'un parlait de cette singulière passion des deux Didier pour les

galères. «Que voulez-vous, dit mademoiselle Est..., tous les goûts sont

dans la nature!»

Les rois s'en vont, a dit un philosophe de notre temps; on pourrait en

dire autant des comédiens. L'art dramatique s'écroule de toutes parts:

quelques talents survivent encore, mais ils vieillissent tous les jours,

et les jeunes n'arrivent pas pour les remplacer. Pour peu que cette

décadence continue, nous aurons des acteurs, mais plus de comédiens.

Comment ranimer cet art charmant qui a jeté un si vif éclat et donné à

Paris tant de nobles plaisirs?

Un homme d'un esprit délicat et d'un talent exquis, M. Auber, successeur

de Chérubini à la direction du Conservatoire, a été frappé de ces

symptômes de dépérissement. M. Auber doit au théâtre ses brillants

succès et sa juste renommée; il est naturel qu'il s'inquiète de le

sauver. C'est en quelque sorte un acte de piété filiale de la part de M.

Auber.

Comme directeur du Conservatoire, le charmant auteur de _la Muette_ et

du _Domino Noir_ a le pouvoir de bien faire, et c'est de ce pouvoir

qu'il commence à user. M. Auber vient d'obtenir du ministre de

l'Intérieur l'autorisation de faire donner publiquement des

représentations mensuelles par les jeunes élèves des écoles de chant et

de déclamation. Un de ces exercices a eu lieu tout récemment; un public

d'élite, un public amoureux de l'art y assistait, et parmi les plus

illustres, mademoiselle Mars et M. Casimir Delavigne. Un Néron, une

soubrette, un valet, se sont fait particulièrement applaudir. L'Opéra et

l'Opéra-Comique donnent aussi des espérances. Espérons donc! En

attendant les résultats, l'utilité de ces représentations ne saurait

être contesté; les élèves y trouveront une émulation qui échauffera leur

zèle et déjà une récompense; ils se familiariseront de bonne heure avec

le public et retireront de cette fréquentation une expérience et un tact

que ne donnent pas la simple théorie et la solitude des écoles.

Accordons à cette tentative de M. Auber la louange qu'elle mérite; l'art

a grand besoin, en effet, qu'on vienne à son aide. Camérani le vieil

acteur de la Comédie-Italienne, disait dans une de ces boutades qui lui

étaient familières: «Le théâtre, il ira mal tant qu'il y aura des

auteurs et des comédiens.» Certes, Camérani trouverait aujourd'hui que

le théâtre va trop bien.

La souscription pour la Guadeloupe s'élève à 3 millions on peu s'en

faut. Ce chiffre atteste la vive pitié que la France a ressentie pour

une grande infortune; mais, tout en reconnaissant cet élan de la

sympathie publique, il faut avouer que l'offrande est loin encore de

répondre à la puissance et à la richesse du pays qui donne et à

l'immensité du désastre sous lequel gémit le pays qui reçoit. Courage

donc! ouvrez vos cassettes et vos bourses. 3 millions! ce n'est qu'une

goutte d'eau sur cet effroyable incendie!

Les risibles incidents se mêlent souvent aux faits les plus sérieux et

aux plus respectables dévouements. Voici un trait plaisant qui contraste

avec la tristesse de ce douloureux épisode du malheur de la Guadeloupe,

et introduit l'élément grotesque dans ce drame fatal--Un dentiste de

Paris, M Lémarié, a fait annoncer qu'il verserait à la caisse de

souscription le produit de sa semaine de dentiste: jusqu'ici il n'y a

rien à lire, et nous aimons à croire que M. Lémarié a voulu faire

sincèrement une bonne action et non un prospectus.--Quelques jours

après, un agent du comité de souscription générale se présenta chez M.

S. de R... un des plus riches propriétaires de la Chaussée-d'Antin et

client de M. Lémarié, pour exciter son zèle et son humanité. Vous saurez

que M. S. de R... ressemble, en fait de philanthropie, à ces chevaux qui

ne marchent qu'autant qu'on les fouette. «Eh bien! dit notre homme à M.

S. de R..., est-ce que vous ne donnerez rien pour cette pauvre

Guadeloupe?--Monsieur, répondit M. S. de R.... du ton piqué d'un apôtre

méconnu; monsieur, je n'ai pas eu besoin d'attendre vos ordres pour

cela: hier matin, je me suis fait arracher une dent!»

La police vient de mettre la main, à la barrière du Maine, sur un nid de

contrebandiers. Ces honnêtes industriels avaient pratiqué, sous le mur

d'enceinte, un conduit par lequel ils introduisaient dans la ville, à la

barbe de l'octroi, de l'huile et du vinaigre, de quoi accommoder au

rabais toutes les salades du quartier. Nos gens, pris en flagrant délit,

iront s'expliquer avec M. le procureur du roi sur cette grave

irrévérence commise envers sa très-rigide majesté l'impôt indirect.

Soit! on a raison de saisir les conduits souterrains et les denrées de

contrebande; mais comment arrive-t-il que tant d'autres industriels

inondent effrontément Paris, en plein jour, de produits malfaisants et

frauduleux, par les tuyaux les plus impurs de la littérature et de la

politique?

En faisant des fouilles dans l'église de Saint-Denis, un ouvrier a

découvert sous le maître-autel un coffre qui renfermait un coeur

embaumé. Aussitôt on a convoqué le ban et l'arrière-ban des

archéologues; le premier Jour, ces illustres ont déclaré que c'était le

coeur de saint Louis; le lendemain, ils ont déclaré le contraire. La

belle chose que la science! Après tout, il y a un coeur, et c'est

toujours là une bonne trouvaille. Il est à désirer qu'on fasse de temps

en temps une pareille découverte: aujourd'hui, en toutes choses, c'est

en effet le coeur qui nous manque.

Les marchands et revendeurs de littérature continuent à pulluler et à

multiplier leur trafic. M. Alexandre Dumas est le chef et l'entrepreneur

général de cette mise en boutique du style et de l'esprit; son bazar

s'augmente tous les jours, et, à défaut de la qualité, se fait remarquer

par la quantité de la marchandise. M. Alexandre Dumas réalise, dit-on,

dans ce métier, d'énormes bénéfices. Il est triste de voir des hommes

doués de facultés incontestables s'oublier à ce point de transformer

leur esprit en denrée qu'ils colportent sur l'éventaire de marché en

marché, au plus offrant et dernier enchérisseur, M. Alexandre Humas met

particulièrement dans ce commerce littéraire un courage véritablement

affligeant: le croiriez-vous? les réclames et les affiches annoncent

effrontément, depuis un mois, un livre portant ce titre: _Filles,

Lorettes et Courtisanes_, par M. Alexandre Dumas.--Il y a quinze jours.

M. Alexandre Dumas reçut la visite d'un honnête provincial qui lui était

adressé par un de ses amis, «Mademoiselle, dit poliment le Champenois à

la femme de chambre qui entrouvrait la porte, je désirerais parler à M.

Alexandre Dumas.--Monsieur n'est pas visible, répliqua vivement Marton;

il s'occupe de ses filles.» Depuis ce jour, le provincial soutient à qui

veut l'entendre, que M. Alexandre Dumas est le modèle des pères.

Mais heureusement la pudeur de l'esprit et la poésie ne meurent jamais

tout entières; il y a toujours, même dans les temps les plus corrompus,

des coeurs chastes, des âmes d'élite, qui leur donnent refuge et leur

servent de sanctuaire. A coté du livre de M. Dumas, voici un noble et

élégant écrit qui console de ces impuretés et de ces effronteries; l'art

seul l'a inspiré, l'art pur, désintéressé, l'art qui trouve sa

récompense en lui-même et dans les sympathies qu'il inspire. Ce livre,

remarquable par le fonde et par la forme, est un livre de poésies où le

talent de l'auteur touche, en vers excellents, aux plus hautes et aux

plus aimables régions de l'esprit et de la philosophie; il a pour titre:

_Etrusque_, et pour poète, M. Philippe Busoni. Je suis heureux de

pouvoir donner le premier, à ces charmantes poésies, ce salut d'amitié

cordiale; mais _l'Illustration_ réclame sa part et y reviendra.

Locke, Fénelon, Jean-Jacques et tant d'autres éminents esprits se sont

occupés de l'éducation de l'espèce humaine. Cependant il y a plus d'une

lacune dans leurs livres; en voici la preuve:--Comment va votre fils?

demandait dernièrement M. Baucher à un des illustres écuyers du

Cirque-Olympique.--Eh! pas mal; j'en suis assez content.--Qu'en

faites-vous maintenant?--Je continue à l'élever moi-même; je suis en

train, depuis huit jours, de lui casser les reins pour achever son

éducation!» Locke, Jean-Jacques, Fénelon ont complètement oublié ce

détail: voilà comme les plus grands hommes ne songent jamais à tout!

Mouvements religieux.--Le schisme d'Écosse.--Le docteur Pusey.

On a dit: «Une société d'athées est impossible,» et, jusqu'à ce jour,

les faits n'ont point démenti cette proposition.

Il faudrait tout au moins pour la réfuter une expérience de plusieurs

siècles, En France, depuis la mort de Louis XIV, le sentiment religieux

semble bien avoir à peu près déserté les gouvernants, politiques et

autres. Mais cette chaîne d'indifférentisme, déjà d'une assez belle

longueur, est loin d'avoir été sans alliage et elle n'a guère lié que

les sommités. Les deux esprits d'ailleurs sont restés en présence, et il

n'y a eu entre eux que des trêve bien rares. Nous voulons parler de

polémiques dignes, sérieuses, sincères, que nous avons tous présentes à

la mémoire; car, de nos jours, par exemple, il ne faudrait pas s'y

tromper, la querelle entre l'Université et quelques membres du clergé

n'est certainement point un épisode du véritable combat; ce n'est qu'une

fausse alerte, où il semble que dans la confusion on ait changé d'armes

et de bannières. La grande cause religieuse, si elle pouvait être

compromise, le serait par les singuliers défenseurs qui s'imposent à

elle et jettent le cri d'alarme: mieux valaient quelques sages ennemis

du dernier siècle. Telle page sublime de Rousseau a plus retenu ou gagné

de fidèles au spiritualisme que toute l'éloquence de la chaire depuis

Bossuet; tandis qu'aucune des immoralités de la plus mauvaise école

philosophique n'a autant précipité de victimes dans les abjections du

matérialisme, que ne tendent à le faire certaines règles de conscience

enseignées aujourd'hui au nom de la théologie. En effet, celui qui

commence par nier l'âme n'est pas beaucoup à craindre: on sait à qui

l'on a affaire, et si l'on met, par faiblesse, quelques passions à sa

merci, on se garde bien de lui abandonner la direction entière de la

conscience; celui, au contraire, qui, après avoir admis l'âme en

principe, se comptait à y infiltrer goutte à goutte, les plus sales

poisons, est le prêtre du vice le plus méprisable et le plus dangereux.

Un fait nous paraît évident: c'est que de tous les peuples, le nôtre est

peut-être celui qui, grâce à d'éminentes et d'impérissables qualités

morales, la justice, la générosité, l'esprit de dévouement, peut le plus

longtemps poursuivre ses destinées, d'une marche inégale mais soutenue,

sans être incessamment guidé par une foi complète et unitaire. Voyez les

autres peuples; combien ne sont-ils pas plus fréquemment et plus

profondément agités par les controverses? On les croirait à tout instant

prêts à recommencer les guerres de religion. Les débats du dogme s'y

mêlent partout à la politique. Le despotisme russe étend sa papauté avec

une rigueur qui de temps à autre fait frémir les fers de ses esclaves.

La Prusse se remet à peine de ses dissentiments avec Rome. La question

des couvents d'Argovie a divisé les cantons suisses pour longtemps et

d'une manière alarmante. En Belgique, le parti catholique et le parti

libéral sont en présence et se disputent en ce moment même les

élections. En Irlande, le plus vigoureux élément de l'agitation est

assurément le catholicisme; et là, il est juste de le reconnaître, le

rôle du catholicisme est aussi grand qu'il l'ait jamais été: il défend

la liberté et le peuple, il lutte pour l'infortuné contre l'oppression;

aussi a-t-il toutes les sympathies de cette France une l'on calomnie

avec une animosité si aveugle, et que l'on veut si ridiculement effrayer

en brandissant contre elle des foudres de sacristie. En Écosse, un

schisme vient de se déclarer, et il a pour chef l'un des prédicateurs

les plus éloquents du siècle, le docteur Chalmers. En Angleterre même,

il y a des semences de discorde: un théologien d'une science consommée,

le docteur Pusey, semble y vouloir fonder une hérésie. Les événements

d'Écosse et d'Angleterre sont les plus récent et les moins connus; ce

sont par conséquent ceux dont nous devons particulièrement entretenir

nos lecteurs.

L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843 · 第 5 / 16 题