L'ÉGLISE D'ÉCOSSE; SA SÉPARATION DE L'ÉTAT.

On se rappelle la part active de l'Église d'Écosse dans les troubles qui

ont amené la première chute de la famille des Stuarts en 1640. Organisée

républicainement sous l'influence des doctrines de Calvin, elle

s'établit indépendante de l'autorité séculière, et se maintient sur en

opposition avec la couronne durant toute la restauration. A l'avènement

de Guillaume d'Orange sur le trône d'Angleterre, l'Écosse en

reconnaissant la souveraineté du prince d'Orange, stipula expressément

l'existence de son Église comme Église nationale et depuis cette époque

tous les souverains de la Grande-Bretagne, en montant sur le trône

prêtent le serment de maintenir l'église presbytérienne dans tous ses

droits, privilèges et immunités.

En vertu de cette stipulation formelle, l'Église était indépendante du

pouvoir temporel, et la nomination des pasteurs appartenait aux

congrégations. Cependant, peu à peu, le pouvoir temporel gagna du

terrain, et une loi de la reine Anne rendit à l'État et aux

propriétaires le droit de présenter les ministres aux charges vacantes.

L'Église subit cette réaction; elle conservait néanmoins de nombreuses

garanties. Le ministre présenté par l'État ou par un propriétaires était

soumis à un examen et à une enquête touchant son instruction et ses

moeurs, et n'était admis qu'après cette épreuve. Jusqu'à ces dernières

années ce patronage fut exercé assez paisiblement. Mais l'Église

presbytérienne n'avait point renoncé à l'espoir de ressaisir son

ancienne suprématie exclusive.

En 1831 l'assemblée générale des ministres de l'Église presbytérienne

qui se réunit chaque année, et dont les membres sont élus par tous les

pasteurs, passa un acte connu sous le nom de _veto act_, en vertu duquel

les presbytères, ou cours inférieures ecclésiastiques, devaient, avant

de prononcer sur la capacité d'un ministre présenté par un patron, le

soumettre à l'élection de tous les chefs de famille de la paroisse. Le

_veto_ de ce jury était absolu. C'était comme on Voit, mettre le droit

de patronage de l'État et des propriétaires à la merci de l'élection

populaire. Les tribunaux civils de l'Écosse refusèrent de reconnaître la

légalité de cette résolution. La question fut portée devant le tribunal

suprême, et la Chambre des Lords, qui se prononça pour les cours civiles

contre les cours ecclésiastiques. Les pasteurs nommés par les patrons et

confirmés par la Chambre des Lords, furent à leur tour suspendus de

leurs fonctions par l'assemblée générale de l'Église, et ce fut ainsi

que s'établit la lutte.

On espérait un accommodement. Mais enfin le parti qui revendiquait la

suprématie de la juridiction ecclesiastique déclara que, si la Chambre

des Lords maintenait comme une loi générale la décision qu'elle avait

portée dans ce conflit à l'avantage de la juridiction civile, il se

séparerait de l'État, renoncerait à tous ses bénéfices et demanderait au

zèle volontaire de ses coreligionnaires des secours qu'il ne pouvait

plus accepter des patrons. Tel était l'état des choses au moment de

l'ouverture de l'assemblée générale de l'Église d'Écosse.

Le jeudi 18 mai 1843, l'assemblée générale se rend suivant l'usage à

Edinburg, dans l'église de Saint-André. Le marquis de Bute, comme lord

commissaire de la reine, assiste à la réunion. Aussitôt après la prière,

le docteur Weksg qui était le _modérateur_ en fonctions, au lieu de

continuer régulièrement la séance, donna lecture d'une protestation

portant que, vu l'agression faite par le gouvernement et la législation

sur les droits et la constitution de l'Église, il ne pouvait considérer

l'assemblée comme légitimement constituée, et engageait tous les membres

de l'assemblée, qui étaient disposés à maintenir intacte la confession

de foi de l'Église d'Écosse, à former immédiatement une assemblée

séparée, pour délibérer, selon les règles de l'Église de leurs pères sur

les affaires de la maison du Christ.

[Illustration: Assemblée générale des ministres de l'Église d'Écosse, le

13 mai 1843, dans l'église Saint-Andrew, à Edinburg.]

Après avoir déposé sa protestation, il sortit de l'église: suivi par le

célèbre docteur Chalmers et les autres membres de l'assemblée qui

adhéraient à la protestation, au nombre de cent soixante-neuf. À la

porte de l'église, ils furent rejoints par environ trois cents ministre

qui n'étaient pas membres de l'assemblée, mais qui avaient signé la

protestation, et ils traversèrent, quatre de front et se tenant par le

bras, dans le plus grand ordre, toutes les rues d'Edinburg jusqu'au lieu

qu'ils avaient choisi d'avance pour leurs délibérations, au milieu du

peuple les saluant avec enthousiasme. Le docteur Welsh ouvrit la séance

par une prière, et on procéda à l'élection d'un modérateur. Le docteur

Welsh prit alors la parole et dit: «Que tous les yeux de l'assemblée, de

toute l'Église, de tout le royaume, étaient fixés sur un homme dont le

nom seul était un panégyrique.» L'assemblée tout entière l'interrompit

en nommant le docteur Chalmers, au milieu d'applaudissements prolongés.

Le docteur Chalmers ainsi élu _modérateur_ par acclamation, comme dans

les premiers temps de l'Église, adressa à l'assemblée une courte

exhortation, et l'assemblée s'ajourna au lendemain.

Si un homme était digne, en effet, d'être mis à la tête de cette

scission, et capable par son autorité, ses talents, son noble caractère,

sa prudence, de la conduire dans les voies de la sagesse, c'était

assurément le docteur Chalmers. Depuis trente ans le docteur Chalmers

jouit de l'estime de tous les gens de bien et de l'admiration la moins

incontestée. Pendant un grand nombre d'années il a officié à Kelmery.

C'est là que sa réputation d'orateur a commencé, elle s'est répandue

dans tout le royaume, et sa place a été bientôt marquée à Edinburg Sur

les instances de ses coreligionnaires, il est venu souvent se faire

entendre à Londres, et quoique son accent écossais soit d'un effet peu

agréable pour un auditoire anglais, il a produit une très grande

impression sur des assemblées très nombreuses. Il a écrit plusieurs

ouvrages très estimés. Il habite un élégant «cottage» dans l'île de

Burnt, près d'Edinburg.

C'est ainsi que s'est accomplie la scission de l'Église presbytérienne,

la fille de Know et l'héritière légitime de Calvin quoiqu'il advienne,

et quelque opinion qu'on pusse avoir comme membre d'une communion

différente, de l'Église presbytérienne, il est impossible de refuser sa

sincère admiration à cet acte d'hommes élevés par le rang et les

honneurs, illustres par la science, par les lettres et par leur vie qui

se dépouillent de tous les biens et de tous les avantages temporels pour

se confier à la foi de leurs frères.

[Illustration: Le docteur Chalmers.]

L'appui de leurs coreligionnaires ne leur a pas fait défaut. Cette

scission a excité dans l'Écosse entière un intérêt profond qui ne fait

que s'accroître; la foule se presse dans les églises presbytériennes

libres; l'enceinte de la réunion de l'assemblée ne peut suffire à

l'affluence des fidèles, et des prédicateurs prêchent au peuple en plein

air. Les souscriptions abondent pour l'entretien de l'Église libre. Les

familles les plus considérables et les plus vénérées d'Écosse s'honorent

de s'inscrire en tête des listes. Huit jours après la scission, les

souscriptions dépassaient cinq millions de francs, et plus de la moitié

des ministres de l'Église d'Écosse avaient adhéré à la protestation.

Le cabinet a annoncé dans le Parlement qu'il allait présenter un projet

de loi destiné à opérer une réconciliation. Il est douteux que les deux

partis se fassent assez de concessions réciproques pour arriver à ce

résultat. Cependant les chefs des _protestants_ déclarent qu'ils sont

prêts à faire les premiers pas, n'ont pas voulu, comme on l'a cru un peu

légèrement, en se séparant, repousser le principe de l'union de l'Église

et de l'État. Le docteur Chalmers a énergiquement protesté contre cette

interprétation de leur conduite, qui supposerait qu'ils désirent mettre

l'Église nationale d'Écosse dans la même condition que les sectes

dissidentes, et le discours qu'il a prononcé au moment de son

installation aux fonctions de modérateur, a laissé entendre que les

protestants ne se refuseraient pas à un accommodement raisonnable et qui

pût se concilier avec les principes de la scission; mais lui sera-t-il

possible d'arrêter ce mouvement essentiellement démocratique? On peut en

douter.

[Illustration: LE DOCTEUR PUSEY.]

Le 14 mai dernier, le docteur Pusey a professé, dans la chaire de la

cathédrale de Christ Church à Oxford, des principes qui ont paru au

vice-chancelier d'Oxford entachés de papisme. En conséquence, la

prédication vient d'être interdite au docteur Pusey pendant deux ans;

mais le docteur proteste et soutient qu'il n'a jamais rien dit qui fut

contraire à la doctrine de l'Église anglicane. Il se déclare prêt à se

justifier dans une discussion publique, si l'on veut spécifier les

propositions de son sermon que l'on a jugées à tort répréhensibles.

Prudemment le vice-chancelier maintient l'interdiction et garde le

silence. On craint, probablement avec raison, que la publicité ne tourne

à l'avantage de cette hérésie naissante; on veut étouffer dans le

silence. Le docteur Pusey a un grand nombre de disciples. La vénération

qu'il leur a inspirée tient du fanatisme. Une foule d'étudiants et

d'habitante d'Oxford le suivent dans les rues. Un journal anglais

rapporte que les dames se pressent à leurs croisées pour chercher à

l'entrevoir et se disputent l'honneur de toucher sa robe lorsqu'il est

dehors.

Sur quels points essentiels de doctrine le docteur Pusey est-il en

dissentiment avec ses supérieurs? c'est ce qu'on ne pourrait juger qu'à

la lecture du texte de son sermon. Mais si le docteur ne peut plus

parler, il écrira, et nous saurons bientôt à quoi nous en tenir. Quant à

présent, nous ne saurions mieux faire que de donner quelque idée de sa

personne. La famille du docteur Edward Rouverie-Pusey est l'une des plus

anciennes d'Angleterre; elle s'était illustrée même avant la conquête

romaine. Elle est en possession, depuis le règne de Canut le Grand, du

manoir de Pusey, près Farringdon, dans le Berkshire. Le propriétaire

actuel de ce manoir siège à la Chambre des Communes.

En 1828, au retour d'un voyage en Allemagne, le docteur Pusey a publié

un livre religieux qui fit alors une grande sensation et qui était, au

point de vue anglican, d'une parfait? orthodoxie. Il y défendait

énergiquement ce grand principe du protestantisme, que les saintes

Écritures sont les seules sources certaines d'autorité que doivent

reconnaître les chrétiens. Aujourd'hui ses opinions paraissent

considérablement modifiées.

Le savoir profond et incontesté du docteur Pusey n'est pas écrit sur sa

physionomie, l'étude, les veilles, le jeune, les pratiques d'une

dévotion exaltée, l'ont pâli, amaigri et voûté. On le croirait arrivé à

la vieillesse, quoiqu'il soit encore dans l'âge mûr. A le voir marcher

dans les rues d'Oxford, lentement, les yeux fixés sur la terre, le

menton appuyé sur la poitrine, éthique, chancelant, on ne peut s'empêcher

d'être pris de tristesse et de pitié; mais une fois monté dans la

chaire, il relève la tête, ses traits s'illuminent, ses yeux brillent,

l'enthousiasme donne à sa voix une force qu'elle n'a pas ordinairement

et une chaleur qui se communique à son auditoire. Il a les qualités les

plus importantes d'un chef de secte: la conviction, la vigueur d'esprit,

l'éloquence et l'austérité des moeurs. Il est probable que l'Europe

entendra parler de lui.

L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843 · 第 6 / 16 题