EXPOSITION DE JUIN 1843.

Voici une sorte de préface de la grande Exposition où, l'année

prochaine, l'industrie déploiera tout son luxe. Les objets de tout genre

rassemblés par les membres de l'Académie de l'Industrie sont d'un très

bon augure; l'impression produite par l'ensemble est favorable;

l'application des arts à l'industrie est évidemment en progrès. Dans les

oeuvres d'ameublement, la bizarrerie des formes et la pesanteur des

ornements tendent à faire place à un système d'un meilleur goût Ce

retour vers un luxe plus gracieux est surtout remarquable dans les

meubles élégants exposés par M. Hoefer et dans les marqueteries de M.

Vedder.

Des lits en fer, d'un joli dessin, laissent beaucoup à désirer sous le

rapport des dorures et des peintures qui les décorent. Le confortable en

tout genre domine dans l'Exposition; on y voit des cuisines fort bien

organisées, des loyers, devant l'un desquels tourne une dinde de carton,

divers calorifères d'un dessin bien approprié. Toutefois, il nous semble

que le jury aurait pu admettre avec un peu moins de profusion certains

objets fort utiles sans doute, mais peu agréables à la vue et à la

pensée. Par exemple, pour ne point parler d'autres choses, les cirages

incomparables et les articles de coiffure nous semblent occuper dans

l'orangerie un peu plus d'espace qu'il ne devrait leur en revenir, eu

égard à leur importance relative; nous en dirons autant des fausses

dents. Dans l'intérêt même de l'industrie, ne heurtons pas la

délicatesse et la pudeur publiques: ménageons-les au contraire

soigneusement. Contentons nous d'indiquer, s'il est absolument

nécessaire, par un seul modèle, caché dans l'ombre et à l'écart, ce que

dans nos demeures mêmes nous souffririons d'avoir constamment sous nos

yeux.

Les partisans exclusifs de l'utilité auraient tort de se récrier contre

cette recommandation; les objets vraiment nécessaires sont précisément

ceux qui perdent le moins à cette réserve; leur vente est beaucoup plus

assurée que celle des objets de goût; d'ailleurs une exposition annuelle

dans le palais des Tuileries, ne doit point ressembler au pêle-mêle d'un

bazar. Nous ne saurions passer sous silence les annonces et prospectus

que chaque exposant fait distribuer aux visiteurs; c'est la partie

littéraire de l'Exposition. L'une de ces annonces nous a paru trop digne

d'échapper à l'oubli pour ne pas mériter une place dans nos colonnes; en

voici un extrait textuel; nous ne nous permettons d'y rien changer, le

public y perdrait trop.

«M. L..., coiffeur-posticheur (nous ne savons pas si le mot posticheur

est dans le Dictionnaire de l'Académie; nous le maintenons comme digne

de figurer au prochain article Néologisme), inventeur des demi-perruques

imitant parfaitement le naturel, garantit aux dames quelles peuvent,

avec ces demi-perruques, rester nu-tête, comme avec leurs cheveux

naturels, sans qu'il soit possible de s'apercevoir du postiche.--Elles

peuvent aussi se procurer dans l'établissement de nouveaux Cache-Folies,

au moyen desquels elles pourront se rajeunir de beaucoup d'années,

invention qui a obtenu un grand succès.»

Ceux de nos lecteurs qui nous accuseraient de charger la vérité dans une

intention comique, peuvent se donner la satisfaction de lire le texte

tout entier chez M. L..., rue Saint-Martin, etc.; ils doivent nous

savoir d'autant plus de gré de cette indication, que M. L... a un salon

musical pour la coiffure et la coupe des cheveux; on a chez lui de la

musique par-dessus le marché.

Quelques objets d'art qui arrêtent particulièrement l'attention publique

n'auraient pas été déplacés à la dernière Exposition du Louvre; telles

sont en particulier les diverses inventions plastiques si fort à la mode

aujourd'hui. Le fond de ces inventions est toujours ce que le public

connaît sous le nom de plâtre anglais; c'est du plâtre plus ou moins

modifié par la gélatine ou par quelqu'autre composition.

[Illustration: Exposition de l'Académie de l'Industrie, à l'Orangerie

des Tuileries.]

Nous nous sommes arrêté avec plaisir devant les moulures diverses de M.

Solin, qui est moins un industriel qu'un artiste. Si l'on n'avait

prévenu d'avance qu'on a sous les yeux de simples imitations, on

croirait voir, non pas des moulures, mais les sculptures les plus

délicates en marbre, en bois, en ivoire, en pierre noircie de vétusté;

il est impossible de ne pas se méprendre; les statuettes pleines de vie

et de vérité représentant les artistes célèbres, tirés de la galerie de

Munich, sont du marbre véritables du marbre antique, avec les teintes

que les siècles ajoutent au blanc du marbre de Carrare ou de Paros; un

beau Christ sur lequel la vue se porte tout d'abord est de l'ivoire; ces

petites figurines de rois, si riches d'admirables détails, semblent

sorties des mains des habiles et patients artistes auxquels Dieppe doit

sa célébrité. A quoi tient la perfection de ces imitations diverses?

D'où vient que ces camées ont toute la délicatesse, tout le fini des

pierres antiques gravées avec le plus de talent? C'est là l'invention de

M. Sohn. Frappé de l'imperfection de toutes ces moulures pâteuses qui ne

laissent presque rien subsister du fini des détails. M. Sohn a pensé que

rien n'égalait la pureté du simple moulage en plâtre liquide, et qu'il

fallait s'en tenir là. Puis il a cherché et trouvé diverses

compositions, également liquides qui étant appliquées à l'objet moulé

sans lui faire subir aucun choc, aucun contact qui le déforme, lui

conservent toute la fraîcheur de ses contours les plus déliés. M. Sohn,

déjà sur la voie du succès, doit la parcourir d'un pas rapide.

Parmi les innovations utiles, nous avons remarqué la guide-longe de M.

Maldant; c'est une application très ingénieuse à la longe des chevaux

attachés au râtelier, du système inventé jadis pour les jouets d'enfants

connus sous le nom d'émigrés. Une attache solide, revenant sur

elle-même, suivant les mouvements du cheval, lui permet toute espèce de

mouvements et d'attitudes, sans qu'il lui soit possible de s'empêtrer.

Des systèmes de pompes simples et ingénieux, et des instruments de

physique d'une grande perfection, sont tout ce que l'exposition de

l'Orangerie offre de digne d'attention en fait de mécanique appliquée.

Nous avons pris un instant pour du marbre, du chêne et de l'acajou, des

papiers peints qui, bien que placés un peu à leur désavantage et vus

sous un faux jour, font la plus complète illusion.

En somme, cette Exposition justifie l'empressement du public, et il y a

lieu d'espérer qu'elle prendra d'année en année plus d'accroissement.

L'Illustration, No. 0016, 17 Juin 1843 · 第 4 / 16 题