_Les Confessions d'un demi-siècle_ (1830-1899). Tome VI, page
29.--Paris, Dentu, éditeur.
Pendant toute une période, la beauté fut de rigueur au
Théâtre-Français. Toutes les comédiennes de talent devaient être
belles. C'était mon programme. On se rappelle encore ce décaméron
radieux qui succéda à deux beautés incomparables: Mlle Mars et Mlle
George. Ces deux grandes comédiennes, dignes de l'histoire, ne sont
pas oubliées. On peut dire qu'on revit plus ou moins dans la postérité
selon la place conquise dans la mémoire de ses contemporains; on a
beau dire que l'avenir n'accepte pas toujours les enthousiasmes du
passé, il en tient toujours compte.
On avait donné à Mlle George une dernière représentation de retraite.
Elle voulait remonter sur la scène; je l'ai suppliée de rester dans la
coulisse. Elle m'a dit avec un amer sourire. «Ah! si j'avais dix ans
de moins, vous ne me chanteriez pas cette chanson-là, car je vous
donnerais une de ces heures dont un homme se souvient toujours.»
Or, elle avait quatre-vingts ans!
Bien heureuse celle qui meurt sous le ciel du théâtre. Dès que les
actrices ne sont plus dans le riant cortège, dès que les amours s'en
vont, la fortune rebrousse chemin.
Mlle Guimard, qui avait refusé la main d'un prince dans le beau temps
où elle avait dans son hôtel une salle de spectacle et un jardin
d'hiver, fut heureuse à la fin d'épouser un professeur de grâces,
c'est-à-dire un maître de danse. Sophie Arnould après avoir traversé
toutes les splendeurs d'un luxe sans exemple, alla, sans se
plaindre, demander un asile et du pain à son perruquier. Mlle Clairon,
qui avait vécu comme une reine et comme une sultane, se trouvait, à
soixante-cinq ans, réduite à raccommoder ses robes en lambeaux, elle
qui n'avait jamais daigné tenir une aiguille! Insolente dans la
fortune, elle eut assez de coeur pour être fière dans la pauvreté.
Quand un ancien ami allait la voir, elle parlait encore de ses hautes
relations, et au lieu de dire: «Je suis pauvre,» elle disait: «Je suis
philosophe.»
Encore, si cette représentation avait été la vraie représentation de
retraite pour Mlle George, c'est-à-dire l'autre retraite dans l'autre
monde!
Elle se devait à elle-même, au souvenir de sa beauté, à sa renommée
éclatante, de ne plus montrer ses ruines dans les théâtres: cela porte
malheur d'appeler les oiseaux nocturnes.