Il s'est passé hier un fait singulier. Mlle George et Mlle Rachel ont
été sifflées toutes deux.
C'était la représentation de retraite de Mlle George. Mardi, on
enterrait Mme Dorval; dans la même semaine, Mlle George se retire:
autre mort. La retraite est la première tombe des comédiennes.
Lorsqu'elles ne sont plus là, tous les soirs, sous le regard de la
foule qu'elles passionnent, émues, applaudies, illuminées par la rampe
et par la poésie, mêlant à leur âme accrue le génie et le peuple,
elles ne sont plus qu'une ombre d'elles-mêmes, elles n'existent plus,
elles s'évanouissent. Leur monde réel, c'est le monde du rêve, c'est
l'idéale région où passent les immortels fantômes des poètes, c'est là
qu'elles respirent à pleins poumons. Le néant commence pour elles à la
réalité, à la rue, au ménage, aux arbres, aux sources; leur nuit, au
soleil. La vie est leur mort.
Mlle Rachel n'était pas venue à l'enterrement de Mme Dorval. Elle
n'avait pas daigné reconduire cette bohémienne, cette échevelée, cette
inspirée, cette insolente. Mais Mlle George, elle, avant de jouer le
drame, a joué la tragédie. Athalie a obtenu la grâce de Marie Tudor.
Elles allaient donc se trouver en présence pour la première et la
dernière fois, les deux seules tragédiennes qui restent--le couchant
et le midi, la tragédie tout entière, passé et présent; il y
manquait l'avenir, mais la tragédie n'en a pas.
Tout ce qu'elle a, elle le donnait. Mlle George, Mlle Rachel et
Racine! car la fête n'eût pas été complète avec Corneille. La
conjonction des deux étoiles tragiques avait lieu dans Iphigénie. On
voyait les vieux de l'orchestre du Théâtre-Français s'attendrir dans
les rues devant l'affiche, et, s'essuyant une larme avec leur
mouchoir, se charbonner les yeux de tabac.
Ce jour prodigieux est arrivé. Le théâtre ne s'est pas abîmé dans un
tremblement de terre. Les portes se sont ouvertes. Le rideau s'est
levé.
Mlle Rachel, qui jouait Ériphyle, a paru la première, et a été
honorablement applaudie à son entrée. Elle a dit avec beaucoup de
justesse le récit de la prise de Lesbos, sa haine d'Achille avant de
l'avoir vu et la fonte de sa colère au premier regard de ce «héros
aimable». Çà et là, des battements de mains.
Quand Mlle George est entrée, le vacarme a été tout autre. Une triple
salve a fait trembler la salle; puis, pendant toute la scène, les
transports ont continué, et tous les vers ont été ponctués de bravos.
Les amis de Mlle Rachel ont été piqués de cette inégalité dans la
distribution des applaudissements. Ils se sont dit que Mlle George
était en quelque sorte chez elle; que, la représentation étant à son
bénéfice, le public devait être principalement composé de ses amis et
qu'un accueil si modéré fait à l'étrangère, en face du triomphe
décerné à la maîtresse de la maison, surtout lorsque l'étrangère
venait pour lui rendre service, offensait tout ensemble l'hospitalité
et la reconnaissance.
L'exaspération les a pris, si bien qu'au troisième acte, quand Mlle
George a reparu, un violent coup de sifflet s'est fait entendre.
Tumulte, cris de fureur, tempête d'acclamations, grêles de bouquets.
Un ami habile n'aurait pas mieux imaginé pour faire une ovation à Mlle
George.
Si ce maladroit sifflet n'avait produit qu'une multiplication
de succès pour la regrettable actrice à qui l'on disait adieu, à
merveille; malheureusement, la réplique a été plus loin. Le parti de
Mlle George a usé de représailles à la seconde entrée de Mlle Rachel,
et Ériphyle a reçu en plein coeur un coup de sifflet non moins aigu
que celui de Clytemnestre.
Quelques applaudissements ont protesté, mais la tribu de Mlle Rachel
n'était pas en nombre; de sorte que Mlle Rachel a perdu un peu de
contenance, et n'a plus joué la fin du rôle comme le commencement.
Tandis que Mlle George, escortée par la sympathie générale,
s'épanouissait de plus en plus dans l'ampleur de sa beauté et de son
talent, Mlle Rachel, abandonnée, irritée, seule, se rétrécissait et
disparaissait. Et ainsi s'est réalisé le mot que disait Mlle Rachel
elle-même, lorsque Victor Hugo donna les _Burgraves_ au
Théâtre-Français, et qu'il fut question un moment d'engager Mlle
George pour jouer Guanhumara. Mlle Rachel s'opposa à l'engagement et
dit à cette occasion cette parole intelligente: «Le jour où Mlle
George sera au Théâtre-Français, je ne serai plus qu'une statuette.»
Les vieux de la tragédie pleuraient sous leurs besicles. Moi, j'étais
assez content.
Tout finit, même les tragédies. Le rideau baissé, on a rappelé les
deux actrices; Mlle Rachel a refusé de reparaître.
Puis, Mme Viardot a prêté à des airs espagnols pleins d'originalité sa
voix si puissante et si souple; puis, Mlle Plunkett a écrit du bout de
ses pieds un ravissant petit poème; puis, on a attendu _le Moineau de
Lesbie_, qui terminait l'affiche. Mais, au lieu de la maîtresse de
Catulle, un monsieur noir s'est présenté, s'est avancé jusqu'à la
rampe, et, après les trois saluts d'usage, a annoncé que Mlle Rachel
se trouvait trop fatiguée pour jouer.
Mlle Rachel a dû être médiocrement flattée de l'effet produit par ce
manque de parole de l'affiche. Personne n'a réclamé. Le monsieur noir
ayant ajouté que Mme Viardot s'offrait à chanter encore un air
pour remplacer _le Moineau de Lesbie_, les bravos ont éclaté comme si
l'on gagnait au change, et quelqu'un même a dit: «On ne nous devait
qu'un moineau, et l'on nous donne un rossignol.»
Et voilà comme il faut que la comédie soit toujours quelque part! La
tragédie lui dit: «Va-t'en!» mais la comédie ne s'en va pas. Chassée
de la scène, elle vient dans la salle, et le parterre complète
l'auteur. Il y a la pièce, mais il y a la représentation; il y a
l'héroïne, mais il y a l'actrice. O Clytemnestre au profil terrible! O
Ériphyle sinistre! O cabotines!
Mai 1849.