_Les Reines du monde_, par nos premiers écrivains. Ouvrage publié sous
la direction d'Armengaud. 1 vol. in-4º, Ch. Lahure et Cie, 1862.
_Mlle George_, pages 1 et suivantes.
_Jules Janin a été l'amant de George; il lui a consacré de belles
pages. Nous détachons de ces pages les extraits suivants_:
«Pour elle, Alexandre Dumas écrivit cette histoire d'horreur et de
ténèbres intitulée _la Tour de Nesle_, un des épouvantements de ce
siècle. Ah! qu'elle y fut terrible et désespérée! Avec quelle ardeur
elle se précipita dans cette mêlée ardente, et dans les crimes et dans
toutes ces histoires abominables où le hasard est un dieu, où
l'impossible est une force! Et, chose étrange! elle a trouvé le geste
et l'accent de toutes ces oeuvres si contraires à tout ce qui avait
été l'objet de son culte et de ses études. Fille de la tradition par
les oeuvres anciennes, elle eut, à son tour, la tradition vivante du
nouveau drame, et, par son exemple et par les souvenirs qu'elle a
laissés, elle enseigne encore aujourd'hui le chemin qui conduit aux
domaines romantiques. Elle a laissé sa trace autant que Bocage au
milieu des sanglantes ténèbres et des histoires du moyen âge!--Avant
de s'appeler Marguerite de Bourgogne, elle avait représenté, dans
toutes les phases si variées et si diverses de sa vie abandonnée à
tous les hasards, la reine Christine de Suède, encore un drame étrange
et nouveau d'Alexandre Dumas, jeune homme enivré de toutes les fièvres
du style et de l'innovation.
«Dans cette Christine, à vingt ans, à soixante, et passant par toutes
les phases de l'autorité, de l'abdication, du meurtre et de la
vengeance, de la jeunesse et de l'amour, Mlle George déploya des
ressources infinies: elle avait le sourire et la fureur, elle était
reine, elle était femme, elle était le châtiment, elle était le règne
et l'abdication. Ces drames nouveaux d'un art qui ne savait pas
s'arrêter, et qui ne demandaient pas moins de quatre ou cinq heures
d'un zèle infini, trouvèrent Mlle George au niveau d'un si pénible et
douloureux labeur. Rien ne pouvait lasser son courage! Elle était
toujours prête, et d'un pas infatigable elle traversait ces émeutes,
ces passions, ces douleurs, ces désespoirs, ces grandes batailles qui
tenaient son peuple attentif.
«Certes, le temps n'était plus des rôles d'un instant, des tragédies où
deux ou trois scènes suffisaient à la popularité du comédien.
Rodogune, Athalie et Clytemnestre, à elles trois, ne représentaient
pas la peine et le labeur de la seule Marie Tudor.
«Par ce rôle implacable de Marie Tudor, Mlle George s'empara,
triomphante, du génie et de la volonté de M. Victor Hugo, maître
absolu des esprits et des âmes. M. Victor Hugo avait donné le rôle de
doña Sol et la Thisbé à Mlle Mars. M. Victor Hugo avait fait pour Mme
Dorval le rôle de la Catarina. Il écrivit pour Mlle George ces crimes,
ces pitiés, ces douleurs. _Marie Tudor_ et _Lucrèce Borgia_! deux
mémoires impérissables! Était-elle assez terrible sous les traits de
la sanglante Marie! Était-elle assez pardonnable à l'heure où Lucrèce
Borgia se rappelle qu'elle est mère! C'était bien la femme «habile à
passionner la foule par le grand et par le vrai», telle que le poète
l'avait rêvée...
* * * * *
«L'éloge est superbe et surtout partant d'une telle bouche. «Ah! tu le
prends ainsi. Ah! ton amant! Que m'importe ton amant? Est-ce que
toutes les filles de l'Angleterre vont vous demander compte de leurs
amants à cette heure? Pardieu! je sauve le mien comme je peux et aux
dépens de tout ce qui se trouve là!» Ainsi parlant elle était féroce
et touchante à la fois.
«Même admiration du poète et même reconnaissance aussi, pour
Lucrèce Borgia. Lui seul, M. Victor Hugo, il était le juge absolu de
la façon dont s'accomplissaient ses grands rêves, et le lendemain de
ces grandes batailles, mieux que la critique elle-même, il se rendait
compte de l'effet produit par ses comédiens...
. . . . . .
«Elle fut admirable aussi, mais la pièce était difficile à faire
vivre, dans cette _Maréchale d'Ancre_, que M. Alfred de Vigny avait
trouvée en ses jours de colère. En même temps, elle acceptait,
vaillante, avec joie, avec orgueil, tous les drames de la nouvelle
école; elle était un jour la Brinvilliers, elle était le lendemain la
reine Caroline d'Angleterre; ou bien, si parfois elle s'arrêtait dans
ces sentiers de ronces et de lauriers poétiques, la voilà qui
redevenait lady Macbeth, Agrippine, Athalie et Rodogune. Elle a joué
la Clytemnestre et l'Agrippine de Soumet, elle n'a pas dédaigné les
drames de M. Arnault. C'était un talent souple, abondant, une
imagination féconde, et tant de vaillance unie à tant d'invention;
jamais lasse et toujours prête! Un soir, elle défia, en son propre
champ clos, Mlle Rachel, dans tout l'éclat de la vie, à l'apogée
ardente de son talent. Elle jouait Clytemnestre, Mlle Rachel Ériphyle.
Après les premières courtoisies, quand ces deux rivales d'un instant,
Mlle Rachel à son apogée et Mlle George à son déclin, se furent bien
étudiées l'une et l'autre, on les vit, par un accord tacite, réunir,
chacune de son côté, toutes ses forces, et lutter franchement à qui
l'emporterait dans l'admiration de cet auditoire attentif. On vit
alors l'élève de Mlle Raucourt, rappelant à soi toute sa beauté
superbe, et, de ce grand geste et de sa voix souveraine, écraser la
frêle Ériphyle, et celle-ci se débattre en vain contre cette force et
cette puissance irrésistibles. Grande lutte, et mémorable entre
toutes! Mais la Clytemnestre arrivait au bout de son sentier; sa tâche
était accomplie; elle disait comme le vieux lutteur de Virgile: «Voici
mon ceste et mon disque; et toutes les armes de mes luttes passées!»
«Certes disparaître après ce grand triomphe, après avoir forcé
sa jeune et malheureuse rivale de l'applaudir publiquement, voilà un
cinquième acte inattendu, inespéré dans cette tâche illustre qui
comprend plus d'un demi-siècle de combats, de succès et de labeurs.
«J. JANIN.»