MON DÉPART POUR SAINT-PÉTERSBOURG

Pourquoi vais-je partir? Pourquoi ai-je quitté Paris, le

Théâtre-Français? Le sais-je, grand Dieu! Non, je ne sais pas. Ce

départ, ce caprice est venu par la rencontre du comte Tolstoï,

ambassadeur de Russie. Depuis quelque temps, je ne voyais pas

l'empereur,--par ma faute, sans doute! Ah! oui! bien certainement, par

ma faute. J'étais ennuyée, j'avais des dettes, je ne voulais rien

demander, je me donnais toutes les raisons; mais, la plus vraie, c'est

que je voulais de l'air, de l'air étranger. Ah! qu'une jeune artiste

est folle! Être désintéressée, quelle stupidité! On ne change pas sa

nature: telle était la mienne. L'argent! à quoi bon? J'aimais bien

mieux un succès. Bêtise! Enfin, l'ambassadeur, qui venait souvent me

rendre visite, me parlait beaucoup de la Russie, de l'empereur

Alexandre. Un de ses aides de camp, le comte Beckendorff, m'engagea de

son côté à partir. Je disais oui, le lendemain non. Ce fut à un bal

masqué que l'affaire fut conclue. Le comte Tolstoï ne me quitta que

quand je lui donnai ma parole de signer le lendemain. Cette même nuit,

je rencontrai le jeune Tchernicheff. On venait de me mettre au courant

de ses petites intrigues. Je m'amusai donc à l'intriguer quelques

instants. A cette époque, il était assez naïf. Il me dit: «Ne me parle

pas. J'ai au bras une femme qui m'adore et qui est très jalouse.

--Ah! bon Dieu! jalouse déjà, et tu es ici depuis deux jours!

Je ne te croirai que si tu me dis le nom de cette femme; Italienne,

sans doute?

--Non, pas Italienne: c'est Mlle George.

Un éclat de rire déconcerta mon présomptueux Busse. Je ne me doutais

guère, à cette époque, que cet ingénu ferait tant de mal à la France

en soustrayant les plans de la campagne. Infamie!

Je signai le lendemain. J'avais une amie qui me vendit un passeport

cent louis. Une amie ne pouvait pas faire moins. Je préparai tout dans

le plus grand secret, Florence et mon pauvre et cher Talma étaient

seuls dans la confidence. J'avais le coeur bien gros; je laissais

mon père que j'adorais, ma jeune soeur, frère, et maman malade. La

jeunesse est vraiment égoïste. Je laissais tout ce que j'aimais, et

pourquoi? Ma mère malade, que je ne devais plus revoir; si j'avais pu

le penser, je serais restée, sans hésiter: on ne veut jamais croire à

la séparation éternelle. Puis on ne me disait pas le danger de ma

mère. Moi, je pensais les faire venir tous près de moi. Le premier

chagrin m'attendait: Ma mère morte à quarante-trois ans! A cette

nouvelle, toute ma jeunesse a disparu! J'ai éprouvé plus que du

chagrin; j'ai eu des remords.

J'anticipe, je me laisse aller sans ordre. C'est ma vie, c'est mon

caractère, c'est ma nature.

Tout était prêt, j'allais partir; j'emmenais avec moi qui j'aimais. Je

venais de créer Mandane dans _Artaxerxès_, du bon Delrieu. Je jouai

trois fois et partis le 7 mai 1808. J'embrassai ma mère sans lui dire

adieu, et à midi j'étais en fiacre pour rejoindre au premier relai la

calèche qui m'attendait. Je ne me reposai pas une minute jusqu'à

Strasbourg, espérant arriver assez à temps pour passer le

Rhin. Malheureusement, il était trop tard. Force à nous de coucher à

Strasbourg. J'étais dans toutes les transes à l'ouverture des portes,

que nous attendions avec impatience. Nous traversâmes le pont... nous

étions sur la terre étrangère. Un peu plus tard, j'étais ramenée à

Paris. Le télégraphe avait joué!

* * * * *

Arrivée à Vienne, je fus de suite appelée chez la princesse Bagration,

femme jeune, jolie, spirituelle, et remplie de cette grâce charmante

qui vous met tout de suite à l'aise. Je trouvai là toute la haute

aristocratie de Vienne: le prince de Ligne, la distinction et les

grands airs de sa haute naissance, mais sans orgueil; Cobentzel; il

est assez connu.

J'étais avec la princesse quand j'entendis une voix de femme qui

criait: «Où est-elle? Je veux la voir.»

--Ah! bon Dieu! dis-je à la princesse, qui est-ce donc?

Je croyais toujours qu'on allait me retourner à Paris. Je me cachai

derrière un écran; elle se mit à rire.

--Soyez tranquille, ma chère, c'est Mme de Staël.

Elle était fort enthousiaste, Mme de Staël, fort bruyante. Je passai

donc près d'elle et fus accablée de compliments que je ne répéterai

certainement pas, mais très flatteurs, dits par une femme si

séduisante et si spirituelle. On se trouvait plus que flattée des

éloges qu'elle vous jetait avec exagération sans doute, mais enfin

vous les receviez et au fond vous en étiez aise.

Je restai à Vienne huit jours, au milieu de ce grand monde, ce

grand laisser aller qui donne tant de charme aux véritables bonnes

manières, quand enfin l'ambassadeur de France me fit dire qu'il était

temps de me remettre en route!

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 28 / 129 题