Ma première entrevue avec le Premier Consul. Je venais de jouer
_Iphigénie en Aulide_ (Clytemnestre). Le Consul assistait à la
représentation. En rentrant chez moi, je trouvai le premier valet de
chambre du Consul, Constant, qui venait me prier, de la part du
Consul, de permettre que l'on vînt me prendre le lendemain, à huit
heures du soir, pour me rendre à Saint-Cloud; que le Consul voulait me
complimenter lui-même sur mes succès!
Je fut saisie d'une manière affreuse, moi qui, quelques jours avant,
manifestais au prince le désir ambitieux de parler au Consul. On
m'offre cette occasion, et je me trouve pétrifiée. Étais-je contente?
En vérité, non, et dans ce moment j'étais fort peu désireuse de
grandeurs! Que vais-je faire? Que répondre à ce Constant, qui était là
avec sa figure réjouie et qui paraissait fort étonné de l'immobilité
de la mienne? Singulière chose que le coeur humain! Moi, qui ne
pensais jamais au prince Sapieha, j'y pense alors; lui, si excellent,
si grand seigneur, qui m'offre tout ce que je peux désirer, qui est
très amusant, qui a d'excellentes manières, qui ne demande qu'à baiser
le bout de mes doigts, qui me laisse parfaitement libre, et dans ma
tranquille innocence, chose bien convenue entre nous et bien
respectée. Que pouvais-je désirer, mon Dieu! Rien! Eh bien, si,
j'avais besoin d'être ingrate, et allais l'être en effet. Je l'avoue,
la curiosité l'emporta, l'amour-propre peut-être; que sais-je, moi? Je
réponds à Constant: «Dites au Premier Consul, monsieur, que j'aurai
l'honneur de me rendre demain à Saint-Cloud. Vous pourrez venir me
prendre à huit heures, mais pas chez moi, au théâtre. Au théâtre.
Pourquoi? Je n'en sais rien. Pour me compromettre tout de suite, sans
doute. Sotte vanité qui venait honteusement s'emparer d'une
pauvre jeune fille.
J'étais triste après avoir congédié Constant. Je passai une nuit toute
d'agitation; j'étais mécontente de moi. Mais que vais-je lui dire,
moi, au Consul? Que me veut-il? D'ailleurs, il pouvait bien venir chez
moi. Décidément, cette entrevue me trouble et je suis bien tentée de
n'y pas aller, à son Saint-Cloud! Malgré toutes ces réflexions, je
calculais comment il faudrait m'habiller. En blanc ou en rose? Une
belle toilette ou un joli négligé? Bah! je verrai cela demain. Je vais
dormir, à la fin. Mon Dieu, pourquoi le Consul a-t-il la fantaisie de
me voir? Il est maître, on ne peut le refuser! C'est juste, ce n'est
pas ma faute, je ne pouvais pas refuser. Ainsi, dormons.
A huit heures, je sonnai ma femme de chambre:
--Eh bien! Clémentine, je n'ai pas fermé l'oeil. J'avais envie de
vous sonner pour causer. Voyons, parlez. Que vais-je mettre pour aller
là?
--Ah! mademoiselle, que vous êtes de mauvaise humeur! Il y en a tant
d'autres qui voudraient être à votre place!
--Tu crois cela, toi? C'est joli!
--Oui, oui, mademoiselle, si la Volnais, la Bourgoin,[39] voire même
Mlle Mars pouvaient être appelées à votre place, elles seraient
ravies. Songez donc ce que c'est que le Premier Consul. Si vous ne le
comprenez pas, c'est que vous êtes tout à fait une enfant.
[39] Bourgoin (Marie-Thérèse-Étiennette).--Née à Paris, rue des
Deux-Anges, le 4 juillet 1781.--Débute le 13 septembre
1799.--Nouveaux débuts le 28 novembre 1801.--Sociétaire en mars
1802.--Retirée le 1er avril 1829.--Morte à Paris le 11 avril
1833.--Inhumée au Père-Lachaise. (Georges MONVAL, _Liste
alphabétique des sociétaires_, etc.)
Cette Clémentine était une servante-maîtresse, très fine et très
rusée. Elle piquait mon amour-propre par vanité, elle allait au but.
Pauvre humanité!
La journée me parut d'une longueur démesurée. Je ne pouvais rester en
place; j'allais au bois de Boulogne; je revenais chez mon parfumeur,
chez ma marchande de modes; au théâtre, je rencontrai mon bon Talma.
--Qu'as-tu donc? tu as l'air d'une folle. Je te dis bonjour, tu ne me
réponds pas; tu me pousses pour passer. Es-tu malade? ou en veux-tu au
régisseur?
--C'est vous, Talma, qui êtes fou de me dire ce que vous dites. Je
n'ai rien.
Fleury me prit par les mains, le vilain moqueur.
--Voyons, regardez-moi. Vous êtes rouge comme une cerise, aujourd'hui,
vous ordinairement pâle comme le lis de la vallée. Êtes-vous en
colère? Voyez donc, Contât. Ne lui trouvez-vous pas l'air étrange, un
air de conquête? Hé! hé! il y a quelque chose.
Ah! mon Dieu! saurait-on déjà? Qu'est-ce qu'ils me veulent donc, tous
ces gens-là?
--J'ai mal à la tête! Est-ce que je ne puis avoir mal à la tête? Vous
avez bien la goutte, vous, monsieur Fleury, qui vous moquez de moi. Eh
bien, est-ce que vous êtes de bonne humeur, quand vous avez la goutte?
--Oh! qu'elle est méchante! Ne lui parlons plus; elle est en train de
nous maltraiter tous, même son bien-aimé Talma. Embrassons-la pour la
punir et sauvons-nous.
Charmant et aimable Fleury! Il était toujours marquis, même
dans ses pantoufles et dans sa robe de chambre!
Je rentrai vite chez moi. Il me semblait que j'avais un écriteau sur
le dos où l'on avait écrit mon rendez-vous. Enfin, six heures.
«Allons, Clémentine, habillez-moi: un négligé blanc en mousseline,
rien sur la tête; un voile de dentelle, un cachemire, voilà tout.» Je
vais aller au théâtre pour passer les deux heures mortelles. «Venez
avec moi, vous m'avertirez quand Constant sera là.» Je m'installe dans
une loge pour être là bien seule. Volnais vint m'y trouver. Que le bon
Dieu la bénisse! Quel ennui! On jouait _Misanthropie et repentir_, je
ne l'oublierai jamais.
--Verrez-vous tout le spectacle, George?
--Non, et vous?
--Non plus; j'ai affaire à neuf heures.
--Bon, elle aussi.
--Où allez-vous donc dans une toilette si riche? Y a-t-il un bal
quelque part?
--Non, je vais en soirée. Vous avez une parure bien éclatante.
(J'avoue que je préférais la mienne: elle était plus simple.)
Pauvre Volnais. Elle allait chez notre brave gouverneur, le général
Junot. Cette parure faisait présager un mauvais goût de l'adorateur.
Cette liaison a duré assez de temps. Elle lui a flanqué sur le dos des
enfants qu'il n'a jamais faits, mais que Michelot a pris le soin de
fabriquer. (_Ceci pour toi, mon cher Valmore._)
Clémentine vint:
--On vous attend.
--Ah! Clémentine, que je voudrais revenir chez moi!
Je trouvai Constant au bas de l'escalier de l'entrée des artistes.
Nous allâmes prendre la voiture conduite par le fameux César, qui
heureusement aimait un peu trop à se rafraîchir, ce qui, le jour de la
machine infernale, rue Nicaise, sauva l'empereur et l'impératrice qui
se rendaient à l'Opéra, et notre César, étant un peu trop désaltéré,
mena ses chevaux avec une telle rapidité que le coup affreux fut
manqué.
Nous voilà partis. Ce qui se passa en moi pendant la route, il m'est
impossible de le décrire. Mon coeur battait à me briser la poitrine.
Je ne causais pas, allez. De temps à autre, je disais à Constant:
--Je meurs de peur. Vous feriez bien de me reconduire chez moi et de
dire au Premier Consul que je me suis trouvée indisposée. Faites cela
et je vous promets de revenir une autre fois.
--Ah! bien oui, je serais bien reçu!
--Mais quand je vous dis, monsieur, que j'ai une peur tellement forte
que je ne pourrai dire un mot, que je serai glacée, et que votre
Premier Consul me jugera pour la plus grande bête qu'on ait jamais
vue. Savez-vous que j'en serai fort humiliée?
Ce Constant riait de tout son coeur, ce qui me parut assez
impertinent.
--Rassurez-vous. Vous verrez combien le Consul est bon, vous serez
bien vite remise de votre frayeur. Soyez donc tranquille, il vous
attend avec une vive impatience, etc. Ah! nous voilà arrivés! Allons,
mademoiselle, rassurez-vous, oui, et tremblez toujours.
Nous traversons l'Orangerie, puis nous arrivons devant la
fenêtre de la chambre à coucher donnant sur la terrasse, où Roustan
nous attendait. Il soulève le rideau, ferme la fenêtre sur moi, passe
dans une autre pièce. Constant me dit: «Je vais prévenir le Premier
Consul.»
Me voilà seule dans cette grande chambre; un immense lit au fond et en
face des croisées, de grands rideaux soie verte, un grand divan
agrandi, estrade en face de la cheminée. De grands candélabres chargés
de bougies allumées, un grand lustre. Eh! mon Dieu! c'est éclairé
comme un jour de bal. Est-ce effrayant? Rien ne peut échapper aux
regards, une tache de rousseur serait vue. Tout est grand ici; pas le
moindre petit coin mystérieux où l'on puisse se dérober: tout est
découvert. C'est trop beau pour moi! Mettons-nous dans cette bergère.
Là, entre le lit et la cheminée, je serai un peu cachée; on ne
m'apercevra pas de suite. Ah! cela me rassure un peu; puis, mon voile
bien baissé, je serai plus hardie.
J'entends un petit mouvement. Ah! comme le coeur me bat! C'est lui.
Le Consul entre par la porte qui était à côté de la cheminée, porte
donnant dans la bibliothèque.
(_Tous ces détails vous paraîtront bien futiles, ma chère Marceline;
je pense pourtant qu'il faut les donner._)
Le Consul était en bas de soie, culotte satinée blanc, uniforme vert,
parements et collet rouges, son chapeau sous le bras. Je me levai. Il
vint à moi, me regarda avec ce sourire enchanteur qui n'appartenait
qu'à lui, me prit par la main et me fit asseoir sur cet énorme divan,
leva mon voile qu'il jeta à terre sans plus de façon. Mon beau
voile! C'est aimable; s'il marche dessus, il va me le déchirer. C'est
fort désagréable.
--Comme votre main tremble! Vous avez donc peur de moi? Je vous parais
effrayant? Moi, je vous ai trouvée bien belle, hier, madame, et j'ai
voulu vous complimenter. Je suis plus aimable et plus poli que vous,
comme vous voyez.
--Comment cela, monsieur.
--Comment! je vous ai fait remettre 3,000 francs après vous avoir
entendu dans Émilie, pour vous témoigner le plaisir que vous m'avez
fait. J'espérais que vous me demanderiez la permission de vous
présenter pour me remercier. Mais la belle et fière Émilie n'est point
venue.
Je balbutiais, je ne savais que dire.
--Mais je ne savais pas, je n'osais prendre cette liberté.
--Mauvaise excuse! Vous aviez donc peur de moi?
--Oui.
--Et maintenant?
--Encore plus.
Le Consul se mit à rire de tout son coeur.
--Dites-moi votre nom?
--Joséphine-Marguerite.
--Joséphine me plaît, j'aime ce nom; mais je voudrais vous appeler
Georgina. Hein! voulez-vous? je le veux.
(Le nom m'est resté dans toute la famille de l'empereur.)
--Vous ne parlez pas, ma chère Georgina. Pourquoi?
--Parce que toutes ces lumières me fatiguent. Faites-les
éteindre, je vous prie; il me semble qu'alors je serai plus à l'aise
pour vous entendre et vous répondre.
--Ordonnez, chère Georgina.
Il sonna Roustan:
--Éteins le lustre.
--Est-ce assez?
--Non, encore la moitié de ces énormes candélabres.
--Fort bien. Éteins.
--A présent, y voit-on trop?
--Pas trop, mais assez.
(_Chère madame Valmore, tous ces détails vous sembleront bien
enfantins; mais ils sont vrais, très mal racontés par moi; mais, par
vous, ils seront charmants. Il faut tant de goût, tant de délicatesse!
Vous possédez tout cela, vous!_)
Le Consul, fatigué quelquefois de ses glorieuses et graves
préoccupations, semblait goûter quelque plaisir à se trouver avec une
jeune fille, qui lui parlait tout simplement. C'était, je le pense,
nouveau pour lui.
--Voyons, Georgina, racontez-moi tout ce que vous avez fait. Soyez
bonne et franche, dites-moi tout!
Il était si bon, si simple, que ma crainte disparaissait.
--Je vais vous ennuyer. Puis, comment dire tout cela, je n'ai pas
d'esprit? Je vais très mal raconter.
--Dites toujours.
Je fis le récit de ma très petite existence, comment je vins à Paris,
toutes mes misères.
--Chère petite, vous n'étiez pas riche; mais, à présent,
comment êtes-vous? Qui vous a donné le beau cachemire, le voile, etc.?
Il savait tout. Je lui racontai toute la vérité sur le prince Sapieha.
--C'est bien, vous ne mentez pas. Vous viendrez me voir, vous serez
discrète; promettez-le-moi.
Il était bien tendre, bien délicat; il ne blessait pas ma pudeur par
trop d'empressement, il était heureux de trouver une résistance
timide. Mon Dieu! je ne dis pas qu'il était amoureux, mais bien
certainement je lui plaisais. Je ne pouvais en douter. Aurait-il
accepté tous mes caprices d'enfant? Aurait-il passé une nuit à vouloir
me convaincre? Il était très agité pourtant, très désireux de me
plaire; il céda à ma prière, qui lui demandait toujours grâce.
--Pas aujourd'hui. Attendez. Je reviendrai, je vous le promets.
Il cédait, cet homme devant lequel tout pliait. Est-ce peut-être ce
qui le charmait? Nous allâmes ainsi jusqu'à cinq heures du matin.
Depuis huit heures, c'était assez.
--Je voudrais m'en aller.
--Vous devez être fatiguée, chère Georgina. A demain. Vous viendrez?
--Oui, avec bonheur. Vous êtes trop bon, trop gracieux pour que l'on
ne vous aime pas, et je vous aime de tout mon coeur.
Il me mit mon châle, mon voile. J'étais loin de m'attendre à ce qui
allait arriver à ces pauvres effets. En me disant adieu, il vint
m'embrasser au front. Je fus bien sotte; je me mis à rire et lui dis:
--Ah! c'est bien: vous venez d'embrasser le voile du prince
Sapieha.
Il prit le voile, le déchira en mille petits morceaux; le cachemire
fut jeté sous ses pieds. Puis, j'avais au col une petite chaîne, qui
portait un médaillon des plus modestes, de la cornaline; au petit
doigt, une petite bague plus modeste encore, en cristal, où Mme Ponty
avait mis des cheveux blancs de Mlle Raucourt. La petite bague fut
arrachée de mon doigt, le Consul la brisa sous son pied. Ah! il
n'était plus doux alors. Je fus interdite et me disais: «Quand tu me
reverras, il fera beau.» Je tremblais. Il revint tout gentiment près
de moi.
--Chère Georgina, vous ne devez rien avoir que de moi. Vous ne me
bouderez pas, ce serait mal, et j'aurais mauvaise opinion de vos
sentiments, s'il en était autrement.
On ne pouvait pas en vouloir longtemps à cet homme; il y avait tant de
douceur dans sa voix, tant de grâce, qu'on était forcé de dire: «Au
fait, il a bien fait.» (_Sur ma tête, tout cela est vrai._)
--Vous avez bien raison. Non, je ne suis pas fâchée; mais je vais
avoir froid, moi.
Il sonna Constant.
--Apporte un cachemire blanc et un grand voile d'Angleterre.
Il me conduisit jusqu'à l'Orangerie.
--A demain, Georgina; à demain!
Voilà littéralement ma première entrevue avec cet homme immense.
Constant ne me dit rien; il faisait bien. Je n'étais pas disposée à
faire conversation avec lui. Il tombait de sommeil et ne fit qu'un
somme durant la route. Je ne dormais pas, moi. Je trouvais le
Consul très séduisant, mais assez violent. C'est une existence toute
d'esclavage que je vais me donner; pas la moindre liberté à espérer,
et j'aime beaucoup mon indépendance! Retournerai-je demain, comme je
l'ai promis? Je suis dans une incertitude. Il me plaît; je le trouve
si bon, si doux avec moi. Puis, sais-je bien si ce n'est pas un
caprice? Il serait fort triste et fort humiliant d'être quittée. La
nuit porte conseil; attendons. En arrivant chez moi, Constant me dit:
--A ce soir, huit heures, madame; je viendrai vous prendre.
--Non, je ne suis pas décidée; venez à trois heures, je verrai. Dites
au Consul que je me trouve un peu fatiguée, que je ferai mon possible
pour ne pas manquer à la promesse que je lui ai faite.
Talma vint me voir. Je disais tout à mon bon Talma.
--Comment, tu hésites? Mais tu es donc folle? Vois quelle position
pour toi. Tu ne connais pas, enfant que tu es, le Premier Consul.
Honnête homme d'abord. J'ignore quelle sera la durée de son goût pour
toi, mais je suis certain qu'il sera toujours excellent. On
n'abandonne pas une jeune fille honnête qui, malgré toutes les
séductions qui l'entourent, n'a pas failli;--tu me l'as dit et je le
crois.
--Vous avez raison de me croire, bon Talma. Pourquoi vous
mentirais-je?
(_Chère bonne, vous voyez combien il est délicat de dire: pas encore_
failli. _Enfin il faut bien que l'on sache que c'était mon premier
pas, cause de la continuité de cette illustre liaison. Je suis bête
aujourd'hui à manger du foin. Tout cela me paraît d'un plat
désespérant. Heureusement que l'esprit, la poésie et le coeur sont
chez vous pour faire de ces riens des choses charmantes. Mais je n'ai
pas le sol, et l'imagination travaille pour savoir où en trouver:
voilà mon sort._)
--Mais, voyez-vous, Talma, c'est justement parce que c'est mon premier
pas que je suis très effrayée. De là, voyez-vous, dépend ma destinée.
Je raisonne, allez; je ne suis pas si enfant que vous le croyez. Le
Consul est bon, oui, je vous l'accorde, j'en suis certaine. Mais c'est
le Premier Consul, et moi une cabotine! Lui ne pense qu'à la gloire;
croyez-vous, vous, que la gloire aille avec l'amour? Non, moi, je veux
que l'on soit amoureux de moi. Je serai bien heureuse, n'est-ce pas?
si je l'aime enfin le Consul, de n'être près de lui que par ses
ordres, quand cela lui plaira! Voyons, Talma, c'est l'esclavage. Ai-je
raison?
--Eh bien, alors, marie-toi.
--Joli conseil que vous me donnez là. Je crains l'esclavage et vous
voulez que je me marie?
--Tiens, veux-tu que je te dise? Tu iras ce soir à Saint-Cloud, c'est
ta destinée; suis-la donc. Si tu n'y vas pas, tu feras quelques
sottises, qui te seront bien plus funestes.
--Tenez, c'est vrai. J'irai, car je sens que je l'aime. Dînez avec
moi, Talma, si vous n'avez rien de mieux à faire. Nous parlerons de
lui, vous qui l'avez connu beaucoup; car vous le voyiez beaucoup chez
sa femme, cette gracieuse et charmante Joséphine.
--Oui, je l'ai beaucoup vu. Je te conterai cela une autre fois. Je ne
puis dîner avec toi, ma chère amie, à mon grand regret, mais ma
femme m'attend.
Mariez-vous donc; c'est plus honnête, c'est vrai, mais quelquefois
bien gênant! On se marie par amour; je le pense, du moins. Quand on
n'est plus amoureux, il faut se souvenir qu'on l'a été? Vous vous en
souvenez, Talma. C'est encore quelque chose. On doit des égards à sa
femme; cela n'est pas chaud, mais cela est honnête.
--Où donc as-tu appris tout cela?
--En voyant des gens mariés. Allons, cher Talma, partez; il est tard;
mes compliments à Madame. A demain, nous jouons _Cinna_. La
représentation tient-elle toujours?
--Jusqu'à présent.
--Tant pis, mais il faut faire son devoir.
A huit heures, Constant entrait dans la cour; il était venu à trois
heures prendre les ordres. Me voilà encore en tête à tête avec ce bon
et joyeux serviteur. La conversation pendant la route fut très
laconique, de mon côté du moins. Constant avait beau dire: «Le Consul
est enchanté de vous, il vous trouve charmante, il vous attend encore
avec plus d'impatience. »Je restais fort silencieuse en me disant: «Le
Consul cause donc avec son valet de chambre? Au fait, pourquoi pas? Je
cause bien avec Clémentine. La familiarité du Consul avec son valet de
chambre est une distraction, voilà tout! Puis il lui est dévoué.»
Hélas! il ne l'a pas été, le misérable. Le Consul m'attendait.
--Bonjour, Georgina! Sommes-nous de bonne humeur?
--Oui, toujours pour vous.
C'était vrai, il était vraiment séduisant, son sourire
céleste, ses manières si douces; il vous attirait, vous fascinait.
--Eh bien, Georgina, vous m'avez dit la vérité. Cette petite bague,
que j'ai brisée sous mon talon, venait bien de Mlle Raucourt; les
autres objets, de votre beau prince Sapieha. Vous lui avez déjà fait
dire sans doute de cesser ses visites et ses prodigalités.
--Non, je vous avouerai franchement que je n'y ai pas songé.
--C'est bien, ne vous en préoccupez pas; il le comprendra, vous ne le
verrez plus.
Je me dis en moi-même: «Pauvre prince, te voilà bien récompensé.» Il
n'avait pas d'amour pour moi; son coeur ne sera pas froissé, mais il
aura le droit de me croire bien ingrate. Et pourtant ce n'est pas ma
faute et je ne puis blâmer le Consul: il a raison. Tout homme délicat
agirait ainsi. Hélas! sera-ce mon bonheur? Espérons; suivons
aveuglément cette route, quelle qu'elle puisse être.
Le Consul fut plus tendre que la veille, plus pressant. Mon trouble
était palpitant; je n'ose dire ma pudeur, puisque j'étais venue de ma
propre volonté. Il m'accablait de tendresses, mais avec une telle
délicatesse, avec un empressement rempli de trouble, craignant
toujours les émotions pudiques d'une jeune fille, qu'il ne voulait pas
contraindre, mais qu'il voulait amener à lui par un sentiment tendre
et doux, sans violence. Mon coeur éprouvait un sentiment inconnu, il
battait avec force; j'étais entraînée malgré moi. Je l'aimais, cet
homme si grand, qui m'entourait de tant de ménagements, qui ne
brusquait pas ses désirs, qui attendait la volonté d'une enfant, qui
se pliait à ses caprices.
--Voyons, Georgina, laisse-toi aimer tout entière; je veux que
tu aies une entière confiance. C'est vrai, tu me connais à peine. Il
ne faut qu'une minute pour aimer; on sent tout de suite le mouvement
électrique qui vous frappe en même temps. Dis-moi: m'aimes-tu un peu?
--Certainement, je vous aime, non seulement un peu; j'ai peur de vous
aimer beaucoup et d'être alors fort malheureuse. Vous avez de trop
grandes choses en vous pour que votre coeur ressente une tendresse
bien vive pour ce qui n'est pas la gloire. Les pauvres femmes sont
prises et bien vite oubliées; pour vous, c'est un joujou qui vous
amuse un peu plus, un peu moins et, quoique vous soyez le Premier
Consul, je ne veux pas être un joujou.
--Mais, si vous êtes mon joujou préféré, vous ne vous en plaindrez
pas, j'espère. Pas de méfiance, Georgina; vous me fâcheriez.
--Eh bien, je reviendrai demain.
--Vous voyez comme je suis faible de consentir à vous laisser partir
sans m'avoir donné une preuve d'abandon, qui ne nous laisse plus
étrangers l'un à l'autre. Partez donc, Georgina. A demain.
--Ah! j'oubliais: je joue _Cinna_.
--Tant mieux: j'assisterai à la représentation. Soyez bien belle.
Après _Cinna_, la voiture vous attendra.
--Mais je serai fatiguée.
--Allons, Georgina, cette fois, je veux vous voir après _Cinna_, et
vous céderez à mon désir, ou je ne vous verrai jamais.
--Je viendrai.
J'avais de grosses larmes dans les yeux.
--Tu pleures; tu vois bien que tu m'aimes un peu, folle.
Il essuya mes grosses larmes, m'embrassa et me dit:
--A demain, ma chère Georgina.
On joua effectivement _Cinna_; rien n'avait été changé. A sept heures
un quart, j'entrais en scène, et le Consul n'était pas arrivé. C'est
pour me punir qu'il n'est pas là. Eh bien, s'il ne vient pas, je
n'irai pas demain à Saint-Cloud. Je ne suis pas une esclave, je
m'appartiens bien. Je suis à moi, à moi seule, Dieu merci. Ah! que
j'ai bien fait de résister! C'était un caprice, rien de plus.
Mon cher Consul, vous voyez que j'ai ma volonté aussi et que, quoique
très petite fille, je sais ne pas courber la tête devant la puissance.
Tant mieux; je suis libre et je respire plus librement.
Et je sentais que j'étouffais en débitant mon monologue. Débiter,
c'est le mot. J'étais détestable, absurde, et la fière Émilie était
fort humiliée. Il est inouï, tout ce qui peut se passer dans la tête
d'une artiste, tout en jouant, tout en étant le personnage, en
apparence du moins. Car d'autres pensées viennent vous assaillir, font
de vous une machine; on fait sa charge, et l'on trompe parfois le
public.
A la fin de mon monologue, j'entends une rumeur dans la salle et des
applaudissements frénétiques: c'était le Consul. Ah! combien je
respirais avec bonheur. On crie: «Recommencez!» ce qui arrivait
toujours, quand le Premier Consul était en retard. Je recommençai,
mais cette fois le coeur rempli de joie et d'ivresse, mais tout
entière à mon personnage. Le bon public devait dire: «A la
bonne heure! Il paraît que la présence de notre grand homme l'inspire
plus que cette salle comble.» Le Consul aimait beaucoup la tragédie de
_Cinna_.
La représentation de cet ouvrage était si magnifiquement jouée par
Talma et Monvel; Monvel, si simple dans Auguste, si noble! On parle de
diction! Ah! c'est lui qui connaissait le secret d'émotionner sa
diction. Comme il parlait Corneille, cet homme! Sans organe, presque
sans voix, on l'entendait de partout. Aussi, quel silence admirateur
quand il était en scène! Qu'il était tragique, simple, et, dans son
monologue du IVe acte, je crois, quand Évandre venait de lui
découvrir la trahison de Cinna, et que dans le monologue il
récapitulait toutes ses actions et qu'il finissait par dire:
Rentre en toi-même, Octave, et souffre des ingrats,
Après l'avoir été!
_Après l'avoir été_ était dit avec un sentiment indéfinissable. Il y
avait dans ces deux mots tous ses remords: c'était d'un effet
tragique. Et encore dans ce même monologue, quand il se relève et
qu'enfin il veut se venger de cet ingrat, il avait un retour sur
lui-même en disant:
Eh quoi, toujours du sang et toujours des supplices!
_Du sang_ était dit avec étouffement et une expression de dégoût sur
les lèvres; il se laissait tomber dans un fauteuil et il disait d'une
manière si fatiguée, si épuisée:
Ma cruauté se lasse!
(_Cher Valmore, je n'ai pas_ Cinna _sous la main. Vous l'aurez
dans votre mémoire d'artiste et vous arrangerez cela en homme de goût
qui se connaît en belles choses. Je crois qu'il est heureux
d'intercaler ces détails artistiques entre ma troisième visite à
Saint-Cloud._)
Et la scène qui ouvre le Ve acte entre Auguste et Cinna. Il entrait
le premier; très agité, Cinna le suivait. Les fauteuils étaient posés
à l'avance. Monvel prenait son fauteuil d'une main tremblante.
Prends un siège, Cinna.
Et, sur l'hésitation de Cinna, il recommençait:
Prends...
Quel effet prodigieux! Ah! j'étais là, palpitante, tout oreilles,
comme tout le public, du reste. Et les vers qui suivaient le fameux
_Prends_:
Sur toute chose,
Observe exactement la loi que je t'impose.
Dès le commencement de cette scène, son débit était bref, serré, et
pourtant impétueux. Quand il rappelait à Cinna les faveurs dont il
l'avait comblé et lui disait:
Cinna, tu t'en souviens, et veux m'assassiner.
Cinna, qui veut alors se relever, était retenu par Monvel:
Tu tiens mal ta parole. Sieds-toi.
Rendre l'effet est impossible. Et quand il lui citait tous les
conjurés, qu'il les comptait sur ses doigts, ces doigts
magiques dont la flamme sortait de chaque phalange; compter sur ses
doigts sans exciter le rire, faire frémir tout le monde au contraire,
c'est pousser l'art au delà de toute imagination; et, après avoir
démontré à Cinna toutes ses bassesses, toutes ses ingratitudes, quand
il finissait cet éloquent dialogue en lui disant:
Parle, parle, il est temps.
Je ne pense pas qu'il soit possible à aucun comédien d'atteindre une
perfection semblable, aussi vraie, aussi intelligente, et tout cela
sans un cri, sans une exagération! Ah! Monvel sublime, ta réputation
est bien au-dessous de ton immense talent. L'injustice dominera donc
toujours?
Talma, dans ce personnage pusillanime, incertain, brave cependant,
mais faible, qui marchait sous l'influence de sa passion pour Émilie,
et qui agissait contre les sentiments de son coeur. Que sa première
entrée était belle, à Talma! Tout ce beau et interminable récit était
fait d'une voix basse; quand il en arrivait à ces vers:
Le frère tout dégouttant du meurtre de son père,
Et, sa tête à la main, demandant son salaire,
quelle physionomie! Toutes ses fibres tremblaient! Il avançait la main
droite qui vraiment portait une tête, et, de l'autre main, qu'il
avançait presque au-dessus de cette tête ensanglantée, demandait son
salaire. Ceci était d'un effet si épouvantablement vrai, que j'ai vu
bien souvent des femmes se retourner de frayeur. C'est, je crois, du
talent, mais ceux qui ne l'ont pas vu n'y croiront pas; ils
ont raison: ils ne l'ont pas vu et ne le verront pas. Les vieilles
traditions sont aujourd'hui tournées en ridicule (à l'impossible nul
n'est tenu). Comment parler des couleurs à un aveugle?
Les tragédies n'étaient pas entourées de beaux décors; c'était même
très sale, très négligé. On avait grand tort. La faute n'en était
certes pas à Talma, qui sentait et connaissait toute l'antiquité mieux
que personne. Que de fois je l'ai vu dans de saintes colères contre ce
mauvais goût, cette mesquinerie! «Mais vous nous ferez donner des
bonnets d'âne, misérables que vous êtes!» Pauvre Talma, qui voulait,
tant il aimait l'antiquité, rétablir les choeurs dans _OEdipe_. La
musique élève l'âme, elle poétise; mais parler de cela à ces bonnets
de coton, c'est peine perdue.
--Vois-tu, me disait-il, ils sont encroûtés dans leurs vieilles
habitudes. Ils croient que j'apporte le bonnet rouge, quand je parle
d'innovations si nécessaires à notre art. Si l'on négligeait la mise
en scène d'une manière si mesquine, on ne négligeait pas la
distribution des ouvrages. Dalmas, acteur brillant et à grands
applaudissements causés par une chaleur intrépide, qui étonnait et
entraînait le public étourdi par tant de volubilité, qui se demandait
après: «Mais pourquoi ai-je tant applaudi? Je ne sais pas, c'est fait,
et je n'ai pas applaudi Talma, quand il a dit d'une manière si simple
et si touchante:
C'est Oreste, ma soeur...
j'ai eu des larmes aux yeux pourtant, et je n'ai pas applaudi. Est-ce
que j'aimerais mieux le tambour que le rossignol? Décidément,
je suis une vraie brute.» Dalmas n'était point sans talent, mais, je
le répète avec regret: c'était un talent étourdissant. Mais enfin il
tenait son emploi de jeune premier rôle et ne dédaignait pas de jouer
Maxime, rôle peu à effet, effacé presque complètement par Auguste et
Cinna; mais il le jouait. Les premiers confidents, quoique premiers
et, il faut bien l'avouer, bien médiocres en ce temps, n'auraient pas
osé se faire remplacer. Les ouvrages, de ce côté, étaient montés le
mieux possible.
Ce soir-là, et la présence du Consul y était pour beaucoup, l'effet de
la représentation était magnifique. Je ne parle pas de moi, mon Dieu!
Au milieu de ces merveilleux et immenses talents, de ces géants, je me
tenais de mon mieux pour ne pas faire ombre au tableau. J'eus donc la
flatteuse récompense de mes efforts. Mais il m'arriva, au Ve acte, un
applaudissement auquel j'étais loin de m'attendre, au vers:
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres.
Applaudi, ce vers, à trois reprises. Je devins pourpre. Mon Dieu! que
veut dire cela? On présume donc quelque chose? On ne peut rien savoir.
Le Premier Consul vient souvent et on croit peut-être... Ce serait
affreux! Les secrets de la cour seraient donc comme les secrets de la
comédie? Que va me dire le Consul? Il sera furieux; il m'accusera
peut-être d'indiscrétion, et pourtant je ne me suis confiée qu'à
Talma. Il est trop prudent et trop peureux pour en avoir ouvert la
bouche, même à sa femme. Talma me suivit dans ma loge tout ébouriffé.
--Eh bien! tu vois? Tu as entendu ces applaudissements?
--Oui; j'en suis confuse et inquiète. Pourvu que le Consul ne m'accuse
pas d'indiscrétion! Après tout, peu m'importe; le public a peut-être
voulu me faire un gracieux compliment. Allez-vous-en, Talma; on
m'attend.
Je montai en voiture et me voilà pour la troisième fois sur la route
de Saint-Cloud. Le Consul m'attendait.
--La représentation a été bien belle, me dit-il. Talma a été vraiment
sublime. Monvel est un acteur bien profond; malheureusement, la nature
l'a desservi. On ne peut avoir une grande réputation avec une voix
aussi défectueuse, un physique si grêle. Le théâtre, c'est l'idéalité;
on n'y veut pas voir des héros mal faits. Monvel combat ses
défectuosités par la science, mais le charme est absent. C'est un
acteur à étudier. Vous avez été belle aussi, Georgina.
--J'ai fait de mon mieux pour mériter votre suffrage, qui est le plus
flatteur pour moi.
--Eh! mais, vous devenez flatteuse.
--Je cherche à me faire grande dame.
--Vous essayez à devenir méchante. Soyez ce que vous êtes; je vous
préfère Georgina que comtesse.
--Il m'accablait de bontés.
--Mettez-vous là près de moi. Vous êtes un peu fatiguée. Voyons,
débarrassez-vous de ce schall, de ce chapeau, que l'on vous voie.
Il défaisait petit à petit toute ma toilette. Il se faisait femme de
chambre avec tant de gaieté, tant de grâce et de décence qu'il
fallait bien céder, en dépit qu'on eût. Eh! comment n'être pas
fascinée et entraînée vers cet homme? Il se faisait petit et enfant
pour me plaire. Ce n'était plus le Consul; c'était un homme amoureux
peut-être, mais dont l'amour n'avait ni violence, ni brusquerie. Il
vous enlaçait avec douceur, ses paroles étaient tendres et pudiques.
Impossible de ne pas éprouver près de lui ce qu'il éprouvait lui-même!
Je me séparai du Consul à sept heures du matin; mais honteuse du
désordre charmant que cette nuit avait causé, j'en témoignai tout mon
embarras.
--Permettez-moi d'arranger cela.
--Oui, ma bonne Georgina; je vais même t'aider dans ton service.
Et il eut la bonté d'avoir l'air de ranger avec moi cette couche,
témoin de tant d'oublis et de tant de tendresses.
(_Ouf! en vérité, bonne madame Valmore, il faut une plume comme la
vôtre pour faire passer ces détails historiques et très vrais
pourtant. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je suis impuissante._)
Le Consul me dit: «A demain, Georgina.» Il me disait: «A demain!» pour
sans doute calmer mes inquiétudes; c'était encore une délicatesse de
son coeur. Non, jamais ceux qui liront ces détails ne voudront y
croire; ils sont réels. Pour bien connaître le grand homme, il fallait
le voir dans l'intimité; là, dépouillé de ses immenses pensées, il se
plaisait dans les petits détails de la vie simple et humaine; il se
reposait de la fatigue, de lui-même.
--Non, pas à demain, si vous le permettez; mais après-demain.
--Oui, ma chère Georgina, comme tu le veux; à après-demain.
Aime-moi un peu et dis-moi que tu reviendras avec bonheur.
--Je vous aime de toute mon âme; j'ai peur de trop vous aimer. Vous
n'êtes pas fait pour moi, je le sais, et je souffrirai; cela est
écrit, vous verrez.
--Va, tu prophétises mal; je serai toujours bon pour toi. Mais nous
n'en sommes pas là. Embrasse-moi et sois heureuse.
Me voici entrée dans une existence vivante, douce pour l'instant, mais
qui me causera bien des angoisses! Je serai sans cesse dans le doute,
peut-être jalouse. Soyez donc jalouse d'un homme, que l'on ne peut
voir que quand il consent. Oui, on envie l'honneur--on appelle cela
l'honneur--d'être remarquée par le Consul! C'est beau! C'est grand!
Mais, au fond, c'est triste. Il vaudrait mieux être aimée de son égal:
on peut s'entendre, se disputer à l'aise, et l'on n'a pas devant soi
une impériale porte, qui vous défend d'entrer sans l'ordre du maître.
Oui, c'est triste, c'est navrant; c'est l'esclavage avec des chaînes
dorées.
Sortie à la troisième et définitive entrevue. Rendez-vous le
surlendemain. C'est l'esclavage doré.
Me voici dans une ère nouvelle. Reçois mes adieux, jeune fille sans
soucis, sans autre passion que celle de la gloire théâtrale: tu
rentres femme dans le domicile qui, la veille encore, n'entendait que
des éclats de rire enfantins. Tu reviens avec un coeur aimant;
prépare-toi donc à tous les tourments de ce sentiment, qu'on appelle
amour, et qui, presque toujours, est le tombeau de vos illusions, de
tous vos rêves! Je rentrai triste chez moi; je sentais que j'aimais
le Consul. Il envoya Constant s'informer de mes nouvelles et me
rappeler ma promesse pour le lendemain. Je ne sortis pas de la
journée; ma porte fut fermée pour tout le monde, excepté pour mon
fidèle Talma, qui ne manqua pas de venir tout courant.
--Eh bien, t'a-t-il parlé de ces affreux applaudissements à ce vers:
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres?
--Il ne m'en a pas dit un mot; mais il vous a trouvé sublime, mon cher
Talma. Comme il parle bien, le Consul, sur la tragédie! Que de bons
conseils il donne! Il trouve que vous êtes tragique de la tête aux
pieds. Moi, je ne m'y connais pas comme lui, mais ce que je puis dire,
c'est que, pendant votre récit du premier acte, j'ai des frissons qui
parcourent tous mes membres, et que, si le public n'était pas tout
entier sous vos accents et qu'il pût détourner ses yeux, il me verrait
pâlir et lirait sur mon visage l'impression profonde que vous me
produisez.
--C'est un grand éloge que vous me faites là.
--Mon Talma, c'est ce que j'éprouve en vous écoutant. Je ne suis plus
sur un théâtre, je vous assure; vous me transportez à Rome.
--Tu dois être heureuse, d'après ce que tu viens de me raconter. On
n'a pas pour une femme, pour laquelle on n'éprouve qu'une fantaisie,
tous ces soins tendres et délicats, cette patience qu'il a eue. Il te
gâte: tu n'en trouveras pas comme lui.
--Je ne le sais que trop; Talma, c'est que je l'aime, voyez-vous, et
c'est fort inquiétant.
--Quand le vois-tu?
--Demain. Il désirait me voir aujourd'hui, mais, sur ma
prière...
--Que de femmes voudraient être à votre place! Soyez discrète, je vous
en prie; qu'il n'y ait pas le moindre reproche à vous faire. Le Consul
aime la décence dans tout. On le saura, on le sait peut-être déjà, et
je le crois, mais que ce ne soit pas par vous.
Talma avait la vue très basse; je le voyais me regarder.
--Qu'est-ce que tu as à tes oreilles?
--Ah! j'oubliais. Ce sont deux boutons de diamants, que le Consul a
mis à mes oreilles il y a déjà deux jours, le lendemain de ma première
entrevue. «Tenez, ma chère Georgina, je vous ai tout brisé; il est
juste que je remplace tout le dégât que j'ai fait.»
--Mais ils sont superbes, ces boutons.
--Certainement, ils sont magnifiques, mais la manière dont il donne
est plus belle encore. Un autre aurait eu le mauvais goût de me les
envoyer; mais, lui, c'est autre chose. Comment voulez-vous qu'on ne
l'aime pas! Décidément, Talma, j'en suis folle.
--Tu fais bien; je trouve même que c'est très raisonnable. Viens ce
soir au théâtre.
--Je n'en ai pas envie.
--Pourquoi?
--C'est que je suis bien pâle.
--Tu n'as jamais de couleurs, coquette. Tu sais bien que la pâleur te
va bien. Tu es comme toujours. Viens; nous parlerons de lui. Ah! c'est
que je l'aime aussi, moi, vois-tu!
J'allai donc aux Français. Talma n'y était pas encore. Je descendis
au théâtre. Nous avions là une petite toilette établie; on y
portait son rouge, son blanc, épingles, verre d'eau. Plusieurs sièges
de repos étaient à l'entour et là les femmes se passaient toutes en
revue et ne s'épargnaient guère. Quand l'une quittait sa place pour
entrer en scène, une autre la remplaçait vite. Mars jouait ce jour-là
dans _le Philosophe sans le savoir_. C'était bien la figure la plus
ravissante que l'on pût voir; elle avait l'air d'avoir quinze ans sous
sa petite robe blanche et son tablier vert. Elle était admirable dans
Victorine d'un bout à l'autre, d'une ingénuité et d'un dramatique qui
feraient pâlir tous les drames actuels. Ses succès étaient à la
hauteur de son talent. Aussi ses charmantes camarades étaient à la
piste et lui cherchaient un défaut; ne pouvant la critiquer sur son
talent, elles osaient déjà parler de son âge.
--Ah çà! disait Bourgoin, elle ne laissera pas son petit tablier vert?
Je ne pourrai jamais parvenir avec elle. Vous verrez qu'elle jouera
les petites filles jusqu'à soixante ans. Moi, je serai aux Incurables.
Mlle Contat, la spirituelle et grande dame Contat, qui ne dédaignait
pas de jouer la tante et qui faisait de ce petit rôle un rôle complet,
étourdissant de comique, écoutait Bourgoin. Elle avait l'esprit très
méchant, cette bonne Mlle Contat. Elle n'aimait pas très tendrement
Mlle Mars, mais elle était trop parfaite comédienne pour ne pas lui
rendre justice.
--Vous feriez bien, ma petite, de passer dans la salle pour bien
étudier et prendre une leçon qui pourrait vous être utile peut-être.
Tâchez d'imiter Mars; d'imiter, dis-je, car jamais vous ne pourrez la
remplacer. Vous vous mettrez à sa place: voilà ce que vous
pourrez avec désavantage. Ses manières décentes et distinguées sont à
elle; on ne peut les lui enlever. Appréciez ses rôles: cela vous est
permis; mais, ma petite, les jouer! Ah! renoncez à cette folie. Ni
vous ni d'autres ne remplacerez jamais Mars dans les ingénuités.
Mlle Contat entrait en scène après ce petit dialogue.
--Tiens, cette grosse, est-elle malhonnête! Toutes ces vieilles-là se
soutiennent. Quand j'aurai ton âge, vieille malhonnête, j'aurai autant
de talent que toi, va. Si sa Mars voulait jouer son emploi, elle ne la
trouverait, pas si étonnante, cette vieille cabotine! Elle est
joliment rouée, celle-là; on lui a tant répété qu'elle avait de
grandes manières qu'elle se croit Mme de Pompadour. Je m'en vais, car
j'aurais une scène:
Achille, noble fils de vingt rois. Viens avec ta mère!
(_Tout ceci, bonne, est bête et sans doute de mauvais goût; mais j'ai
entendu tout cela. Faites-en ce que vous voudrez. D'ailleurs, c'est le
2 janvier; je suis de très mauvaise humeur._)
--Tout le monde riait.
--Pourquoi ne lui as-tu pas répondu? disait la mère Thénard[40]. Tu as
caponné. Il fallait lui dire son fait.
[40] Thénard mère (Marie-Magdelaine-Claudine Chevalier-Perrin,
dite Mme).--Née à Voiron, en Dauphiné, le 11 décembre
1757.--Débute le 1er octobre 1777.--Nouveau début le 26 mai
1781.--Reçue le 1er juin suivant.--Réunion générale du 30 mai
1799.--Retirée le 1er avril 1819.--Morte à Paris le 20 décembre
1849. (Georges MONVAL, etc.)
--Oui, mais on m'aurait mise à l'amende.
--D'accord, mais tu te serais soulagée.
--On m'aurait fait payer cent francs; merci, c'est trop cher. Va, je
la rattraperai sans amende. Eh! tiens, cette George, qui est nouvelle
ici, elle ne dit rien. Vous avez donc peur de cette grosse, vous,
George?
--Moi? point du tout. Mais j'aime et j'admire Mlle Mars; je n'avais
donc pas à vous donner raison. Je me suis tue; c'est ce que j'avais de
mieux à faire. Puis, je n'aime pas les discussions.
--Allons, en voilà une qui devient déjà politique. Cette pauvre
Bourgoin avait tort de m'appeler politique. J'entendais fort
imparfaitement ce qui se passait autour de moi; j'étais bien loin de
ce petit foyer, où se passaient toutes ces petites tracasseries de
coulisses, toutes ces petites envies féminines. J'attendais Talma.
Mars, en sortant de scène, vint s'asseoir juste en face de moi.
--Bonsoir, George. Comment vous va?...
--Bien, merci. Et vous?
--Moi, comme cela. Je suis peu en train; je voudrais avoir fini. Ah!
mon Dieu! George, les rayons éclatants que jettent vos oreilles me
font mal aux yeux.
--Mes oreilles vous font mal? Vous vous moquez!
--Non pas vos oreilles, mais vos boutons de diamants.
--Ah!
Je portai la main à mon oreille; j'avais oublié de les ôter.
Je me troublais; je sentais que les suppositions, les bavardages
allaient bon train.
--Otez-les donc, que je les voie de plus près.
--Je ne puis les ôter; vous les voyez assez. Ce n'est pas très
curieux, des boutons en diamants.
--Mais c'est qu'ils sont énormes; mais c'est la rançon d'un roi que
vous portez à vos oreilles.
--Ni roi, ni rançon. On m'a apporté les diamants, ils m'ont plu, on
m'a accordé du temps pour les payer. Voilà tout. Vous en auriez fait
autant. Vous aimez les belles choses, quand vous pouvez les avoir.
D'ailleurs, tout le monde les aime; les femmes surtout.
--Oui, oui, ma chère George; mais il vous faudra bien du temps pour
payer ces énormes boutons.
--Ne vous en inquiétez pas. Je vous jure que je ne vous chargerai pas
de payer cette dette, que vous acquitteriez peut-être avec plaisir.
Vous êtes si bonne camarade.
(_Bonne Valmore, cette petite scène s'est passée comme je la raconte;
je donne, un petit coup de patte à Mars, mais nous lui faisons la part
assez belle pour ne pas garder le silence sur cette anecdote._)
Mars a tout deviné. Que faire? Après tout, il faut s'attendre à tous
ces bruits; je n'y puis rien: arrive que pourra. Cette position
craintive serait intolérable.
--Ah! enfin, Talma, vous voilà. Venez donc. Éloignons-nous vite de
tous ces bavardages envieux.
--Qu'as-tu donc? me dit Talma, en me prenant le bras.
--Ce que j'ai! J'ai que votre ingénuité Mars a découvert sous mon
chapeau les boutons que j'avais, par oubli, laissés à mes oreilles,
et que, pendant une demi-heure, elle m'a placée sur la sellette pour
tâcher de savoir d'où pouvait venir ce magnifique cadeau.
--Eh bien! que veux-tu? Tu dois comprendre que le secret est
impossible.
--Vous voyez bien, Talma, que j'avais raison de redouter ce bonheur.
Car c'est un bonheur de penser que l'on est aimée de cet homme, mais
c'est un bonheur qui sera sans cesse troublé. Je ne me fais pas
d'illusions, mon bon Talma; c'est une existence tortueuse et perdue.
Étant séparée du Consul, rien ne me plaira, personne. C'est le Premier
Consul, mais qui, près de moi, n'est plus qu'un homme charmant par sa
grâce, par les mille petits riens, qui cherche à vous faire oublier sa
puissance pour vous rendre tout à fait heureuse. Comment n'être pas
fière et triste en songeant que tout finit? Je rentre chez moi. Ma
voiture est là; venez me reconduire. Vous prendrez une tasse de thé,
et la voiture vous ramènera chez vous.
--Volontiers.
Ce cher Talma; il était vraiment excellent, puis il pensait bien que
je ne laisserais jamais échapper l'occasion de parler de lui.
--Savez-vous que les femmes sont assez méchantes? Vous n'avez pas,
vous autres, toutes ces misérables petites envies. Un bijou nouveau
les met toutes sur pied. Elles vous dévorent des yeux. Elles scrutent
jusqu'au fond de votre coeur pour tâcher de deviner ce qui s'y
passe. C'est vraiment un travail, auquel je ne pense pas pouvoir
jamais m'assujettir. Et qu'est-ce que cela me fait, à moi, qu'elles
aient de belles choses? Tant mieux pour les envieuses. Non,
mon cher Talma, je ne pense pas que ce vice me vienne.
--Tu parleras peut-être autrement plus tard, quand tu ne seras plus
jeune.
--Non. Quand je ne serai plus jeune, j'aimerai la jeunesse, j'aimerai
à reposer mes yeux sur de belles personnes. Elles passeront comme moi,
ces jeunes filles, si fraîches, si roses; elles se résigneront comme
moi à devenir vieilles et même laides. Elles entendront des gens qui
leur diront: «Ah! vous avez été bien belles.» _Vous avez été_ est
affreux. On devrait rayer ce compliment malhonnête. A l'heure où nous
sommes, j'entends souvent ce compliment, et, comme la beauté est assez
rare, je réponds: «Vous êtes heureuse, vous, ma chère; vous n'avez
jamais eu cela à regretter. C'est une consolation.»
Le lendemain, je vis le Consul qui me reçut avec même empressement,
avec même bonté. Il se plaisait à me faire raconter tout ce qu'on me
disait, tous les petits cancans de coulisses.
--Voyons, Georgina, dis-moi tout.
--Eh bien, hier, j'ai été très tourmentée par Mlle Mars. J'avais vos
boutons à mes oreilles, et la curiosité, les questions n'ont point
manqué. Je crains qu'on ne se doute d'où ils viennent et je vous
assure pourtant que je suis bien discrète.
--Que veux-tu? Laisse-les dire, laisse-les supposer; je ne t'en ferai
pas de reproches! Sois toujours bonne, chère Georgina; c'est la plus
belle qualité que puisse avoir une femme.
On a fait à l'empereur une réputation de brusquerie. Calomnie jointe à
tant d'autres, à tant de mensonges, qui faisaient hausser les
épaules; aussi, en lisant ces souvenirs, que de gens diront:
«Bah! tout ceci n'est pas croyable, elle brode.» Croyez ou ne croyez
pas, chers lecteurs; à vous permis. J'écris la _vérité_, la plus
vraie. Je ne l'embellis point et n'invente point. Je raconte ce que
l'empereur était, pour moi du moins, doux, gai et même enfant. Les
heures près de lui passaient sans les compter, le jour venait nous
étonner. Je m'éloignais et désirais revenir. Mon retour ne tardait
guère. Les jours me paraissaient longs et mortels. Tout le monde
savait ce que je désirais tant cacher. Je recevais des gens qui
venaient se recommander à moi.
--Je ne puis faire ce que vous désirez; je ne connais aucun ministre,
moi, je n'ai aucune influence.
--Si vous vouliez voir le ministre de l'intérieur, vous obtiendriez ce
que je sollicite. Je serais reconnaissant.
--Comment l'entendez-vous?
--En vous offrant ce que vous pourriez désirer.
--Je ne veux rien. Tenez, cette proposition me déplaît, elle me décide
à voir le ministre. Je tâcherai d'obtenir ce que vous demandez, et
vous verrez si je vends les services que je serais heureuse de rendre.
Nous autres artistes, nous n'avons pas, grâce à Dieu, l'âme vénale.
Je fus reçue du ministre qui me promit d'examiner la demande que je
lui présentais.
--Tenez, voici une carte qui vous permettra de vous présenter sans
demande d'audience.
Je sortis ravie d'une si gracieuse réception. Me reçoit-on si bien
pour moi ou sur les bruits qui courent? N'importe. Profitons-en pour
faire un peu de bien, s'il est possible. Quand on a été pauvre, il
ne faut pas l'oublier et ne pas repousser ceux que l'on peut
soulager. Il y a tant de gens qui font des fortunes fabuleuses et qui
oublient leur origine, parce qu'ils ont un luxe risible, oui, vraiment
risible; malgré leurs livrées, on reconnaît vite leur transformation.
Vous avez beau vous pavaner dans vos équipages, qui veulent rivaliser
avec ceux de la cour, on vous reconnaît toujours. Vous êtes déguisés,
voilà tout. Vous êtes sottement orgueilleux; l'argent vous trouble,
pauvres gens; mais l'argent ne vous donnera pas la distinction après
laquelle vous courez. N'ayez donc pas cette stupide prétention. Vous
êtes des hommes intelligents, des hommes d'argent; restez des hommes
d'argent. Conservez-le bien; s'il venait à vous manquer, vous
connaîtriez votre vrai mérite.
Si les bruits prenaient de jour en jour plus de consistance, c'était,
il faut bien le dire, un peu la faute du Consul. On savait bien que le
spectacle préféré du Consul, c'était la tragédie; ce genre sévère lui
plaisait infiniment. Il n'aurait pas fait mettre de côté les
chefs-d'oeuvre, que l'on dédaigne peut-être un peu trop maintenant.
Hélas! on a raison; qui les jouerait? Mais il y venait sans doute trop
souvent, ce qui donnait prise à tous ces bruits. Les grands hommes ont
des faiblesses aussi, et l'on ne veut pas qu'ils en aient. On en veut
et l'on en voudra toujours à ceux qui gouvernent. Le monde est et sera
toujours fait ainsi. C'est absolument comme les comédiens, qui sont
sans cesse les ennemis de leur directeur. Le pouvoir est chose
difficile et rude à mener. Un jour, le Consul me dit:
--Georgina, si tu le veux bien, Constant ira te chercher à
neuf heures du matin; puis nous irons ensemble au Butard, un
rendez-vous de chasse à peu de distance de Saint-Cloud.
--C'est de bien bonne heure!
--Paresseuse! Tu te lèveras un peu plus tôt; cela te fera du bien.
Puis, enfin, je veux te voir au beau soleil.
--Oui, au commencement d'octobre, le soleil se montre peu.
--Il se montrera ce jour-là.
--C'est bien, je viendrai, puisque vous me promettez le soleil.
Pendant les quinze premiers jours, il a satisfait à ma scrupuleuse
délicatesse, et j'ose dire à ma pudeur, en réparant le désordre des
nuits, en ayant l'air de refaire le lit. Il faisait ma toilette, me
chaussait, et même, comme j'avais des jarretières à boucles, ce qui
l'impatientait, il me fit faire des jarretières fermées que l'on passe
par le pied.
(_Je vous donne crûment ces détails, parce que vous m'avez dit de tout
mettre sur le papier, bien bonne madame Valmore. J'obéis. Comment
pourrez-vous vous en tirer? Vous seule êtes capable de faire passer
des détails aussi épineux. Par exemple, pouvez-vous dire que le
sommeil de l'empereur était aussi calme que celui d'un enfant; sa
respiration douce; que son réveil était charmant et avait le sourire
sur les lèvres; qu'il reposait sa noble et belle tête sur mon sein et
dormait presque toujours ainsi, et que, toute jeune que j'étais, je
faisais des réflexions presque philosophiques, en voyant ainsi cet
homme, qui commandait au monde, s'abandonner tout entier dans les bras
d'une jeune fille? Oh! il savait bien que je me serais fait tuer pour
lui._
_Tous ces détails pour vous, mon cher Valmore; je serais
confuse si votre cher fils les lisait. L'amour de l'empereur était
doux. Jamais de dévergondage dans les moments les plus intimes. Jamais
de paroles obscènes. Des mots charmants «M'aimes-tu, ma Georgina?
Es-tu heureuse d'être dans mes bras? Moi, je vais dormir aussi.» Tout
cela est vrai, mais comment le dire? Vous avez le secret de faire
comprendre délicatement; moi, je ne suis qu'une brute, plus, fortement
encore quand je suis dominée par l'absence d'argent, ce qui m'arrive
bien souvent, et surtout en ce moment où je rage contre ceux qui en
ont et qui le gardent._)
On vint donc à neuf heures du matin me chercher. Il faisait beau, mais
froid. Je passai une douillette--à cette époque, c'étaient les
douillettes--en soie blanche et ouatée, des souliers en satin noir:
les bottines étaient inconnues; on avait tort; c'est joli et très
commode; puis je jette sur ma tête un voile d'Angleterre. Étais-je
assez étourdie de m'en aller, au mois d'octobre, la tête nue?
--Mais, mademoiselle, me dit Clémentine, mettez donc un chapeau. En
voici un qui vous va si bien.
--Vous trouvez? Moi, je trouve que j'ai l'air d'une marquise
endimanchée. Je n'en veux pas. D'ailleurs, le Consul veut me voir au
soleil. Eh bien! il me verra; je ne lui déguiserai rien de mon visage.
Nous voilà arrivés à Saint-Cloud; on fait arrêter la voiture derrière
le mur qui donne sur Sèvres. Constant descend et revient plus d'un
quart d'heure après me dire:
--Je me suis trompé; le Consul est furieux contre moi et m'a dit:
«Imbécile, j'attends depuis une heure.» Le Consul avait un fusil, qui
laissait croire qu'il chassait. «Allez m'attendre au Butard.
Je rentre me changer et j'arriverai aussitôt que vous. Seulement, je
ne ferai pas la route avec elle, grosse bête que tu es.» (Ceci m'a été
raconté mot pour mot par Constant.)
J'arrive donc effectivement la première. J'entre dans un pavillon
situé au milieu du jardin ou plutôt du petit bois. Je trouve un bon
feu d'abord, puis un déjeuner servi. Le Consul arrive dix minutes
après, à cheval et suivi de quatre aides de camp: le général
Caulaincourt, Junot, Bessières et Lauriston, qui m'a bien souvent
parlé de cette matinée.
(_C'est à vous, mon bon Valmore, de savoir si Lauriston y était à
cette époque._) Lauriston m'aurait donc menti? Mais je ne le pense
pas. Pour Junot et Caulaincourt, c'est certain; Bessières aussi. Mais
je n'en suis pas aussi sûre.
Le Consul entra seul et me dit:
--Eh bien! comprends-tu la lourde bêtise de Constant qui se trompe sur
l'endroit que je lui ai indiqué et qui me fait attendre une heure le
fusil au bras! Ce crétin est cause que je n'ai pas fait la route avec
toi.
--Oh! ne le grondez pas, je vous en prie; il est si confus et
malheureux, ce pauvre Constant! Pardonnez-lui. Chauffez-vous. Vous
devez être fatigué?
--Pas du tout. Nous sommes venus au grand galop.
--Prenez quelque chose.
Il sonne Constant qui entre la tête baissée et le visage très rouge.
--Du café. Et toi, Georgina? prends donc quelque chose?
--Un peu de café aussi, je vous prie.
--Voilà tout?
--Oui, voilà tout.
--Enfin, je te vois au grand jour. Il ne t'est pas défavorable.
--Vous êtes trop bon de le trouver, mais je me trouve horriblement
laide.
--Allons, allons, ne fais pas de la fausse modestie. Tu sais bien le
contraire. Ah! ma chère, c'est qu'il y a beaucoup de femmes qui vous
trompent aux grandes lumières! Puis, vous autres, au théâtre, avec
votre rouge, on est presque masquée. Mais, quand on se lève à neuf
heures et que l'on fait trois lieues de campagne c'est une épreuve, et
tu l'as soutenue victorieusement. Tu es comme je désirais te voir.
--Vous me voyez alors avec des yeux indulgents. J'en suis
reconnaissante et vous en remercie encore.
--Viens faire une petite promenade dans le bois.
Il me prit sous son bras et nous passâmes devant les quatre aides de
camp rangés sur une même ligne, chapeau bas, dans la cour. Le Consul
_m'enleva_ mon voile, ce qui me fit baisser la tête, tant j'étais
rouge et confuse. Peut-être une autre aurait-elle été fière. C'est
possible, et il y avait de quoi être orgueilleuse; moi, soit modestie,
soit absence d'intelligence ou de hardiesse, j'étais tremblante et
honteuse. Tout ceci est arrivé comme je le raconte. Je me promenais
bras dessus, bras dessous, avec le premier homme du monde. Oui,
l'amour-propre devait être satisfait; il l'était. Que de fois, au
milieu de mes tribulations et de mes chagrins, je me suis rappelé
cette promenade! C'est égal, on ne peut m'enlever cela; j'ai
été plus de deux heures, bras dessus, bras dessous, avec le maître du
monde. Je n'ai pas de fortune, je suis pauvre, mais riche de mes
souvenirs: pas de spéculation qui vous les ravisse, pas de pouvoir qui
vous les enlève. Ils sont là devant moi aussi frais, aussi jeunes,
aussi palpitants que si c'était d'hier. Au milieu de tant d'angoisses,
je me trouve heureuse d'avoir conservé mes jeunes impressions. On
vieillit moins vite. L'argent, si je l'ai tant foulé sous mes pieds
comme on veut bien le dire, c'est que je l'ai toujours méprisé, et que
je le méprise encore plus, depuis qu'on en fait tant de cas. Oui,
monsieur l'argent, je vous méprise. Pensez-en ce que vous voudrez, peu
m'importe. Je dis mon sentiment, à vous, argent. Je ne vous ai aucune
obligation. Je suis libre et droite devant vous! N'attendez pas que je
m'incline jamais devant vos lingots.
Cher Consul! Qu'il était charmant et gai pendant cette promenade! Il
me faisait courir. Il faisait froid. Les chemins étaient encombrés de
feuilles mortes et de branches sèches, qui me gênaient et
s'attachaient à mes pieds. Le Consul prenait soin de les écarter et de
me faire un passage plus libre. Lui se donnait cette peine.
--Mais, je vous en prie, ne vous baissez pas ainsi: je ne le veux pas,
ou je rentre.
--Moi, je ne veux pas que tu te blesses les pieds. Laisse-moi donc
faire. (_Ceci historique._)
Ces détails sont vrais. Voudrait-on y croire? Il y a si peu d'hommes
capables de ces attentions délicates! Oh! oui, je n'en ai jamais
trouvé de semblable. Et puis, d'un autre, cela paraîtrait simple
et naturel. Mais de _lui_! Ah! c'est bien autre chose.
--Je désire rentrer. Je suis lasse et j'ai, malgré nos courses, un peu
froid.
Nous rentrâmes donc.
--Il faut que tu prennes un peu de thé pour te réchauffer avant de
partir.
Nous restâmes encore une heure ensemble, puis on fit avancer la
voiture. Le Consul vint m'y conduire et me fit monter.
--A bientôt, Georgina, aux Tuileries. Je quitte demain Saint-Cloud.
Il monta à cheval, nous dépassa vite, et vint à la portière pour me
dire encore: «A bientôt!»
(_Ce jour-là, on arrêta un individu placé pour attaquer l'empereur. Il
n'y a que mon cher Valmore qui puisse se renseigner là-dessus._)
Constant me quitta à Saint-Cloud. Je rentrai à six heures chez moi. Ma
vie, au milieu de toute cette grandeur, n'était pas ce que j'avais
rêvé. Oui, certainement, je suis heureuse quand je suis près du
Consul, mais mon illusion peut-elle aller jusqu'au point de me flatter
que cela durera? C'est une incertitude de tous les instants. Je vis
sous une volonté qui me brisera, quand la satiété viendra, et je
n'aurai pas le droit de me plaindre. Vivons donc de cette vie frivole,
puisque j'ai consenti à me la faire. Je suis jetée dans les hasards du
bonheur ou du malheur. Marchons, et tâchons de ne pas trop nous
égarer. Voilà tout ce que je puis espérer de moi. Je suis artiste,
indépendante; je pourrais, s'il me plaisait de renoncer à voir le
Consul, lui dire: «Je ne veux pas venir.» J'ai donc aussi ma
volonté bien à moi, et il n'aurait pas le droit de me contraindre!
Je suis libre! Cette pensée me rend joyeuse, et je vois tout sous un
autre aspect. Maintenant, je me sens heureuse; si je continue, c'est
que je le veux bien, parce que je l'aime.
Je voyais peu de monde, je faisais peu de visites. Quand je sortais,
j'avais toujours derrière ma voiture un affreux cabriolet qui, je le
pense bien, s'arrêtait peu à me suivre, mais enfin me suivait. Je
m'amusais à le faire passablement courir. Il faisait de drôles de
pauses.
M. de Talleyrand, que je voyais beaucoup, et qui m'aimait
assez,--comme aiment ces grands personnages spirituels séchés dans les
grandeurs, s'amusant de tout sans s'intéresser à rien, qui vous
prennent et vous quittent sans songer à vous; auxquels, à votre insu,
vous servez de jouet,--M. de Talleyrand donc me tourmentait, pour que
je consentisse à recevoir deux fois par semaine.
--Qui donc, lui dis-je? Votre société, mon prince, votre société, en
hommes? Quel honneur! Pour que l'on dise: «Allez-vous chez la George,
ce soir? Il y a très bonne compagnie en hommes.» Non, mon cher prince,
je suis très reconnaissante de l'honneur que vous voulez me faire,
mais moi, permettez-moi de vous le dire, je trouve cet honneur
humiliant. Je suis artiste, je veux vivre dans mon monde à moi. Vous
riez, prince? Oui, mon monde. Je trouve et j'ai toujours trouvé cette
prétention aux réceptions fort ridicule. Puisqu'il est écrit que les
dames de la haute société ne peuvent venir chez les comédiennes,--et,
en cela, je les approuve: chacun chez soi,--que les femmes artistes
se respectent donc assez pour rester éloignées! Qu'elles
vivent au milieu des artistes, des gens de lettres qui ne les
dédaignent pas, eux, qui les recherchent au contraire. Savez-vous, mon
prince, que cette société des arts est bien plus vivante, bien plus
instructive,--je ne dis pas cela pour vous qui êtes un prodige de
savoir et d'esprit!--vous comprenez très bien que ce monde-là nous va,
à nous. Les éloges de Gérard, qui a beaucoup d'esprit aussi, lui; de
Talma, qui a bien son génie aussi; de notre grand peintre David;
Contat, la merveilleuse comédienne; Mars, Fleury, Monvel; leurs éloges
nous sont plus précieux que les compliments courtois des grands
seigneurs. En parlant de tous les artistes, vous voyez, je m'anime, je
ne suis pas trop bête. Au milieu de votre société, je ne trouverais
pas un mot. Vous voyez bien que j'ai raison de vous refuser. Vous
m'approuvez, je le vois et vous en sais gré. Puis, voyons, une société
composée d'hommes, ce n'est pas amusant; et, si l'on admettait dans
votre cercle tout masculin quelques femmes artistes, que dirait-on? Je
vous le laisse à penser. En vérité, cela pourrait vous compromettre!
Enfin! vous riez de bon coeur, vous ne me gardez pas de rancune. Je
viendrai vous voir quand vous me le permettrez; ce sera toujours un
honneur et un plaisir pour moi. Si vous daignez m'honorer de votre
visite, j'en serai fière alors.
--Oui, j'irai. Je suis content de vous avoir entendue parler ainsi;
cela vous fait honneur. Oui, ma belle Georgina, j'irai vous voir;
comptez-y.
--Venez avec le bon Giamboni; c'est votre intime. Il vient me voir
souvent, et tous les soirs il est dans nos coulisses. (_Tout cela est
vrai._)
Le lendemain, je contai tout à l'empereur, qui m'approuva.
--Ce diable de Talleyrand, de quoi se mêle-t-il? Il veut que tout le
monde boite comme lui; il aime à déranger toutes les existences
simples et calmes. Il est tripotier, ma chère Georgina. Vous avez eu
raison et je vous aurais grondée si vous aviez consenti à tenir
cercle.
--Oui, n'est-ce pas? j'ai bien fait. J'aurais été là pour servir des
rafraîchissements. Je ne suis pas assez complaisante pour servir des
tasses de thé. D'ailleurs, jamais je ne consentirai à la moindre chose
sans vous le dire, puisque vous êtes assez bon et assez indulgent pour
me permettre de tout vous dire. Ce qui peut m'arriver est bien
insignifiant; mais quelquefois tous ces riens peuvent vous distraire,
et je suis trop heureuse quand je vous vois rire. Vous riez si bien
que vous me faites oublier que c'est vous. C'est charmant de se mettre
au niveau d'une personne naturelle. C'est une transformation qui,
pendant quelques instants, doit vous rendre la vie plus légère.
(_Ma chère amie, je tiens à ces petits mots, à cette conversation qui
a eu lieu entre le Consul et moi._)
Quand les grands hommes veulent bien être aimables, il faut bien
l'avouer, ils le sont plus que les autres, ils gâtent pour l'avenir.
C'est de l'égoïsme, je suis tentée de le croire. C'est vous forcer aux
regrets: la comparaison laissera toujours un souvenir qui arrivera
jusqu'à moi. Et l'amour-propre, quel que soit l'homme, de quelque
condition qu'il soit, le domine par-dessus tout.
Le Consul était la bonté même pour moi. Il daignait me parler
souvent sur la manière dont j'avais joué; les critiques étaient
toujours parfaites.
--Georgina, je ne vous trouve pas assez amoureuse dans Aménaïde. Je
sais très bien que Voltaire a fait ce personnage un peu trop virago;
mais enfin elle est passionnée, amoureuse jusqu'à la folie, et je vous
trouve un peu froide.
--Eh bien! je vous assure que je fais tout mon possible. Mais, que
voulez-vous? je ne me sens pas à l'aise comme dans mes rôles de mère.
--Oui, vous semblez sentir la maternité plus profondément. Eh bien, ma
chère Georgina, il faut devenir mère...
--Si cela se pouvait, que je serais heureuse! Comme il serait gentil,
mon petit! Comme il aurait de belles robes, de beaux petits bonnets!
Oh! tenez, je ne veux pas penser à cela; je deviendrais folle de joie.
Hélas! j'avais tort de me livrer à une pensée qui ne me _préoccupait
pas seule_, car je me rappelle avoir été envoyée par celui qui
_désirait_ voir ce _voeu_ accompli chez une femme qui habitait le
faubourg Saint-Antoine et qui indiquait les moyens de devenir mère.
Moyens infructueux pour moi, hélas! Quelle existence m'était promise,
si je n'avais pas été frappée de stérilité!
Un soir, le Consul me fit venir à Saint-Cloud de très bonne heure. Il
faisait assez froid, car il y avait du feu dans la bibliothèque où il
me reçut. Ce feu, je dois me le rappeler. Le Consul se mit à jouer
avec moi comme un vrai enfant. Nous nous mîmes par terre sur le tapis.
Puis il se mit à monter la petite échelle que l'on a dans les
bibliothèques. Il voulait prendre _Phèdre_ et me faire lire sa
déclaration, ce qui m'ennuyait horriblement; si bien que, toutes les
fois qu'il arrivait pour prendre le livre, je faisais rouler l'échelle
au milieu du cabinet. Il riait, descendait et me donnait de petits
soufflets sur les joues, correction faite bien tendrement.
Je ne sais, chers amis, si je vous ai raconté ces niais détails, mais
qui ne deviennent pas moins charmants de la part de cet homme immense.
--Décidément, tu ne veux pas me répéter _Phèdre_?
--Non, je ne suis pas disposée. Causons, je vous en prie; j'aime mieux
cela.
--Soit, mauvaise tête.
Nous nous remettons par terre sur le tapis.
--Eh bien, ma chère Georgina, je vais te quitter. Je pars à quatre
heure du matin.
--Comment, vous partez?
--Oui, pour quelques jours. Tu vois quelle confiance j'ai en toi, tête
folle; personne ne le sait. Eh bien, tu ne me parais pas affligée de
mon départ.
En vérité, je sentais qu'il avait raison. J'aurais tout donné pour
répandre une larme, mais je n'ai jamais été larmoyante. Puis, il faut
être franche, je n'avais pas envie de pleurer. Ah! je ne puis effacer
de ma mémoire ni de mon coeur le mouvement du Consul, qui mit la
main sur mon coeur et la retira comme pour me l'arracher.
--Ah! il n'y a rien pour moi dans ce coeur!
J'étais à la torture. Je tournais la tête du côté du feu, je ne
répondais pas un mot, mes yeux bêtement fixés sur ce feu étincelant,
sur ces chenets brillants comme le soleil; enfin, les yeux fixés,
fatigués sans doute de cet éclat, se mouillèrent et répandirent
quelques larmes secourables. Le Consul les vit et son ravissement
égalait ma confusion. Il se mit à les boire et à les baiser avec
bonheur. Je le laissai dans l'erreur C'était mal, très mal, je
m'accuse; mais il était si joyeux que j'aurais été cruelle en le
désabusant. Je l'aimais, d'ailleurs; je ne le trompais donc pas!
(_Arrangez cela, chère; mais ce que j'écris est tellement exact qu'il
me semble que c'est arrivé hier, 27 mai 1857._)
Le Consul, toujours très bon et prévoyant, me dit: «Je ne veux pas que
ma Georgina manque d'argent pendant mon absence.» Et il me fourra des
billets de banque plein mon estomac.
(_Ainsi, Valmore, cherchez la date: il partait pour le camp de
Boulogne. Ceci est bien essentiel de voir les dates pour prouver la
vérité de ce récit. Je vous l'ai déjà dit: Jamais l'empereur ne
m'avait fait remettre d'argent par personne. C'était lui toujours._)
Nous nous quittâmes à trois heures du matin. Je fus très émue, quand
il me dit:
--Adieu, Georgina. Sois sage, et à bientôt.
Que c'est étrange! Je n'avais point pleuré devant lui, et, une fois en
voiture, je fondis en larmes. Constant, le bon et ingrat Constant,
avait beau me dire:
--Ne pleurez pas, ce n'est qu'une absence de quelques jours. Je dirai
au Consul combien vous êtes peu raisonnable, et que vous n'avez fait
que pleurer durant toute la route.
--Oui, dites-le-lui, Constant; qu'il sache tout mon attachement, et
combien je l'aime. Mais le reverrai-je?
[Illustration: extrait manuscrit]
(_Mlle George a fait un récit un peu différent de la scène
quelle vient de narrer._
_Voici cette seconde version._)
Avant de quitter Saint-Cloud, j'oubliais une entrevue que je vais vous
raconter, telle qu'elle s'est passée. On vint me chercher à huit
heures du soir; j'arrive à Saint-Cloud, et, le soir, je passai dans la
pièce attenant à la chambre à coucher. C'était la première fois que je
voyais cette pièce, qui était la bibliothèque. Le Consul vint
aussitôt.
--Je t'ai fait venir plus tôt, chère Georgina; j'ai voulu te voir
avant mon départ.
--Ah! mon Dieu! vous partez?
--Oui, à onze heures du matin, pour Boulogne. Personne ne le sait
encore.
Nous nous étions assis tout simplement par terre, sur le tapis.
--Oh bien! tu n'es pas triste?
--Mais si, je suis triste.
--Non, tu n'éprouves aucune peine de me voir m'éloigner.
Il mit la main sur mon coeur et fit comme s'il me l'arrachait en me
disant d'un ton moitié colère et moitié tendre:
--_Il n'y a rien pour moi dans ce coeur!_
Ses propres paroles. J'étais au supplice, et j'aurais donné tout au
monde pour pleurer; mais, aussi, je n'en avais pas envie. Nous étions
sur le tapis, près du feu, car il y avait du feu. Mes yeux étaient
fixés sur le feu et les chenets brillants, restant là fixée comme une
momie. Soit l'éclat du feu ou des chenets, ou de ma sensibilité, si
vous l'aimez mieux, deux grosses énormes larmes tombèrent sur ma
poitrine, et le Consul, avec une tendresse que je ne peux
exprimer, baisa les larmes et les but. (Hélas! comment dire cela? Et
pourtant, c'est vrai!)
Je fus tellement touchée au coeur de cette preuve d'amour que je me
mis à sangloter de véritables larmes. Que vous dire? Il était délirant
de bonheur et de joie. Je lui aurais demandé les Tuileries dans ce
moment-là qu'il me les aurait données. Il riait, il jouait avec moi,
et il me faisait courir après lui. Pour éviter de se laisser attraper,
il montait sur l'échelle qui sert à prendre les livres, et moi, comme
l'échelle était sur roulettes et très légère, je promenais l'échelle
dans toute la longueur du cabinet. Lui riait et criait: «Tu vas te
faire mal. Finis, ou je me fâche...»
(_Oh! chère amie, vous pouvez tirer parti de cela; ce sera si joli,
raconté par vous, mon bon Valmore._)
Vous saurez la date: l'empereur partait pour visiter le camp de
Boulogne.
Ce soir-là, le Consul me fourra dans la gorge un gros paquet de
billets de banque.
--Eh, mon Dieu! pourquoi me donnez-vous tout cela?
--Je ne veux pas que ma Georgina manque d'argent pendant mon absence.
(Ses propres paroles!)
Il y avait quarante mille francs.
Jamais l'empereur ne m'a fait remettre d'argent par personne. C'était
toujours lui qui me le donnait.
Il fut plus tendre, ce soir-là, que je ne l'avais encore vu.
J'oubliais de vous dire que, ce soir-là, il renvoya M. de Talleyrand
qui venait travailler avec lui. Le lendemain, je fus chez
Talleyrand où j'allais souvent; l'empereur le savait.
--Ah! venez, ma belle, que je vous gronde. Eh bien! on m'a renvoyé
hier pour vous.
--Je ne sais ce que vous voulez dire. Comment, on vous a refusé
l'entrée de ma loge à Feydeau où j'étais? Vous m'étonnez beaucoup.
--Vous êtes un diplomate trop jeune, vous ne savez pas encore mentir;
cela viendra.--Au fait, vous avez raison, je ne suis nullement offensé
d'avoir été renvoyé; j'en aurais fait tout autant. Je me suis hâté de
revenir à Paris pour faire ma partie. Mais voilà deux fois que je suis
congédié pour le même objet. Soyez fière, cela ne m'était jamais
arrivé.
Je puis vous attester que ceci est encore vrai. Du reste, ce
Talleyrand était toujours charmant; il était si spirituel!
J'étais libre pour quelques jours, pour toujours peut-être. L'absence
de quelques jours suffira pour que le Consul ne pense plus à moi; il
désirera un autre jouet. Je suis si peu de chose. Pourtant, il a été
bien tendre. Cette soirée comptera dans ma vie. Je me suis sentie
ingrate, froide. Je ne mérite pas ce qu'il est pour moi. Moi! un rien,
qui dans ce moment n'ai pas compris toute la grandeur de ce sentiment,
qui faisait tomber cette gloire devant quelques larmes d'une sotte
enfant. Je m'en veux; je me méprise.
Tu sentiras ce que vaut cet homme quand il rie te verra plus; tu auras
mérité son oubli. Pendant cette absence, je croyais que je respirerais
plus à l'aise, que je m'amuserais à courir partout; mais,
point. J'étais plus isolée, plus ennuyée. Il fallait jouer:
c'était encore la meilleure distraction; mais, vis-à vis de cette
salle comble, je voyais un désert. Cette loge où le Consul assistait
si souvent à nos représentations tragiques, cette loge vide était si
triste. Mon bon Talma lui-même n'avait plus la même émotion. Le soir,
il me semblait entendre la voiture qui devait me mener à Saint-Cloud.
Tout est donc caprice dans cette vie où l'on ne veut pas ce que l'on
possède, et l'on désire ce que l'on n'a plus! Si le Consul ne veut
plus me recevoir à son retour, je partirai. Ah! oui! Certainement je
ne resterai pas dans cet affreux Paris, si je ne dois plus le revoir.
Je ne sais où j'irai, mais je partirai parfaitement heureuse... Je ne
pouvais l'être malgré ma jeunesse, mon étourderie, si vous voulez; je
sentais bien que ma position très enviée était peu stable. D'un moment
à l'autre, le bel édifice devait crouler. Pouvais-je me flatter au
point de penser que cette trop brillante position n'aurait pas une
fin? Il fallait vivre d'une vie trop incertaine. Ne pensons pas. Ne
cherchons pas à voir et marchons.
Je n'avais que mon Talma, qui écoutait toutes mes angoisses avec une
patience d'ange. Je devais l'ennuyer.
--Tu as un avenir magnifique, comme artiste, qui te rendra toujours
indépendante. Ne rêve donc pas l'impossible. Amuse-toi. J'espère bien
que cette déception, si elle arrive, ne te portera pas à te faire
carmélite comme la belle La Vallière. Tu serais trop drôle sous le
voile et tu ne ferais pas ton année de noviciat, bien certainement.
--Tiens, tu as raison; je ferais triste figure et l'on ne
viendrait pas arracher la pauvre comédienne de ce saint asile. On m'y
laisserait très bien. Soyons donc franchement comédienne, et pas de
fausse dévotion; on est ridicule. Adorons Dieu; je l'adore et fais ma
petite prière tous les soirs. Prière à moi: je n'ai jamais voulu en
apprendre d'écrites. Je préfère apprendre Racine; ça fait plus
d'effet.
--Viens ce soir; tu trouveras David, Gérard, etc.
--C'est bien. Compte sur moi, cher ami.
Je voyais peu de monde chez moi, je refusais presque toutes les
visites par crainte. C'était une existence presque toujours
contrainte; ma position me commandait une grande réserve. Aussi je ne
vivais pas; je m'ennuyais horriblement. Mon bon Talma était souvent
près de moi; toujours peureux horriblement, mon bon Talma.
--Prends garde, chère amie. Les femmes t'en veulent; elles sont
méchantes. Ne perds pas l'attachement du Consul par ta faute. Point de
coups de tête. Évite les affreux cancans.