--Oui, cher Talma. J'ai tout ce que je peux désirer, excepté le

bonheur intime. Car, enfin, je suis comme une machine; je ne

m'appartiens pas et j'attends qu'on ait envie de me voir. Je ne suis

rien dans l'existence de ce grand homme, et je suis, quoi que vous

disiez, très isolée. Malgré vos conseils amis, je regrette ma liberté

de jeune fille allant, venant, sans conditions, ma volonté à moi: je

reçois qui me veut, qui me plaît. Quelle ravissante existence! Rien ne

peut se comparer à l'indépendance. J'aime mieux la clef des champs

qu'une belle cage dorée. Malheur à qui veut sortir de la sphère où

Dieu l'a placé. Je ne suis qu'une sotte. L'amour-propree me

pousse; puis, après, je me suis laissée aller à aimer un homme que je

ne devais qu'admirer!... Je raisonne ainsi quand je suis loin du

Consul. Près de lui, je suis la plus heureuse du monde.

Le Consul, au bout de ---- jours, revint.

(_Cher Valmore, si vous n'avez pas toutes les dates, j'ai prié un ami

à moi, Saint-Ange, de me les procurer. C'est un vieil ami d'Harel qui

va même me faire une biographie, qui sera très bien._)

Je revis donc le Consul le lendemain de son arrivée aux Tuileries,

dans un appartement que je vois toujours: les petites fenêtres

au-dessus des grands appartements. Salon, chambre à coucher dans

laquelle il y avait une espèce de petit boudoir. Mes chères petites

fenêtres, que je vous regarde souvent! Je les aimais tant que j'allais

toujours prendre mes bains aux bains Vigier, parce que, de ma

baignoire, je voyais mes chères petites fenêtres. J'étais d'un

sentimental!

--Voyez, Clémentine, regardez bien ces petites fenêtres avec leurs

persiennes. C'est là mon appartement, c'est là que l'on m'aime et que

j'aime. Je suis amoureuse de mon bon et beau Consul. Je tremble

toujours que cela finisse. Je suis trop peu de chose, je le sens bien;

c'est ce qui me désespère! Tenez, je suis assez ridicule pour désirer

être une grande dame.

Pour gagner le joli petit appartement, il fallait monter horriblement,

passer par des couloirs assez noirs.

--Ah! Constant, que c'est haut! Je n'en puis plus.

--Chut! pas de bruit.

--Pourquoi, chut? A Saint-Cloud, vous ne disiez pas: «Chut!» C'est

ennuyeux, vos: chut! Il y a ici du monde partout.

Nous voilà arrivés. J'entrai par un tout petit cabinet qui donnait

dans la chambre à coucher. Le Consul n'était pas encore monté. Je me

débarrassais de mon cachemire. J'avais l'habitude de mettre deux

paires de souliers, parce qu'à Saint-Cloud, je traversais l'Orangerie.

J'allais ôter ces premiers souliers quand je m'aperçus que j'en avais

perdu un dans ces affreux escaliers.

--Ah! mon Dieu! Constant, j'ai perdu un soulier. Voyez, courez! Mon

nom est dans toutes mes chaussures. Que va dire le Consul? Courez

vite.

Pendant qu'il court après ce malheureux soulier, le Consul arrive, bon

et tendre comme toujours; mais, moi, j'étais toute troublée.

--Qu'avez-vous, Georgina? Voyons, mon enfant, dites-le-moi?

--Je n'ose pas vous dire ce qui m'arrive, mais c'est désolant. J'ai

perdu mon soulier dans un de ces vilains escaliers.

--C'est un fort petit malheur!

--Oui, mais ce n'est pas tout: mon nom est écrit dans toutes mes

chaussures. Voyez combien c'est désolant; j'en suis toute tremblante.

--Eh bien, chère Georgina, on lira votre nom, et celui qui trouvera le

joli soulier blanc le gardera, le coquin! comme ayant appartenu à une

belle personne. Ne te tourmente donc pas, et sois tout heureuse de me

revoir.

--Je suis très heureuse de vous retrouver pour moi ce que

vous avez toujours été. Mais, je vous en prie, sonnez Constant qui

court après cet affreux soulier.

Constant entra avec le soulier.

--Ah! à présent, me voilà tout heureuse et tout à la joie de vous

revoir.

Les questions ne manquèrent pas. Il était vraiment enfant, l'empereur!

Je lui dis la vérité.

--Je me suis beaucoup ennuyée; je m'ennuie souvent. Allez, je voudrais

toujours être avec vous. Je suis bien ridicule, n'est-il pas vrai? Je

sais bien que c'est impossible. Je sais très bien aussi que je ne puis

occuper votre pensée. Je suis une petite distraction, voilà tout!

C'est triste pourtant, mais cela doit être ainsi.

Le Consul était trop bon pour ne pas me dire le contraire. C'était

bonté, pas autre chose, mais cette bienveillante bonté devait me

satisfaire.

Je me retirai presque au jour. L'empereur ne s'en préoccupait pas,

mais c'était fort embarrassant et très désagréable. Constant, bête

comme un pot, faisait attendre la voiture au guichet du côté de l'eau.

Je dis à l'empereur que cela m'ennuyait et, dès lors, la voiture

attendait au bas du perron.

Je voyais l'empereur presque toujours deux fois par semaine,

quelquefois trois.

Un jour où ma toilette était un peu plus coquette,--j'ai oublié de

vous dire, je crois, que l'empereur me déshabillait lui-même et me

rhabillait lui-même; il mettait tout en ordre comme une bonne femme de

chambre,--il me déchaussait, et, comme mes jarretières étaient à

boucles, cela l'impatientait, et il me dit de me faire faire de suite

des jarretières rondes passant par le pied. Depuis cette

époque, trop éloignée pour mes charmes, je n'en porte pas d'autres.

Ces détails sont insignifiants pour les _Mémoires_, mais je veux tout

vous dire.

J'avais une jolie couronne de roses blanches. L'empereur qui, ce soir

là, était d'une gaîté charmante, se coiffa avec ma couronne, et, en se

regardant dans la glace, me dit:

--Hein! Georgina, comme je suis joli avec ta couronne! J'ai l'air

d'une mouche dans du lait! (Ce sont ses enfantines paroles.)

Puis, il se mit à chanter et me força à chanter avec lui le duo de _la

Fausse Magie_.

Vous souvient-il de cette fête où l'on voulut nous voir danser?

Voilà ce qu'était l'empereur avec moi. Comme je questionnais toujours

Constant pour savoir si le Consul était toujours le même pour moi, il

me répondait:

--Dame! J'ignore si le Consul est très fidèle, mais ce que je sais

bien, c'est que, lorsqu'il me donne l'ordre de vous venir chercher, ce

jour-là il est très léger, et je l'enlève de terre en lui passant sa

culotte. Puis, voulez-vous que je vous dise? je crois que le respect

et les révérences des grandes dames le fatiguent et le font bâiller;

au lieu qu'avec vous, il est toujours gai et joyeux, et quitte de très

bonne heure les salons pour venir vous rejoindre! (C'est vrai, tout

cela!)

Que Constant est bête de me dire tout cela! Il me fait joie et me

laisse, par ses sottes paroles, l'inquiétude au coeur! Il y en a

d'autres. Il me préfère. Pourquoi? Parce que je suis sans

conséquence, et qu'il est enfant avec une enfant. Je lui fais

diversion; c'est beaucoup, mais ce n'est pas assez; cela ne peut être

durable! Ah! toujours mon idée fixe: quand ce sera fini, je partirai.

Au lieu de dire: «Enfant, chère bonne, vous trouverez autre chose!» Et

pourtant c'était bien enfant!

J'arrive. Constant me dit:

--Le Consul est monté; il vous attend.

J'entre. Personne. Je cherche dans toutes les chambres. J'appelle.

Rien! personne! Je sonne:

--Constant, le Consul est redescendu?

--Non, madame; cherchez bien.

Il me fait signe et me montre la porte du boudoir, où je n'avais pas

eu l'idée d'entrer. Le Consul était là, caché sous les coussins, et

riant comme un écolier. Il m'avait demandé mon portrait, et je le lui

apportais. C'est une miniature qu'il ne trouva pas très bien, et il

avait raison.

--Eh bien, rendez-le-moi; je m'en ferai faire un autre.

--Non, je le garde; fais-en toujours faire.

--Oui, mais à une condition.

--Ah! des conditions, mademoiselle Georgina! Voyons les conditions.

--Écoutez donc: ce n'est pas amusant de poser, et pour moi surtout qui

n'ai pas de patience; aussi je vous fais un grand sacrifice. Eh bien,

je veux en échange votre portrait. Voyez-vous, cela, je le veux. Non,

je désire, si cela est mieux.

--Si tu es bien sage et bien gentille, je te le donnerai.

Et il ne me fit pas la proposition de me donner une pièce d'or

à son effigie, comme on a bien voulu le dire. J'ai eu et j'ai bien son

portrait, une adorable miniature, bien donnée par lui à moi.

--Comme je n'ai pas encore votre portrait, je veux aujourd'hui même

autre chose. Ne me refusez pas, car aujourd'hui j'ai très mauvaise

tête et je me fâcherais.

Il riait à en pleurer.

--Je refuse; je veux voir une grosse colère. Allons, va donc; je

refuse.

--Nous allons voir. Sonnez Constant.

--Sonne toi-même; je te le permets.

--Constant, des ciseaux.

--Allons, apporte des ciseaux à madame. Ah! que veux-tu donc faire de

ces ciseaux? Que veux-tu donc me couper? Vraiment, tu me fais peur!

Comme il riait, le cher Consul!

--Je veux vous couper une mèche de ces beaux cheveux, si doux et si

fins.

--Non, non, ma chère; j'en ai trop peu. Et je lui courais après,

tenant mes ciseaux.

--Je n'en veux que quatre: je vous promets de n'en point couper plus.

Si vous n'avez pas confiance en moi, je vais m'en aller.

--Ah! la vilaine petite entêtée! Allons, voyons, coupe! Que cela ne se

voie pas!

Je coupai quatre ou cinq cheveux.

--Voyez si j'ai tenu parole; j'en ai vraiment trop peu.

--Voyons, câline, coupe encore, mais peu.

--Oui, soyez tranquille.

Et j'en coupai une bonne petite mèche.

--Ah! la vilaine menteuse! c'est énorme!

--Non, voyez bien, pardonnez-moi, cela ne se voit pas du tout. Je veux

encore quelque chose.

--Ah çà! auras-tu bientôt fini?

--Tout de suite! Eh bien, je veux que, quand vous viendrez dans votre

petite loge,--vous savez bien, votre petite loge où j'aime tant à vous

voir,--je veux que vous me montriez mon portrait. Je ne sais comment

vous ferez, mais vous me rendrez bien, bien heureuse.

(_Chère amie, il n'y a que vous au monde pour tirer parti de tous ces

détails qui deviendront charmants, entre vos mains._)

Vous voyez le caractère de l'empereur; vous voyez comme il se livrait

tout entier aux caprices d'une gamine. Les grands hommes ont leur côté

faible; il leur est doux quelquefois de descendre et de se faire

petits pour connaître la vie intime et simple dans les détails,

heureux sans doute de s'oublier quelquefois.

Il vint le lendemain entendre _les Horaces_, et, dans un moment où

j'étais placée du côté de sa loge, il leva sa jolie petite main, qui

me fit un signe. Avait-il le portrait? je l'ignore. L'intention était

déjà assez aimable, et je devais m'en contenter.

Malgré les bruits qui couraient sur mon intimité avec le Consul, les

adorateurs (je ne trouve pas d'autre mot, mais c'est mauvais), les

adorateurs ne manquaient pas de se présenter. Décidément, je ne

voulais pas vivre tout à fait comme une recluse. Je recevais dans ma

loge, après mes représentations, des Français, des étrangers de haute

distinction. Pourquoi ne pas, de temps en temps, les recevoir chez

moi?

On m'annonça un jour le secrétaire du prince de Wurtemberg

(historique). Je reçus ce monsieur, qui m'apporta, de la part du

prince, une bague magnifique en diamants, qu'il me pria d'accepter, en

témoignage du plaisir qu'il avait éprouvé à la représentation des

_Horaces_. C'était un simple hommage qu'il espérait que j'accepterais;

et, en outre, une énorme bourse en velours rouge brodée en or, de ces

bourses de la forme de celles où l'on fait les quêtes. Cette bourse,

d'une dimension colossale, était remplie de louis.

--Monsieur, dites au prince que j'accepte avec plaisir et orgueil la

bague qu'il daigne m'offrir. Quant à la bourse, je la refuse. Il peut

faire un meilleur usage de cet argent; il soulagera beaucoup

d'infortunes. Mais les artistes français n'ont pas l'habitude de

recevoir des offrandes d'argent.

Ce monsieur fut très confus.

--Mademoiselle, le prince vous fera ses excuses, si vous voulez bien

le recevoir. Il ne voulait point vous blesser en vous offrant cette

bourse, et il vous aurait priée--je n'en fais aucun doute--de

distribuer vous-même cet argent.

--Remerciez le prince, monsieur, et veuillez lui dire que je fais mes

petites aumônes, très modestes, avec ma petite bourse. Oui, M. le

prince peut venir et j'aurai grand plaisir à le recevoir et le

remercier. (Ceci m'est arrivé.)

Le prince vint le lendemain, et, jugez de ma surprise: c'était le

soi-disant secrétaire!

--Eh! mon Dieu! prince, pourquoi ce déguisement, je vous prie?

--Pardon, mademoiselle, mais je n'osais pas.

--Ah! oui, à cause de cette belle bourse. Vous ne me

connaissez pas, prince, mais l'or est un mauvais passe-partout pour

arriver à moi. Je n'aime pas l'argent.

Le prince était grand, très mince, fort timide, ce qui lui donnait

l'air assez gauche. C'était le père, je crois (_vous pouvez le savoir,

Valmore_), de l'impératrice de Russie, femme de Paul Ier.

Ce cher prince venait me voir dans ma loge, où il trouvait belle et

bonne compagnie. Ces réunions étaient ravissantes. Après la

représentation de la tragédie, Talma, auquel on rendait les mêmes

visites, descendait toujours dans ma loge, accompagné de son cortège

d'artistes et de grands seigneurs. Il est arrivé souvent que Mongila,

le premier garçon du théâtre, vint nous avertir que le spectacle était

fini. Pas possible!

En voyant le Premier Consul, il me dit:

--Eh bien, Georgina, vous avez reçu le prince de Wurtemberg?

--Oui, et je vais vous conter ce qui m'est arrivé.

--En huit jours, il peut arriver beaucoup de choses.

--Vous devenez trop rare, écoutez donc! Je m'ennuie. J'ai reçu le

prince et j'en recevrai bien d'autres. D'ailleurs, vous savez, toutes

les visites que nous recevons dans nos loges, nous pouvons bien les

recevoir aux grandes lumières.

--Vous avez, chère Georgina, des dispositions aux grandeurs.

--Vous m'en avez donné le goût; on se forme à une si belle école. Mais

vous savez bien que, tant que j'aurai le bonheur de vous inspirer un

peu d'intérêt, je ne ferai rien qui puisse refroidir votre

bienveillance.

--Mais après?

--Je ne sais pas ce qui peut arriver.

--Vous êtes une sotte.

--Voici donc ce que je voulais vous dire: voici la bague d'abord.

Je lui racontai l'histoire de la bourse.

--Fi! dit le Consul. C'est de mauvais goût! Vous avez reçu cette bague

un peu légèrement. Je vous engage pour vous à ne plus recevoir de

présents en hommage soi-disant de votre talent; cela n'est pas

convenable.

--Pourtant, il y avait des artistes qui ont reçu des présents, à

l'étranger: cela se voit tous les jours. Ce n'est pas leur faute, si

les Français ne témoignent leur admiration que par de belles phrases:

c'est meilleur marché.

--Georgina, vous ne me plaisez pas, ce soir. Je n'aime pas ce langage.

Je crois que je ferai bien de vous marier.

(_Je ne me rappelle pas si je vous ai parlé de cette proposition qui

m'a été faite; je la répète peut-être encore. Qu'importe!_)

--Me marier! moi! Et à qui donc? mon Dieu!

-Soyez tranquille, je vous donnerai à un général. Vous quitterez le

théâtre, bien entendu, et vous vivrez honorablement.

--Cette proposition, que vous me faites, est sérieuse?

--Très sérieuse.

Je fus blessée jusqu'au fond du coeur. Ah! Constant, vous avez eu

la bêtise de me dire la vérité. Allons, une grande dame a

passé par là. Ma résolution fut bien vite arrêtée.

--Je vous demande mille fois pardon de vous désobéir, mais je ne veux

pas me marier, je ne puis plus me marier. Quand vous avez eu le

caprice de m'appeler près de vous...

--Le caprice? dit-il.

--Eh! mon Dieu! oui, le caprice!... j'étais artiste, je resterai

artiste. Moi, prendre un mari de convention? Ah! s'il s'en trouve un

assez complaisant pour jouer ce rôle, convenez qu'on ne peut aimer ni

estimer un pareil homme!

--Tu as raison, Georgina; tu es une brave fille.

Je parlai ainsi à l'empereur sans gêne, sans fausseté, vingt fois.

Voulant lui tenir un langage du monde que l'on apprend comme un rôle,

l'empereur m'arrêtait en riant, en me disant:

--Laisse tes sottes phrases, parle-moi comme tu le sens; ne fais pas

d'esprit avec moi. Dis-moi tout ce qui te vient naturellement.

Il ne se fâchait jamais de mes boutades, de mes bêtises, si vous

voulez. C'est, je crois, ce qui a fait que, malgré des absences, je

l'ai toujours et jusqu'au dernier moment trouvé bon et excellent pour

moi! Aussi, c'est un culte, une adoration que rien n'a pu changer, et

je m'en fais gloire! Tous ces souvenirs m'ont consolée de bien des

déceptions et de bien des misères, de bien des abandons! Pauvre

empereur! Combien il a dû souffrir, cet illustre martyr! On n'a pas le

droit de se plaindre!

(_Chère amie, placez-moi ces lignes sur mon empereur; j'y tiens._)

L'empereur ne fut pas huit jours sans me revoir. Je le

retrouvai gai et bon toujours. Il m'arriva une singulière aventure que

je vais vous raconter.

On m'annonce le capitaine Hill, Anglais, Américain?

--Que ce monsieur vous dise ce qu'il veut, Clémentine. Vous savez que

je ne reçois plus les personnes qui ne me sont point présentées et que

je ne connais point. Eh bien, allez donc! Que veut-il?

--Il dit qu'il ne peut dire qu'à vous seule ce dont il est chargé.

--Eh bien, qu'il m'écrive!

--Ce monsieur prétend qu'il ne peut pas écrire cela; il ne peut parler

ni écrire.

--Eh bien, dites-lui qu'il aille se promener et que je ne veux pas le

recevoir, et ne revenez pas: cela me fatigue.

Malgré mon ordre, Clémentine, qui ne se laissait pas intimider,

rentre.

--Ah çà! encore, insolente! Laissez-moi!

--Mais, mademoiselle, ce monsieur est très amusant, et votre curiosité

sera assez piquée quand vous saurez. Ce qu'il a à vous dire est un

secret qu'il ne peut confier qu'à vous seule.

--Un secret! Ceci est singulier! Eh bien, demain, à deux heures, je le

recevrai. Qu'est-ce que c'est que cet homme? Il vient demander un

secours? C'est un pauvre honteux?

--Oh! que non! C'est un très bel homme, très bien mis, très élégant.

--Eh bien, c'est peut-être un voleur. Il me fait peur, le bel homme!

Clémentine, vous resterez là dans le boudoir, et le valet de chambre

restera en sentinelle à la porte de ma chambre. C'est vous qui

serez cause de quelque malheur peut-être, sotte que vous êtes.

Venir exciter ma curiosité! Il n'est pas encore reçu, votre bel homme!

A deux heures, le lendemain, on m'annonce le capitaine Hill.

--Allons! le sort en est jeté! Qu'il entre, et restez là.

C'était effectivement un homme très bien, d'excellentes manières.

--Que me voulez-vous, monsieur?

--Madame, je suis chargé d'une mission assez délicate et qui

m'embarrasse étrangement. Madame, pardonnez-moi d'abord la proposition

que je vais vous faire. J'ai à vous parler sérieusement, mais mes

paroles ne peuvent être entendues qu'en plein air.

--Comment! monsieur, en plein air! Effectivement, cette proposition

singulière ne peut être acceptée et je ne l'accepte pas. Excusez-moi,

monsieur, si je vous quitte, mais je ne puis vous entendre plus

longtemps.

--Mais, madame, soyez sans méfiance, je vous prie.

--Ah çà! monsieur, vous voulez donc m'enlever?

--Mais, madame, point le moins du monde. Faites-vous suivre par votre

voiture, par vos gens, au bois de Boulogne. Veuillez accepter une

place dans ma voiture et, une fois en plein air, vous saurez tout et

vous apprendrez le but de ma mission, qui peut-être ne sera pas sans

intérêt pour vous.

--Tout ceci est peut-être vrai, mais je refuse.

J'avais une peur affreuse.

--Réfléchissez, madame; ce que j'ai à vous offrir ne se

présente pas deux fois dans la vie. Réfléchissez et peut-être

serez-vous plus confiante.

J'avais la tête à l'envers.

--Eh bien, Clémentine, qu'en dites-vous? N'est-ce pas effrayant?

--Ma foi, non, mademoiselle! Cet homme est bien. Quel mal voulez-vous

qu'il vous fasse? A votre place, moi, j'irais.

--Eh bien, allez-y. Vous y gagnerez quelque chose sans doute; pour

moi, je n'irai pas. Quel est cet homme?

Et les suppositions marchaient. Mon imagination courait de même. Il

revint le lendemain... Je refusai... Le surlendemain... Il me fatigue,

cet homme! Je veux savoir ce qu'il est.

--Qu'il vienne demain à deux heures! J'irai.

Le lendemain, me voilà en voiture à côté de ce personnage mystérieux,

beau, jeune, en vérité, qui aurait mieux fait de parler pour lui. Je

suis bien inconséquente de m'exposer ainsi. Je regardais à la portière

à chaque instant pour m'assurer que j'étais suivie par ma voiture et

mes domestiques.

Arrivés au bois de Boulogne:

--Enfin, monsieur, nous voici en plein air, j'espère. Expliquez-vous

vite, car, je vous l'avoue, j'ai hâte de vous quitter.

Il me fit donc dans cette entrevue des demi-confidences: que j'avais

inspiré une passion violente à un très haut et puissant seigneur

anglais, qu'il avait fait faire mon portrait (quelque croûte sans

doute!) qu'il était amoureux fou et qu'il voulait à tout prix me faire

quitter la France.

Je me mis à rire.

--Ne riez, madame! C'est tout à fait sérieux. (Si je le veux

bien, sans doute!)

Il me donna des détails sur la maison que j'occuperais, sur

l'existence brillante que je mènerais, mais détails toujours

mystérieux.

--Oui, monsieur, tout cela est vraiment magnifique. Mais de qui me

parlez-vous enfin? En supposant que, pour la première fois de ma vie,

les richesses me tentent au point de tout quitter et de m'exiler dans

un pays que je n'aime point et que je n'aimerai jamais, au moins je

veux savoir le nom de ce brillant et fastueux amant. Vous avouerez,

mon cher monsieur, que tout cela ressemble trop à un conte des _Mille

et une nuits_; qu'il est bizarre que vous, jeune et beau cavalier,

vous vous chargiez d'une pareille ambassade. C'est à n'y rien

comprendre.

Il ne voulut pas m'en dire plus.

--Alors, lui dis-je, bonjour, monsieur! Je remonte dans ma voiture.

Ce que je fis en riant de tout mon coeur de cette comique aventure.

C'est un original, il a voulu s'amuser. Voilà tout! Je n'y pensais

plus et n'en parlais même plus.

Mais cet homme était toujours devant moi, planté aux promenades, aux

théâtres.

--Ah! mon cher monsieur, votre persévérance à me suivre commence

étrangement à me fatiguer. Je suis bien tentée de dire au Consul votre

inconcevable obstination. Mais à quoi bon? C'est un original,

laissons-le de côté.

Il ne se tint pas pour battu; il revint, puis encore. Je ne voulus

plus le recevoir. Il m'attendit au bas de l'escalier, et, au

moment de monter en voiture, il me suppliait de l'entendre un instant.

Il fallut être polie. Je ne pouvais pas mortifier cet homme devant mon

domestique.

--Madame, en grâce, accordez-moi une seconde entrevue au Bois?

--Ah! mon cher monsieur, pour cette fois, allez vous promener tout

seul. Cette plaisanterie se prolonge trop, elle me fatigue au dernier

point. Veuillez donc ne pas insister. Vous me fâcheriez. Enfin,

écrivez cela à qui vous envoie et donnez-moi la paix! Mille

compliments et surtout au revoir.

--Vous m'ordonnez de me retirer, madame. J'obéis; mais, avant de vous

quitter, je ne dois pas vous laisser ignorer qu'ayant reçu

l'autorisation de tout vous dire, je devais espérer que vous

m'accorderiez une seconde entrevue!

--Ah! vous avez reçu l'autorisation de me faire connaître votre

mystérieuse mission?

L'affreuse curiosité était là qui me poussait. Puis, ceci partait d'un

pays qui m'inspirait peu de confiance. Je me décidai de suite: je

n'avais plus aucune crainte pour moi, je voulais tout savoir.

--Allons, monsieur, venez, mais à l'instant. Votre voiture est là, j'y

monte, et que la mienne me suive.

Cet homme ne me disait pas un mot tant que nous étions dans Paris;

mais, au milieu des arbres, il prenait la parole. Il commence par

jeter des parures en diamants, mais de magnifiques diamants,

savez-vous: collier, bracelets, boucles d'oreilles, tout cela tenu par

de petites chaînes de Venise. Les boucles d'oreilles surtout étaient

royales: de grosses pierres suspendues à de gros boutons.

C'était éblouissant.

--Ah! monsieur, tout cela est très beau! Après?

--Madame, tout ceci est à vous. On vous prie de les accepter. Voici,

en outre, le portrait du prince.

--Ce monsieur est très bien. Les diamants qui entourent son portrait

ne sont pas moins beaux. C'est superbe! Mais je n'ai pas l'honneur de

connaître ce visage-là. Son nom, je vous prie?

--Madame, c'est le prince de Galles.

--Ah! monsieur, c'est le prince de Galles! C'est très bien! Reprenez

tous ces objets. Je vous quitte, monsieur, et je vous salue.

Je remonte dans ma voiture.

--Mais vous refusez donc, madame?

--Je refuse, monsieur, avec joie.

Je devais voir le Consul le soir même, et je me hâtai de lui tout

raconter.

--J'étais effrayée, je vous jure, du nom du personnage! Je vous dis

tout cela et ne m'accusez pas de pure curiosité. Non, je voyais des

choses plus graves.

--Chère Georgina, on voulait peut-être faire revivre une seconde

Judith.

--Vous ne serez jamais un Holopherne.

--Rassure-toi, va, je savais tout. Tu ne le reverras plus.

Effectivement, je n'entendis plus parler de lui.

(_Chère bonne, toute cette aventure est vraie, très piquante et toute

vraie. Toute l'histoire du capitaine Hill est vraie._)

Je ne rencontrai plus cet homme. Ma vie théâtrale me soutenait contre

les ennuis. Je jouais souvent. Je vais savoir de Verteuil les

ouvrages tragiques nouveaux de cette époque.

(_Vous devez vous en souvenir, vous, cher Valmore._)

Tous ces ouvrages avaient peu de succès. Il y en eut un en 1806, je

crois, qui fit courir tout Paris: _les Templiers_, de Raynouard. Je

n'oublierai pas cette première représentation, qui fut bien funeste à

mon coeur.

Ne pouvant se procurer de loge, ni pour or, ni pour argent, je fis

placer ma bonne petite mère dans les coulisses. Elle se trouva mal; on

s'empressa autour d'elle et on lui vola son cachemire! Ceci était peu

de chose, hélas! mais, à dater de ce jour, ma mère fut constamment

malade. Pauvre mère, elle était frappée à mort.

Nos rôles, à Lafont et à moi, étaient de vrais compères; celui de

Lafont surtout. Le mien était semé de quelques beaux vers, qui

produisaient un immense effet. Talma, dans Marigny, était admirable et

touchant au possible. Saint-Prix, dans le grand maître, était beau. Le

brillant Dalmas faisait trépigner dans son récit du connétable, récit

très beau, si vous vous le rappelez, mon cher Valmore. Chaque

représentation remplissait la salle jusqu'aux combles; succès

productif et long! Notre salle était si mal construite que je crois

qu'on ne pouvait guère atteindre que le chiffre de quatre mille

francs.

Mon rôle devait exciter peu d'envie, et pourtant cette pauvre

Duchesnois était furieuse.

--On vous a donné le rôle pour votre physique.

--Vous croyez, ma chère? Vous vous faites tort. Je trouve le vôtre

très original.

Je viens d'écrire à Fonta, de la Comédie-Française, pour lui

demander le nombre des ouvrages tragiques qui se sont joués depuis mon

début jusqu'au jour de mon départ pour la Russie, et depuis mon

retour en 1813, jusqu'au jour où un arrêté de M. de Duras m'a

renvoyée. Je pense que tout cela est fort utile.

J'avais été plus de quinze jour sans revoir le Consul. Je ne lui fis

rien dire. J'attendais, et cette fois sans impatience et presque

résolue à refuser ma visite, si l'on venait me la demander; ce qui ne

tarda pas à arriver.

Constant vint me prier, de la part du Consul, de venir le soir aux

Tuileries.

--Impossible, mon cher! Depuis quinze jours, je me suis bien portée;

aujourd'hui, je suis indisposée et pour rien au monde je ne voudrais

sortir.

Constant insista.

--Le Consul se fâchera.

--J'en suis désolée, mais je ne veux pas sortir.

Étais-je donc une esclave? Non, en vérité; j'avais aussi mes caprices.

Le lendemain, j'étais aux Français, dans ma petite loge d'avant-scène,

donnant sur le théâtre, juste en face de celle du Consul, qui, ce

jour-là, était aux Français. On y jouait _les Femmes savantes_ et je

ne sais plus quelle petite pièce. Je ne regardai pas une fois cette

loge, je m'en serais bien gardée. J'étais trop blessée pour cela. On

frappa à ma loge; je vis le beau et bon Murat.

--Qui me procure l'honneur de votre visite?

--Rien, ma chère Georgina; le plaisir de causer un instant avec vous,

voilà tout. Vous êtes bien dans cette petite loge; elle est

charmante; on est tout à fait chez soi. Puis, juste en face du

Consul.

--J'ai toujours eu cette loge; je n'aime pas à me montrer. Ici, à

peine si je suis aperçue, et je vois tout le monde; puis, on peut

causer à son aise.

--Jetez donc les yeux sur la loge du Consul; il vous regarde beaucoup,

tout en ayant l'air d'écouter _les Femmes savantes_.

--Ah! mais j'en suis très flattée, je vous assure; mais, dans le fait,

cela m'est assez indifférent.

--Il y a donc de la brouille?

--Ah! vous vous moquez! On n'a pas le droit de se brouiller avec le

Consul, mais on a celui de rester chez soi; c'est ce que fais.

--Allons, mauvaise tête, vous avez refusé hier, n'est-ce pas? Vous

consentirez demain.

--Pas plus qu'hier! Tenez, soyez bon, ne me parlez plus de cela. Voyez

comme je suis rouge. Eh bien, c'est que je suis en colère. Il fait ici

une chaleur! J'étouffe.

--Voulez-vous, ma chère Georgina, venir faire une petite promenade?

--Ah! très volontiers! Je serai charmée de sortir.

--Donnez-moi une place dans votre voiture, Georgina. Où se tient-elle?

--Là, dans la rue Montpensier.

--J'y vais.

Nous voilà installés. Il était excellent, le prince Murat, et certes

il ne faisait pas l'aimable.

--Allons au bois de Boulogne.

--Allons.

J'étais enchantée d'avoir quitté ma loge avant le départ du Consul.

Petit amour-propre satisfait, et coeur blessé. Ah! les pauvres

femmes!

--Voyons, général, que me voulez-vous? Vous voyez bien que

c'est fini. Le Consul est resté quinze jours sans me voir.

--Eh bien, qu'est-ce que cela prouve? Vous croyez donc, ma chère, que

c'est un homme comme un autre, folle que vous êtes?

--Vous dites folle? dites donc sotte! Vous dites que ce n'est pas un

homme comme les autres? Vous avez raison, c'est un beau grand homme

au-dessus de tout. Mais, pour les femmes, c'est un homme comme les

autres.

--Vous vous valez toutes. Malgré toute votre charmante colère, il faut

ne pas être entêtée; il faut y aller demain: il le désire. Je vous le

dis pour vous. Vous ferez mal de tenir rigueur; soyez heureuse qu'il

désire vous voir. Ah! ma chère, d'autres femmes le conduiraient avec

plus d'habileté. Si vous écoutez votre tête, elle vous fera faire bien

des folies, et plus tard vous vous en repentirez.

--Vous me parlez comme un sage. C'est beau! Vous m'édifiez vraiment et

vous me faite rire, vous, le beau et brillant Murat! Merci, mille

fois, de vos sévères conseils! Je tâcherai d'en profiter, si je puis.

Mais alors je deviendrai fausse. Est-ce cela? Ai-je bien compris? Je

ferai ce que vous me conseillez. Je reverrai le Consul, mais avec un

masque. Si je ne me déguise pas, je suis tout fait disgraciée.

--Soit! mettez le masque, mais qu'il soit d'une couleur bien tendre.

--Changeante, voulez-vous dire? Tenez, général, vous êtes tous des

monstres.

Le lendemain, je fus aux Tuileries, mais sans joie. Je ne sais pas

pourquoi, mais il me semblait qu'un malheur m'attendait. Le

Consul fut le même, toujours bon, toujours aimant; moi, je faisais une

contenance qui n'était que de la manière: je ne souriais pas, j'étais

froide et sérieuse. Le Consul se mit à rire.

--Ah! voilà que vous vous faites un visage. Quittez-le vite, il vous

va fort mal; ne me gâtez pas Georgina. Cette bouderie est sans charme.

Revenez vite à votre nature. Soyez comme vous étiez hier dans votre

loge: une enfant gâtée et mal élevée, qui ne veut pas qu'on la

contrarie.

--Et vous, monsieur, ne soyez pas si longtemps éloigné de moi, ce qui

me déplaît et m'ennuie horriblement.

--On ne fait pas tout ce que l'on veut, ma chère Georgina; mais,

quoiqu'il arrive, soyez assurée que j'aurai toujours un tendre

attachement pour vous et que je ne vous perdrai pas de vue.

--Mais c'est fort triste ce que vous me dites là; je ne vous verrai

donc plus?

--Si, ma chère, toujours; je vous le promets. Soyez sans crainte. En

voilà assez; plus de question aujourd'hui. Soyez bonne et naturelle et

comptez sur moi.

_(Tout ceci, mes amis, se passait comme je l'écris, peu de temps avant

son couronnement Je ne suis pas en train; tout mon pauvre esprit est à

la torture pour de l'argent. Vous comprenez.)_

Je rentrai triste chez moi; malgré toutes les tendresses du Consul, je

sentais qu'il allait se passer quelque chose de triste pour moi. C'est

alors que je répétais: «Je partirai.»

Je revis le Consul peu de jours après; en entrant, il me prit

les mains avec une bonté inouïe, me fit asseoir.

--Ma chère Georgina, il faut que je te dise une chose qui va

t'affliger; mais, pendant quelque temps, je cesserai de te voir. Eh

bien, tu ne dis rien?

--Non, je m'y attendais. J'aurais été insensée de croire que moi, qui

ne suis rien au monde, j'aurais pu occuper une place, je ne dis pas

dans votre coeur, mais dans votre pensée. J'ai été une simple

distraction, voilà tout!

--Tu es une enfant et tu es charmante en me disant cela; tu me prouves

ton attachement, et je t'aime de m'aimer: on nous aime si peu, nous!

Mais je te reverrai, je te le promets.

--Merci de vos bienveillantes paroles, mais je ne profiterai pas de

vos bontés; je partirai.

--Je ne crois pas cela. Tu ne feras pas cette faute: tu perdrais ton

avenir.

--Mon avenir, je n'en ai plus. D'ailleurs, peu m'importe! je partirai.

Le Consul fut plus excellent qu'il ne l'avait jamais été; je fus

profondément touchée de tout ce qu'il daigna me faire entendre de

paroles douces et consolantes. Il était si bon. Il me retint fort

tard.

--Allons, ma bonne Georgina, au revoir.

--Ah! non pas au revoir, adieu!

Tout disparut devant moi! Il me semblait que tout était mort, que rien

ne s'animerait plus. Ah! c'est quand on se sépare que l'on sent tout

le bonheur que l'on perd. J'étais une autre femme bien affaissée par

la douleur.

--Eh bien, Clémentine, vous ne serez plus de nuit à m'attendre. Il

paraît que je ne verrai plus le Consul.

--Est-il possible?

--C'est possible, pour quelque temps, m'a-t-il dit.

--Il faut le croire, mademoiselle. Un homme comme lui ne se gêne pas,

et, si c'était rompu tout à fait, il vous l'aurait dit.

Nous passons le reste de la nuit à faire mille conjectures. Il était

presque six heures quand je revins des Tuileries.

A dix heures, je fis chercher mon Talma, et il arriva, tout essoufflé.

--Eh! bon Dieu! qu'est-il arrivé, ma chère amie, pour me faire

chercher si matin?

--Il arrive que je ne verrai plus le Consul.

--Comment donc cela? Ce n'est pas possible!

--Oh! d'abord tout est possible, bon ami. Quand on s'est jetée dans

une position trop élevée, l'avenir n'existe pas. Pourtant, le Consul a

été d'une tendresse et d'une bonté angéliques. Il m'a dit: «Ma chère

Georgina, pendant quelque temps je ne vous verrai plus, il va se

passer un grand événement qui prendra tous mes instants. Mais je vous

reverrai, je vous le promets.» _(Ce sont ses propres paroles, chère

madame Valmore.)_

--Eh bien, ma chère, il faut le croire. Mais le grand événement!

Voilà, j'y suis? Tu ne sais donc pas? On parle du couronnement du

Consul qui sera proclamé empereur; on dit même que le pape viendra le

sacrer à Notre-Dame. Ce sont les bruits qui courent; mais il n'y a

rien d'officiel là-dessus.

--Eh bien! cher ami, quand cela serait, ce n'est pas parce que je

verrais le Consul que le pape ne viendrait pas et que je ferais

manquer le couronnement.

--Non, mais il a besoin lui-même de faire cesser les

bavardages.

--Dites, mon cher, que sa fantaisie est passée; ou bien veut-il faire

ses dévotions avec humilité et ne pas en être distrait par la

sensation? A la bonne heure! Voyez: ce qui arrive devait arriver, je

vous l'ai dit cent fois. Je n'ai pas à me plaindre. Je suis la seule

fautive! A la grâce de Dieu! Je souffre, c'est bien fait! Oui, cher

ami, je souffre! Mon coeur n'est pas un capital placé à gros

intérêts. Je l'ai donné loyalement, sans calcul. Je n'ai pas songé un

instant à la fortune, il le sait bien, lui; je n'ai jamais rien

désiré. J'étais heureuse du bonheur de le voir. Croyez bien, cher ami,

que je dois souffrir beaucoup.

--Tu te montes la tête; tu vas, tu vas, et tu n'as pas le sens commun.

Pouvais-tu t'imaginer qu'un homme comme lui se transformerait en

amoureux des _Fables_ de Florian? Quand on a le bonheur de fixer les

regards d'un homme aussi immense, il faut, ma chère, se faire grande

et laisser de côté toutes ces idées d'amourettes enfantines.

--Vous avez raison. Je ne dirai plus rien, et je ne me plaindrai pas

d'un mal qui doit céder devant les grandeurs. Je redeviendrai Georgina

comme devant et reprendrai ma gaieté et ma chère indifférence.

Déjeunons, Talma. Puis, si vous voulez être bien gentil, nous irons

nous promener à la campagne.

--Mais il fait un froid de loup, ma chère!

--Bah! le froid fait du bien, il calme; la glace est bonne quand on a

la fièvre. Puis vous irez prévenir chez vous que vous dînerez avec

moi. D'abord, je ne vous laisse pas aller; je veux passer

toute la journée avec vous. Nous irons ce soir entendre notre naïf

Brunet; vous savez, grand tragique, comme il vous fait rire, rire à

faire événement.

--Mais tu disposes de moi: j'avais affaire, j'avais des visites à

rendre.

--Bah! vous ferez tout cela demain. Demain, j'aurai pris mon parti et

vous rendrai votre liberté. C'est dit?

--Allons, fais de moi ce que tu voudras, folle; je suis ton esclave

jusqu'à ce soir.

Le bruit du couronnement s'accréditait de jour en jour et devint enfin

officiel. Un mois après, il eut lieu. (Décembre, la date, le jour,

l'année.)

J'étais d'une tristesse accablante. Pourquoi? Je devais être joyeuse

de voir le grand Napoléon élevé au rang qui lui appartenait et qu'il

avait conquis. Mais l'égoïsme est toujours là. Il me semblait qu'une

fois sur le trône, jamais l'empereur ne reverrait la pauvre Georgina.

Je ne désirais pas voir cette cérémonie. J'avais des places pour

Notre-Dame; rien ne m'aurait décidée à y aller. D'ailleurs, je n'ai

jamais eu la moindre curiosité pour les fêtes publiques. Mais ma

famille voulait voir. Je fis louer des croisées dans une maison qui

faisait face au Pont-Neuf; pour trois cents francs, nous en fûmes

quittes. Mais il fallait aller à pied. J'eus bien de la peine à m'y

décider; de la rue Saint-Honoré, la course était bonne, et au mois de

décembre! Nous fîmes nos toilettes à la lumière, et, quand nous

partîmes, à peine s'il faisait jour. Les rues étaient encombrées,

sablées; on ne pouvait marcher qu'au pas, tant il y avait de monde.

Au bout de deux heures, nous étions en possession de nos

_chères fenêtres_. Mon valet de chambre avait été à l'avance commander

un bon feu et le déjeuner. Nous étions à l'abri du froid et de la

faim. L'argent est bon quelquefois. Nous avions quatre fenêtres, deux

sur la place et deux sur le quai. Le salon était bien: très bonnes

bergères, très bons fauteuils, c'est-à-dire bons, très durs; les

meubles de cette époque étaient atroces. Au moindre mouvement, on se

jetait aux fenêtres.

--Viens, ma soeur, viens voir le cortège.

--C'est bien! J'aurai le temps. Vous ouvrez les fenêtres à chaque

instant. Je suis gelée; laissez-moi au feu. Il faudra peut-être jouer

demain; je n'ai pas envie de m'enrhumer!

Puis j'étais d'un ennui assommant!

--Je dors! Vous m'éveillerez quand vous verrez les chevaux.

--Ah! ah! le cortège.

Cette fois, c'était bien lui.

(_Si Valmore voulait se charger de faire la description de ce

magnifique cortège, ce serait fait de main de maître, et, moi, je n'y

entends rien du tout, et cette description est bien essentielle: elle

fera diversion aux petits détails insignifiants._)

Les voitures à glaces, toute la famille, les soeurs de l'empereur,

cette belle et suave Hortense. (_Je ne me rappelle pas si elle y

était, Valmore, mais elle devait y être._) La voiture du pape Pie VII,

le portecroix monté sur sa mule et que les mauvais petits gamins

tourmentaient; les pièces de monnaie que l'on jetait dans la foule.

(_A toi, Valmore, tous ces détails._)

Enfin, la voiture de l'empereur, chargée d'or; tous les pages,

sur les marchepieds, derrière, par tout, étaient admirables à voir.

Nous étions au premier étage, et rien ne nous échappait; nos regards

plongeaient dans les voitures. L'empereur, calme, souriant; mais

l'impératrice Joséphine était merveilleuse, toujours un goût parfait

dans sa toilette; mais elle toujours noble, toujours le regard

bienveillant, qui vous attirait vers elle. Elle était sous ces habits

la plus simple et la plus ravissante. Le diadème était porté sans

qu'il pût lui paraître lourd. Elle saluait son peuple avec tant de

bonté et d'encouragement que toutes les sympathies lui appartenaient.

Elle était imposante pourtant, mais son sourire vous attirait à elle,

et l'on serait arrivé sous son regard, sans crainte, persuadé qu'elle

ne vous repousserait pas. Ah! c'est qu'elle était bien bonne, cette

adorable femme! Les grandeurs ne l'avaient pas changée: c'était une

femme d'esprit et de coeur. Quel malheur pour la France, pour

l'empereur, que ce divorce!

Le brillant cortège fini, je rentrai chez moi, le coeur triste, en

me disant: «Allons, tout est fini!» Je n'entendis point parler de

l'empereur et ne cherchai pas à le voir. J'avais l'habitude de lui

écrire un petit billet, quand je ne le voyais pas; mais je trouvai que

je devais me tenir à l'écart, ce que je fis. Les fêtes, les

illuminations et les feux d'artifice ne manquèrent pas. Je n'avais

certes pas envie de courir pour voir le spectacle. Mars vint avec

Armand, Thénard, Bourgoin, et me forcèrent à venir avec eux aux

Tuileries. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas leur céder; puis, ma

soeur brûlait d'envie de courir, et, comme la fille de Mars

était la petite amie de ma soeur, il fallut bien se résigner. Nous

voilà aux Tuileries. Au milieu d'une foule compacte qui s'étouffait,

l'empereur, l'impératrice et toute la cour étaient sur le balcon,

venant saluer cette foule remplie d'enthousiasme. Il y eut un moment

vraiment dangereux. Les femmes criant: «J'étouffe!» mes deux pauvres

petites criant plus fort que tout le monde.

--Ah! ma fille! criait Mars tout épouvantée.

--Ah! ma soeur! Sauvez ma soeur, Armand.

Et nous voilà hissant nos deux enfants sur les épaules de ce pauvre

Armand.

--Mes amis, sortons d'ici, s'il est possible, ou nous serons foulés

sous les pieds.

Nous vîmes alors Lafont, Talma et Fleury qui vinrent à nous;

heureusement, mon Dieu! Ils nous firent un passage et, grâce à eux,

nous gagnâmes la rue.

--Voilà une jolie soirée! Nous sommes presque déshabillées et toutes

déchirées. Mon cachemire est joli, en vérité! Il ne tient plus. Je le

garderai en souvenir de la distraction que nous nous sommes donnée.

Bourgoin était furieuse.

--Tenez, ma fille, mon beau voile d'Angleterre a le même sort que

votre cachemire.

--Que le bon Dieu te bénisse, Armand! Tu en es la cause. Pourquoi

es-tu venu me chercher?

Nous finîmes par rire tous de ce désordre de toilette. Cette bonne

Thénard nous dit:

--La soirée ne peut finir ainsi. Venez tous à la maison: nous

danserons, nous souperons; puis, mes enfants, chacun chez soi.

--Soit, dit Fleury; allons danser.

J'étais plus rieuse et plus en train qu'eux tous: c'était la peine.

Nous dansâmes comme des perdus, nous valsâmes. J'avais pris Lafont.

--Ah! ma chère, ne va pas si vite. Eh! mon Dieu! la tête me tourne!

Arrête donc!

--Eh bien, ami, tournons plus vite.

--Je te dis, ma bonne, que je n'en puis plus; je vais me laisser

tomber.

Effectivement, il se fit tomber exprès.

--A présent, ma bonne, tu me laisseras en repos.

On se moquait de lui, on le mit en pénitence.

--Très bien! mes amis. Allez, je me trouve à merveille dans ce petit

coin où vous me placez. Seulement, donnez-moi de quoi me rafraîchir.

--Thénard, un grand verre d'eau. Lafont a soif.

--Ne vous dérangez pas, mes amis; je vais me servir moi-même. Je sais

où est la fontaine.

Il passa dans la salle à manger, et là il se servit lui-même de très

bon vin.

--Ah! voyez-vous, le Gascon, comme il se joue de vous! Vite, à table!

Il ferait tout disparaître pour se venger.

(_Tous ces détails sont très enfantins; mais, comme ils sont vrais,

vous en ferez ce que vous voudrez._)

Nous nous retirâmes à six heures du matin. Bourgoin dormait dans tous

les coins.

--Ah! ma fille, je n'en puis plus; je n'aurai jamais le courage de

rentrer chez moi.

--Je vous reconduirai, soyez tranquille.

--Et moi, George, dit Mars, il faut me reconduire aussi.

--Et nous de même.

--Mais où voulez-vous que je vous mette tous? C'est impossible!

--Nous monterons sur le siège, derrière, avec le domestique.

--Et cette chère Mezerai, je la garde ici. On lui fera un lit sur le

canapé.

--Venez donc et arrangez-vous comme vous pourrez.

Mars, Bourgoin et moi dans la voiture, les deux enfants avec nous, et

sauve qui peut! Armand sur le siège, Talma aussi; Fleury et Lafont

derrière.

--Bourgoin, ma fille, chasse Talma rue de Seine. C'est une jolie

promenade qu'on nous fait faire; les pauvres chevaux en ont leur

charge.

Armand, Mars, rue de Richelieu; le beau Lafont, rue de Villedo;

Fleury, rue Traversière.

--Bonjour, mes chers camarades. Nous serons tous bien frais

aujourd'hui. Mais nous nous serons bien amusés et bien fatigués.

Courage à vous autres de la Comédie; je ne désespère pas que le public

de ce soir vous siffle. Vous dormirez debout.

(_Votre esprit si gai et si enfant trouvera quelques drôleries dans

cet affreux et bête récit! Que voulez-vous, chère bonne? C'était bête

comme je vous le raconte et deviendra spirituel et amusant sous votre

plume._)

Dix jours après le couronnement, l'empereur fit demander _Cinna_. Son

apparition avec l'impératrice fit éclater un enthousiasme que rien ne

peut décrire. Toutes les dames debout, agitant leurs mouchoirs; les

cris de: «Vive l'empereur! Vive l'impératrice!» étaient à vous fendre

le crâne. C'était juste et beau, hommage d'enthousiasme bien mérité.

Chose étrange je restai froide et insensible comme une statue de

marbre; il s'élevait une barrière infranchissable à mes yeux entre un

empereur et moi. Le passé si charmant devait s'effacer de ma mémoire.

Le pouvait-il de mon coeur? Il fallait l'essayer; le combat était bien

douloureux. Soyons artiste simplement, oublions.

[Illustration: MADEMOISELLE GEORGE DANS LE ROLE D'ÉMILIE DE «CINNA»

D'APRÈS LE TABLEAU DE LAGRENÉE

(Foyer des artistes de la Comédie Française.)]

J'entrai en scène avec la volonté de n'être qu'Émilie, et rien de

plus. Je ne tournai pas une seule fois mes yeux du côté de cette loge

qui naguère me causait tant de joie. Je jouai de mon mieux, encouragée

par Talma qui me répétait sans cesse:

--Ne te laisse pas aller, au moins. Vois cette salle comble et

composée de toutes les illustrations. Ma chère amie, songe à ton

avenir; ne laisse pas prise à la critique. Par orgueil même, à cause

de la présence de l'empereur, tu dois te surpasser.

Cher ami, c'était bien vrai, ce qu'il me disait; aussi, mon

imagination un peu vive se monta, et véritablement j'oubliai tout et

tâchai de me mettre à la hauteur de mon personnage. Mon Talma était

heureux de mon succès. Dans mes scènes avec lui, il me disait tout

bas:

--C'est cela! Tu vas bien, continue; parle, ne force pas ta voix.

Pourtant, il y avait de quoi me troubler; l'empereur m'applaudissait

beaucoup et la bonne et bienveillante Joséphine approuvait par des

signes de sa gracieuse tête les applaudissements que l'on me donnait.

Au Ve acte, au fameux vers:

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres,

je dis ce vers tout bas; je sentais combien l'application

serait inconvenante. Le public le sentit aussi, ce fin et délicat,

public parisien. Il se fit un grand silence; je respirai librement et

relevai la tête. L'empereur et l'impératrice nous firent complimenter.

Ce soir, par exemple, nos loges étaient remplies de tous les

ambassadeurs, de quelques ministres: c'était l'usage. Ces messieurs

aimaient à se trouver au milieu des artistes et sans incognito, aux

grandes lumières, traversant fièrement les corridors qui conduisaient

à nos loges. Ils aimaient à assister à ce petit désordre tout naturel

après les représentations; nous voir en peignoirs, dépouillées de nos

dorures; la femme de chambre qui leur disait:

--Pardon, messieurs, laissez-moi arriver jusqu'à madame. Il faut que

je la décoiffe.

--Vous permettez, messieurs, qu'elle me délivre de ces ornements qui

me fatiguent la tête?

--Comment donc! Nous ne voulons pas vous gêner.

Et ce Talleyrand, exprès, au coin de la cheminée:

--Vous ne la gênez pas. Elle est femme et coquette, notre belle

Georgina; elle veut se faire voir dans toute sa simplicité. Voyez

comme ce peignoir de mousseline doublé de rose lui va bien et laisse

voir ses bras. Convenez, messieurs, que ce costume vaut bien celui

d'Émilie.

--Monseigneur, je vous prie de vous taire. Vous êtes sardonique

toujours dans vos compliments moqueurs. Ah! que vous êtes méchant!

Vous verrez que je ne vous laisserai plus entrer dans ma loge.

--Vous en seriez bien fâchée. Mes compliments ne vous

blessent pas tant que vous voulez le dire. N'est-ce pas, Talma, que

j'ai raison et qu'elle est coquette?

Ce cercle élégant, ces grands seigneurs, les poètes, les peintres, qui

tenaient dignement leur place et auxquels on rendait les hommages,

flattaient la vanité, quelque envie qu'on eût de n'en être pas

atteint. Ce sont des jouissances qui allègent bien des ennuis.

Au milieu de tout cela, je n'entendais pas parler de l'empereur,

depuis le sacre. Je faisais mille projets, je commençais un peu moins

à m'isoler, je recevais plus de monde; je cherchais non les plaisirs,

mais la distraction, du bruit qui m'empêchât de penser. C'était tout

ce que je pouvais souhaiter.

Enfin, après plus de cinq semaines, Constant arriva:

--Quel hasard vous mène ici après une si longue absence? Que

voulez-vous?

--L'empereur vous prie de venir ce soir.

--Ah! il se souvient de moi? Dites à l'empereur que je me rendrai à

ses ordres. Quelle heure?

--Huit heures.

--Je serai prête.

Ah! cette fois, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place. J'ai

mon pauvre coeur froissé, mon Dieu!

J'avais fait une toilette éblouissante. L'empereur me reçut avec la

même bonté.

--Que vous êtes belle, Georgina! Quelle parure!

--Peut-on être trop bien, sire, quand on a l'honneur d'être admise

près de Votre Majesté?

--Ah! ma chère, quelle tenue et quel langage bien maniérés! Allons,

Georgina, les manières guindées vous vont mal. Soyez ce que

vous étiez, une excellente personne franche et simple.

--Sire, en cinq semaines, on change; vous m'avez donné le temps de

réfléchir et de me déshabituer! Non, je ne suis plus la même, je le

sens. Je serai toujours honorée quand Votre Majesté daignera me

recevoir, voilà tout. Je suis découragée, il faut que je change d'air.

Que vous dirai-je? Il fut très indulgent, il fut parfait, se donnant

la peine de me désabuser sur mes craintes. Je recevais ses bonnes

paroles, mais je n'y croyais pas. Je rentrai avec des pensées très

mauvaises, presque paralysée. Dois-je croire? Dois-je douter? Oui, je

l'ai retrouvé comme par le passé, mais je ne sais pourquoi l'empereur

a chassé mon Premier Consul; tout est plus grand, plus imposant: le

bonheur ne doit plus être là. Cherchons-le ailleurs, si le bonheur

existe. Je voyais plus rarement l'empereur. On commençait à parler

bien bas d'une belle personne (mariée pourtant!) attachée à

l'impératrice; on disait plus bas encore que l'empereur lui rendait

des soins. Chère Joséphine, il valait encore mieux la simple actrice;

elle restait éloignée, elle ne blessait pas. (_Vous verrez, bonne, si

vous voulez mettre cela: c'était Mme Duchâtel._)

Ne me trouvant bien nulle part; je voulus quitter mon appartement de

la rue Saint-Honoré. Je l'avais pris en dégoût.

(_Bonne chère amie, j'ai si peu la tête à ce que je fais, que je ne

sais plus si je vous ai raconté la petite anecdote de Demidoff;

j'étais encore rue Saint-Honoré._)

Demidoff avait la prétention, à cause de son immense fortune,

de se faire appeler comte (il ne l'était point). Il avait des mines de

fer en Sibérie. Du reste, c'était un homme charmant et spirituel. Il

venait donc, lui aussi, nous visiter dans nos loges; on avait de la

considération pour lui, pour ses mines. Il m'envoya par son secrétaire

un mauvais petit diadème, avec de méchants petits brillants par-ci

par-là.

--M. le comte vous prie, mademoiselle, d'accepter ce petit souvenir,

comme hommage à l'artiste.

Il n'y avait rien à dire.

--Remerciez le comte, monsieur, en lui disant que, comme artiste, je

suis flattée et reconnaissante de cette marque de son suffrage.

--Il vous demande, mademoiselle, la permission de vous présenter son

respect.

Je reçois le comte dans ma loge. Pourquoi refuserais-je de le recevoir

chez moi?

--Il peut venir, monsieur.

Il ne se fit pas attendre, le riche avare. Il vint le lendemain.

--Je suis très sensible à votre aimable souvenir, monsieur le comte.

--Je l'offre à l'artiste, et bien plus encore à la femme.

--Ah! monsieur le comte, vous gâtez votre présent. Comme artiste, je

le recevrais; comme femme, permettez-moi de le refuser.

Je lui remis son petit écrin. Il fut assez décontenancé.

--Mais, enfin, je ne puis donc espérer un peu de retour aux sentiments

que vous m'inspirez?

--Vous vous y prenez singulièrement. Vous faites donc

toujours le commerce, monsieur le comte? C'est peu politique! Non,

monsieur le comte, je n'ai pas le moindre désir de répondre à vos

nobles sentiments. Emportez votre cadeau. Voyez, examinez; il n'y

manque rien que le bon goût.

Il disparut avec sa boîte. Quelques jours après, le tout petit et

modeste diadème ornait le front de ma jolie camarade B...

(_Voilà, chère; il n'y a que vous qui puissiez tirer parti de ces

riens._)

Je déménageais donc pour prendre un très bel appartement, rue

Louis-le-Grand, au premier. C'est de là que je partis pour la Russie.

Je ne puis, toutes les fois que je passe dans cette rue, m'empêcher de

lever la tête sur le grand balcon. Je vois encore les trois persiennes

que je fis poser au salon. Que de souvenirs, que de regrets de n'avoir

pas compris la vie telle qu'elle est, positive et argenteuse! Les

idées d'alors n'étaient pas toutes à l'argent, on ne se torturait pas

l'esprit par les spéculations. Ne regrettons pas d'avoir passé la vie

plus douce, de n'avoir éprouvé que l'ambition d'une artiste et des

sentiments de femme qui, s'ils ne vous enrichissent pas, ne vous

avilissent pas et vous rendent heureuse. Ces souvenirs vous conservent

les émotions toujours jeunes, ce qui vaut mieux que l'or.

Je voyais souvent le prince de Metternich, ambassadeur d'Autriche près

de la cour de France. Ce fameux diplomate était fort gai, très sans

façon, très simple, très spirituel et moqueur; il aimait à rire, le

grand diplomate.

--J'ai une loge pour le Palais-Royal. Soyez bonne; venez-y; nous

rirons.

--Je ne ris pas tant que cela à toutes ces niaiseries. J'aime

la naïveté de Brunet, de temps en temps; mais vous, vous y passeriez

toutes vos soirées. Décidément, vous adorez les queues-rouges. Quand

vous venez à nos tragédies, qui doivent vous ennuyer à périr, convenez

que c'est bien plutôt pour causer dans nos loges. Homme sérieux, j'ai

de vous une singulière opinion. Cher prince, je pense que, tôt ou

tard, vous nous ferez grand mal.

--Chère belle, ah! vous faites de la politique et vous voulez lire

dans l'avenir. Qui peut savoir ce qui nous est réservé? Pour le

moment, je suis dans les meilleures dispositions; si elles changent,

vous le saurez, grande diplomate; ce ne sera pas ma faute, mais celle

des événements.

--Oui, vous serez entraîné tout entier aux intérêts de votre pays,

sans oublier les vôtres. Cher prince, vous connaissez trop les

caprices du sort pour vous sacrifier entièrement, n'est-ce pas?

--Tenez, parlons de Brunet; c'est plus gai.

Ce cher Metternich parlait ainsi, et à Dresde l'empereur a eu le tort

de ne pas l'acheter: il nous a fait tout le mal que j'avais prédit.

(_Dites là-dessus tout ce que vous voudrez, chère bonne._)

Il venait m'offrir de faire des promenades avec lui.

--Je suis sensible à votre attention, mais vous me faites monter dans

un cabriolet détestable, que vous conduisez vous-même, ce qui me cause

des frayeurs atroces. Ces promenades-là sont très ennuyeuses et je

n'en veux plus. Je préfère causer, c'est plus amusant. Quand vous

tenez les guides de votre mauvais cheval, on ne dit pas un

mot. C'est trop allemand. Je m'amuse bien plus au Raincy, chez Ouvrard

voilà de jolies parties. Nous allons là avec Talma, Fleury, Armand.

C'est un séjour magnifique.

--Ah! vous voyez le grand financier?

--Financier, comme vous voudrez, mais qui reçoit son monde en grand

seigneur. Dernièrement, nous y avons passé trois jours, Mlles Devienne

et Mars, et nos trois compagnons Talma, Fleury et Armand. Le temps

passa vite. Ah! par exemple, le paysage très joli, de ces charmantes

voitures découvertes, mais traînées par deux pauvres chevaux qui

ressemblent aux chevaux de M. Demasine. Il est étrange, cet homme! Ce

sont des contrastes inouïs. Ce château magnifique que Junot a habité

longtemps, où tout le luxe est déployé. Il y là une salle de bains

délicieuse: c'est un immense bassin, tout en marbre, où l'eau tombe de

partout, comme les bains des Pyrénées; on peut s'y baigner en

compagnie de vingt ou trente personnes. Les ornements qui sont

charmants, des peintures délicieuses, ottomanes, tapis, rien y manque.

C'est un Lucullus que ce charmant et distingué financier. Dans cette

superbe propriété, il y a çà et là des habitations ravissantes. Nous

logeons, nous, à la Chaumière, au dehors; mais le dedans d'une

élégance et d'un confortable parfait; puis, à côté de cela, deux

chevaux étiques; voilà!

--Vous allez souvent à cette belle campagne?

--Le plus souvent possible.

Puis ce M. Ouvrard est un homme charmant; les manières les plus

distinguées, fin, parlant peu, il s'était fait lui-même, cet

homme intelligent. Son origine était peu relevée; on dit qu'il était

fils d'un épicier. Il ne le criait pas trop. Je lui disais: «Allez,

cher monsieur Ouvrard, vous faites grandement les choses, mais vous

êtes un homme sans coeur, depuis que vous avez quitté votre tablier

bleu; vous portiez alors votre coeur, mais derrière le dos, et vous

ne l'avez jamais remis à la bonne place...» Il riait de bonne foi et

ne se blessait point de cette plaisanterie. Mais, cher prince, la

vérité, c'est qu'il n'avait point de coeur, mais beaucoup d'orgueil.

Pour lui, il était très simple, mais rempli d'élégance, très recherché

et très coquet, sans en avoir l'air. Toujours chaussé à merveille, il

avait raison: son pied était très petit. Toujours en culottes courtes,

des bas de soie, habit boutonné, gilet et cravate blanche; du linge

d'une finesse! Très joli homme; les yeux petits, par exemple, mais une

très jolie bouche, des dents superbes et un sourire charmant. Oh! il a

fait de grandes passions et il en fera encore. Cette belle Mme Tallien

a été très longtemps enchaînée; elle a eu de lui une progéniture

immense, et il la trompait, cette belle personne. Ce cher Ouvrard est

un Lovelace. Il voltigeait beaucoup, il pouvait être constant, mais

fidèle, jamais!

(_Je vous donne tous ces détails. Ouvrard est un homme gui a marqué

beaucoup; on peut donc en parler._)

--Mais, ma chère mademoiselle George, il me semble, à la manière dont

vous en parlez, que vous êtes dans la route des trompées?

--Non, je vous l'assure; pas pour le moment du moins. D'ailleurs,

parlez-en à Mars; elle vous tiendra le même langage: elle vous

dira qu'il est très séduisant et qu'il faut se tenir sur ses gardes. A

Paris, il avait un hôtel rue du Mont-Blanc. Alors il nous contait

qu'il avait une salle à manger où la table, par un ressort, montait

toute servie et disparaissait pour remonter ensuite chargée du nouveau

service, afin d'éviter les domestiques. Vous voyez comme il comprend

la vie. Nous n'avons pas vu cette demeure féerique, il l'avait vendue,

mais nous allions dîner chez lui dans son hôtel, boulevard de la

Madeleine, hôtel immense dont il n'habitait que l'entresol; le comte

de Rémusat avait tout le reste de l'hôtel, le jardin.

L'entresol d'Ouvrard était à peine meublé; sa femme, que l'on ne

voyait jamais, habitait un autre corps de logis. Quelle singulière

existence! On était là, comme au Raincy, servi d'une manière

financière. Ses enfants venaient, après le dîner, jouer avec ma

soeur et la fille de Mlle Mars. Il avait son frère, aimable et bon

garçon. Notre ami Florence venait avec nous et ranimait un peu ces

dîners, quelquefois assez monotones. Il nous parlait beaucoup de la

belle martyre Marie-Antoinette. Il nous citait mille faits de sa

bonté, entre autres: un matin--heure à laquelle la reine se faisait

coiffer et permettait à Florence, régisseur de la Comédie-Française,

de venir prendre ses ordres--on vint dire à la reine que toute une

famille en pleurs venait se jeter à ses pieds pour demander la grâce

d'un père et d'un mari. La reine se leva aussitôt, et tout en

déshabillé du matin, à moitié coiffée, elle fut au-devant de cette

famille éplorée et, sans perdre un instant, chez le roi avec toute

cette famille, se fait ouvrir, entre, et, jetant cette famille

aux pieds du roi, elle s'y jette elle-même pour demander grâce. Elle

l'obtint et revint les yeux encore mouillés de larmes et heureuse

_comme une reine_... Noble femme si calomniée, noble coeur de mère,

si broyé, et femme si courageuse dans ce qu'il y a de plus sacré, dans

son coeur de mère. On dit que dans sa prison, dans cette infâme

captivité si longue, elle faisait toujours une réussite pour savoir si

on aurait l'atrocité de l'exécuter. Toujours cette hideuse réussite

disait oui; on devient superstitieux dans le malheur. Que de

souffrances cette adorable femme a éprouvées!

Nous fûmes très émus de ce récit. C'était bien beau et bien sublime de

voir cette grande reine venir dans un pareil désordre de toilette.

Quel abandon de soi-même pour faire une belle action!

--Florence, assez sur ce sujet; nous ne voulons plus pleurer.

Qu'avez-vous donc fait pour le succès de _Misanthrope_? Vous avez par

ce succès gagné vos éperons d'homme habile. Voyons, racontez cela.

--Eh bien, la première représentation avait produit de l'effet sans

contredit, mais on doutait des recettes. Il faudrait inventer quelque

chose. La deuxième représentation a été assez pâle et nous comptions

sur des recettes immenses. A la troisième, Florence avait donné des

loges à des dames d'une demi-vertu, celles qui, quoique jolies,

manquaient de parures; il leur fit des envois de robes, de chapeaux et

de bouquets énormes sous la condition de fondre en larmes, et à

quelques-unes l'ordre de se trouver mal. Ce qui fut dit fut fait. On

fut obligé d'interrompre plusieurs fois la pièce; on transportait ces

malheureuses au foyer, on faisait appeler des médecins, etc. Le manège

dura trois ou quatre représentations et le succès fut énorme. Succès

qui a un peu coûté à la société, mais dont le résultat fut fabuleux.

--Florence, vous êtes un grand homme. A la santé de Florence!

--Et Lekain, notre admirable Lekain, Florence?

--Ah! oui, admirable! Pas comme Talma!

--Allons donc, mon cher ami! A côté de Talma, votre Lekain eût été

rococo, une ganache!

Alors Florence enlevait sa perruque, la foulait aux pieds, et se

posait devant nous tous pour imiter Lekain, qui effectivement était un

grand artiste. Il paraît que, dans tout ce qui était amour, il se

montrait sublime; personne ne parlait comme lui à une femme: Tancrède,

Orosmane, Vendôme _de Duguesclin_ (est-ce Vendôme, Valmore? je ne me

le rappelle pas!), il était merveilleux. Il était laid, mais la

passion l'embellissait tellement que toutes les femmes en étaient

folles. Fleury était très partisan de Lekain.

--Fort bien, messieurs; il était amoureux, il versait de belles larmes

dans Orosmane; fort bien, mais l'amour, c'est commun. C'est comme

nous, c'est vulgaire; mais la fatalité posée sur le front de Talma,

mais ces remords, mais cette mélancolie profonde, mais le délire qui

nous fait trembler tous! Toutes ces émotions palpitantes, croyez-vous

qu'elles ne soient pas plus grandes que vos fades amourettes? Qui

est-ce qui n'est pas amoureux? La couronne de lauriers à Talma, la

couronne de myrte et de roses à Lekain.

Après les fureurs de Florence, vraie parodie des fureurs

d'Oreste, on riait, et, moi, j'emmenais mon Florence dans ma voiture

pour le tourmenter encore. Je l'aimais, ce Florence. Il avait de

l'esprit, et avait tant vu qu'il avait toujours quelque chose à vous

raconter sur ses amours avec la fameuse Sophie Arnould; anecdotes

qu'on écoute en riant et que l'on se garde bien de raconter, mon

pauvre Florence. Je fais ce que je peux pour me distraire; eh bien, je

m'ennuie horriblement; même le théâtre n'a plus pour moi le même

attrait. Au résumé, c'est une vie monotone. Nous jouons toujours la

même chose; point d'ouvrages nouveaux, excepté _les Templiers_, qui

font beaucoup d'argent, mais qui m'amusent fort peu. Cette _Reine_ est

un fort mauvais rôle qui ne m'a pas donné la moindre émotion. Que

faisons-nous?

--Tenez, mon vieux Florence, je brûle du désir de quitter Paris; j'y

étouffe.

--Quitter le Théâtre-Français? Y pensez-vous? Vous seriez perdue

et votre pension et votre gloire. On ne l'acquiert qu'au

Théâtre-Français. Allons, cette pensée est de la démence. Vous

quitteriez tout et bien autre chose que le Théâtre-Français.

--C'est pour cela justement que je veux partir et que je partirai.

--Comment! est-ce que vous n'êtes plus heureuse ailleurs?

--Ne me questionnez pas! Je suis fatiguée du vide que j'éprouve, voilà

tout.

--Belle comme vous êtes, entourée par tout ce qu'il y a de distingué

dans Paris, toutes les distractions vous sont offertes.

--Mon cher Florence, il y a certaine et haute affection qu'on

ne peut remplacer. Mettre à la place peut-être; mais ce ne serait

point de mon goût et me paraîtrait indigne. L'air étranger,

l'éloignement, voilà ce qu'il me faut et ce que je veux. D'ailleurs,

nous n'en sommes pas là; parlons d'autre chose. J'ai dîné chez Mlle

Contat, il y a deux jours, avec Mme Gay. C'est une aimable et

spirituelle femme; mais, bon Dieu! qu'elle doit être fatiguée! Elle

parle bien, mais elle parle sans discontinuer. Mlle Contat est très

aimable chez elle; malgré tout, il y a toujours de cette charmante

impertinence, dont elle s'est fait une agréable habitude. M. de Paroy

est un gentilhomme, qui s'est placé, par attachement sans doute, dans

une singulière position. On le prendrait volontiers, malgré ses

excellentes manières aristocratique, plutôt pour l'intendant de la

maison que pour le futur époux de cette grande artiste. Moi, fort

ignorante de cette vie intime, j'étais mal à l'aise, quand Mlle Contat

lui disait: «Sonnez, je vous prie, mon cher, pour que l'on serve le

café,» et mille autres petits détails insignifiants pour les autres,

sans doute habitués à la maison, mais fort étrangers pour moi. Mlle

Contat a beaucoup d'esprit, mais avouez, Florence, que c'est manquer

de tact. On ne peut pas avoir tout. Mais quel vilain pavillon elle

habite là! Une vilaine salle à manger, pas de salon, une chambre à

coucher où elle reçoit. C'est affreux! Pourquoi loge-t-elle là,

Florence?

Ce pavillon touche à l'Odéon. C'est triste à mourir, mais elle a ce

pavillon du gouvernement. Il y a plusieurs artistes qui sont logés

pour rien, et toute grande dame qu'est Mlle Contat, elle a accepté ce

pavillon.

--Mlle Contat n'est pas riche; elle a pourtant voiture, mon

cher?

--Oui; c'est pour ne pas la quitter qu'elle se loge pour rien.

--Elle n'est pas riche. Talma non plus. Mars n'a rien. Vous voyez,

votre Paris, pour les artistes, c'est la misère. Vite! de l'air! Dites

donc, Florence, j'ai ramené dans ma voiture M. de Maupoux, fils de

Mlle Contat. C'est un bon jeune homme, et bien attaché à Mars; il

devrait l'épouser.

--Mais son nom, ma chère?

--Son nom! allez vous promener. Son nom, dites-vous? Celui de Mars le

vaut. Encore de ces préjugés qui tuent. Voyez en Angleterre, ce sont

de grands seigneurs aussi, ils épousent des actrices, et les acteurs

comme Garrick sont enterrés dans le caveau des rois. Talma, on ne

voudra peut-être pas t'enterrer, toi, l'honneur et la gloire de notre

théâtre! Ah! atroces préjugés qui flétrissent ce qu'il y a de beau et

de grand. Tenez, Florence, voulez-vous venir en Angleterre? Je vous

emmène.

(_Ma bonne amie, ne rayez pas ce qui touche à ces préjugés; il faut un

peu nous relever, nous autres artistes. Vous sentirez cela mieux que

personne et Valmore aussi._)

--Ah! c'est vous, Talma; vous me voyez rouge contre mon ordinaire! Je

parlais des préjugés qui n'atteignent que nous. On veut nous flétrir

et pourtant, valons-nous moins que les autres? Sommes-nous de mauvais

parents? Non, certes, il est rare de trouver parmi notre secte de

mauvais coeurs! Ce qui nous blesse, nous autres femmes, bien plus

encore que vous autres, c'est d'entendre dire: «Ah! bien,

c'est une comédienne dont M. le comte un tel est amoureux; cela ne

durera pas! «Vraiment, Talma, cette opinion a dû empêcher bien des

pauvres créatures d'entrer dans la bonne voie. A quoi bon, puisque

l'on ne leur en sait pas gré? Et les danseuses, c'est bien autre

chose! On dit: les _dames_ du Théâtre-Français et les _demoiselles_ de

l'Opéra. Nous devons être flattées de cette distinction. Étiez-vous à

l'enterrement de Charmeroy, cette charmante danseuse, dit-on?--car,

moi, je ne la connaissais pas; je n'avais pas encore débuté, je ne

suis pas bien ferrée sur cette époque, je peux me tromper,--morte de

la poitrine? On n'a pas voulu la recevoir à l'église des

Filles-Saint-Thomas (où est maintenant la Bourse). Vestris, qui était

son camarade et son ami particulier, était dans une telle rage que,

lui, commença par tout renverser, et il fut suivi de la foule immense

qui accompagnait les restes mortels de cette pauvre femme. On prenait

son cercueil, on le replaçait. N'est-ce pas un spectacle honteux?

Refuser les prières à n'importe qui, n'est-ce pas offenser l'Être

suprême? L'Angleterre est donc mieux pour nous, Talma. Partons pour

l'Angleterre. Si vous mourez, on vous placera peut-être à côté de

Garrick. C'est égal, mon ami, vous êtes bien certain d'une chose qui

ne peut vous manquer; c'est que vous n'aurez pas de successeur et que,

si l'on dit: «Le roi est mort! Vive le roi!» on ne pourra pas dire:

«Talma est mort! Vive Talma!» Talma est mort. La tragédie est morte.

C'est glorieux, cela, Talma!

--Tu as la tête montée, Georgina. Te voilà dans une exaltation!

--Cela ne vous fait donc rien, à vous? Tenez, vous n'êtes

terrible qu'au théâtre; vous n'avez pas le moindre caractère.

--Mais, ma bobonne--c'est le nom que vous donnait Talma--que veux-tu

que je fasse à cela? Ah! mon Dieu! rien!

--Ah! Florence, est-ce que Lekain était calme comme Talma? Il leur

faut donc la rampe pour être hommes?

--Non, ma chère, mais ils usent leurs nerfs par les émotions tragiques

et aiment le repos domestique.

--Alors, vous n'êtes que des bourgeois déguisés!

--Bobonne, tu es de mauvaise humeur.

--Non, je suis triste et mécontente de tout. Je ne tiens pas sur mon

fauteuil. Vous savez, Talma, j'ai besoin de chevaux de poste.

--Florence, vous l'entendez. Elle fera un coup de sa tête, une folie;

elle n'a pas la moindre raison! Au moins, ne viens pas me mettre dans

la confidence: je te dénoncerais! Tu n'as pas le sens commun!

--C'est possible! Moi, je n'ai pas besoin de la rampe pour avoir de la

force et de la volonté.

--Dis donc de l'amour-propre, enfant. Tu es blessée là au coeur, et

tu penses à une vengeance de femme. Tu es trop jeune pour savoir que

l'on ne peut se venger dans ta position! Pleure, rage, casse tes

porcelaines chinoises si tu veux; nous, nous le voulons bien; nous

t'aimons comme cela. Mais ailleurs la barrière est posée.

--C'est vrai, mais c'est atroce! Après tout, cher ami, je n'ai pas à

me venger. De quoi? de mes entrevues un peu plus rares? Eh!

mon Dieu! je devais m'y attendre; mais le coeur est-il prévoyant,

surtout à mon âge? Hélas! on croit que tout est durable; on est bien

niais, d'accord. Mais on est heureux quelques instants du moins; les

premières amours décident de toute notre existence. Si vos jeunes

impressions éprouvent des déceptions, toute votre vie n'est plus que

méfiance du bonheur. Frappée, on a bien du froid au coeur. On le

mérite. Pourquoi est-on assez folle pour aimer ce qu'on ne devrait

qu'admirer?

--Ah! Georgina, que tu nous ennuies!

--Je crois bien! Je m'ennuie moi-même. J'ai l'air d'avoir la

prétention de philosopher. Ah! que je suis bête, mes chers amis! Je me

donne toutes les peines du monde pour être ridicule et faire de

l'esprit que je n'ai pas. Laissons aller le temps et parlons

cabotinage; c'est plus gai. Cela me va. Florence, vous savez que Mlle

Contat préfère Caumont à Grandmesnil dans les financiers.

--Pourquoi cela?

--Caumont a plus de rondeur, plus de franchise; puis Grandmesnil a un

organe glapissant qui attaque les nerfs de Contat.

--Pourtant, il est bien parfait dans _l'Avare_, _les Femmes savantes_,

etc.

--Oui, mais elle le trouve trop savant et il analyse trop. Il veut en

savoir plus que l'ignorant Molière, dit-elle, c'est énervant! Beaucoup

d'esprit, beaucoup trop. Ce bon Caumont me va mieux.

Mémoires inédits de Mademoiselle George, publiés d'après le manuscrit original · 第 24 / 129 题