Au milieu de tout ce bruit, de tous ces beaux succès, il fallait se
tenir sur ses gardes. Vous comprenez que bien des tentatives furent
faites, bien des déclarations; comment en aurait-il été autrement? Au
théâtre, on a toujours des adorateurs; belles ou laides, on en est
assailli. Ma mère recevait et éconduisait, c'était son devoir, toutes
ces propositions. Il nous arriva une soeur de ma mère, marraine de
ma soeur Oribelle, femme très bonne, très coquette et assez légère,
inconséquente, et pas le moins du monde sévère. Je l'aimais beaucoup,
c'est tout simple; à elle, je disais ce que je n'aurais pas
osé dire à ma mère. Puis, elle me flattait. Décidément, on aime la
flatterie. Quand je jouais, ma mère me faisait mille observations;
elle avait bien raison, ma mère! Ma tante me trouvait toujours
superbe; elle avait bien tort, ma tante! mais elle me faisait plaisir.
Puis elle me racontait tout ce qu'elle entendait dire. Hélas! elle
mentait sans doute; elle me faisait mal, mais elle me faisait plaisir!
Ma mère, au contraire, me disait: «J'entendais dire que tu devrais
prendre garde à ta démarche; que tes sorties étaient mauvaises,
quelquefois trop de précipitation dans ton débit; que cela te rendait
parfois la mâchoire lourde.» Elle avait raison, ma mère, mais cela ne
me faisait pas plaisir. La flatterie perfide vous perd et on l'aime;
on s'éloigne toujours du bien pour se rapprocher du mal. Ce qui devait
me rapprocher de ma mère m'en éloignait; ce qui devait m'éloigner de
ma tante m'en approchait; par ses éloges exagérés, elle attirait ma
confiance. Oh! comment, si jeune, comprendre et faire la part du bien
et du mal?
Je vivais bien simplement; j'allais à mon théâtre à pied par cet
affreux passage Saint-Guillaume. On m'avait donné pourtant le luxe
d'une femme de chambre; luxe indispensable. Je n'aurais jamais
consenti à voir ma mère dans les coulisses me tenir mon verre d'eau;
elle ne l'aurait pas voulu non plus. Elle ne venait jamais dans les
coulisses; elle avait sa loge et s'y tenait toute la soirée. Je trouve
si humiliant et si déplacé de voir une mère aux côtés de sa fille:
cela donne matière à des interprétations fort sales; c'est ma façon de
voir à moi. J'avais bien des petites tracasseries à éprouver de la
part de mes antagonistes, bien de vilaines lettres anonymes, moyen si
bas et que l'on emploie trop. Quand je jouais bien, des gens enrhumés;
mais tout ceci était si peu de chose, je m'en préoccupais si peu! Cela
m'animait, au contraire. L'opposition m'a toujours été favorable;
c'était un stimulant qui me montait. Un jour, pourtant, on me fit une
chose infâme. Je jouais Phèdre, le soir. A midi, je reçus un petit
mauvais journal qui disait qu'à Abbeville, pendant une représentation,
des décombres étaient tombés du côté du théâtre et avaient atteint le
chef d'orchestre; ce chef, c'était mon père. Jugez de mon effroi, de
mon désespoir. Comment faire, mon Dieu? Point de chemin de fer, pas de
télégraphe électrique. Je ne voulais pas jouer; j'allais partir,
j'étais morte. A quatre heures, je reçois une lettre de mon père. La
vie me revient: quel coup affreux on m'avait porté! J'écris bien vite
que je jouerai. Mais la secousse avait été si violente, si déchirante,
que j'arrivai épuisée au théâtre, et qu'au quatrième acte je tombai en
scène, à côté de cette bonne Mme Guen qui jouait OEnone. Elle, si
chétive, ne put me relever; on vint m'enlever. Le public, si excellent
pour moi, demanda de mes nouvelles, et Florence vint annoncer qu'il
m'était impossible de continuer. Pas un murmure. Le bruit se répandit
bientôt dans la salle de la cause de mon évanouissement. On _chercha_
les auteurs d'une telle infamie, on les _connut_. Je pouvais
poursuivre cette affaire, faire du scandale; je ne l'ai jamais aimé.
La rivalité vous rend quelquefois bien cruelle. Tant pis pour celle
qui peut avoir l'instinct du mal; elle en sera punie. Quelques jours
après, je n'y pensais plus; seulement, je dis à l'oreille de la
personne: «Vous êtes bien méchante; mais c'est égal, allez toujours;
vous finirez par m'amuser beaucoup.» (_Ce fait est vrai. C'était la
bonne Duchesnois qui avait fait mettre cet article._)
Les visites ne me manquaient pas, les étrangers surtout. En général,
ils aiment les artistes, leur société. Il y avait un vieux marquis de
Veuil qui était sans cesse en observation et qui se faisait le
cicérone de tout étranger de marque, qui arrivait. Il menait vie
joyeuse, le cher marquis; il avait voiture. Comment suffisait-il à
cette existence? On ne sait. Mais enfin il était reçu partout. On est
si indifférent à Paris, si facile. Vous venez en voiture, vous avez un
ruban quelconque à votre boutonnière, vous êtes un homme comme il
faut; allons, c'est convenu: on vous reçoit. Il venait me rendre
visite à ma loge, accompagné presque toujours d'un beau monsieur
couvert de crachats, étranger toujours. Le vieux marquis les
présentait tous au cercle du comte de Livry, cercle où l'on jouait.
Sans doute que le vieux marquis avait le titre et les émoluments
d'introducteur. Il me demanda la permission de me rendre ses devoirs
chez moi (il était très bien élevé, le vieux marquis).
--Venez, marquis, je vous recevrai.
Il vit mon modeste réduit; il fut fort surpris.
--Eh bien! oui, monsieur, c'est comme cela; je me trouve très bien.
--Ah! miséricorde! quel tapage! Mais on ne s'entend pas.
--Calmez-vous. C'est mon voisin, le maréchal, qui, malheureusement
pour vos oreilles si délicates, a beaucoup de pratiques
aujourd'hui! C'est bien fâcheux, j'en suis désolée, mais, moi, j'y
suis faite.
--Mais vous ne pouvez pas rester ici.
--J'y reste, à moins que vous n'ayez un palais à m'offrir. Jusque-là,
je ne me sépare pas de mon maréchal ferrant: je l'aime!
--Chère demoiselle, il faut être jeune comme vous pour supporter un
pareil vacarme.
--Je le supporte et j'en ris.
--Je venais vous prier de recevoir le prince Sapieha, homme distingué,
qui adore les artistes et qui cherche leur société. Il va toutes les
fois à vos représentations, et il sera très heureux d'être admis
auprès de vous.
--Pourquoi pas, si ma mère le permet? Nous recevons beaucoup de monde,
mon voisin le maréchal peut vous le dire; je puis donc recevoir le
prince Sapieha.
Ma tante poussait beaucoup à cette réception; elle aimait peut-être
les Polonais!
Le prince me fut présenté. C'était effectivement un homme tout à fait
distingué, grand, mince, une physionomie fine et charmante, élégant
sans affectation, très simple, ce qui dénote toujours le grand
seigneur. Il resta peu, ne m'accabla pas de compliments, ce qui est
encore très distingué d'un homme d'esprit, obtint la permission d'être
reçu le lendemain. Il revint et demanda l'autorisation de me faire
accepter comme hommage au jeune talent un superbe cachemire rouge, un
voile d'Angleterre et un petit bijou de col avec une chaîne et un
petit médaillon. Ma mère lui dit:
--Monsieur, si c'est à l'artiste que vous offrez ces cadeaux,
elle les recevra comme _artiste_.
Le prince Sapieha, vraiment grand seigneur, s'était pris pour moi, non
pas d'amour, certes, mais bien d'un véritable attachement. Il me
voyait comme une enfant qui s'amuse de tout. Le prince Lucien, avant
son départ, m'envoya un nécessaire en vermeil magnifique. Il y avait
au fond de la théière en vermeil 100 louis en or.
--Tiens, maman, voici des pièces d'or; prend-les bien vite. Ah! qu'il
est bon, M. Lucien, de penser à sa petite protégée. Je vais aller le
remercier.
Le lendemain, à midi, je fus reçue; il me dit:
--Chère enfant, c'est trop peu de chose. Je voulais faire plus, vous
rendre indépendante et heureuse.
--Mais je suis très heureuse, moi!
--Oui, pour le moment. Pensez que tout cela est fragile. Vous êtes
jeune, songez à l'avenir. Le public est capricieux; tâchez de vous
rendre indépendante, afin de vous retirer, si vous éprouvez un revers.
Il m'avait pris le bras et me faisait parcourir son jardin, me faisant
la morale. Il avait bien raison. Il me mena à ma voiture, qu'il avait
fait avancer à la grille, qui donnait rue de l'Université. Il y avait,
il y a encore là, au même endroit, une pompe. Je n'y passe jamais sans
donner, un coup d'oeil sur cette grande grille et sans donner un
souvenir de reconnaissance au prince Lucien. Il partit le lendemain.
Je lui promis de lui écrire tout ce qui m'arriverait. Je le fis
pendant quelque temps, puis plus du tout. J'étais ingrate. Je me le
suis reproché, mais trop tard, comme cela arrive. Le passé, on
l'oublie trop vite; on ne peut plus y revenir, il est trop tard.
Hélas! ce mot: trop tard! est affreux!
J'avais très envie d'une paire de bracelets en cheveux de je ne sais
qui et dont les fermoirs étaient composés de deux grosses roses.
J'avais vu ces bracelets chez un petit bijoutier borgne; ils coûtaient
une somme fabuleuse: 200 francs. Il n'y fallait pas songer. Sur les
100 louis du prince Lucien, ma mère fut me les acheter et les mit,
sans me prévenir, dans mon nécessaire, que je visitais au moins dix
fois par jour. Je vous laisse à penser quelle fut ma joie. Ces deux
petits bracelets, les ai-je gardés longtemps! Ils me coûtaient un
argent fou en coton; je les changeais tous les jours, ce qui
divertissait beaucoup le prince Sapieha.
--Vous ne pouvez pas rester dans ce petit logement; cherchez-en un, il
le faut. Ne vous occupez pas du reste.
Ma tante se mit en course, et, rue Saint-Honoré, nº 334, en face de
l'hôtel de M. Lebrun, troisième Consul, on me fit venir pour voir un
appartement au premier étage avec un grand balcon. Oh! pourvu qu'on ne
jette pas en bas cette belle maison, et mon cher balcon, mon premier
luxe! Appartement de 2,400 francs avec écuries et remises!
--Ah! ma tante, que c'est beau! Mais pas de meubles, pas de chevaux.
--Sois tranquille, je suis chargée de tout.
--Par qui?
--Par le prince Sapieha.
--Oui, par le prince Sapieha. C'est très bien, mais je ne l'aime pas;
je ne veux donc rien accepter.
--Il le sait, mais cela lui est égal; il veut que tu sois bien
comme tu le mérites.
--Il ne veut pas autre chose? A la bonne heure! Après toutes mes
conditions bien assises, je laissai faire tout ce que le généreux
grand seigneur commandait. Il paraîtra très singulier peut-être de
rencontrer tant de magnificence désintéressée. Cela existe et a existé
pour moi, et sans doute pour bien d'autres. N'avons-nous pas vu des
personnages qui, dans leur testament, ont fait des legs à des
artistes? Le prince Sapieha a fait de son vivant des largesses, ce qui
est encore plus grand, et plus noblement généreux! Il rendait heureux
de suite. Il vaut mieux se faire bénir de son vivant qu'après sa mort.
C'est moins égoïste: ce qu'il donnait, il ne l'avait plus, tandis que
ne donner qu'après sa mort, c'est de la générosité avare.
On me consultait sur mes goûts. Il ne me fallait que peu; en sortant
de mon petit réduit, tout me paraissait du luxe. Je fis ma chambre à
coucher en quinze seize lilas et mousseline brodée. Quant au boudoir
qui donnait dans ma chambre, je ne voulus rien y mettre, le réservant
pour ma femme de chambre; j'étais trop poltronne pour ne pas l'avoir
près de moi. Le salon en soie carmélite et garnie de velours noir.
Salle à manger tout en blanc. Dans ce temps, le luxe était très
modeste. Le moyen âge n'existait pas, les meubles de Boule étaient
inconnus. On avait tort; c'est vraiment beau. Il y a maintenant une
recherche si élégante dans l'ameublement. Puis les élastiques sont si
doux, les divans si commodes, au lieu de nos meubles si durs. On
mettait tout à l'antique; c'était beau sans doute, mais
c'était triste et sévère. On ne pouvait pas, au milieu de ce genre
grec, se mettre à la Pompadour; on aurait eu l'air grotesque. On se
mettait en tunique, coiffure à la Titus; c'était très joli et bien
affreux de se faire couper ses beaux cheveux! On était moitié homme.
Ces tuniques en mousseline de l'Inde étaient bien séduisantes; les
épaules nues, les bras, on était vraiment bien. Mais les femmes
maigres, c'était triste pour elles!
Il fallait être un peu formée en statue pour porter avec avantage ce
costume. Les statues montrent leurs épaules, leur poitrine, leurs
bras; j'ai été bien étonnée quand j'ai vu des tragédiennes couvertes
jusqu'au col comme les hommes. Je me suis dit: «Peut-être que tout est
changé. Ces statues aujourd'hui sont plus modestes; elles veulent être
habillées en vestales! Au fait, c'est plus honnête; les moeurs
l'exigent; on est devenu si pudique. Puis, la maigreur s'en trouve
bien, ce qui n'empêche pas de trouver Vénus et Diane bien belles. On
va les voiler, espérons-le; les moeurs le veulent.
(_Chers Valmore, excusez tous deux toutes mes bêtises._)
Revenons aux choses humaines. Me voici donc dans mon appartement. Rien
n'y manque, et je n'ai point la tête tournée de tout cet éclat. Je
marche sur des tapis magnifiques. Je me vois reflétée dans des glaces
superbes, je ne me regarde pas plus! Mon bon prince est heureux du
bien qu'il me fait. Chaque jour, ce sont de petites surprises. Des
porcelaines partout, jusque sur une petite table de ma chambre; table
antique toujours, pied de biche doré, marbre blanc. Ma nourrice,
pendant que j'étais au spectacle, venait visiter ma chambre,
l'épousseter: elle était très propre, ma nourrice, et très maladroite.
Toute la table renversée, et toutes les belles porcelaines brisées.
Elle craignait mon retour, pauvre Marianne, ou plutôt celui de ma
mère. Que faire? Je riais, moi.
--Ne te tourmente pas, va; j'aime mieux cela que si j'étais malade.
Laisse dire maman; ne réponds pas surtout. Va bien vite te coucher;
demain, il n'y paraîtra plus. Bah! nous en aurons d'autres. Seulement,
il ne faudra pas être si propre.
Nous étions à peu près en famille; ma mère, ma tante, toujours très
indulgente. Mon frère Charles, qui était premier violon au théâtre de
Feydeau, ne logeait pas avec nous, mais venait tous les jours dîner
avec sa famille. Mon bon père était toujours à Amiens, et faisait de
fréquents voyages à Paris. Nous avions voiture; ma tante avait amené
un petit garçon, fils de sa bonne, pauvre fille qui était morte à
Amiens, d'une manière bien affreuse. Je me rappelle cet affreux
événement. Ma tante venait de prendre un bain de pieds dans un vase en
faïence. Elle s'était remise au lit; elle sonna Jane pour prendre le
vase. Ma tante logeait au deuxième étage, les fenêtres à balcon. Cette
Jane, pour ne pas descendre apparemment, trouva plus commode de vider
le vase par la fenêtre. Malheureuse! L'eau du bain était savonneuse:
il lui échappa, elle voulut le retenir et tomba sur le pavé, la tête
brisée. Ah! l'affreux spectacle! Ma tante, qui fut au désespoir de
perdre ainsi cette femme, qu'elle avait à son service depuis douze
ans, garda son fils orphelin. C'est le même petit Joseph que je fis
habiller en jockey, qu'on nommerait tigre aujourd'hui, et qui
montait derrière la voiture pendant le jour. Joseph était très
heureux, mais, le soir, il avait une peur effroyable, et nous étions
obligés de le prendre avec nous dans la voiture, ce qui m'amusait
infiniment. Pauvre petit! nous l'aimions, et ne voulions pas le rendre
malheureux et sans doute malade par la peur. «On va me tirer les
jambes? Prenez-moi. Je vais tomber!» Tout se passait gaiement. Des
succès, des déclarations! J'étais sûre, en rentrant, d'en trouver bon
nombre, et souvent de bien bizarres.
Une fois, on me donna rendez-vous aux Catacombes. Fi! l'horreur! «On
ne pouvait, disait-on, me voir que là; on devait agir avec mystère,
tant les ménagements qu'on avait à garder étaient grands, mais je ne
devais rien, rien craindre. Ma position serait compromise en agissant
avec moins de prudence. Je sais ce que vous inspirez à un illustre
personnage, et il serait dangereux pour moi, si l'on s'apercevait de
la passion que vous m'inspirez. Soyez donc confiante; venez, et, si je
suis assez heureux pour ne pas vous déplaire, je vous jure que la
visite dans un lieu, qui d'abord peut vous paraître lugubre, ne se
renouvellera plus. Mon désir ardent est de vous consacrer ma vie et de
mettre ma fortune à vos pieds. Si vous consentez, ce soir, à minuit,
mettez-vous à votre fenêtre.»
Ah bien! oui, je m'y mettrai à ma fenêtre, mais pour me moquer de
vous. Vous pouvez m'attendre, aimable amant, au milieu de votre
charmant séjour d'ossements, et y déposer vos soupirs et votre
fortune. Allons donc, Clémentine (ma femme de chambre), c'est un fou
ou un assassin. Elle est jolie, sa déclaration! Ah! s'il fait
pareilles offres de sa fortune, il la gardera longtemps. C'est un juif
que cet amoureux-là, et un juif gascon encore!
Ce drôle d'amant m'a poursuivie par trois ou quatre lettres; puis, je
n'en ai plus entendu parler. J'ai eu tort de ne pas porter ces lettres
au préfet de police! Aujourd'hui, on n'y manquerait pas. Cet imbécile,
qui craint de perdre sa position et qui met, dit-il, sa fortune à mes
pieds! Renonce à ta position, homme passionné, et démasque-toi au beau
soleil; alors on consentira peut-être à te regarder. Quelle plate
plaisanterie!
Un autre, c'était un fils de famille qui, si je voulais bien consentir
à le recevoir, se déguiserait en femme. C'était plus gai, à la bonne
heure! Mais je n'admettais pas les travestissements.
Un autre s'annonçait sous le nom de M. _Papillotes_. Ceci me parut
plaisant. Ma femme de chambre l'avait vu. C'était un homme de
quarante-cinq ans environ, très bien, de bonnes manières, mais très
original. Il s'était faufilé au théâtre, et, quand je jouais, il
causait avec ces messieurs et ces dames. Avec moi, il avait l'air du
bon papa... Un jour, il m'entendit tousser:
--Permettez-moi de vous envoyer des sirops des îles; ils sont
excellents pour la poitrine.
--Merci, monsieur, j'accepte.
Le lendemain, effectivement, je reçus des caisses de sirops, des
caisses de liqueurs des îles, des pains de sucre. Ah çà! ce brave
homme est un épicier en gros. Il vint me voir, ce brave homme! Ah! il
n'y avait pas de danger à le recevoir. Quel singulier personnage!
--Ah! que vous avez un mauvais coiffeur! Il vous met très mal
vos papillotes. Permettez que je vous les mette.
Ah! mon Dieu! c'est peut-être un perruquier. Je riais avec Clémentine
à en tomber malade.
--Voyons, donnez du papier à monsieur, puisqu'il veut bien me coiffer.
--Non, non, votre papier n'est pas bon; j'ai le mien dans ma poche.
--Plus de doute, Clémentine, c'est un insolent perruquier.
--Vous avez aussi votre fer à papillotes?
--Non, mademoiselle; il ne faut jamais passer mon papier au feu.
Laissez seulement deux heures mes papillotes, et vos cheveux friseront
à merveille; vous verrez que vous serez contente.
Je lui laisse ma tête; il me met je ne sais combien de papillotes,
puis il me dit:
--Vous me permettez de vous rendre visite dans quelques jours?
--Certainement.
--Clémentine, vous ne laisserez plus entrer cet homme, entendez-vous?
Revenez vite m'ôter tout ce papier et me nettoyer la tête. Cette bête
d'homme m'a tiré les cheveux et m'a fait un mal horrible. Allons,
vite, ôtez-moi tout ce sale papier.
--Ah bien! il est drôle, son papier! Regardez donc, mademoiselle?
Des billets de banque! Ah! pour le coup, c'est un banquier. Il y en
avait au moins une vingtaine de 500 francs chacun. (_Ma bonne amie
Valmore, c'est vrai, je vous le jure._)
Ah! celui-là n'a pas besoin des Catacombes, mais Papillotes
est un très joli nom; j'espère qu'il le conservera.
Je suis restée sur M. Papillotes, m'en ayant posé une vingtaine à 500
francs. Malgré la coiffure dorée de ce monsieur, il m'ennuyait, et
fort souvent je lui refusais ma porte. C'était mal, car ce cher homme
était amoureux de sa profession de coiffeur dont il s'acquittait si
bien, ne demandant que très humblement à me baiser la main. Il était
d'une courtoisie bien rare, et, en fin de compte, je devais y mettre
un terme: toutes les papillotes ne pouvaient me dédommager de la
somnolence que sa présence me causait. L'élégant prince Sapieha était
spirituel, très amusant. Je le voyais rarement; il avait une passion
effrénée pour le jeu: cette passion l'occupait exclusivement.
D'ailleurs, il ne m'aimait point d'amour: je l'intéressais, voilà
tout. C'était vraiment un ami pour moi. Les conversations d'amitié
languissent.
--Comment allez-vous, ma chère enfant?
--Bien; et vous, mon prince?
--Moi, je suis très fatigué, chère. J'ai passé la nuit à jouer; je
suis brisé, ce matin. Ah! vous avez joué Aménaïde, hier. Avez-vous eu
beaucoup de monde?
--Beaucoup; puis, le Premier Consul y était.
--Diable! Il aime donc bien la tragédie, le Premier Consul? Il y vient
presque chaque fois.
--C'est vrai, mais c'est que Talma joue toujours avec moi, et le
Premier Consul aime beaucoup Talma. Pour moi, je sens que je suis plus
animée, quand je le vois dans sa loge; c'est qu'il s'y connaît, lui!
Il doit se voir quelquefois dans ces grands héros; je suis sûre
qu'il cause avec eux. Il est si grand aussi, notre Premier Consul; la
grandeur lui va si bien; et comme il est beau! Je voudrais le voir,
lui parler. On dit qu'il a une voix et une parole si douces. Et quelle
jolie petite main! on la voit à merveille: il la pose sur le devant de
sa loge. Bien certainement il y a là une intention coquette. Pourquoi
pas? Les grands hommes ont bien la leur.
--Ma chère, vous êtes folle de votre Premier Consul.
--Non, je n'en suis pas folle. Je l'aime et l'admire comme tout le
monde. Voyez, quand il entre dans sa loge, les femmes se lèvent,
l'applaudissent; elles ne sont pas folles de lui, pourtant. C'est de
l'enthousiasme, du délire; la police n'y est pour rien. Allez, c'est
de l'élan vrai.
Je crois que le cher prince n'était pas de mon opinion. Ah! s'il
m'avait dit un mot contre le Consul, je l'aurais très poliment mis à
la porte. Ce nom de Napoléon, je l'ai toujours aimé; c'était mon
culte, et je n'en ai jamais changé. Je n'ai jamais eu la sottise
d'avoir une opinion, moi, femme et artiste. Mais je me suis permis
d'adorer le nom, et mes affections sont toujours restées fidèles. Je
ne m'en suis jamais cachée; je l'ai dit à qui à voulu m'entendre.
N'importe, cela soulageait mon pauvre coeur.