On murmurait, la malveillance fut assez cruelle. Mlle Raucourt me
criait de sa loge: «Recommence.» Je recommençai, même murmure. On en
venait aux mains, on applaudissait. Le Premier Consul lui-même
désavouait cette cabale en applaudissant. «Recommence.» Et, moi, je
recommençai avec plus d'ardeur. Saint-Prix me disait: «C'est bien, mon
enfant. Ils veulent vous intimider; ne cédez pas.» La troisième fois
fut enlevée à la pointe de l'épée, et mon succès fut d'autant
plus grand qu'il fut une protestation à une malveillance trop visible.
On me rappelle avec rage. Mlle Raucourt ne put reparaître! On vint
remercier pour elle en annonçant l'accident qui la privait de se
rendre à l'honneur qu'on lui faisait. Ce fut une rude soirée pour le
professeur, pour la débutante; et pour les amis, donc! Ils vinrent
dans la loge tout suants, quelques habits déchirés, car on en était
venu aux mains. Mon pauvre frère Charles avait les siennes tout en
sang. Et le bon Kreutzer aussi était au parterre; il était abîmé, mais
il était si artiste, si chaleureux! Tout le monde s'embrassait.
--Quelle belle soirée, Raucourt!
--Oui, oui, elle a été chaude. Cette petite diablesse n'a pas perdu la
tête, et il y avait de quoi.
Monvel me dit:
--Bien, petite. Est-ce que vous saviez le vers:
A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire?
Mlle Contat n'avait pas manqué, pour sa chère Fanny, d'assister à ce
début. Elle fut de suite après la représentation dans la loge de Mlle
Raucourt. Elle m'embrassa à plusieurs reprises, chose peu commune chez
elle; aussi, Mlle Raucourt me dit: «Tu dois être bien fière.»
Le Premier Consul et Joséphine envoyèrent complimenter Mlle Raucourt
et savoir des nouvelles de sa foulure. Toute la famille du Premier
Consul en fit autant. Ah! cette soirée peut-elle jamais être oubliée?
Non, jamais. Ces souvenirs-là ne s'effacent pas. Cette foule de gens
du monde, des artistes qui se pressaient dans les couloirs de cette
loge qui ne pouvait les contenir tous à la fois, c'était trop
beau, trop imposant. Cette bonne Mme Dugazon, la Saint-Aubin, les
artistes du Grand-Opéra, tous s'étaient donné rendez-vous pour
soutenir l'élève de Raucourt: il y avait parmi les grands artistes
d'alors tant de fraternité!
On soupa chez Mme Dugazon; il a fallu en entendre, des avis! On me
prenait à part:
--Tu as été très bien, mon enfant; mais, à ton second début, évite de
copier ton professeur.
Un autre:
--Fais toujours comme te dira Mme Raucourt. Prends garde à ta
démarche, ne lève pas trop les bras. Laisse-toi aller à ton
inspiration, cela vaut mieux; livre-toi à ta nature, ne joue pas trop
en dehors.
Un autre me disait:
--N'aie pas peur, il vaut mieux dépasser le but que de ne pas
l'atteindre.
Voilà trop d'avis pour que mon expérience puisse choisir le bon. Mais,
en vérité, j'étais étourdie. C'était un véritable casse-tête chinois.
Je revins rompue. Mon père et ma mère décidèrent que dorénavant nous
reviendrions prendre tranquillement notre modeste repas. Je rejouai
Clytemnestre. Je ne puis parler de la foule qui se portait à mes
débuts. On saura seulement qu'ils ont duré plus d'un an avec salle
comble. Mon second début fut plus brillant, et sans accident; puis
Aménaïde, dans _Tancrède_, rôle que j'aimais beaucoup et qui fut très
heureux pour moi. Que dirais-je de mes jeunes succès? Mais lisez,
chers lecteurs, si vous le voulez bien, les feuilletons de cette
époque! Idamé, de _l'Orphelin de la Chine_, me fit honneur. On m'y
trouva des entrailles maternelles; et, de fait, j'aimais ces rôles de
mère, je m'y trouvais plus à l'aise; puis Didon, Emilie, de _Cinna_,
puis enfin Phèdre. Ah! celui-là, je le trouvais si affreusement
difficile que je tremblais comme la feuille. Mlle Raucourt tint à me
le faire jouer pourtant. Elle me l'avait fait travailler plus que tout
autre, puis je lui disais:
--Il me semble que, pour cette femme qui ne mange pas, je me porte
trop bien.
--Imbécile! Est-ce que je suis maigre, moi? Faut-il donc être comme la
gueuse du Père La Chaise pour bien jouer Phèdre? Elle ne mange pas,
mais depuis trois jours.
--Ah! oui, au fait, cela me rassure.
Je jouai avec plus de confiance.
Joséphine avait envoyé à Mlle Duchesnois et à moi nos costumes de
Phèdre: ils étaient très beaux, bordés en or fin. Celui de Duchesnois
était plus brillant: manteau rouge tout parsemé d'étoiles, voile, etc.
Moi, plus simple, manteau bleu Marie-Louise, simple broderie. Le
Premier Consul nous fit remettre 3,000 francs à moi et même somme à
Mlle Duchesnois.
Après ma première représentation de _Phèdre_, nous étions bien heureux
dans notre petite famille! Avec quel appétit je mangeais mes bonnes
lentilles en salade! Mais mon beau manteau m'avait déchiré tout le
bras. Ma nourrice me frotta avec l'huile de nos si excellentes
lentilles.
--Bah! ce n'est rien, va, ma bonne. Qu'est-ce que c'est que d'avoir
des égratignures au bras, quand on a eu une si belle soirée? Le
Premier Consul y était encore avec sa bonne Joséphine; elle a voulu
jouir de son magnifique costume; il m'allait bien, n'est-ce pas, bon
père?
Que de bonheurs à la fois! Le lendemain, Mlle Raucourt, qui mettait
des sommes fabuleuses à la loterie, venait de gagner un terne et me
fit cadeau de deux petites robes (de soie, allez-vous croire?); non
pas, s'il vous plaît, mais de toile, c'était bien assez beau pour la
pauvre débutante. Pauvre, mais joyeuse, ravie, étourdie de mes succès;
cette foule qui m'entourait, tout était éblouissant pour moi. Quand
j'allais au spectacle, on m'applaudissait comme si j'étais un roi; que
d'illusions, pour une pauvre petite cabotine de province!
(_Voici, chers amis, les journaux qui vous feront classer les rôles de
mes débuts--et peut-être reproduire quelques feuilletons--cela allonge
la sauce._)
Nous songeâmes à déménager pour nous mettre dans nos meubles. Oui, en
vérité, dans nos meubles. On trouve un petit appartement rue
Sainte-Anne, au coin de la rue Clos-Georgeot; un entresol qui donnait
sur ce petit bout de rue, juste en face du maréchal ferrant. Charmant
voisinage! qui charmait mon sommeil et me rendait le service de me
faire lever deux ou trois heures plus tôt.
Notre beau mobilier se composait d'un meuble en crin noir pour le
salon, oui, salon, où ma petite mère couchait. Alcôve fermée, donc
c'était un salon; une petite table au milieu. Ma chambre à coucher,
une commode,--que j'ai encore, en vérité: c'est un souvenir--salle à
manger, vous comprenez, les chaises, une table dans ma chambre. Il y
donnait un cabinet avec un canapé, une table; j'appelais le
petit trou mon boudoir. Nous étions au fond de la cour et, pour comble
d'agrément, il y avait au-dessous des écuries, des voitures de remises
tenues par Mme Arsène. Chère femme, elle m'a servie longtemps. Jamais
je ne passe dans cette rue Sainte-Anne sans jeter un coup d'oeil sur
mes quatre fenêtres cintrées; elles sont toujours là. Dieu veuille
qu'on ne les jette pas à bas.
Dans cette maison, Mme Germont, couturière de Joséphine, occupait le
premier étage. J'allais souvent chez elle. Je m'amusais beaucoup avec
ces demoiselles ouvrières; car, chose affreuse, scandaleuse, je le dis
à ma honte, le soir, dans la rue, nous courions et jouions aux quatre
coins. C'était joli de voir cette débutante (qui, à tort sans doute,
faisait courir tout Paris) jouer dans la rue comme une mauvaise
gamine; aussi ai-je été gourmandée vertement par ma mère et par Mlle
Raucourt, quand la mèche a été découverte. Il a fallu se tenir en
artiste et s'ennuyer.
Lucien Bonaparte, que je voyais toujours chez sa soeur, Mme
Bacciochi, où je me rendais presque chaque matin, m'envoya un beau
nécessaire en vermeil et 100 louis en or. C'était à me rendre folle;
je dansais autour de mon nécessaire. Quant à l'argent, je n'en savais
que faire: c'était pour maman.
Mais, hélas! ce bon Lucien partit pour l'Italie; il venait de se
marier; lui, veuf, épousait une veuve. Ce mariage, je crois, fut cause
de son départ. Un protecteur très chaud de moins pour moi. Privée
aussi de ses bons conseils pour la tragédie, qu'il aimait avec
passion. Je crois que, malgré son amour pour sa nouvelle
épouse, il avait un peu de goût pour moi, il parla même avec toute la
délicatesse possible de ses projets à Mlle Raucourt. On voulait me
mettre dans une maison _à moi_, me donnant tous les maîtres possibles;
on en parla même à ma mère, ma pauvre mère si fière et si distinguée;
c'était mon avenir assuré. On me mena même, sous un prétexte, voir
cette maison; on finit par me dire qu'elle serait à moi, mais que je
devais l'habiter _seule_. Ah! bien oui! Que me fait votre maison, sans
les miens? Mais j'y mourrais! Je n'en veux pas, je refuse et de très
grand coeur. Mais, comme tout ceci avait lieu assez avant le départ,
qu'on était loin de prévoir, le départ arriva. Oh! les hommes, ils
vous aiment et vous trompent! Peut-être aussi était-ce en tout bien
tout honneur qu'il voulait me rendre heureuse. C'est possible, cela se
voit; c'est rare, mais enfin cela se voit, et j'en vais donner la
preuve.