CHAPITRE LXXIII.

_Mon chapitre des chapitres._

Oui, sans doute, je ferai un de ces articles, pourvu qu'on me laisse

écrire à ma fantaisie. Est-ce donc à moi que l'on peut proposer de

s'assujettir à des règles? jamais. Ce n'est pas l'écrivain qui doit les

suivre, c'est aux règles à se soumettre à son génie. Malheur à qui s'en

rend esclave! on reste froid, lourd, embarrassé, et avec l'ouvrage le

plus scrupuleusement régulier, on endort ses lecteurs: au loin ces

entraves somnifères!

C'est en les écartant que je commence mon chapitre des chapitres.

Le voilà entrepris: point de repos qu'il ne soit complètement fini. Un

autre se contenteroit peut-être de l'ébaucher pour y revenir demain. Il

le retourneroit de cent façons et s'y appésantiroit.

Sottise! les bonnes choses partent comme un éclair. Je ne suis pas de

ceux qui disent qu'il faut écrire difficilement. Il me semble voir des

gens qui se calent pour soutenir un fardeau tout prêt à les écraser, et

je suis bien sûr que, si j'en faisois autant, je ne me meublerois la

tête que de lieux communs; je n'aurois que des choses assommantes à

dire.

Il est vrai que je pourrois les habiller avec pompe, et que je serois en

droit le lendemain de m'écrier, comme la plupart de nos écrivains:

écoutez, voici de belles choses. Il est affreux que l'on néglige notre

méthode. Aussi tous les livres, à l'exception des nôtres, sont-ils

détestables...

Un moment, messieurs, je n'approuve point vos livres d'une phrase, et

qu'il faut lire sans interruption, ou laisser de côté pour ne jamais les

reprendre.

Les chapitres ont leur mérite, et si j'étois emphatique, que ne

dirois-je pas en leur faveur? je m'écrierois: il n'est rien de plus

_supérieurement_ utile que d'en faire usage. Ils reposent

_prodigieusement_ l'esprit: ils soulagent _merveilleusement_

l'imagination; ils aident _étonnamment_ la mémoire; et dans un ouvrage

dramatique de l'acabit de celui-ci, par exemple, ils sont aussi

_indispensablement_ nécessaires que la coupe des scènes dans un drame

théâtral.

Grace à Dieu! je déteste ces longs adverbes, ces épithètes

boursoufflées.

Si vous voulez savoir pourquoi, et prendre quelque idée de cette

matière, lisez Longin.

Si après avoir lu, vous n'en savez pas davantage, lisez-le encore une

fois.

Lisez-le une troisième, une quatrième.

Avicenne et Licetus avoient lu chacun quarante fois la métaphysique

d'Aristote sans y rien comprendre.

Et voici ce qui en arriva.

C'est qu'Avicenne devint le plus terrible des écrivains de son siècle.

Et que Licetus...

Mais que tu es bizarre dans tes quintes, ô Nature!

Que le sort de ce Fortunius Licetus est étrange!

Il n'étoit encore qu'un embryon quand tu l'envoyas dans ce monde. Il n'y

avoit guère d'apparence qu'un être de cette espèce, qui n'avoit que cinq

pouces de long, pût vivre. Cependant il vécut: il devint même un homme

extraordinaire. Ses progrès dans les sciences spéculatives furent si

rapides, qu'il parvint à composer assez promptement un ouvrage dont le

titre seul étoit presque aussi long que tout son corps. C'est sa

_Gonopsychanthropologie_, ou, ce qui est la même chose, son Traité de

l'ame humaine...

Voilà ce que j'avois à dire, et c'est ce que j'appelle mon chapitre des

chapitres. Je puis ajouter, sans faire tort aux autres, que je le

regarde comme plus érudit et le plus scientifique de tous ceux que j'ai

faits.

Une chose encore que je garantis, c'est qu'il est mieux traité ici que

dans l'Encyclopédie, et cela ne m'étonne point. De tous les livres qui

portent aujourd'hui ce titre, je ne connois de bon que l'_Encyclopédie

Perruquière_.

Avis aux têtes chauves! la mienne s'en est bien trouvée.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 91 / 162 题