_Mon chapitre des hasards._
Quel long chapitre des hasards, dit mon père en se retournant vers mon
oncle Tobie, comme il étoit sur la première marche de l'escalier pour
descendre; quel long chapitre de hasards, frère Tobie, les événemens de
ce monde pourroient nous fournir, si nous prenions la peine de les
rassembler! Parbleu! frère, vous n'êtes pas fort occupé, prenez la plume
et calculez-les. Moi! je ne sais pas plus calculer que cette rampe. Mon
oncle Tobie étoit démonstratif. En parlant de la rampe, il l'avoit
frappée de sa canne, et le contre-coup renvoya la canne assez vivement
sur l'os de la jambe de mon père. Je ne l'ai pas fait exprès, s'écria
mon oncle Tobie. Je le crois bien, frère, répartit mon père, en se
frottant la jambe. Je vous assure que c'est un pur hasard. Eh bien!
frère, c'est un hasard de plus à mettre dans notre chapitre.
Le double succès de la répartie de mon père lui fit oublier la douleur
qu'il ressentoit à la jambe. Rien n'étoit plus heureux, et ce fut bien
encore là un pur hasard. Sans cela personne n'auroit jamais été instruit
de ce qui faisoit alors le sujet des calculs de mon père... Je défie à
qui que ce soit de le deviner.
Mais que ce chapitre des hasards a pris une heureuse tournure! je
l'avois promis; et il s'est trouvé fait comme sans y songer. Tant mieux,
ma foi! j'ai bien assez de besogne sans celle-là. N'ai-je pas promis un
chapitre sur les nœuds? Un autre sur les souhaits? Un autre sur les
moustaches? N'en ai-je pas deux à faire sur le bon et sur le mauvais
côté des femmes?... Le premier, à la vérité, ne m'inquiète guère; il
sera court, très-court; mais l'autre! j'en sue d'avance. Et mon chapitre
sur les chapitres quand viendra-t-il? C'en est trop pour si peu de temps
qui me reste cette année. Cependant je m'y obstine, et je ne me
coucherai peut-être pas que n'aie fait un de ces articles importans.