CHAPITRE LXXII.

_Mon chapitre des hasards._

Quel long chapitre des hasards, dit mon père en se retournant vers mon

oncle Tobie, comme il étoit sur la première marche de l'escalier pour

descendre; quel long chapitre de hasards, frère Tobie, les événemens de

ce monde pourroient nous fournir, si nous prenions la peine de les

rassembler! Parbleu! frère, vous n'êtes pas fort occupé, prenez la plume

et calculez-les. Moi! je ne sais pas plus calculer que cette rampe. Mon

oncle Tobie étoit démonstratif. En parlant de la rampe, il l'avoit

frappée de sa canne, et le contre-coup renvoya la canne assez vivement

sur l'os de la jambe de mon père. Je ne l'ai pas fait exprès, s'écria

mon oncle Tobie. Je le crois bien, frère, répartit mon père, en se

frottant la jambe. Je vous assure que c'est un pur hasard. Eh bien!

frère, c'est un hasard de plus à mettre dans notre chapitre.

Le double succès de la répartie de mon père lui fit oublier la douleur

qu'il ressentoit à la jambe. Rien n'étoit plus heureux, et ce fut bien

encore là un pur hasard. Sans cela personne n'auroit jamais été instruit

de ce qui faisoit alors le sujet des calculs de mon père... Je défie à

qui que ce soit de le deviner.

Mais que ce chapitre des hasards a pris une heureuse tournure! je

l'avois promis; et il s'est trouvé fait comme sans y songer. Tant mieux,

ma foi! j'ai bien assez de besogne sans celle-là. N'ai-je pas promis un

chapitre sur les nœuds? Un autre sur les souhaits? Un autre sur les

moustaches? N'en ai-je pas deux à faire sur le bon et sur le mauvais

côté des femmes?... Le premier, à la vérité, ne m'inquiète guère; il

sera court, très-court; mais l'autre! j'en sue d'avance. Et mon chapitre

sur les chapitres quand viendra-t-il? C'en est trop pour si peu de temps

qui me reste cette année. Cependant je m'y obstine, et je ne me

coucherai peut-être pas que n'aie fait un de ces articles importans.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 90 / 162 题