CHAPITRE LXXIV.

_L'Art de marcher._

Il aura donc nom Trismégiste, frère! c'est un si beau nom! celui qui, de

tous les mortels, l'eut le premier, fut à mon gré le plus grand homme

qui ait jamais vu le jour. Il fut roi, législateur et philosophe. C'est

lui qui inventa l'écriture, qui donna les premières lois à l'Egypte, qui

introduisit l'usage des sacrifices. Le croiriez-vous bien? sans lui, la

méthode de se battre à coups de poings et à coups de tête en Angleterre,

seroit peut-être encore inconnue... Il en apprit l'exercice aux

Egyptiens...

Diable!... dit mon oncle, s'il entendoit aussi bien l'attaque et la

défense, il falloit, sans doute, aussi qu'il fût ingénieur...

N'en doutez pas, dit mon père en levant le pied pour descendre la

seconde marche.

Prenez garde! dit mon oncle Tobie, vous allez tomber.

Mon père, en effet, chancela si fort que mon oncle Tobie n'eut pas cette

crainte sans raison.

Heureusement, frère Tobie, dit mon père, que je me suis retenu. J'avois

perdu l'équilibre. C'est faute de m'être rappelé de quel pied je suis

parti pour venir jusqu'ici. Vous ne sauriez croire combien il est utile

de s'en souvenir. Aristote, qui a fort amplement traité de cette

matière, n'a pu la résoudre, et l'a rejettée dans ses problèmes.

L'utilité m'en a paru si frappante que je l'ai approfondie. Que l'on

voit bien là toute la prévoyance de la nature dans tout ce qu'elle a

fait! si nous jetons les yeux sur l'homme, sur les animaux, sur les

oiseaux, sur les insectes, nous trouvons en chaque classe une uniformité

parfaite dans les agens qu'elle leur a donnés pour marcher. Ils ont plus

de pieds les uns que les autres: mais si l'homme n'en a pas plus que les

dindons, on n'en voit pas moins dans ce petit nombre, quel a été le

dessein de la nature.--Elle leur en a donné à chacun une paire. C'est

par paire aussi qu'elle les a distribués à tous les autres animaux.--Le

plus ou le moins n'y fait rien. Le _mille pattes_, avec la multitude

qu'il en a, ne les a pas autrement que par paires. Il en est ainsi des

êtres microscopiques.

La nature est invariable sur ce point. Si l'on considère en même-temps

qu'elle n'a opéré de cette manière, qu'en mettant tout autant de pieds

ou de pattes d'un côté que de l'autre, et que le pied ou la patte qui

est de ce côté-ci, correspond exactement à la patte ou pied qui est de

ce côté-là, on conçoit tout d'un coup l'objet qu'elle a eu.--Qu'est-ce

que le mouvement de l'homme et des animaux? un bon physicien devroit

être là tout prêt à me répondre; mais j'attendrois peut-être long-temps

une sottise. Le mouvement n'est autre qu'un composé de travail et de

repos.--La nature l'ayant imprimé aux hommes, aux animaux et aux

insectes, elle leur donna sur-le-champ ce qui pouvoit le plus

commodément et le plus sûrement leur faire mettre à profit cet avantage.

C'est pour cela qu'elle les gratifia tout aussitôt des pieds et des

pattes qu'on leur voit, et que pour en faire mouvoir une partie, elle

régla qu'ils laisseroient l'autre en repos.--Cette règle est

universelle. Je n'y connois qu'une exception, c'est quand je saute, ce

qui m'arrive rarement...

Et ce qui auroit pourtant pu vous arriver tout-à-l'heure, dit mon oncle

Tobie...

Je l'avoue, répliqua mon père. Il y a cependant encore, continua-t-il,

une exception, c'est lorsque je vais à cloche-pied. Mais cette manière

d'aller et l'action de sauter, sont des mouvemens convulsifs dont on ne

peut conclure autre chose, sinon que l'homme, dans son libre arbitre,

fait souvent des écarts qui ne sont pas sans danger... La machine

humaine est quelquefois toute détraquée par un saut imprudent: on se

fatigue jusqu'à l'excès, en ne faisant qu'une très-petite course à

cloche-pied.--Aussi est-ce de là que j'ai principalement appris que nous

ne marchions bien, que par le mouvement et le repos alternatif de nos

jambes et de nos pieds. Apparemment que celui qui a fléchi sous moi,

n'étoit pas celui qui devoit agir...

Sûrement! dit mon oncle Tobie. Une fois que l'on connoît le principe des

choses, reprit mon père, on rend aisément raison de tout ce qui peut y

être relatif. Mais Aristote qui ne l'a point connu, parce qu'il n'a fait

que des spéculations sans consulter l'expérience, demande pourquoi nous

n'avons pas aussi-bien trois pieds que nous en avons deux.--

Aristote est un sot, dit mon oncle Tobie.

Je n'aurois osé le dire, répliqua mon père.

Eh bien! je le dis, moi, reprit mon oncle Tobie.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 92 / 162 题