_L'Art de marcher._
Il aura donc nom Trismégiste, frère! c'est un si beau nom! celui qui, de
tous les mortels, l'eut le premier, fut à mon gré le plus grand homme
qui ait jamais vu le jour. Il fut roi, législateur et philosophe. C'est
lui qui inventa l'écriture, qui donna les premières lois à l'Egypte, qui
introduisit l'usage des sacrifices. Le croiriez-vous bien? sans lui, la
méthode de se battre à coups de poings et à coups de tête en Angleterre,
seroit peut-être encore inconnue... Il en apprit l'exercice aux
Egyptiens...
Diable!... dit mon oncle, s'il entendoit aussi bien l'attaque et la
défense, il falloit, sans doute, aussi qu'il fût ingénieur...
N'en doutez pas, dit mon père en levant le pied pour descendre la
seconde marche.
Prenez garde! dit mon oncle Tobie, vous allez tomber.
Mon père, en effet, chancela si fort que mon oncle Tobie n'eut pas cette
crainte sans raison.
Heureusement, frère Tobie, dit mon père, que je me suis retenu. J'avois
perdu l'équilibre. C'est faute de m'être rappelé de quel pied je suis
parti pour venir jusqu'ici. Vous ne sauriez croire combien il est utile
de s'en souvenir. Aristote, qui a fort amplement traité de cette
matière, n'a pu la résoudre, et l'a rejettée dans ses problèmes.
L'utilité m'en a paru si frappante que je l'ai approfondie. Que l'on
voit bien là toute la prévoyance de la nature dans tout ce qu'elle a
fait! si nous jetons les yeux sur l'homme, sur les animaux, sur les
oiseaux, sur les insectes, nous trouvons en chaque classe une uniformité
parfaite dans les agens qu'elle leur a donnés pour marcher. Ils ont plus
de pieds les uns que les autres: mais si l'homme n'en a pas plus que les
dindons, on n'en voit pas moins dans ce petit nombre, quel a été le
dessein de la nature.--Elle leur en a donné à chacun une paire. C'est
par paire aussi qu'elle les a distribués à tous les autres animaux.--Le
plus ou le moins n'y fait rien. Le _mille pattes_, avec la multitude
qu'il en a, ne les a pas autrement que par paires. Il en est ainsi des
êtres microscopiques.
La nature est invariable sur ce point. Si l'on considère en même-temps
qu'elle n'a opéré de cette manière, qu'en mettant tout autant de pieds
ou de pattes d'un côté que de l'autre, et que le pied ou la patte qui
est de ce côté-ci, correspond exactement à la patte ou pied qui est de
ce côté-là, on conçoit tout d'un coup l'objet qu'elle a eu.--Qu'est-ce
que le mouvement de l'homme et des animaux? un bon physicien devroit
être là tout prêt à me répondre; mais j'attendrois peut-être long-temps
une sottise. Le mouvement n'est autre qu'un composé de travail et de
repos.--La nature l'ayant imprimé aux hommes, aux animaux et aux
insectes, elle leur donna sur-le-champ ce qui pouvoit le plus
commodément et le plus sûrement leur faire mettre à profit cet avantage.
C'est pour cela qu'elle les gratifia tout aussitôt des pieds et des
pattes qu'on leur voit, et que pour en faire mouvoir une partie, elle
régla qu'ils laisseroient l'autre en repos.--Cette règle est
universelle. Je n'y connois qu'une exception, c'est quand je saute, ce
qui m'arrive rarement...
Et ce qui auroit pourtant pu vous arriver tout-à-l'heure, dit mon oncle
Tobie...
Je l'avoue, répliqua mon père. Il y a cependant encore, continua-t-il,
une exception, c'est lorsque je vais à cloche-pied. Mais cette manière
d'aller et l'action de sauter, sont des mouvemens convulsifs dont on ne
peut conclure autre chose, sinon que l'homme, dans son libre arbitre,
fait souvent des écarts qui ne sont pas sans danger... La machine
humaine est quelquefois toute détraquée par un saut imprudent: on se
fatigue jusqu'à l'excès, en ne faisant qu'une très-petite course à
cloche-pied.--Aussi est-ce de là que j'ai principalement appris que nous
ne marchions bien, que par le mouvement et le repos alternatif de nos
jambes et de nos pieds. Apparemment que celui qui a fléchi sous moi,
n'étoit pas celui qui devoit agir...
Sûrement! dit mon oncle Tobie. Une fois que l'on connoît le principe des
choses, reprit mon père, on rend aisément raison de tout ce qui peut y
être relatif. Mais Aristote qui ne l'a point connu, parce qu'il n'a fait
que des spéculations sans consulter l'expérience, demande pourquoi nous
n'avons pas aussi-bien trois pieds que nous en avons deux.--
Aristote est un sot, dit mon oncle Tobie.
Je n'aurois osé le dire, répliqua mon père.
Eh bien! je le dis, moi, reprit mon oncle Tobie.