_Cela ne réussit pas bien._
Quand je réfléchis sur l'homme, frère, et que j'examine ce côté sombre
où la vie humaine se peint dans des nuages de trouble et d'affliction;
quand je considère combien de fois nous mangeons du pain de douleur, que
nous sommes nés pour la peine, et que les tourmens sont une des
principales portions de notre héritage...
Ma foi! dit mon oncle, je crois que je suis né pour rien, si ce n'est
pour ma commission.
Comment, dit mon père, qui craignoit quelque soudaine invasion militaire
de mon oncle Tobie, est-ce que mon oncle ne vous a pas laissé cent vingt
livres sterling de rente?
Eh! qu'aurois-je fait sans cela? reprit mon oncle Tobie.
Ce n'est pas là de quoi il s'agit, dit mon père. Je vous disois, frère
Tobie, que lorsque l'on fait le calcul de tous les malheurs, _item_,
dont la vie de l'homme est surchargée, il est impossible de concevoir
dans quelles sources cachées il puise des forces pour y résister.
Hélas! s'écria mon oncle Tobie, en levant les mains au ciel, c'est par
le secours du seigneur Dieu tout-puissant. Ce n'est pas notre propre
force qui nous soutient, c'est sa main divine. Oh! mon frère! c'est le
plus grand, c'est le meilleur des êtres. C'est lui qui nous défend, qui
nous conserve.
Voilà, dit mon père, ce qui s'appelle couper le nœud; je veux, au
contraire, que vous le dénouyiez. Ecoutez: je vais vous conduire dans
ces profondeurs mystérieuses.
Soit, dit mon oncle.
Alors mon père changea d'attitude, et prit celle que Raphaël donne à
Socrate au milieu de l'école d'Athènes. Elle est si bien imaginée, si
vraie, que les spectateurs croient deviner ce que dit le philosophe.
L'index de sa main gauche, placé entre le pouce et l'index de sa main
droite, indique effectivement tout ce que disoit l'orateur. On croit
l'entendre. _Vous convenez de cela?... de ceci?... de ceci encore?... Je
n'ai pas besoin de vous observer... Cela vous paroît clair?_... Donc...
etc.
Oh! Garrick, quelle scène tu ferois de ce passage, si tu avois vu mon
père ainsi placé vis-à-vis de mon oncle Tobie.