CHAPITRE LXIII.

_La prise de Strasbourg, conte._

On respiroit la fraîcheur délicieuse d'une des plus belles soirées du

mois d'août, lorsqu'un étranger, monté sur une mule, entra dans la ville

de Strasbourg. Il portoit en croupe une petite valise qui renfermoit

quelques chemises, une paire de souliers de maroquin, et une culotte de

satin cramoisi; c'étoit-là tout son bagage. Alte-là, lui dit le soldat

qui montoit la garde à la porte: d'où venez-vous? où allez-vous?--D'où

je viens, mon ami? connois-tu le _Cap des Nez_? eh bien! c'est de-là que

je viens, et je vais à Francfort. Je repasserai ici dans un mois, pour

aller sur les frontières de la Tartarie-Crimée. La sentinelle leva les

yeux sur l'étranger, et le regarda fixement: _je n'avois jamais vu un

pareil nez!_...--Tu t'étonnes! va, il m'a procuré d'heureux hasards. Je

le crois, dit la sentinelle... Je t'en souhaite autant.

Tout en disant cela, le cavalier, en dégageant son poignet d'un ruban

noir où pendoit un court cimeterre, coula légèrement un florin dans la

main de la sentinelle. Je suis fâché, dit le soldat à un petit tambour

bancroche, qui étoit présent, que ce galant homme ait perdu le fourreau

de son sabre. Il lui en faut un absolument, et l'on est si mal-adroit!

Je n'en ai pas besoin, reprit l'étranger, dont la mule alloit si

doucement qu'il avoit tout entendu.

Je porte mon cimeterre nu, dit-il en le levant en l'air, pour qu'il soit

plutôt prêt à défendre mon nez.

Ma foi, il en vaut bien la peine, dit la sentinelle.

Fi donc, reprit le petit tambour bancroche, ne vois-tu pas que c'est un

nez de carton?

A d'autres, répliqua la sentinelle; c'est parbleu un nez comme le mien,

excepté qu'il est six fois plus gros.

Mais je l'entends qui craque, dit le petit tambour bancroche.

Et moi, je le vois qui rougit, dit la sentinelle.

Bon! nous sommes tous les deux de grands sots de n'y avoir pas touché,

nous saurions à présent ce que c'est.

Tandis que la sentinelle et le tambour bancroche se disputoient, une

querelle pareille s'étoit élevée entre un trompette et sa femme, qui

s'étoient arrêtés par hasard pour considérer le nez de l'étranger.

Bénédiction, quel nez! s'écria la femme; il est aussi long qu'une

trompette.

Aussi est-il de cuivre, dit le trompette.

De cuivre? comme je danse...

Oui, parbleu de cuivre, reprit le mari; on peut en juger par le bruit de

ses éternumens.

Eh bien! j'en aurai le cœur net, reprit la femme; je ne me coucherai pas

que je n'y aie mis la main.

Oui-dà! dit l'étranger, qui alloit toujours tout doucement, oui!...

dit-il, en laissant tomber la bride sur le cou de sa mule, et croisant

ses mains sur sa poitrine. Non, non, poursuivit-il en levant les yeux au

ciel, non, non: le monde m'a trop maltraité, pour que je laisse prendre

cette conviction à qui que ce soit. J'en fais vœu; personne ne me tâtera

le nez tant qu'il me restera assez de force pour...

Pourquoi? s'écria la femme d'un bourgmestre qui passoit, suivie d'un

petit laquais.

Et vous aussi, madame, vous voudriez me tâter le...

Au reste, il ne fit pas la moindre attention à ce que lui dit la femme

du bourgmestre. Il étoit occupé, pendant qu'elle parloit, à faire un vœu

à Saint-Nicolas. Son vœu fait, il décroisa ses mains, reprit la bride de

sa mule, et son cimeterre suspendu, il s'achemina au petit pas dans les

rues de Strasbourg, jusqu'à ce qu'enfin le hasard le conduisit à la

porte d'une grande auberge, sur la place du marché, vis-à-vis d'une

église.

A peine l'étranger fut-il descendu, qu'il fit mettre sa mule à l'écurie.

Il fit ensuite porter sa valise dans sa chambre; il en tira une chemise

et la mit; il en tira sa culotte de satin et la mit; il en tira la

frange d'argent qui s'y ajustoit, il l'y ajusta; il se chaussa. Ainsi

habillé, son cimeterre au poing et nu, il sortit et alla se promener sur

la place d'armes.

Il en avoit déjà fait trois fois le tour, lorsqu'il aperçut la femme du

trompette qui venoit à sa rencontre. Oh! oh! dit-il, elle a des

desseins... évitons-là. Il retourna sur ses pas et revint précipitamment

à son auberge, remit ses habits dans sa valise et demanda sa mule pour

partir.

Je vais à Francfort, dit-il à son hôte, et vous me reverrez

d'aujourd'hui en un mois: puis caressant sa mule et mettant le pied à

l'étrier, je m'imagine, poursuivit-il, que vous en avez eu bien soin; la

pauvre bête! elle est bien fatiguée: voilà plus de six cents lieues que

je lui fais faire.

Ma foi! dit l'aubergiste, c'est un long voyage, et à moins que l'on ait

des affaires bien intéressantes... Moi! point du tout, répondit

l'étranger, c'est la curiosité seule qui me conduit. Je voulois voir le

_Cap-des-Nez_ dont j'ai entendu parler. Je l'ai vu; et vous voyez

vous-même que je n'ai pas perdu mon temps: j'en ai rapporté un qui est

assez beau.

Il n'avoit pas besoin de le faire observer; l'hôte et l'hôtesse

n'avoient pas détourné les yeux de dessus.

Par Sainte-Radegonde! s'écrioit celle-ci en elle-même, les douze plus

beaux nez de Strasbourg ne valent pas le sien! Mon ami, dit-elle à

l'oreille de son mari, conviens que c'est-là un fier nez.

Allons donc, dit-il: es-tu assez sotte pour ne pas voir que c'est un nez

postiche?

Oh pardi! reprit-elle, avec la permission de monsieur...

Pardon, madame, dit l'étranger; je vois ce que vous désirez; mais j'ai

fait vœu à Saint-Nicolas que qui que ce soit ne touchera à mon nez,

jusqu'à ce que...

Puis il piqua des deux, et partit sans dire un mot de plus.

Il n'avoit pas fait une demi-lieue, que tout étoit en rumeur dans la

ville de Strasbourg. On sonnoit complies; les cloches appeloient de

toutes parts les Strasbourgeois; aucun ne les entendoit. Les hommes, les

femmes, les enfans couroient çà et là, pêle-mêle, allant, venant, se

heurtant, se croisant à cette porte, à celle-ci, à celle-là, à cette

autre, dans cette rue, dans cette place. L'avez-vous vu? Qui est-ce qui

l'a vu? ce n'est pas moi: ni moi, qui donc?

Je n'en sais rien.

J'étois à vêpres.

Je savonnois.

Je repassois.

J'épluchois la salade.

Je portois le souper au four.

Je couchois les enfans.

C'est ainsi que toutes les commères de Strasbourg déploroient leur

disgrace chacune sur son ton. Hélas! je ne l'ai pas vu, je ne le verrai

jamais. Je ne sais pas ce que je donnerois, dit une assez jolie

marchande, pour avoir été dans ce moment la femme du trompette.

Et moi le trompette.

Et moi la sentinelle.

Et moi le petit tambour bancroche.

Et moi l'aubergiste.

Et moi sa femme.

Et moi la bourgmestre.

Et ces cris de désespoir retentissoient dans tous les coins de

Strasbourg.

Mais tandis que cette confusion régnoit dans les têtes Strasbourgeoises,

notre héros, sans songer qu'il fût seulement question de lui dans cette

grande ville, continuoit sa route vers Francfort: ce n'étoit pourtant

pas sans être agité de quelque inquiétude. Il lui échappoit de

temps-en-temps des propos interrompus qu'il tenoit tantôt à sa mule,

tantôt à lui-même, tantôt à sa Julie.

O! ma Julie, s'écrioit-il, ma chère et tendre Julie!

_Mais va donc, et laisse-là ce chardon..._

Comment un rival a-t-il pu m'enlever ce bonheur que tu me promettois, et

dont j'étois sur le point de jouir?

_Encore! allons, marche; tu en mangeras mieux ce soir._

Malheureux que je suis! banni de ma patrie, éloigné de mes amis, séparé

de toi, fatigué, harassé...

_Un peu plus vîte donc, kt, kt, kt..._

A quel état suis-je réduit! je n'ai maintenant pour toutes choses que

deux chemises, une paire de souliers qui ne sont pas trop bons, et ma

culotte de satin cramoisi... O ma Julie! et je vais à Francfort!

pourquoi plutôt là qu'ailleurs... Ah! sans doute qu'une main invisible

me conduit dans tous ces détours.

_Holà donc, holà! tu buttes? Par Saint-Nicolas! si tu ne vas que de ce

train, nous ferons bien quatorze lieues en quinze jours. Allons, ma mie,

allons._

Y aura-t-il donc enfin quelque bonheur pour moi? cesserai-je d'être le

jouet de la fortune et de la calomnie. Chassé par l'un, accusé par

l'autre... Mais pourquoi ne suis-je pas resté à Strasbourg? la

justice... ô Julie!...

_Mais que diable as-tu donc à dresser ainsi les oreilles? eh! va, ce

n'est qu'un homme qui passe._

Voilà comme l'étranger s'entretenoit, chemin faisant avec sa mule, sa

Julie et lui-même. Il aperçut une auberge, et mit pied à terre. _Ayez

soin de ma mule_, dit-il au garçon, _et que l'on me donne une chambre et

à souper_. Le voyageur soupa et se mit au lit à dix heures précises; à

dix heures quatre minutes il ronfloit d'importance.

Quelle différence à Strasbourg! ce ne fut qu'à minuit que le calme avoit

succédé au tumulte excité par l'apparition de l'étranger. Mais quel

calme! on étoit couché et l'on ne dormoit pas. L'abbesse de

Quedleimbergh qui étoit venue à Strasbourg avec les quatre grandes

dignitaires de son chapitre, la doyenne, la prieure, la chevecière et la

première chanoinesse, pour consulter l'université sur un cas de

conscience relatif à la fente de leurs jupes, passa la nuit fort mal à

son aise.

Le nez merveilleux de l'étranger s'étant juché sur la glande pinéale de

son cerveau, il remua si vivement son imagination; celle des quatre

grandes dignitaires en fut tellement agitée, que ni les unes ni les

autres ne purent fermer l'œil; pas une des parties de leur corps ne

resta tranquille.

Les pénitentes du tiers-ordre de Saint-François, les filles du Calvaire,

les prémontrées, les clunistes, les chartreuses, et toute la gent

cloîtrée qui respiroit cette nuit sous les cilices, furent encore plus

inquiétées que l'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes

dignitaires; elles ne firent que virer, tourner et mouver dans leurs

lits. On eût dit qu'elles étoient ardées du feu saint Antoine. Les

ursulines furent plus prudentes; elles ne se couchèrent point.

Jamais un tel sujet d'inquiétude et d'insomnie, jamais impatience d'en

connoître la cause n'avoit aussi puissamment remué les Strasbourgeois,

depuis que Martin Luther avec sa doctrine avoit bouleversé la ville

sens-dessus-dessous. Ajoutez encore que la sentinelle, le petit tambour

bancroche, le trompette et la femme du trompette, et la femme du

bourgmestre, s'étoient prodigieusement écartés les uns des autres dans

la description de ce qu'ils avoient vu. Ils ne s'étoient accordés que

dans ces deux points; c'est que l'étranger étoit allé à Francfort, et

qu'il en reviendroit dans un mois, et que, soit que son nez fût réel ou

feint, il n'avoit pas besoin de cet ornement pour être l'homme le plus

beau, le mieux fait, le plus honnête, le plus généreux et le plus

aimable qui eût jamais passé les portes de Strasbourg. On l'avoit vu de

bien des façons, trottant sur sa mule, marchant dans la rue, son

cimeterre suspendu à son poignet; on l'avoit vu se promener sur la place

de la parade avec sa culotte de satin cramoisi, et partout on lui avoit

remarqué un air si doux, si modeste, et surtout si noble... Je ne suis

plus fille depuis long-temps, dit la bourgmestre; mais je sais bien que

si je l'eusse été, il n'auroit tenu qu'à lui de me faire courir de

grands hasards.

L'abbesse de Quedleimbergh et ses quatre grandes dignitaires ne purent

tenir à l'impatience de satisfaire leur curiosité. L'après-midi, elles

envoyèrent chercher la femme du trompette. Elle couroit les rues, la

trompette de son mari à la main; il ne fut pas difficile de la trouver;

elle vint; elle avoit déjà dressé tout l'appareil de sa théorie.

O Athènes! qu'as-tu à comparer à ces deux orateurs? la sentinelle et le

tambour bancroche, établis sous les portes de Strasbourg, mettoient

infiniment plus de pompe dans la relation de ce qu'ils avoient vu, que

Crantor et Chrysippe n'en mirent jamais dans les leçons si vantées

qu'ils donnoient sous les portiques.

L'aubergiste les imitoit sur le seuil de sa porte, tandis que sa femme,

retirée dans sa chambre, ne faisoit part de ce qu'elle savoit qu'à des

personnes plus choisies. Enfin, les Strasbourgeois couroient de toutes

parts à l'instruction, et les Strasbourgeois furent instruits.

Dès que la femme du trompette eut satisfait la curiosité de l'abbesse de

Quedleimbergh, elle alla s'établir sur des trétaux qu'elle avoit fait

dresser sur la grande place, et elle fit un tort infini aux autres

harangueurs.

Mais tandis qu'à Strasbourg tous ceux qui vouloient s'instruire

cherchoient à descendre dans le puits où la vérité tient sa cour, les

savans faisoient leurs efforts pour en faire sortir la déesse. Ce n'est

point aux faits qu'ils avoient recours pour la faire remonter; ils

raisonnoient. L'histoire du nez faisoit jaser tout le monde; on vouloit

au moins deviner, si l'on ne pouvoit prouver. Ceux qui se flattoient d'y

mieux réussir, étoient les héros de la faculté. Ils se vantoient

d'avance d'un succès assuré. Mais malheureusement ils dissertèrent

d'abord sur les tumeurs et toutes les excroissances loupiologiques,

etc.; et ils s'égarèrent si bien, qu'il ne leur fut plus possible de se

rallier.

L'un d'eux cependant démontra, d'une manière très-satisfaisante, qu'une

masse aussi dodue et aussi énorme de matière hétérogène n'auroit pu se

former et se conglutiner sur le nez d'un enfant encore dans l'utérus,

sans détruire la balance statique du fœtus. Il auroit, disoit-il,

nécessairement perdu son équilibre.

J'accorde le principe, dit un autre; mais je nie la conséquence.

C'est bientôt dit, reprit le premier; mais vous ne pouvez nier que s'il

n'y avoit pas dès les premiers momens de la conception une quantité

suffisante de veines, d'artères, de canaux qui vivifiassent un pareil

nez, il n'auroit jamais été possible qu'il pût prendre de

l'accroissement.

Une longue dissertation sur la digestion, la nutrition, sur ses effets,

sur l'extension qu'elle procure aux vaisseaux, sur l'accroissement des

corps musculaires, etc. etc., servit de réponse à cet argument. On

poussa même le raisonnement jusqu'à affirmer que rien n'empêchoit que le

nez d'un homme ne devînt aussi gros que le reste de son corps.

Quelle sottise! répondit un autre docteur; cela ne pourra jamais se

réaliser tant que l'homme n'aura qu'un estomac et deux poumons: car

enfin, si l'estomac est le seul organe que la nature ait destiné pour

recevoir les alimens, pour les convertir en chyle: si les deux poumons

sont également les seuls viscères qui opèrent la sanguification, il

n'est pas possible qu'ils fassent plus que la nature ne l'a déterminé...

Ils sont d'une forme et d'une force que la nature a irrévocablement

fixées; ils ne peuvent former qu'une certaine quantité de sang dans un

temps donné, etc... de là il est évident que si le nez d'un homme étoit

aussi gros que son corps, il s'ensuivroit que l'homme ou son nez

tomberoit en putréfaction. Le nez se sépareroit de l'homme, ou l'homme

de son nez: répondez à cela.

Si j'y réponds! La nature s'accommode à tout. Eh! sans cela, que

diriez-vous d'un bon estomac et de deux excellens poumons qui

appartiendroient à un homme à qui l'on auroit coupé les jambes et les

bras. Diriez-vous que l'estomac et les poumons seroient diminués de

force et de volume? Vous ne le diriez pas: eh bien! ce n'est pourtant

plus là un homme, ce n'est que la moitié d'un homme tout au plus.

Soit. Mais un pareil homme doit nécessairement mourir d'une pléthore,

d'une hémorrhagie, ou de consomption...

L'expérience prouve le contraire.

Eh! que me fait l'expérience contre la théorie? l'expérience a tort.

Ainsi se séparèrent les docteurs de la faculté.

Les naturalistes, ces hommes modestes qui, à l'exception d'eux-mêmes, ne

parlent de personne, se mirent aussi de la partie, et voulurent à leur

tour _surprendre la nature sur le fait_, en rendant compte de la

longueur et de la grosseur de ce nez si fameux. Ils allèrent d'abord

assez long-temps de concert dans leurs recherches. Ils posèrent pour

principe que toutes les parties constitutives de l'homme étoient

exactement proportionnées aux fonctions particulières qu'elles doivent

avoir relativement à toute la machine. Cet axiome passa tout d'une voix

et par acclamation. Mais tout d'une voix aussi ils convinrent qu'il y

avoit de la variation dans ces proportions. Le correctif fut qu'au moins

dans ces variations la nature ne s'écartoit de ses loix primitives que

jusqu'à un certain point.

Sans doute, disoit-on, la nature est comme renfermée dans un cercle...

Il ne s'agit que d'en déterminer le diamètre.

Tout cela étoit très-bien, très-savamment, très-profondément,

très-philosophiquement raisonné; mais quand il fallut mesurer le

diamètre, ces messieurs se trouvèrent sans compas.

Les logiciens, et cela devoit être, s'écartèrent beaucoup moins du sujet

que les physiciens et les médecins. Ils commençoient et finissoient

toujours leurs argumens et leurs réponses par le mot même, qui exprimoit

l'objet dont il étoit question. On ne pouvoit pas l'oublier; et sans une

pétition de principe qui tomba, je ne sais comment, dans l'esprit de

l'un d'eux, c'en étoit fait; la chose eût été déterminée dans une

séance.

Mais, dit-il inopinément, vous parlez d'un saignement de nez: un nez ne

peut saigner s'il n'y a du sang; encore faut-il qu'il y circule.

_Atqui_, la mort n'étant autre chose qu'une cessation absolue du

mouvement du sang... _Nego minorem_, reprit brusquement un antagoniste.

Je soutiens que la mort est la séparation de l'ame et du corps.

Oui?... et moi je ne suis point d'accord sur ce principe.

Eh bien! ne disputons point que nous ne nous y soyons mis.

La chose en resta là, et le nez ne fut pas encore expliqué par ces

messieurs.

Les gens de loi voulurent aussi résoudre la difficulté. Ils n'y virent

que des motifs de déployer la rigueur des loix. Commençons toujours par

décréter le _Quidam_ de prise de corps, et puis nous verrons.

De deux choses l'une, disoient-ils; ou son nez est réel, ou il est faux.

S'il est réel, on ne peut légalement le souffrir dans la société civile,

parce qu'il en trouble l'ordre et l'harmonie: si, au contraire, il est

faux, c'est en imposer à la société, cela mérite encore moins

d'indulgence; ainsi décrétons.

Il s'éleva une question: ce fut de savoir s'il ne seroit pas plus

judicieux de porter le décret contre le nez, quel qu'il fût, que contre

celui qui en étoit le malheureux ou le fortuné porteur.

Il y eut de longs débats sur ce point, et des _pour_ et _contre_

très-érudits. La proposition fut rejetée par la loi 44, §. 1. _ad leg._

qui rend les maîtres responsables des délits de leurs domestiques.

Alte-là, s'écrièrent quelqu'autres jurisconsultes; on met ici trop de

rigueur, et ce n'est pas le cas d'un décret.

Non?... certainement, et la raison en est simple. L'étranger ne s'est

pas caché. N'a-t-il pas dit expressément qu'il étoit allé au _Cap des

Nez_, et qu'il en avoit rapporté celui-là? si l'on décrétoit tous les

voyageurs qui rapportent des choses curieuses ou utiles des pays où ils

vont, personne ne sortiroit de chez soi. L'intérêt de la société

s'oppose donc ici au décret en question.

Mais c'est une sottise que l'étranger a débitée. Il n'existe dans

l'univers aucun coin de terre, aucun promontoire qui soit connu sous le

nom de _Cap des nez_.

Qui vous l'a dit?

Les géographes.

Ils n'en parlent pas.

Et c'est pourquoi je les cite: je m'en rapporte à leur silence.

Le Bâtonnier, homme mûr, réfléchi et le plus habile, comme de raison,

d'entre tous les habiles, crut pouvoir décider la chose par une ample

dissertation sur les phrases proverbiales. Elles ont, dit-il, un sens

allégorique qu'il faut toujours considérer. Exemple: _Autant en emporte

le vent_. Le vent emporte bien des choses; cependant cette phrase ne

s'entend ici que d'un discours qui a glissé sur l'esprit des auditeurs,

sans y faire d'impression; c'est ce que j'ai éprouvé bien des fois dans

mes plaidoieries. Eh! pourquoi ne voudroit-on pas que le _Cap des Nez_,

dont a parlé l'étranger, ne signifiât autre chose dans son entendement,

si ce n'est que la nature lui a fait présent d'un nez extraordinaire? et

sur cela l'orateur cite une foule de lois qui alloient faire passer son

opinion comme si elle eût été une loi elle-même. Mais il en étoit de ces

lois comme des propriétés qu'il avoit données au vent. Il les mettoit à

tout. On s'aperçut qu'il venoit de s'en servir pour prouver qu'un

chanoine de la cathédrale ne pouvoit s'empêcher de payer certains bons

offices dont une jeune fille réclamoit le salaire... Il fut hué, et

l'assemblée se sépara jusqu'au lendemain.

Les deux universités de Strasbourg avoient déjà commencé l'affaire de

l'abbesse de Quedleimbergh et de ses quatre grandes dignitaires. Elles

en attendoient la solution; mais l'histoire du jour l'emporta.

Toutes les presses de la ville gémissoient déjà sous les écrits des

savans; on ne chantoit pas d'autres chansons dans les rues; on ne voyoit

pas d'autres estampes que celle du nez. Mais on soupiroit avec ardeur

après le jugement des universités; et l'on se seroit donné au diable

pour savoir d'avance ce qu'elles décideroient.

Cela est au-dessus du sens commun, disoient quelques docteurs.

Point du tout, répondoient les autres, cela est au-dessous.

C'est un article de foi, disoit l'un. Tarare! disoit l'autre.

La chose est impossible, s'écrioit un cinquième. Non, répliquoit un

autre.

Mais le pouvoir de Dieu est infini, dit un _Nézarien_; il peut tout.

Il ne peut rien de contradictoire, répondoit un _anti-Nézarien_...

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Parbleu! disoient les premiers, Dieu peut faire un nez aussi long, aussi

gros, aussi gros que le clocher de Strasbourg...

Les anti-Nézariens soutinrent qu'il étoit impossible qu'un homme pût

porter un nez de cinq cent soixante-quinze pieds de long.

Mais s'il étoit horizontal...

Mais s'il ne l'étoit pas.

Oh! si, si, si, si, si, si...

Il s'éleva une nouvelle dispute sur l'étendue et sur les bornes de la

puissance divine. On alla si loin qu'il ne fut plus question de l'objet;

le nez de l'étranger n'étoit plus qu'une frégate lancée dans le golfe de

la théologie scholastique.

L'imagination des Strasbourgeois ne s'alluma que plus vivement par la

confusion qui régnoit dans toutes ces discussions. Plus elles étoient

obscures, plus elles les jetoient dans l'enthousiasme.

Leurs docteurs embarqués sur le vaste océan des sciences, et entraînés

par la force des courans contraires, étoient précisément comme

Pantagruel et ses compagnons qui cherchoient l'oracle au fond d'une

bouteille, et qui attendoient sur le rivage le succès de quelque

heureuse entreprise.

Pauvres Strasbourgeois! qu'aviez-vous de mieux à faire? comment sortir

de cet embarras? je ne vous ferai point de reproches sur votre

résignation docile à l'attente des événemens. Pauvres Strasbourgeois!

moi! je ne veux faire que votre éloge.

Quelle est la ville dont tous les habitans, tourmentés par la curiosité,

eussent souffert la soif et la faim, et n'eussent dormi de huit jours,

comme vous eûtes alors le courage de le faire?

Le voyageur avoit promis de repasser par Strasbourg le trentième

jour.--Sept mille carosses, (_Slawkembergius_ s'est sans doute trompé

dans ses caractères numériques) sept mille carosses, quinze mille

charettes, vingt mille cabriolets chargés de préteurs, de conseillers,

de syndics, de bourgmestres, d'avocats, de procureurs, de médecins, de

chirurgiens, d'apothicaires, de docteurs, d'abbés, de prêtres, de

nonnes, de béguines, de veuves, de femmes, de filles, de moines, de

chanoines, l'abbesse de Quedleimbergh ouvrant la marche avec ses quatre

grandes dignitaires dans une calêche, le fretin suivant pêle-mêle, à

pied, à cheval, les uns conduits, les autres entraînés, quelques-uns

voguant sur le Rhin, tous levés avant le soleil, sortirent de la ville

pour aller au-devant de l'étranger.

L'impatience avoit calculé le temps qu'il devoit mettre pour arriver à

l'endroit où il étoit attendu. Midi sonne, il ne paroît point.--Il aura

sans doute retardé son départ de quelques heures.--On le verra sûrement

avant la fin du jour. Mais la nuit approche, et il ne paroît point

encore? que faire? couchera-t-on au bivouac? eh! pourquoi pas? la nuit

se prépare à être belle.

Mais, s'écrie _Slawkembergius_, je touche ici au dénouement de cette

aventure. Il n'est point de conte bien organisé qui n'ait sa prostase,

son épistase, sa catastase, sa catastrophe ou sa péripétie; ainsi le

veut Aristote, et ce qui est pour moi une loi bien plus impérieuse,

ainsi le veut le sens commun...

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Et l'on ne niera pas sans doute que depuis l'instant où les savans de

tous les ordres se mettent à disputer jusqu'à ce que les docteurs

fourrés s'embarquent à corps perdu en laissant les pauvres

Strasbourgeois en détresse sur la rive, ne soit une belle et bonne

catastase. Les incidens sont, grâces à Dieu, assez embrouillés pour

qu'il soit temps que l'orage crève au dernier acte: et voici où il

commence.

C'est au départ des bons Strasbourgeois qui vont gaiement attendre

l'étranger sur la route de Francfort, et qui déjà s'ennuient de ne le

pas voir arriver. Pour lui il faut bien, ainsi que le prescrit Aristote,

que je le tire du labyrinthe où je l'ai plongé, et que je le remette

dans un état de repos et de tranquillité où ses discours ont fait juger

qu'il n'étoit pas.

Pendant qu'il chicanoit sa mule sur de petites génuflexions qu'elle

faisoit de temps-en-temps, et qu'il gagnoit son auberge aussi vîte

qu'elle pouvoit aller, un autre voyageur faisoit hâte pour arriver à

Strasbourg.--Parbleu! dit-il en lui-même, après avoir trotté pendant une

lieue, je suis un grand sot! à quoi donc pensé-je. Je n'arriverai jamais

ce soir à la capitale de l'Alsace, à cette ville fameuse où à cela près

des tambours, il y a la plus belle garnison du monde. Bête que je suis!

eh! quand je serois actuellement à la porte, m'y laisseroit-on entrer en

donnant même un ducat? J'en donnerois deux que je ne passerois pas. Je

serois bien nigaud: retournons plutôt coucher à l'auberge que j'ai vue

là-bas. Il tourne bride aussitôt, marche et arrive à l'enseigne où notre

héros s'étoit arrêté.

--Ma foi, monsieur, nous n'avons que de la choucroûte et du pain... Nous

avions bien une demi-douzaine d'œufs, mais un voyageur qui est arrivé

avant vous en a fait faire une omelette.

Eh, morbleu! j'ai plus besoin de dormir que de manger.

Sur ce pied-là, dit l'hôte, je suis votre homme; je me flatte d'avoir

ici le lit le plus mollet qu'il y ait dans toute l'Alsace. Je voulois

d'abord le donner à l'étranger.

Ma fime, dit Jacinte, il a le nez si gros et si long... Comment...

est-ce qu'il a une fluxion... Je ne sais, mais ça fait peur... O ciel!

s'écria l'étranger, seroit-ce une fausse lueur d'espérance. Répète, ma

fille ce que tu viens de me dire... N'est-ce point un badinage? Non,

monsieur, non, dit l'hôte, c'est un nez merveilleux. Juste ciel! grâces

te soient rendues: tu me conduis enfin au bout de ma course; c'est lui,

oui, c'est lui, je n'en doute pas; c'est Dom Diègue, dit le frère de la

belle Julie.

Il avoit accompagné sa sœur depuis Valladolid jusqu'en France, en

traversant les Pyrénées: mais les fatigues qu'elle avoit essuyées,

jointes à l'inquiétude qui la tourmentoit sur le sort de son amant, lui

avoient causé une maladie qui l'arrêta à Lyon. A peine lui étoit-il

resté assez de force pour écrire à son cher Diégo. Elle avoit remis la

lettre à son frère, en le conjurant de ne jamais la revoir qu'il ne

l'eût remise à son amant.

Fernandès se coucha: l'édredon qui composoit le lit le plus mollet de

l'Alsace, s'étoit rassemblé en une telle multitude de petites boules,

qu'il ne put dormir de toute la nuit. Il se leva au point du jour. Diégo

se trouva éveillé aussitôt que lui, et par une belle aurore, il lui

remit la lettre de sa sœur.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 78 / 162 题