_Il se console avec Slawkembergius._
Slawkembergius fut sa ressource, et quel homme! il avoit analysé toutes
mes disgraces. Il avoit mélancoliquement prédit tous les revers qui, à
chaque époque de ma vie, devoient assaillir mon existence; il en avoit
développé les causes. Il les avoit attribuées à la mal-adresse du
docteur Slop, à la forme applatie, que le tranchant fatal de son forceps
avoit donnée au malheureux nez que je porte, et que je porterai jusqu'à
la fin de mes jours. Mon père n'avoit fait qu'une attention médiocre à
toutes ces circonstances; mais l'événement les lui avoit si vivement
retracées, que Slawkembergius devint pour lui l'écrivain le plus
imposant qu'il eût jamais lu. Par quelle secrète impulsion avoit-il
prévu toutes ces choses? d'où lui venoient-elles? comment ses oreilles
en avoient-elles été frappées? qu'est-ce qui avoit pu l'assurer qu'elles
arriveroient? il y avoit alors quatre-vingt dix ans qu'une tombe
couvroit les cendres de Slawkembergius, et mon père ne pouvoit faire que
des conjectures sur la manière dont ces événemens futurs avoient pu se
glisser dans le sensorium de cet homme divin.
Son caractère se décéloit par ses ouvrages. Gai, jovial, on voit qu'il
jouoit sur les mots. Il donne lui-même une idée des motifs qui l'avoient
déterminé à écrire, et à passer plusieurs années de sa vie sur le sujet
dont il parle. C'est ce qu'on voit à la fin de son prolégomène, que le
relieur, par parenthèse, a mal-adroitement placé entre la table de son
livre et le livre lui-même, au lieu de le mettre au commencement; mais
il se fait tant de choses à rebours dans ce monde, que cette ineptie ne
doit pas être tirée à conséquence. Slawkembergius informe donc ses
curieux lecteurs, que depuis qu'il étoit arrivé à l'âge de discernement,
et qu'il pouvoit s'asseoir tranquillement pour considérer en lui-même ce
qu'étoit le véritable état de l'homme, et distinguer la principale fin
de son être... ou pour accourcir ma traduction; car le livre de
Slawkembergius est comme de raison écrit en latin, avec la prolixité des
auteurs modernes qui écrivent en cette langue; Slawkembergius assure que
depuis le temps qu'il fit usage de toute sa sagacité pour approfondir
cette matière, il n'y conçut rien, ou plutôt qu'il ne savoit ce que
c'étoit. Il ajoute que le seul fruit de tant d'application, fut de
remarquer que ceux qui avoient entrepris jusques-là d'écrire sur le
point capital dont Erasme avoit fait depuis le sujet principal d'un de
ses dialogues, s'en étoient acquittés si mollement, qu'à peine ils
méritoient d'être lus. Je me sentis alors, dit-il, si vivement
aiguillonné, que je ne pus résister à cette impulsion. J'entrepris de
m'égayer sur cette matière.
Et il faut l'avouer, Slawkembergius n'entra dans la lice qu'avec une
plus forte lance, et que pour parcourir une plus vaste carrière que tous
ceux qui l'avoient précédé. Si jamais on élève quelque monument pour
placer les statues des grands hommes, la sienne en fera le principal
ornement. On la mettra dans la niche la plus apparente au moins, comme
le prototype de tous les écrivains volumineux qui doivent servir de
modèle. Il a épuisé son sujet. Chaque chose y est pesée, discutée,
examinée, éclaircie avec la plus grande précision. Il y a jeté tout ce
que les sciences les plus profondes avoient d'intéressant, tout ce que
les connoissances agréables avoient de plus piquant. Il n'a cessé de
comparer, de compiler, de piller, de glaner. Son ouvrage est une riche
collection de tout ce qui a été dit, écrit ou discuté dans les écoles,
ou sous les portiques des savans de tous les âges et de tous les
peuples. C'est un recueil entièrement achevé, un code, un digeste de
tout ce qu'un homme, qui se pique de curiosité, peut désirer de savoir
sur les nez, de quelque forme et de quelque couleur qu'ils soient.
On conçoit aisément qu'il est fort peu nécessaire que je parle des
autres livres qui composoient la bibliothèque de mon père. Je ne dirai
donc rien de _Prignitz_, d'_André Scroderus_, d'_Ambroise Paré_, de
leurs querelles, de leurs disputes, de l'intérêt que mon père prit à
leurs discussions, du jugement qu'il en porta. J'ai bien d'autres choses
à faire. N'ai-je pas promis d'éclaircir une foule de difficultés qui se
sont présentées? n'est-il pas survenu depuis mille chagrins domestiques
qu'il faut que je dissipe? une vache inconsidérée a porté le désordre
dans les fortifications de mon oncle Tobie. Elle a mangé deux rations et
demie d'herbe, et arraché le gazon qui tapissoit ses glacis, ses
ouvrages à cornes et son chemin couvert. Trim veut qu'elle passe au
conseil de guerre, et qu'elle soit fusillée. Il faut pour le moins
crucifier le docteur Slop. Je serai moi-même _Tristramisé_; je
deviendrai le martyr de mon baptême. Pauvre diable que nous sommes! ne
va-t-on pas aussi m'emmailloter? mais je n'ai point de temps à perdre
ici en exclamations. J'ai laissé mon père étendu tout à travers de son
lit. J'ai laissé mon oncle Tobie assis à côté de lui dans une vieille
chaise de tapisserie frangée. J'ai promis de revenir à eux dans une
demi-heure, et voilà plus de cinquante minutes qu'ils sont là dans la
même attitude. Heureusement qu'ils ont besoin de repos! je puis encore
les y laisser l'un et l'autre. Je puis même, madame, vous procurer
pendant ce temps la lecture d'un des ouvrages les plus agréables de
Slawkembergius. Mon père l'avoit traduit. C'est un conte: je ne suis pas
un des dévots de Slawkembergius, comme étoit mon père. Mais malgré cela,
je suis d'opinion que ces contes méritent qu'on les lise. Quoiqu'il fût
allemand, il n'est pas sans imagination, il les a divisés par décades,
et chaque décade contient dix contes. La morale n'est pas bâtie sur des
contes, et l'on peut certainement reprocher un tort à Slawkembergius,
celui de les avoir annoncés sur ce ton dans le monde. On voit dans le
plus grand nombre qu'il a plus fait d'efforts pour amuser que pour
instruire, et il y a communément mal réussi; mais il faut avouer qu'il
n'a pas toujours été le maître de ses sujets. Son but, en faisant ces
bagatelles, a été de saisir des faits qui rentrassent dans son ouvrage
principal. C'en est une espèce de supplément. Mais lisez, madame, et
vous en jugerez.