CHAPITRE LXII.

_Il se console avec Slawkembergius._

Slawkembergius fut sa ressource, et quel homme! il avoit analysé toutes

mes disgraces. Il avoit mélancoliquement prédit tous les revers qui, à

chaque époque de ma vie, devoient assaillir mon existence; il en avoit

développé les causes. Il les avoit attribuées à la mal-adresse du

docteur Slop, à la forme applatie, que le tranchant fatal de son forceps

avoit donnée au malheureux nez que je porte, et que je porterai jusqu'à

la fin de mes jours. Mon père n'avoit fait qu'une attention médiocre à

toutes ces circonstances; mais l'événement les lui avoit si vivement

retracées, que Slawkembergius devint pour lui l'écrivain le plus

imposant qu'il eût jamais lu. Par quelle secrète impulsion avoit-il

prévu toutes ces choses? d'où lui venoient-elles? comment ses oreilles

en avoient-elles été frappées? qu'est-ce qui avoit pu l'assurer qu'elles

arriveroient? il y avoit alors quatre-vingt dix ans qu'une tombe

couvroit les cendres de Slawkembergius, et mon père ne pouvoit faire que

des conjectures sur la manière dont ces événemens futurs avoient pu se

glisser dans le sensorium de cet homme divin.

Son caractère se décéloit par ses ouvrages. Gai, jovial, on voit qu'il

jouoit sur les mots. Il donne lui-même une idée des motifs qui l'avoient

déterminé à écrire, et à passer plusieurs années de sa vie sur le sujet

dont il parle. C'est ce qu'on voit à la fin de son prolégomène, que le

relieur, par parenthèse, a mal-adroitement placé entre la table de son

livre et le livre lui-même, au lieu de le mettre au commencement; mais

il se fait tant de choses à rebours dans ce monde, que cette ineptie ne

doit pas être tirée à conséquence. Slawkembergius informe donc ses

curieux lecteurs, que depuis qu'il étoit arrivé à l'âge de discernement,

et qu'il pouvoit s'asseoir tranquillement pour considérer en lui-même ce

qu'étoit le véritable état de l'homme, et distinguer la principale fin

de son être... ou pour accourcir ma traduction; car le livre de

Slawkembergius est comme de raison écrit en latin, avec la prolixité des

auteurs modernes qui écrivent en cette langue; Slawkembergius assure que

depuis le temps qu'il fit usage de toute sa sagacité pour approfondir

cette matière, il n'y conçut rien, ou plutôt qu'il ne savoit ce que

c'étoit. Il ajoute que le seul fruit de tant d'application, fut de

remarquer que ceux qui avoient entrepris jusques-là d'écrire sur le

point capital dont Erasme avoit fait depuis le sujet principal d'un de

ses dialogues, s'en étoient acquittés si mollement, qu'à peine ils

méritoient d'être lus. Je me sentis alors, dit-il, si vivement

aiguillonné, que je ne pus résister à cette impulsion. J'entrepris de

m'égayer sur cette matière.

Et il faut l'avouer, Slawkembergius n'entra dans la lice qu'avec une

plus forte lance, et que pour parcourir une plus vaste carrière que tous

ceux qui l'avoient précédé. Si jamais on élève quelque monument pour

placer les statues des grands hommes, la sienne en fera le principal

ornement. On la mettra dans la niche la plus apparente au moins, comme

le prototype de tous les écrivains volumineux qui doivent servir de

modèle. Il a épuisé son sujet. Chaque chose y est pesée, discutée,

examinée, éclaircie avec la plus grande précision. Il y a jeté tout ce

que les sciences les plus profondes avoient d'intéressant, tout ce que

les connoissances agréables avoient de plus piquant. Il n'a cessé de

comparer, de compiler, de piller, de glaner. Son ouvrage est une riche

collection de tout ce qui a été dit, écrit ou discuté dans les écoles,

ou sous les portiques des savans de tous les âges et de tous les

peuples. C'est un recueil entièrement achevé, un code, un digeste de

tout ce qu'un homme, qui se pique de curiosité, peut désirer de savoir

sur les nez, de quelque forme et de quelque couleur qu'ils soient.

On conçoit aisément qu'il est fort peu nécessaire que je parle des

autres livres qui composoient la bibliothèque de mon père. Je ne dirai

donc rien de _Prignitz_, d'_André Scroderus_, d'_Ambroise Paré_, de

leurs querelles, de leurs disputes, de l'intérêt que mon père prit à

leurs discussions, du jugement qu'il en porta. J'ai bien d'autres choses

à faire. N'ai-je pas promis d'éclaircir une foule de difficultés qui se

sont présentées? n'est-il pas survenu depuis mille chagrins domestiques

qu'il faut que je dissipe? une vache inconsidérée a porté le désordre

dans les fortifications de mon oncle Tobie. Elle a mangé deux rations et

demie d'herbe, et arraché le gazon qui tapissoit ses glacis, ses

ouvrages à cornes et son chemin couvert. Trim veut qu'elle passe au

conseil de guerre, et qu'elle soit fusillée. Il faut pour le moins

crucifier le docteur Slop. Je serai moi-même _Tristramisé_; je

deviendrai le martyr de mon baptême. Pauvre diable que nous sommes! ne

va-t-on pas aussi m'emmailloter? mais je n'ai point de temps à perdre

ici en exclamations. J'ai laissé mon père étendu tout à travers de son

lit. J'ai laissé mon oncle Tobie assis à côté de lui dans une vieille

chaise de tapisserie frangée. J'ai promis de revenir à eux dans une

demi-heure, et voilà plus de cinquante minutes qu'ils sont là dans la

même attitude. Heureusement qu'ils ont besoin de repos! je puis encore

les y laisser l'un et l'autre. Je puis même, madame, vous procurer

pendant ce temps la lecture d'un des ouvrages les plus agréables de

Slawkembergius. Mon père l'avoit traduit. C'est un conte: je ne suis pas

un des dévots de Slawkembergius, comme étoit mon père. Mais malgré cela,

je suis d'opinion que ces contes méritent qu'on les lise. Quoiqu'il fût

allemand, il n'est pas sans imagination, il les a divisés par décades,

et chaque décade contient dix contes. La morale n'est pas bâtie sur des

contes, et l'on peut certainement reprocher un tort à Slawkembergius,

celui de les avoir annoncés sur ce ton dans le monde. On voit dans le

plus grand nombre qu'il a plus fait d'efforts pour amuser que pour

instruire, et il y a communément mal réussi; mais il faut avouer qu'il

n'a pas toujours été le maître de ses sujets. Son but, en faisant ces

bagatelles, a été de saisir des faits qui rentrassent dans son ouvrage

principal. C'en est une espèce de supplément. Mais lisez, madame, et

vous en jugerez.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 77 / 162 题