SEIGNEUR DIÉGO,

_Que les soupçons que m'inspire votre déguisement soient fondés ou

non, c'est ce qui m'inquiète le moins dans ce moment. Il me semble

qu'il doit vous suffire que je n'aie pas la force de les supporter

plus longtemps._

_Que je vous connoissois mal, quand je vous fis dire par ma Duègne de

ne plus reparoître sous ma jalousie! mais que je vous connoissois bien

peu, ô Diégo! lorsque je m'imaginois que vous seriez resté à

Valladolid pour dissiper mes doutes!... Deviez-vous donc m'abandonner

parce que je m'étois trompée? et soit que mes craintes fussent

imaginaires ou réelles, deviez-vous ainsi prendre les choses à la

lettre, et me livrer au plus affreux désespoir?_

_Mon frère vous dira combien j'ai souffert; il vous dira combien je me

suis repentie du message indiscret dont j'avois chargé ma Duègne. Il

vous dira que je volai avec précipitation à ma jalousie: vous saurez,

par lui, avec quelle constance j'y restai pendant plusieurs jours

appuyée sur mes deux coudes, les yeux immobiles et tournés du côté par

où vous aviez coutume de vous y rendre._

_Il vous dira que les forces abandonnèrent votre Julie, lorsqu'elle

apprit votre départ; que tout son sang se figea; qu'elle fondit en

pleurs; et que son abattement fut si grand, qu'elle n'avoit pas le

courage de retirer sa tête tombée sur son sein._

_O Diégo! Diégo! si vous connoissiez les chemins que mon frère m'a

fait parcourir pour voler sur vos traces, combien la violence de ma

passion n'a-t-elle pas exagéré mes forces pour soutenir la fatigue!

combien de fois ne suis-je pas tombée entre ses bras, en m'écriant: ô

Diégo!..._

_Si vos yeux enchanteurs, si la douceur de vos traits peignent votre

ame, je ne doute point que vous ne voliez vers moi avec autant de

vîtesse que vous en avez mis à me fuir; mais quelque prompt que soit

votre retour, vous n'arriverez, hélas! que pour me voir mourir.

Mourir! ah! Diégo, Diégo! faut-il que je meure sans être..._

Une foiblesse avoit empêché Julie de pouvoir continuer. Et

Slawkembergius, fort embarrassé ici pour deviner comment il auroit

terminé cette phrase, se hasarde à dire, après avoir longtemps hésité,

qu'elle y auroit ajouté le mot _convaincue_. Elle avoit des doutes,

dit-il; une jeune fille, et surtout une jeune fille amoureuse qui

cherche à éclaircir ses inquiétudes, exige toujours qu'on aille jusqu'à

la conviction; ainsi il est probable que Julie regrettoit de mourir sans

être parfaitement sûre de la fidélité de son amant.

Avec quels transports il lut cette lettre! Que l'on selle vîte ma mule

et le cheval de Fernandès, s'écria-t-il. Mais le langage ordinaire dans

ces sortes d'occasions n'exprime que très-foiblement le plaisir que l'on

goûte... O divine poésie! c'est-là ton lot.

Le Hasard, ce dieu aveugle qui nous précipite aussi souvent dans des

abymes de maux, qu'il nous élève au faîte du bonheur, offrit en ce

moment à l'œil de Diégo une substance précieuse dont il fit usage à

l'instant même. Un morceau de charbon qu'il aperçut dans la cheminée, se

métamorphosa aussitôt en crayon, et il traça, sur la muraille de sa

chambre, une ode qui exprimoit son enchantement.

_ODE._

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 79 / 162 题