CHAPITRE LIX.

_On n'est pas toujours en faveur._

La collection de mon père n'étoit pas nombreuse; mais en revanche elle

étoit très-curieuse. C'est annoncer qu'il avoit mis beaucoup de temps à

la faire, et qu'il y avoit employé beaucoup d'argent.--Le hasard lui

avoit pourtant fait trouver de temps en temps quelques bons marchés.

Celui dont il s'applaudissoit le plus, étoit de s'être procuré presque

pour rien le fameux soliloque de Bruscambille sur les longs nez. Il ne

lui en avoit coûté que trois guinées, et il n'y avoit pas alors trois

soliloques de Bruscambille dans toute la chrétienté.--Mon père jeta les

trois guinées sur le comptoir du libraire, avec la promptitude d'un

homme qui croit avoir fait la meilleure emplette possible. Il serra le

livre dans son sein, et ne fit qu'une course de chez le libraire chez

lui, pour y déposer un trésor aussi précieux: arrivé-là, oh! quel

plaisir! quel plaisir! Bruscambille étoit ses délices. Il l'ouvroit, le

fermoit, le regardoit! Vous vous souvenez, cher lecteur, des doux momens

que vous passiez avec votre première maîtresse. Vous étiez dans un

enchantement continuel. Ainsi étoit mon père. Mais ses yeux étoient plus

grands que ses désirs, son zèle plus grand que ses connoissances, et son

délire se calma, et ses affections se réfroidirent en se divisant. La

plus heureuse des sultanes ne tarde point à être confondue parmi les

autres beautés du sérail. C'est ce qu'éprouva Bruscambille. Mon père

meubla ses tablettes de _Prignitz_, d'_André Scroderus_, d'_Ambroise

Paré_, des conférences de _Bouchet_. Enfin il se procura le grand, le

savant _Hafen-Slawkembergius_, dont j'ai tant à parler. Que pouvoit

espérer Bruscambille au milieu d'une si brillante compagnie? un

coup-d'œil tout au plus.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 74 / 162 题