_Ce que c'est que la propriété._
C'est un singulier bienfait de la nature, qu'elle n'ait formé l'esprit
de l'homme qu'avec une heureuse défiance, une espèce de résistance
contre les nouveautés qu'on lui présente. Il est vrai qu'il a cela de
commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient
jamais d'apprendre de nouveaux tours: mais qu'importe? si l'humanité ne
jouissoit pas de cette faveur, il n'y auroit point de sot, point
d'étourdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en
réfléchissant sur telle idée, ne crût devenir un des plus grands
philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe.
Mon père n'étoit ni sot, ni étourdi; mais il n'en tomboit pas moins sur
une opinion, comme un homme dans l'état de la nature tomberoit sur une
pomme. Elle lui devenoit propre; et quoiqu'il fût homme d'esprit, il
auroit plutôt perdu la vie que de la céder.
Je prévois que Didius, le grand jurisconsulte, contestera ce point à mon
père, et qu'il s'écriera: d'où vient à cet homme son _prétendu_ droit
sur cette pomme? mais n'avez-vous pas remarqué, madame Didius, que les
choses, de son propre aveu, étoient ici dans l'état de nature, et que
cette pomme étoit aussi bien la pomme de Colin que celle de Jean?
Qu'importe? où sont les patentes, les lois de concession, que l'on peut
me faire voir sur cela? il faut des titres. Où sont les siens? comment
a-t-il pu la considérer comme son bien? est-ce parce qu'il l'a regardée?
est-ce parce qu'elle lui a fait envie? est-ce en la cueillant, en la
pelant, en la faisant cuire, en la mangeant, en la digérant, qu'il a cru
en devenir propriétaire!... mais sont-ce là des titres?...
Ami Didius, point d'aigreur. Voici notre autre ami Tribonius qui va vous
répondre. Il est comme vous un célèbre jurisconsulte; il est également
versé dans le droit civil et dans le droit canon. Il a, de plus que
vous, une barbe qui en impose: il va éclaircir tout ce fatras. Sûrement!
s'écria Tribonius. Vous trouverez dans le _Syntagma juris universi_ de
Pierre Grégoire, dans le _Compendium_ du célèbre Hermogenius, dans sa
_collection_ des lois d'Honorius et de Théodose, et dans tous les codes
qu'on a faits depuis Justinien jusqu'à nos jours, qu'il est nettement
décidé que les sueurs qui sortent du front d'un homme, sont aussi bien
sa propriété que la culotte qu'il porte... Je conviens du principe. Vous
en convenez? il n'y a donc plus de question. Ces sueurs étant versées
goutte à goutte: 1º. pour trouver la pomme, 2º. pour la cueillir, elles
sont comme indissolublement et identiquement annexées et incorporées,
par l'homme qui trouva et qui cueillit la pomme, à la pomme trouvée et
cueillie; et il est évident qu'en agissant ainsi, il a mêlé quelque
chose qui étoit à lui avec la pomme qui n'étoit pas à lui. Il a, par ce
moyen, acquis une propriété. Sortez de-là, si vous pouvez, madame
Didius.
C'est par une même chaîne de savans raisonnemens que mon père soutenoit
ses opinions; il n'épargnoit ni soins, ni peines pour en grossir la
collection, et plus elles sortoient du cercle des connoissances
humaines, plus il croyoit y avoir de titre. Personne ne les reclamoit,
et comme elles lui avoient encore coûté de plus tout le travail qu'il y
avoit mis pour les orner, pour les embellir, il pouvoit prétendre avec
justice qu'elles étoient devenues son propre bien. C'étoit pour lui un
domaine si précieux; il craignoit si vivement qu'on ne lui enlevât,
qu'il faisoit des efforts continuels pour s'y défendre, pour s'y
fortifier; et il étoit toujours prêt à fondre sur ceux qui auroient osé
entreprendre de l'attaquer.
Mais il éprouvoit un terrible obstacle dans cette circonstance-ci, pour
rassembler les matériaux propres à sa défense, dans le cas de quelque
vive attaque; il y avoit un si petit nombre de génies qui eussent parlé
du nez en bien ou en mal! La chose est incroyable, et mon entendement se
perd, se confond, quand je songe combien on a sacrifié de temps et des
choses qui étoient infiniment moins importantes; combien de millions de
livres reliés, brochés, et de toutes sortes de types ont été fabriqués
dans toutes les langues, sur des sujets moins utiles à la paix et au
bonheur du genre humain.
Cependant ce qu'on pouvoit avoir de livres en ce genre, mon père
l'avoit; et quoiqu'il badinât souvent de la bibliothèque de mon oncle
Tobie, qui, pour le dire en passant, étoit assez ridicule, la sienne ne
l'étoit guère moins, ou l'étoit peut-être encore plus.--Il avoit
soigneusement recueilli tous les livres, tous les traités, tous les
fragmens, tous les systèmes que l'on avoit écrits sur ce qui, depuis
trois ou quatre générations, faisoit le désespoir de la famille, après
avoir fait sa gloire. Enfin, il étoit aussi riche en livres de cette
espèce, que mon oncle l'étoit en architecture militaire.