CHAPITRE LVIII.

_Ce que c'est que la propriété._

C'est un singulier bienfait de la nature, qu'elle n'ait formé l'esprit

de l'homme qu'avec une heureuse défiance, une espèce de résistance

contre les nouveautés qu'on lui présente. Il est vrai qu'il a cela de

commun avec les dogues, les barbets, les roquets, qui ne se soucient

jamais d'apprendre de nouveaux tours: mais qu'importe? si l'humanité ne

jouissoit pas de cette faveur, il n'y auroit point de sot, point

d'étourdi, qui, en lisant tel livre, en observant tel fait, en

réfléchissant sur telle idée, ne crût devenir un des plus grands

philosophes, et être exprès formé pour renverser tout ce qui existe.

Mon père n'étoit ni sot, ni étourdi; mais il n'en tomboit pas moins sur

une opinion, comme un homme dans l'état de la nature tomberoit sur une

pomme. Elle lui devenoit propre; et quoiqu'il fût homme d'esprit, il

auroit plutôt perdu la vie que de la céder.

Je prévois que Didius, le grand jurisconsulte, contestera ce point à mon

père, et qu'il s'écriera: d'où vient à cet homme son _prétendu_ droit

sur cette pomme? mais n'avez-vous pas remarqué, madame Didius, que les

choses, de son propre aveu, étoient ici dans l'état de nature, et que

cette pomme étoit aussi bien la pomme de Colin que celle de Jean?

Qu'importe? où sont les patentes, les lois de concession, que l'on peut

me faire voir sur cela? il faut des titres. Où sont les siens? comment

a-t-il pu la considérer comme son bien? est-ce parce qu'il l'a regardée?

est-ce parce qu'elle lui a fait envie? est-ce en la cueillant, en la

pelant, en la faisant cuire, en la mangeant, en la digérant, qu'il a cru

en devenir propriétaire!... mais sont-ce là des titres?...

Ami Didius, point d'aigreur. Voici notre autre ami Tribonius qui va vous

répondre. Il est comme vous un célèbre jurisconsulte; il est également

versé dans le droit civil et dans le droit canon. Il a, de plus que

vous, une barbe qui en impose: il va éclaircir tout ce fatras. Sûrement!

s'écria Tribonius. Vous trouverez dans le _Syntagma juris universi_ de

Pierre Grégoire, dans le _Compendium_ du célèbre Hermogenius, dans sa

_collection_ des lois d'Honorius et de Théodose, et dans tous les codes

qu'on a faits depuis Justinien jusqu'à nos jours, qu'il est nettement

décidé que les sueurs qui sortent du front d'un homme, sont aussi bien

sa propriété que la culotte qu'il porte... Je conviens du principe. Vous

en convenez? il n'y a donc plus de question. Ces sueurs étant versées

goutte à goutte: 1º. pour trouver la pomme, 2º. pour la cueillir, elles

sont comme indissolublement et identiquement annexées et incorporées,

par l'homme qui trouva et qui cueillit la pomme, à la pomme trouvée et

cueillie; et il est évident qu'en agissant ainsi, il a mêlé quelque

chose qui étoit à lui avec la pomme qui n'étoit pas à lui. Il a, par ce

moyen, acquis une propriété. Sortez de-là, si vous pouvez, madame

Didius.

C'est par une même chaîne de savans raisonnemens que mon père soutenoit

ses opinions; il n'épargnoit ni soins, ni peines pour en grossir la

collection, et plus elles sortoient du cercle des connoissances

humaines, plus il croyoit y avoir de titre. Personne ne les reclamoit,

et comme elles lui avoient encore coûté de plus tout le travail qu'il y

avoit mis pour les orner, pour les embellir, il pouvoit prétendre avec

justice qu'elles étoient devenues son propre bien. C'étoit pour lui un

domaine si précieux; il craignoit si vivement qu'on ne lui enlevât,

qu'il faisoit des efforts continuels pour s'y défendre, pour s'y

fortifier; et il étoit toujours prêt à fondre sur ceux qui auroient osé

entreprendre de l'attaquer.

Mais il éprouvoit un terrible obstacle dans cette circonstance-ci, pour

rassembler les matériaux propres à sa défense, dans le cas de quelque

vive attaque; il y avoit un si petit nombre de génies qui eussent parlé

du nez en bien ou en mal! La chose est incroyable, et mon entendement se

perd, se confond, quand je songe combien on a sacrifié de temps et des

choses qui étoient infiniment moins importantes; combien de millions de

livres reliés, brochés, et de toutes sortes de types ont été fabriqués

dans toutes les langues, sur des sujets moins utiles à la paix et au

bonheur du genre humain.

Cependant ce qu'on pouvoit avoir de livres en ce genre, mon père

l'avoit; et quoiqu'il badinât souvent de la bibliothèque de mon oncle

Tobie, qui, pour le dire en passant, étoit assez ridicule, la sienne ne

l'étoit guère moins, ou l'étoit peut-être encore plus.--Il avoit

soigneusement recueilli tous les livres, tous les traités, tous les

fragmens, tous les systèmes que l'on avoit écrits sur ce qui, depuis

trois ou quatre générations, faisoit le désespoir de la famille, après

avoir fait sa gloire. Enfin, il étoit aussi riche en livres de cette

espèce, que mon oncle l'étoit en architecture militaire.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 73 / 162 题