_Hélas!_
C'est un douaire bien exorbitant, bien injuste, mon cher ami, disoit ma
grand'mère à mon grand-père, que nous sommes ainsi obligés de payer sur
un aussi petit bien que le nôtre.
Cela est vrai, ma chère, répliquoit mon grand-père; mais mon père
n'avoit pas plus de nez qu'il n'y en avoit sur le dos de ma main. Elle
lui fit la loi.
Il faut savoir que ma bisaïeule avoit survécu son mari, et que mon
grand-père eut à payer ce douaire pendant douze ans. Il étoit de cent
cinquante guinées. La saint Michel étoit la fête de l'année qui
paroissoit toujours arriver le plus tôt: mais cela ne faisoit point de
peine à mon grand-père. C'étoit l'homme du monde qui se débarrassoit
avec le plus de plaisir de ses obligations pécuniaires. Tant qu'il
n'étoit question que des cent premières guinées, il les faisoit voler
sur la table avec cette agréable gaieté dont une ame généreuse est seule
capable quand elle se défait de son argent... Mais il n'en étoit pas de
même quand il entroit dans la cinquantaine extraordinaire qui excédoit
et qui lui paroissoit exorbitante. Ses sourcils se fronçoient; il se
passoit le doigt sur le côté du nez: il sembloit que c'étoit-là où il se
sentoit blessé. Il ne jetoit chaque nouvelle guinée qu'après l'avoir
examinée des deux côtés, et c'étoit un travail si laborieux, qu'il
alloit rarement jusqu'au bout sans être obligé de tirer son mouchoir de
sa poche pour s'essuyer les tempes.
Préservez-moi, juste ciel, de ces esprits persécuteurs qui n'ont aucune
indulgence pour les passions qui agissent en nous! Jamais, oh! non
jamais, je ne me rangerai sous l'étendard de ceux qui ne peuvent
détendre l'inflexibilité de leur caractère, et qui ne sentent aucune
pitié pour la force de l'éducation, et pour les opinions qui prévalent
sur les autres par l'habitude, ou parce qu'elles nous sont venues
successivement de nos ancêtres...
Depuis trois générations au moins, un ressouvenir heureux de nez
infiniment plus longs, avoit graduellement pris racine dans toute la
famille. La tradition l'avoit continuellement fortifié, et l'intérêt,
pendant douze ans, l'avoit rendu beaucoup plus vif. On regrettoit encore
plus sensiblement que le temps passé ne fût plus: et mon père étoit fort
loin de pouvoir s'approprier tout l'honneur des fantaisies qui agitoient
son cerveau sur ce point. Il ne pouvoit raisonnablement se vanter que
d'une chose. C'est que toutes ses autres opinions bizarres étoient à lui
seul: mais pour celles-ci, on pouvoit dire qu'il les avoit presque
sucées avec le lait de sa mère. Il en fit cependant son lot. Et si
l'éducation (qu'on me passe cette façon de parler) planta la méprise
dans l'esprit de mon père, il prit un tel soin de la cultiver et de
l'arroser, qu'il la porta bientôt à son plus parfait degré de maturité.
Il disoit souvent, en développant ses pensées sur ce sujet, qu'il ne
concevoit pas comment certaines familles connues en Angleterre avoient
pu se soutenir contre une suite non interrompue de huit ou dix nez
camus, _vice versâ_: il ajoutoit que c'étoit pour lui un vrai problême à
résoudre dans la société civile, que de savoir pourquoi le même nombre
de longs et jolis nez, qui s'étoient suivis les uns et les autres en
ligne directe, n'avoient pas guindé celui qui en étoit l'heureux
possesseur dans les plus belles places du gouvernement. Un joli nez!
quel appanage! mon père se vantoit souvent que les Shandy, qui étoient
dans un haut degré d'élévation sous le règne de Henri VIII, n'étoient
parvenus que par-là à ces dignités, et qu'ils n'avoient jamais employé
de brigues pour les obtenir.--La fortune fit faire à sa roue un tour
funeste qui accabla leur postérité par l'existence de mon bisaïeul. On
ne peut jamais se rédimer de l'accident dont il fut la victime... Son
nez applati!...
Belle, douce et charmante lectrice, où ton imagination va-t-elle te
porter? Je l'ai déjà dit: si tu me dois de la confiance, je n'entends
pas autre chose par le nez de mon grand-papa, que cet organe extérieur
de l'odorat, que cette partie de l'homme qui fait saillie sur son
visage, et dont les peintres disent, en combinant ses belles proportions
avec celles d'une jolie figure, qu'il doit être de la troisième partie
du visage, à le prendre du bas jusqu'au point le plus élevé du front...
Ressouvenez-vous, je vous prie, une seconde fois pour toutes, de ce que
je viens de répéter. Ce seroit à la fin abuser de ma complaisance, si, à
chaque fois que je parlerai d'une chose, il falloit que je
l'expliquasse.