CHAPITRE LVII.

_Hélas!_

C'est un douaire bien exorbitant, bien injuste, mon cher ami, disoit ma

grand'mère à mon grand-père, que nous sommes ainsi obligés de payer sur

un aussi petit bien que le nôtre.

Cela est vrai, ma chère, répliquoit mon grand-père; mais mon père

n'avoit pas plus de nez qu'il n'y en avoit sur le dos de ma main. Elle

lui fit la loi.

Il faut savoir que ma bisaïeule avoit survécu son mari, et que mon

grand-père eut à payer ce douaire pendant douze ans. Il étoit de cent

cinquante guinées. La saint Michel étoit la fête de l'année qui

paroissoit toujours arriver le plus tôt: mais cela ne faisoit point de

peine à mon grand-père. C'étoit l'homme du monde qui se débarrassoit

avec le plus de plaisir de ses obligations pécuniaires. Tant qu'il

n'étoit question que des cent premières guinées, il les faisoit voler

sur la table avec cette agréable gaieté dont une ame généreuse est seule

capable quand elle se défait de son argent... Mais il n'en étoit pas de

même quand il entroit dans la cinquantaine extraordinaire qui excédoit

et qui lui paroissoit exorbitante. Ses sourcils se fronçoient; il se

passoit le doigt sur le côté du nez: il sembloit que c'étoit-là où il se

sentoit blessé. Il ne jetoit chaque nouvelle guinée qu'après l'avoir

examinée des deux côtés, et c'étoit un travail si laborieux, qu'il

alloit rarement jusqu'au bout sans être obligé de tirer son mouchoir de

sa poche pour s'essuyer les tempes.

Préservez-moi, juste ciel, de ces esprits persécuteurs qui n'ont aucune

indulgence pour les passions qui agissent en nous! Jamais, oh! non

jamais, je ne me rangerai sous l'étendard de ceux qui ne peuvent

détendre l'inflexibilité de leur caractère, et qui ne sentent aucune

pitié pour la force de l'éducation, et pour les opinions qui prévalent

sur les autres par l'habitude, ou parce qu'elles nous sont venues

successivement de nos ancêtres...

Depuis trois générations au moins, un ressouvenir heureux de nez

infiniment plus longs, avoit graduellement pris racine dans toute la

famille. La tradition l'avoit continuellement fortifié, et l'intérêt,

pendant douze ans, l'avoit rendu beaucoup plus vif. On regrettoit encore

plus sensiblement que le temps passé ne fût plus: et mon père étoit fort

loin de pouvoir s'approprier tout l'honneur des fantaisies qui agitoient

son cerveau sur ce point. Il ne pouvoit raisonnablement se vanter que

d'une chose. C'est que toutes ses autres opinions bizarres étoient à lui

seul: mais pour celles-ci, on pouvoit dire qu'il les avoit presque

sucées avec le lait de sa mère. Il en fit cependant son lot. Et si

l'éducation (qu'on me passe cette façon de parler) planta la méprise

dans l'esprit de mon père, il prit un tel soin de la cultiver et de

l'arroser, qu'il la porta bientôt à son plus parfait degré de maturité.

Il disoit souvent, en développant ses pensées sur ce sujet, qu'il ne

concevoit pas comment certaines familles connues en Angleterre avoient

pu se soutenir contre une suite non interrompue de huit ou dix nez

camus, _vice versâ_: il ajoutoit que c'étoit pour lui un vrai problême à

résoudre dans la société civile, que de savoir pourquoi le même nombre

de longs et jolis nez, qui s'étoient suivis les uns et les autres en

ligne directe, n'avoient pas guindé celui qui en étoit l'heureux

possesseur dans les plus belles places du gouvernement. Un joli nez!

quel appanage! mon père se vantoit souvent que les Shandy, qui étoient

dans un haut degré d'élévation sous le règne de Henri VIII, n'étoient

parvenus que par-là à ces dignités, et qu'ils n'avoient jamais employé

de brigues pour les obtenir.--La fortune fit faire à sa roue un tour

funeste qui accabla leur postérité par l'existence de mon bisaïeul. On

ne peut jamais se rédimer de l'accident dont il fut la victime... Son

nez applati!...

Belle, douce et charmante lectrice, où ton imagination va-t-elle te

porter? Je l'ai déjà dit: si tu me dois de la confiance, je n'entends

pas autre chose par le nez de mon grand-papa, que cet organe extérieur

de l'odorat, que cette partie de l'homme qui fait saillie sur son

visage, et dont les peintres disent, en combinant ses belles proportions

avec celles d'une jolie figure, qu'il doit être de la troisième partie

du visage, à le prendre du bas jusqu'au point le plus élevé du front...

Ressouvenez-vous, je vous prie, une seconde fois pour toutes, de ce que

je viens de répéter. Ce seroit à la fin abuser de ma complaisance, si, à

chaque fois que je parlerai d'une chose, il falloit que je

l'expliquasse.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 72 / 162 题