CHAPITRE IV.

_Il sait enfin où elle est._

C'est ainsi que mon père déploroit la fatalité de son destin. Ce qu'il y

avoit de plus fâcheux pour lui dans l'aventure, c'est que son

amour-propre en souffroit. L'argument dont il s'étoit servi avoit plus

de force, dans son opinion, que tous les argumens du monde mis en bloc.

Et ne point réussir dans une pareille circonstance, c'étoit recevoir une

humiliation intolérable.--

Son raisonnement étoit appuyé sur la force de deux axiômes, qui lui

paroissoient des arcs-boutans à toute épreuve, et que voici.

Selon lui, un homme étoit infiniment plus riche avec une once de son

esprit personnel, qu'avec vingt milliers pesant de l'esprit

d'autrui.--C'étoit-là le premier axiôme.

Le second étoit que l'esprit de chaque homme provenoit de son ame

propre, et non de celle d'autrui.--Cet axiôme avoit sa source dans le

premier.

Toutes les ames, disoit mon père, sont égales: c'est l'état de la

nature. Je sais cependant qu'il y a très-fréquemment une grande

différence entre les esprits. Les uns sont légers, frivoles, agréables;

les autres sont lourds, réfléchis, maussades. Ceux-ci sont d'une

pénétration vive; ceux-là ne conçoivent rien. Mais cela ne vient point

de ce que la substance pesante des uns soit supérieure à celle des

autres... Non, non, ajoutoit-il; il faut chercher la cause de cette

différence dans l'organisation plus ou moins heureuse de la partie du

corps où réside l'ame.

Mon père, entiché de ce système, s'étoit donc appliqué avec beaucoup

d'ardeur, à chercher l'endroit où l'ame avoit fixé son séjour.--

Où étoit-ce? ce qu'il apprit sur ce point, lui fit d'abord reconnoître

que ce n'étoit pas dans le lieu où Descartes l'avoit mise. Ce grand

philosophe s'imaginoit qu'elle régnoit sur la sommité de la glande

supérieure du cerveau; il disoit même que la nature y avoit placé,

exprès pour l'ame, un coussin de la grosseur d'un pois.--C'est-là

qu'aboutissent presque tous nos nerfs, et la conjecture de Descartes

n'étoit pas mauvaise. Elle avoit frappé mon père, et il seroit peut-être

tombé dans cette erreur, sans mon oncle Tobie qui le retint au bord du

précipice... Votre oncle Tobie?... oui, lui même. Ce fut, à la vérité,

sans le vouloir, et même sans y songer. Mais il n'y a que les sots qui

ne profitent pas des choses qu'ils peuvent entendre. Un homme d'esprit

ne perd rien, n'oublie rien, et s'en sert dans l'occasion. C'est ce que

fit mon père. Mon oncle Tobie, en lui racontant ses exploits militaires,

mêloit souvent l'histoire des autres avec la sienne... En lui parlant de

la bataille de Lauden, il lui parla de l'aventure d'un officier Wallon,

qui eut le cerveau à moitié emporté par une balle de mousquet... Cette

circonstance n'auroit pas détruit le système de Descartes... Mais il y

en avoit une autre qui le ruina entièrement. C'est que le chirurgien

françois qui fut chargé de la guérison du malade, lui emporta le reste

de cette partie précieuse d'un coup de bistouri.--Il en revint aussitôt

en bonne santé, et reprit son service comme s'il avoit encore eu son

cerveau complet.

Qu'est ce que la mort? disoit mon père. C'est la séparation de l'ame du

corps, et pas autre chose. Oh! s'il est vrai qu'on peut agir et faire

ses affaires sans cervelle, ce n'est donc pas là l'endroit où réside

l'ame.

La conséquence étoit sans réplique, et mon père ne songea plus à penser

comme Descartes.

Borry, fameux médecin milanois, et qui, par parenthèse, étoit peut-être

encore plus poltron qu'il n'étoit habile, avoit assuré à Bartholin, dans

une de ses lettres, qu'il avoit découvert un fluide léger, subtil,

odoriférant, dans les cellules qui sont au derrière de la sommité du

cerveau; et il prétendoit que c'étoit là le siége de l'ame

raisonnable... Remarquez, je vous prie, cette épithète. Ce n'est pas

sans raison que je l'ajoute. On est si éclairé depuis quelques siècles,

qu'on a trouvé que tout homme vivant a deux ames. Le célèbre

Métheglingius appelle l'une _animus_ et l'autre _anima_. Mon père

savoit, à une virgule près, tout ce que Borry avoit écrit là-dessus;

mais il n'avoit jamais pu goûter son opinion; la seule idée le choquoit,

le rebutoit. «Comment est-il possible, disoit-il, d'imaginer qu'un être

aussi noble, aussi sublime, aussi intellectuel que l'_anima_ ou même

l'_animus_, ait pu choisir pour son domicile d'été et d'hiver une eau

trouble? Supposons même qu'elle soit claire, limpide. Croira-t-on

davantage que l'Être tout-puissant l'ait ainsi condamnée à y nager sans

cesse?...» Mon père rejetoit loin de lui cette doctrine. Elle lui

paroissoit folle, absurde, bête, imaginaire, etc... Personne ne savoit

mieux entasser que lui les synonymes de mépris, quand l'occasion s'en

présentoit.

L'opinion qui lui paroissoit la plus probable, la moins susceptible de

critique et d'objections, c'est que l'ame résidoit auprès de la moëlle

alongée, _medulla oblongata_. Les anatomistes hollandois sont

généralement d'opinion que tous les petits nerfs de nos organes y

prennent naissance. Cela fortifioit mon père dans cette idée.

Mais jusques-là, il n'y avoit rien de singulier dans son opinion. Il

n'étoit sur ce point que d'accord avec tous les meilleurs philosophes de

tous les siècles et de tous les pays, et ce n'est pas faire un grand

effort que d'être du sentiment des autres. Combien de gens croient avoir

le leur, et qui n'ont que celui d'autrui!

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 10 / 162 题