CHAPITRE II.

_Il faut y veiller._

Laissons tomber le rideau sur cette scène. Ce ne sera pas pour

long-temps: mais cela est indispensable. Il faut absolument que je fasse

souvenir le lecteur d'une chose, et que je lui en apprenne une autre.

Celle que je veux lui apprendre vient pourtant un peu hors d'œuvre. Il

auroit peut-être fallu que je la lui eusse apprise cinquante pages plus

haut. J'y pensois bien dès ce moment; mais je prévoyois aussi qu'elle

iroit mieux ici que là. Me suis-je trompé? J'en serois fâché; ce seroit

un défaut dans mon livre qu'on ne manqueroit pas de me reprocher. Mais

comme il n'y aura que celui-là, je m'en console.

Dès que j'aurai fini avec ces deux choses, les poulies tourneront et

relèveront le rideau. Mon père, le docteur Slop et mon oncle Tobie

reprendront leur conversation. Si elle est interrompue, ce ne sera pas

ma faute.

Mon père, et c'est là ce que je veux rappeler au souvenir du lecteur,

avoit, comme on l'a vu, des notions tout-à-fait particulières sur

l'influence des noms de baptême.--On a également vu sans doute qu'il

n'en avoit pas de moins singulières sur cet autre point qui

précède.--Oui, on a dû voir cela: j'en ai assez dit pour le faire

comprendre. Mais enfin, si l'on avoit pu deviner, dans les cinquante

milliards d'opinions originales de mon père, celle dont je veux parler

ici, je veux bien expliquer cette énigme, si c'en est une. C'est que mon

père n'avoit pas des idées moins extraordinaires sur tous les étages de

la vie de l'homme, depuis l'instant de sa conception jusqu'à sa seconde

enfance, que sur les autres époques de sa vie.

M. Shandy, mon père, voyoit, monsieur, les choses tout autrement que ne

les voyoit le vulgaire. C'est un privilége particulier qu'il tenoit de

la nature. Les opinions des autres n'étoient, selon lui, que l'effet

d'une routine de penser et de réfléchir qui ne lui convenoit

point.--Non, point. C'étoit un rechercheur raffiné qui ne se laissoit

point séduire par les notions les plus communément reçues. Il les

traitoit même assez mal; il prétendoit que c'étoit presque autant

d'impostures. On l'entendoit souvent dire que le point scientifique qui

conduisoit à la connoissance exacte des choses, devoit être presque

invisible, et que sans cela les minuties de la philosophie, qui devoient

toujours emporter la balance, n'auroient presque aucun poids.--La

connoissance, disoit-il, est comme la matière qui est divisible à

l'infini. Un grain, une dragme fait tout aussi bien partie de la

matière, que le poids de tout le globe terrestre.--En un mot, une erreur

est toujours une erreur; il n'importe où elle se trouve, que ce soit

dans une fraction ou dans un quintal. Elle est également fatale à la

vérité.--La vérité est aussi lézée par l'erreur où l'on est sur l'aile

d'un papillon, que par celle que l'on fait en raisonnant sur le disque

du soleil, de la lune et de toutes les étoiles.--

Il se plaignoit que les affaires de ce monde alloient de mal en pis,

précisément parce qu'on négligeoit de faire cette considération, et

qu'on négligeoit encore plus d'en faire l'application aux affaires

civiles et aux vérités spéculatives. En voilà le funeste effet,

s'écrioit-il; c'est que l'arche politique cède au poids des affaires, et

l'on ne peut se dissimuler que notre constitution, qui est si excellente

à l'égard de l'église et de l'état, ne soit sapée par les fondemens, et

ne menace ruine.

Vous vous écriez, disoit-il, que le peuple anglois est un peuple ruiné,

perdu! Pourquoi cela? s'écrioit-il à son tour, en faisant usage du

syllogisme de Zénon et de Chrysippe, sans savoir qu'il étoit d'eux; par

quelle raison sommes-nous un peuple ruiné? Parce que nous sommes

corrompus. Pourquoi, monsieur, êtes-vous corrompus? parce que nous

sommes indigens. C'est notre indigence et non notre volonté qui nous

perd. Mais pourquoi, ajoutoit-il, êtes-vous indigens? C'est parce que

vous négligez, répondoit-il, la culture de votre sol. Nos billets de

banque, monsieur, nos guinées, nos schellings même savent bien se

conserver eux-mêmes.

Il en est ainsi, disoit-il, de toutes les sciences: on n'en altère point

les points essentiels établis; les lois de la nature se défendent et se

garantissent d'elles-mêmes... Mais l'erreur!... ajoutoit-il en fixant ma

mère; l'erreur!... si monsieur... elle se glisse dans les plus petits

trous, dans les plus petites crevasses que la nature néglige de garder.

Et c'est-là, madame, ce que je voulois vous rappeler de la façon de

penser de mon père.--J'ai réservé pour cet endroit-ci ce que je voulois

vous apprendre, et le voici; lisez.

Oeuvres complètes, tome 2 · 第 8 / 162 题