Dampier déclare que, si les marchandises d'un étranger passent dans
leurs mains avant qu'il ait reçu la leur, il est sûr de perdre ce qui
est sorti des siennes. À peine peut-il s'assurer que ce qu'il a reçu
d'eux ne lui sera point enlevé. Beckman parle d'une friponnerie qui
leur est fort ordinaire dans la vente de leurs bestiaux. Ils les
amènent par les cornes ou par les jambes avec une corde pourie.
Lorsqu'ils en ont reçu le prix, suivant les conventions, et qu'ils les
ont délivrés, ils se retirent à quelque distance, où ils font ensemble
un bruit terrible par leurs cris et leurs sifflemens. Les bestiaux,
que la vue d'un visage blanc, dit l'auteur, n'a déjà que trop
effrayés, s'épouvantent encore plus, et se donnent tant de mouvement,
qu'ils rompent leur corde. Alors ils ne manquent pas de prendre la
fuite vers les montagnes d'où ils sont venus.
Dampier s'imagine que les habitans de Praya ont reçu l'inclination au
vol de leurs ancêtres, qui étaient des criminels transportés, et
qu'elle est passée chez eux comme en nature. On peut aussi présumer
que la corruption de moeurs vient de leur commerce avec les pirates,
qui fréquentent beaucoup ce port.
L'île de Saint-Philippe ou de Fuégo, ayant été découverte par les
Portugais le premier jour de mai, qui est la fête de Saint-Jacques et
de Saint-Philippe, a reçu le nom d'un de ces deux saints, comme
San-Iago a pris le nom de l'autre, et Mayo celui du mois, pour avoir
été découverte le même jour. Cependant on la nomme plus ordinairement
l'île de Fuégo ou _du Feu_, à cause de son volcan.
La terre de l'île de Fuégo est la plus haute de toutes les îles du
cap Vert. Entre plusieurs monts qui sont dans cette île, le plus haut
est le pic. Il contient le volcan, qui est au centre de l'île. Ce
volcan brûle sans cesse, et jette des flammes qui se font apercevoir
de fort loin pendant la nuit. Froger dit qu'il a vu la flamme dans les
ténèbres, et la fumée pendant le jour. C'est un spectacle horrible,
suivant Beckman, que les flammes qui s'élèvent pendant la nuit dans
des tourbillons de fumée. Il continua, dit-il, de les voir ensuite
pendant le jour, quoiqu'il en fût encore à plus de soixante milles.
Roberts, qui avait passé quelque temps dans l'île, raconte qu'il sort
du volcan des rocs d'une grosseur incroyable, et qu'ils s'élancent à
une hauteur qui ne l'est pas moins. Le bruit qu'ils font dans leur
chute, en roulant et se brisant sur le penchant de la montagne, peut
s'entendre aisément de huit à neuf lieues, comme il l'a vérifié par sa
propre expérience; il le compare à celui du canon, ou plutôt, dit-il,
à celui du tonnerre. Il a vu souvent rouler des pierres enflammées, et
les habitans l'ont assuré qu'on voyait quelquefois couler du sommet de
la montagne des ruisseaux de soufre comme des torrens d'eau, et qu'ils
en pouvaient ramasser une grande quantité. Ils lui en donnèrent
plusieurs morceaux, qu'il trouva semblables au soufre commun, mais
d'une couleur plus vive, et qui jetaient plus d'éclat lorsqu'ils
étaient enflammés. Il ajoute que le volcan jette aussi quelquefois une
si grande quantité de cendres, qu'elles couvrent tous les lieux
voisins et étouffent les bestiaux. Cette circonstance est confirmée
par d'autres témoignages. L'auteur du Voyage d'Antoine Sherley à
San-Iago et aux îles orientales, assure qu'en passant la nuit près de
l'île de Fuégo, il tomba tant de cendres sur le vaisseau, que chacun
pouvait écrire son nom avec le doigt sur toutes les parties du tillac.
Owington observe qu'il sort du même lieu tant de pierres ponces, qu'on
les voit nager sur la surface de la mer, et portées bien loin par les
courans. Il en a vu jusqu'à San-Iago.
Les insulaires de Fuégo racontent, sur l'origine de ce phénomène, une
fable qui ressemble parfaitement aux contes des Mille et une Nuits.
Ils disent que les premiers habitans de l'île furent deux prêtres qui
s'y étaient retirés pour passer le reste de leur vie dans la solitude.
On ignore s'ils étaient minéralogistes, métallurgistes, alchimistes,
ou sorciers; mais, pendant leur séjour, ils trouvèrent une mine d'or,
près de laquelle ils établirent leur demeure. Lorsqu'ils eurent amassé
une quantité de ce précieux métal, ils perdirent le goût de la vie
solitaire, et cherchèrent l'occasion d'un vaisseau pour se rendre en
Europe: mais l'un des deux, qui s'attribuait quelque supériorité sur
l'autre, se saisit de la meilleure partie du trésor, ce qui fit naître
entre eux une querelle si vive, qu'ayant exercé tous leurs sortiléges,
ils mirent l'île en feu, et périrent tous deux dans les flammes, qui
étaient leur ouvrage. Cet incendie s'éteignit dans la suite, excepté
au centre, où le feu n'a pas cessé d'agir furieusement.
Roberts est presque le seul écrivain de qui l'on ait reçu quelque
éclaircissement sur l'île de Fuégo. Quoique cette île soit sans
rivière, et qu'elle ait si peu d'eau douce, que les habitans sont
obligés, dans plusieurs cantons, de faire sept à huit milles pour en
trouver, elle ne laisse pas d'être fertile en maïs, en courges et en
melons d'eau; mais elle ne produit pas de bananes, de cocos, ni
presque d'autres fruits, que des figues sauvages. Cependant on y
trouve des goyaviers plantés dans les jardins, quelques orangers et
quelques pommiers sauvages, avec une assez bonne quantité de vignes,
dont les habitans font quelques muids d'un petit vin qu'ils boivent
avant qu'il ait achevé de cuver. L'île n'a pas d'autre canton désert
que le pic, et une autre grande montagne qui la traverse. Lorsque les
Portugais commencèrent à l'habiter, ils y transportèrent avec eux des
esclaves nègres, et quelques troupeaux de vaches, de chevaux, d'ânes
et de porcs. Le roi y fit mettre des chèvres, qui furent abandonnées
sur les montagnes, où elles sont devenues fort sauvages. Le profit de
leurs peaux appartient à la couronne, et celui qui est chargé de cette
ferme porte le titre de capitaine de la montagne, avec tant
d'autorité, que personne n'ose tuer une chèvre sans sa permission.
L'île n'a pas moins de trois ou quatre cents habitans, presque tous
noirs. Comme c'est une coutume établie à San-Iago d'accorder en
mourant la liberté aux esclaves nègres, il est assez vraisemblable
qu'un grand nombre de ces affranchis ont choisi leur retraite dans
l'île de Fuégo, que les Portugais ont peu fréquentée à cause de son
volcan et de son peu de fertilité. Cependant la plupart de ces Nègres
libres tiennent leurs terres des blancs, qui ont conservé la propriété
des meilleurs cantons, surtout vers les bords de la mer. Il s'y trouve
des blancs qui ont jusqu'à trente et quarante esclaves. Plusieurs
Nègres en achètent aussi pour du coton, qui autrefois tenait lieu
d'argent dans l'île, comme le tabac à Maryland et dans la Virginie.
Fuégo était le plus grand marché de coton qu'il y eût dans toutes les
îles du cap Vert. Mais on en a tant tiré, que la source en est comme
tarie; de sorte que ce qui était autrefois la principale production de
l'île y manque aujourd'hui. Cette rareté du coton dans les îles de
San-Iago et de Fuégo a porté les Portugais à défendre, sous de
rigoureuses peines, aux habitans de ces deux îles d'en vendre aux
Français et aux Anglais, qui en venaient prendre, ainsi que les
Portugais, des cargaisons entières pour la Guinée. Ce règlement
continue de s'observer à San-Iago; mais, comme Fuégo est sans douane,
il y est fort négligé.
On donne aussi à l'île de Saint-Jean le nom de _Brava_, qui signifie
sauvage, apparemment parce qu'elle a été fort long-temps déserte. Sa
terre est fort haute, et composée de montagnes qui s'élèvent l'une sur
l'autre en pyramide; cependant, à peu de distance de Saint-Philippe,
ou de Fuégo, elle parait basse en comparaison. Elle est fertile en
maïs, en courges, en melons d'eau, en bananes et en patates; les
vaches, les chevaux, les ânes et les porcs y sont en fort grande
quantité.
L'île de Saint-Jean est fort abondante en salpêtre. Le gouverneur
offrit à Roberts de lui en procurer la cargaison d'une felouque aussi
grande que celle qu'il avait perdue, c'est-à-dire, du port de soixante
tonneaux. Le salpêtre croît dans les caves, où tous les murs en sont
couverts, et dans les creux des rochers, où il se trouve de
l'épaisseur de deux doigts. Roberts eut la curiosité de faire divers
essais de la terre de l'île. Il tira de certains endroits 3/22 de
nitre, et dans d'autres, depuis 1/20 jusqu'à 2/32. Il trouva que la
plus grande partie des rocs est imprégnée de ce minéral et cimentée de
nitre comme une sorte de glu; car dans la saison pluvieuse, où
l'humidité dissout les sels, il remarqua que les rocs s'encroûtaient,
et que la sécheresse les faisait tomber en poussière. Il est persuadé
que cette île est riche en mines de cuivre, et peut-être en métaux
plus fins; ses preuves sont qu'il trouva plusieurs fontaines arides
qui ne manquaient pas de vitriol; ce qu'il vérifia facilement en y
mettant un couteau fort net, qui se couvrit, en moins d'une minute, de
parties de cuivre très-épaisses et d'une couleur presque aussi belle
que celle de l'or. Il l'y laissa plus long-temps, et, l'ayant fait
sécher, il en fit tomber, en le grattant, une véritable poudre; les
endroits grattés conservaient même pendant quelque temps l'apparence
du vermeil doré. Dans quelques fontaines, les métaux se coloraient
plus vite que dans d'autres, et l'aridité diminuait à proportion que
la source était éloignée.
Roberts trouva différentes espèces de sable pesant, l'un d'un bleu
noirâtre, l'autre tirant sur le pourpre; l'autre clair et brillant;
l'autre d'un rouge foncé, etc. Il en trouva un qui surpassait le fer
en pesanteur, et presque aussi pesant que le plomb; il crut même avoir
découvert de l'or; mais les expériences qu'il fit, et pour lesquelles
il n'avait d'instrumens que ses yeux et ses mains, n'ayant pas été
suivies, quoiqu'il eût communiqué ses découvertes au gouverneur et à
ses compatriotes anglais, le fait est au moins fort douteux.
L'île de Saint-Jean est d'une abondance extrême en poisson. Il y vient
aussi quantité de tortues qui y laissent leurs oeufs dans la saison
des pluies; mais les habitans ne les emploient pas plus à leur
nourriture que ceux de San-Iago et de Saint-Philippe, quoique dans
toutes les autres îles elles passent pour un mets délicieux, et que
Roberts en juge de même. Le principal exercice des insulaires est la
pêche à la ligne; c'est ce qui les rend si attentifs au naufrage des
vaisseaux, et si avides des moindres instrumens de fer qu'ils peuvent
sauver.
Les baléas, espèces de baleines, sont fort communs sur la côte. On
emploie pour les prendre la même méthode que pour les baleines du
Groënland, et l'on en tire de l'huile. On trouvait autrefois beaucoup
d'ambre gris aux environs de l'île Saint-Jean. Un Portugais nommé Jean
Carneira, qui avait été banni de Lisbonne pour quelque crime, et qui,
s'étant procuré une petite chaloupe, exerçait le commerce aux îles du
cap Vert, trouva dans ses courses une pièce d'ambre gris d'une
grosseur incroyable. Non-seulement cette heureuse pêche le fit
rappeler dans sa patrie, mais il acheta, du fruit de son trésor, des
terres considérables en Portugal. Le roc auprès duquel la fortune
l'avait favorisé porte encore son nom.
Le nombre des insulaires ne monte pas à plus de deux cents. Roberts
les représente comme les plus ignorans, les plus simples et les plus
humains de toutes les îles. Dans un autre lieu, il loue beaucoup leurs
vertus morales, surtout leur charité, leur humilité et leur
hospitalité. C'est les offenser que de refuser leurs bienfaits. Leur
respect pour l'âge avancé mériterait, dit l'auteur, de servir
d'exemple à tous les hommes du monde; ils le rendent aux vieillards de
tout rang et de toute nation.
Pendant que l'auteur fut malade parmi eux, l'attention ne se relâcha
jamais pour lui fournir ce qui était nécessaire à sa situation. Il ne
se passa pas de jour qu'il ne reçût la visite de quelques habitans,
qui s'informaient soigneusement de sa santé, et qui lui apportaient
quelque pièce de volaille ou quelque fruit. Le gouverneur même le
visitait tous les jours, et lui envoyait deux ou trois fois la semaine
un quartier de chevreau.
Il n'y a pas plus d'un siècle que l'île de Saint-Jean est peuplée.
Pendant plusieurs années, ses habitans se réduisirent à deux familles
nègres, jusqu'en 1680, que, la famine ravageant l'île de Fuégo,
quelques pauvres habitans de cette île passèrent dans celle de
Saint-Jean sur un bâtiment portugais. Ils furent reçus avec joie par
les Nègres de cette île, qui avaient déjà fort augmenté le nombre de
chèvres, de vaches, et surtout de porcs, que les Portugais avaient
laissés dans l'île en la découvrant. La compassion naturelle porta les
Nègres à leur donner une partie de leurs bestiaux. Il arriva de là que
chacun entreprit de nourrir séparément les siens, et que, le goût de
la propriété prenant naissance, celui qui eut l'habileté d'en élever
et d'en nourrir un plus grand nombre, passa pour le plus riche. Il n'y
eut que les chèvres qui furent laissées dans les montagnes, et qui
continuèrent d'êtres sauvages.
Les nouveaux habitans de Saint-Jean apprirent aux autres l'art de
filer le coton, qui croissait naturellement dans l'île, et d'en faire
une sorte d'étoffe pour se couvrir; car ils étaient nus auparavant,
comme la plupart des Nègres de la côte de Guinée. Ils leur
communiquèrent aussi les principes de la religion romaine, autant du
moins qu'ils avaient été capables de les prendre eux-mêmes dans l'île
de Fuégo, dont ils étaient sortis. Mais un prêtre de cette île se
sentit assez de zèle pour se faire conduire à Saint-Jean, où il
s'efforça de cultiver ces premières semences de l'Évangile. Il baptisa
tous les Nègres. À la vérité, on put douter de la bonté de ses motifs
lorsqu'il parut exiger des récompenses trop mercenaires pour le
service qu'il leur avait rendu. Il tira de l'un des étoffes de coton,
de l'autre du coton cru et de l'indigo, enfin de chacun ce qu'il avait
de meilleur, jusqu'aux bestiaux, dont il se fit donner une grande
partie; et, quittant l'île, il accorda pour dernière faveur aux
insulaires une messe, qu'il leur dit dans une caverne de la baie, qui
en a pris le nom de _Fuerno del Padre_. Il leur promit de revenir tous
les ans, et cette promesse fut exécutée plusieurs années consécutives.
Mais un jour qu'il était à leur dire la messe dans la même caverne,
une partie du roc qui vint à se détacher ensevelit le prêtre et trente
de ses assistans sous ses ruines. On entendit pendant trois jours le
bruit de leurs gémissemens, sans qu'il fût possible de leur donner le
moindre secours. Aussi l'île de Saint-Jean demeura long-temps sans
aucun ministre ecclésiastique; ce qui donna lieu à la naissance et au
mélange de quantité de superstitions. Dans la suite du temps, l'évêque
de San-Iago, ayant entrepris la visite de toute sa province, laissa
des ministres fort ignorans dans chaque île; et celle de Saint-Jean
eut pour son partage un prêtre nègre, dont celui que Roberts y trouva
était le quatrième successeur. Roberts assure qu'il n'entendait pas la
langue latine; ce qui n'empêchait point qu'ayant appris à lire dans le
missel, il ne célébrât les saints mystères et qu'il n'administrât les
sacremens. Mais il souffrait l'usage des superstitions établies,
telles que de faire laver les enfans avant le baptême, de mettre de la
terre sur la tête aux jeunes filles, dans la cérémonie du mariage,
pour marque de sujétion; d'arroser d'eau les fosses des morts, et
quelquefois d'une quantité de jus de melon d'eau, etc.
Le gouverneur de l'île y exerce la justice, et décide les petits
différens qui s'élèvent entre les habitans. S'ils refusent d'obéir à
ses ordres, il a le pouvoir de les faire mettre dans une prison, qui
n'est qu'un parc découvert comme ceux où l'on renferme les bestiaux en
Europe. Là, dit l'auteur, ils demeurent quelquefois des jours entiers
sans entreprendre de se mettre en liberté. Il est rare du moins de
voir des rebelles. Lorsqu'il s'en trouve, le gouverneur est en droit
de les faire reprendre, et de leur faire lier les pieds et les mains
dans la même prison, avec une garde pour les y retenir, jusqu'à ce
qu'ils aient satisfait à leur adversaire, et qu'ils aient demandé
pardon au public. L'autorité du gouverneur ne s'étend pas plus loin,
dans le cas même de meurtre. Mais Roberts n'apprit aucun exemple d'un
crime si noir. On l'assura seulement qu'un meurtrier serait gardé dans
les chaînes pour attendre la sentence du gouverneur de San-Iago ou de
la cour de Portugal. Quelquefois pour les fautes légères, surtout
lorsque le coupable est d'un âge avancé, on ne lui donne que sa cabane
ou celle d'autrui pour prison; ce qui est regardé comme une grande
faveur, car la prison publique est un châtiment aussi redouté à
Saint-Jean que le dernier supplice en Angleterre. Ainsi, long-temps
avant que le judicieux auteur du _Traité des délits et des peines_ eût
établi, d'après la connaissance du coeur humain, que, la crainte
naissant de l'imagination, et l'imagination étant modifiée par
l'habitude, on peut se familiariser avec l'idée de la peine de mort
infligée pour tous les crimes, et ne pas la redouter plus qu'on ne
redouterait un châtiment moindre en soi-même, s'il était d'ailleurs le
plus grave que l'on connût; long-temps avant que les philosophes
eussent souscrit à la vérité de ce principe, elle était prouvée par
les faits qu'ont recueillis les voyageurs éclairés et les historiens
observateurs.
Dampier dit que la forme de l'île de Saint-Nicolas est triangulaire;
que le plus long de ses trois côtés, qui est au nord, n'a pas moins de
quinze lieues. Il ajoute qu'elle est montagneuse, et que toutes ses
côtes sont stériles.
Roberts assure qu'avant la famine qui dépeupla plusieurs des îles du
cap Vert, Saint-Nicolas avait plus de deux mille habitans, et que le
nombre ne surpasse pas aujourd'hui treize ou quatorze cents. Ils ont
un prêtre portugais pour le gouvernement ecclésiastique; car ils font
tous profession de la religion romaine. Ils sont tous ou noirs ou
couleur de cuivre, avec les cheveux frisés.
Les femmes de l'île ont beaucoup plus de facilité à se servir de leurs
mains et de leurs aiguilles que celles de toutes les autres îles;
celle qui se présente en public avec une coiffe sans broderie, dans le
goût des femmes de Bona-Vista, est accusée de paresse et de
grossièreté; elles sont aussi plus modestes, et jamais on ne les voit
paraître nues devant les étrangers, comme elles en ont l'habitude à
Saint-Jean. Si elles ne sont point à travailler aux champs, on les
trouve toujours occupées à coudre ou à filer.
C'est dans cette île de Saint-Nicolas qu'on parle la langue portugaise
avec une pureté qui est rare dans les meilleures colonies de cette
nation. Mais si les habitans ont cette ressemblance avec les Portugais
par le langage, ils ne ressemblent pas moins à la populace du Portugal
par leur inclination à voler les étrangers, et par leur soif du sang,
lorsqu'ils sont animés par quelque sujet de haine. Ils se servent de
leurs couteaux avec autant de cruauté que d'adresse. Roberts prouve
leur goût pour le larcin par son propre exemple. Lorsqu'il se trouva
dans leur île avec un seul matelot, en 1722, ils entrèrent dans sa
barque en très-grand nombre; et, remarquant l'endroit où Roberts avait
placé ce qui lui restait de plus précieux, ils prirent droit de son
infortune pour s'en saisir, en lui disant avec une impudence extrême
que sa barque et tous ses biens étaient à eux, parce qu'il n'aurait pu
éviter de périr sans leur secours, et qu'ils lui avaient apporté
quelques bouteilles d'eau fraîche. «Double fausseté, ajoute Roberts,
car j'étais en sûreté sur mon ancre, et l'eau qu'ils avaient apportée
pour moi, ils l'avaient employée à leur propre usage.»
À l'égard des productions naturelles de cette île, Roberts assure
qu'on y trouve les mêmes sortes de sables et de pierres qu'à
Saint-Jean; et les habitans prétendent, sur une ancienne tradition,
que ces sables contiennent de l'argent et de l'or; mais qu'ils
ignorent la manière de les en tirer. L'île produit aussi du salpêtre,
et l'on en tire du _beurre d'or_.
Dampier raconte que, malgré les montagnes de Saint-Nicolas et la
stérilité de ses côtes, il y a au centre de l'île des vallées où les
Portugais ont leurs vignobles et leurs plantations, avec du bois pour
le chauffage. Le terroir, suivant Roberts, est fertile pour le maïs,
pour les bananes, les courges, les melons d'eau et musqués, les
limons, les citrons et les oranges. On y voit quelques cannes à sucre,
dont les habitans font de la mélasse. Ils ont des vignes dont ils
tirent, dans les bonnes années, soixante on quatre-vingts pipes d'un
vin tartreux. Roberts en apprit la quantité par la dîme du prêtre. Le
prix ordinaire est de trois livres sterling par pipe; mais il est rare
qu'on en trouve encore vers le temps de Noël; et la vendange de l'île
se fait aux mois de juin et de juillet.
On y trouvait autrefois beaucoup de sang-de-dragon; mais l'arbre qui
le produit y est devenu si rare, que Roberts doute si l'on recueille
annuellement vingt ou trente livres de cette résine, et le plus
souvent corrompue et falsifiée. Les habitans attribuent la ruine de
leurs arbres au pirate Avery, qui, ayant brûlé leur ville et coupé
leurs figuiers pour faire des chaloupes et des canots à sa flotte, les
mit dans la nécessité d'employer leurs dragonniers à faire les lambris
et les planches de leurs nouveaux édifices. En effet, on ne voit guère
d'autre bois dans leurs maisons, quoique, étant creux, avec peu de
dureté dans sa substance, il ne soit pas extrêmement propre à bâtir.
Avant la dernière famine, les chèvres, les porcs et la volaille
étaient fort communs à Saint-Nicolas; mais, quoique cette calamité
n'ait duré que trois ans, Roberts assure qu'elle y avait causé plus de
ravage que dans toutes les autres îles, parce que le pays n'ayant
guère d'autre commerce que celui des ânes, souvent il n'y paraissait
pas un vaisseau dans l'espace de deux ans, surtout depuis que le
besoin de ces animaux était diminué aux Indes occidentales: c'est ce
qui avait rendu les habitans plus industrieux que tous leurs voisins.
Dans un temps plus heureux, ils avaient une si grande abondance de
chèvres et de vaches, que, sans diminuer le fonds, parce qu'ils ne les
tuaient qu'à proportion du produit, ils embarquaient ordinairement sur
les vaisseaux annuels du Portugal deux mille peaux de chèvres des
trois îles de Saint-Nicolas, de Sainte-Lucie et Saint-Vincent, et cent
peaux de vaches qui ne venaient que de Saint-Nicolas. Mais la famine y
avait réduit le nombre des vaches à quarante; et celui même des
chèvres était tellement diminué, que le gouverneur dit à Roberts qu'il
ne fallait pas espérer de trois ans qu'on en pût faire passer en
Portugal.
L'industrie des habitans de Saint-Nicolas semblait promettre, au
jugement de Roberts, que leur île serait bientôt repeuplée des espèces
d'animaux qui s'accommodent le mieux du pays, surtout de porcs et de
volailles, dont il y avait déjà peu de familles qui ne fussent assez
bien pourvues. Cette réparation s'était faite dans l'espace d'environ
trois ans, et le succès en avait été si prompt, qu'on aurait pu
charger à fort bon marché un bâtiment de volailles, de porcs, même de
chevaux, dont la race était venue de Bona-Vista depuis quatorze ans,
par les soins d'un capitaine français nommé Rolland.
Les habitans de Saint-Nicolas se font des habits d'étoffe de coton
dans la même forme que ceux de l'Europe, et savent travailler les
boutons sur tous les modèles qu'on leur présente. Ils se font des bas
de fil de coton, d'assez bons souliers de cuir de leurs vaches, qu'ils
ont l'art de tanner fort proprement. Ils faisaient aussi de leur coton
plusieurs sortes de draps et de matelas, qui étaient trop bons pour le
commerce de Guinée, et que les Portugais venaient prendre pour celui
du Brésil; mais, à force d'en tirer, ils ont rendu le coton aussi rare
que dans les autres îles du cap Vert.