Le capitaine Cowley, qui y était en 1683, acheta des habitans une

provision de bananes et de vin. Il semble qu'aujourd'hui la meilleure

partie de leur commerce se réduit aux tortues, dont ils prennent un

grand nombre, et à quelques autres poissons dont la pèche les exerce

beaucoup. Leur île est la seule du cap Vert où l'on trouve une

multitude de barques qui leur servent à pêcher entre les îles de

Chaon, de Branca, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. Ils vendent

leur poisson argent comptant, ou pour les commodités dont ils ont

besoin. Les Portugais qui prenaient dans l'île des draps de coton et

des matelas pour le commerce du Brésil, payaient ordinairement ces

marchandises en monnaie de Portugal, parce qu'ils n'apportaient pas de

commodités qui satisfissent les habitans. C'étaient les Français et

les Anglais qui leur fournissaient des ustensiles et d'autres

marchandises de leur goût, pour lesquelles ils tiraient d'eux en

échange des ânes et des rafraîchissemens; mais la même famine qui

détruisit leurs bestiaux fit aussi sortir de l'île tout l'argent que

les Portugais y avaient laissé; car, dans le besoin où ils étaient de

toutes sortes de secours, un vaisseau qui leur apportait les moindres

provisions était sûr de se les faire payer à grand prix.

Chaon, Branca et Sainte-Lucie sont également dépourvues d'habitans et

d'eau douce, et les deux premières n'ont pas même de bestiaux.

Saint-Vincent, que les Portugais nomment _San-Vincente_, est une île

basse et sablonneuse du côté du nord-est, mais haute dans la plupart

de ses autres parties, et fort riches en rades et en baies.

La pêche y est abondante. Entre plusieurs sortes de poissons, Froger

en remarque un qu'il appelle _bourse_, d'une beauté extraordinaire,

des yeux duquel il sort des rayons, et qui a le corps marqueté de

taches hexagones d'un bleu fort brillant.

Froger assure qu'il se trouve à Saint-Vincent des tortues qui pèsent

jusqu'à trois ou quatre cents livres. Il ne faut que dix-sept jours à

leurs oeufs pour acquérir toute leur maturité dans le sable; mais les

petites tortues qui en sortent ont besoin de neuf jours de plus pour

devenir capables de gagner la mer, ce qui fait que les deux tiers sont

ordinairement la proie des oiseaux.

Saint-Vincent est une île déserte. M. de Gennes, capitaine français, y

trouva vingt Portugais de Saint-Nicolas qui s'y occupaient depuis deux

ans à tanner des peaux de chèvres, dont le nombre est fort grand. Ils

ont des chiens dressés pour cette chasse. Un seul prend ou tue chaque

nuit douze ou quinze de ces animaux. Frézier raconte qu'il trouva dans

la baie quelques cabanes dont les portes étaient si basses, qu'on n'y

pouvait entrer qu'en rampant sur ses mains. Pour meubles, il y vit de

petites bougettes de cuir, et des écailles de tortues qui servaient de

sièges et de vases pour l'eau. Les habitans, qui étaient des Nègres,

avaient pris la fuite à la vue des Français. On en découvrit

quelques-uns dans les bois, mais sans pouvoir les joindre et leur

parler. Ils étaient tout-à-fait nus.

À l'exception des chèvres sauvages, dont il est fort difficile

d'approcher, on ne trouva point d'autres animaux, qu'un petit nombre

de pintades. La terre est si stérile, qu'elle ne produit aucun fruit;

seulement on rencontre dans les vallées de petits bois de tamarins et

quelques arbustes de coton. M. de Gennes y découvrit aussi quelques

plantes curieuses, telles que l'euphorbe arborescente, et une aurone

d'une odeur et d'une verdure admirables; une fleur jaune dont la tige

est sans feuilles; le ricin, que les Espagnols du Pérou appellent

_pillerilla_, et dont ils prétendent que les feuilles, appliquées sur

le sein des nourrices, attirent le lait. Sa semence ressemble

exactement au pépin de la pomme des Indes; on en fait de l'huile au

Paraguay. M. de Gennes ajoute que près du roc, qui est à l'entrée de

la baie, on pèche quelquefois de l'ambre gris, et que les Portugais en

vendirent quelques morceaux aux vaisseaux de la flotte française.

L'île de Saint-Antoine ou San-Antonio ne le cède guère pour la hauteur

à celle de San-Iago, et n'a pas moins de terrain. L'eau fraîche y est

abondante.

La multitude des ruisseaux dont l'île est arrosée rend les vallées si

fertiles, que Saint-Antoine le dispute à toutes les autres îles du cap

Vert pour le maïs, les bananes, les patates, les courges, les melons

d'eau et les melons musqués, les oranges, les limons, les citrons et

les goyaves. On y trouve aussi plus de vignes; et si le vin n'est pas

le meilleur de ces îles, il n'y en a point où il soit en plus grande

abondance ni à meilleur marché.

Il y croît beaucoup d'indigo. Le marquis das Minhas y a formé

plusieurs grandes plantations sous la conduite d'un Portugais, qui a

trouvé de bonnes méthodes pour la séparation de la teinture. La plante

qui porte l'indigo a assez de ressemblance avec le genêt; mais elle a

moins de grandeur. Ses feuilles sont petites, pâles, vertes, assez

semblables à celles du buis. On les cueille au mois d'octobre et de

novembre, pour les broyer en bouillie, dont on fait des tablettes et

des boules pour la teinture.

Le marquis das Minhas a formé aussi des plantations de coton qu'on

cultive avec soin, et des manufactures dont il sort de bonnes

étoffes. L'arbuste qui produit le coton est à peu près de la grosseur

d'un rosier, mais s'étend beaucoup davantage. Ses feuilles sont d'un

vert d'herbe, et ressemblent à l'épinard. La fleur est d'un jaune

pâle. Lorsqu'elle tombe, il lui succède un péricarpe, où le coton est

renfermé dans trois cellules, et qui contient aussi la semence, qui

est noire et de forme ovale, de la grosseur à peu près d'un haricot.

Les vallées de l'île Saint-Antoine sont couvertes de bois. Entre

plusieurs sortes d'arbres, on y trouve en abondance le dragonnier.

Les ânes et les porcs y sont non-seulement en grand nombre, mais plus

grands et plus forts que dans les autres îles du cap Vert. Les vaches

n'y sont pas moins communes, et les montagnes sont remplies de chèvres

sauvages.

Sur une des montagnes de l'île, on trouve une pierre transparente, que

les habitans appellent _topaze_; mais Froger, qui en parle, n'ose

assurer que ce soit la véritable pierre de ce nom.

L'île de Saint-Antoine, à l'époque où écrivait Roberts, appartenait au

marquis das Minhas, qui envoyait tous les ans un vaisseau aux îles du

cap Vert pour apporter en Portugal les revenus de son domaine. Il

jouissait des principales richesses de l'île; c'est-à-dire que les

vaches, les chèvres sauvages, le sang-de-dragon, les pierres

précieuses, le beurre d'or et l'ambre gris étaient à lui sans partage.

Il y a des peines rigoureuses pour ceux qui seraient convaincus

d'avoir caché de l'ambre gris. Cependant Roberts observe qu'avec un

peu de connaissance de la langue du pays, il n'est pas difficile

d'obtenir des habitans, à fort bon marché, tout ce que l'île produit.

On envoie tous les ans au roi de Portugal une certaine quantité de

beurre d'or. Ce beurre d'or est une substance grasse et concrète. On

la tire par incision d'une espèce de palmier qui croît dans la partie

de l'Afrique occidentale voisine du Rio-Grande. On emploie cette

substance dans les affections rhumatismales; on en frotte la partie

malade, qui en éprouve du soulagement.

On assure dans l'île qu'il s'y trouve une mine d'argent, mais que,

dans la crainte que le roi ne s'en saisisse, le marquis das Minhas

diffère toujours à la faire ouvrir. On ajoute qu'un particulier, qui

s'était retiré dans les montagnes pour y mener la vie érémitique, en

tira de l'or jusqu'à la charge d'un âne.

Froger dit que les Portugais de Saint-Antoine, comme ceux des autres

villes, sont d'une couleur sombre et basanée, mais qu'ils ont le

caractère fort doux et fort sociable. Roberts confirme cet éloge. Il

nous apprend que leur île est une espèce de magasin d'esclaves. Dans

le temps, dit-il, que les Portugais faisaient le commerce des esclaves

pour l'Espagne, le marquis das Minhas fit acheter en Guinée une

cargaison de Nègres, et les établit à ses frais dans son île, où ils

apprirent bientôt des Nègres libres du pays la manière de former des

plantations et de fournir à leur propre entretien. Ces esclaves

multiplièrent si vite, que, sans compter ceux que le marquis fit

transporter en Portugal et au Brésil, ils font les quatre cinquièmes

des habitans, dont le nombre total monte à deux mille cinq cents. Ils

ont non-seulement leurs maisons et leurs femmes comme les Nègres

libres, mais encore des biens qu'ils cultivent pour eux-mêmes, avec la

dépendance naturelle du seigneur, sous l'autorité d'un inspecteur, qui

est ordinairement un Portugais européen, et qui porte le titre de

capitaine more. Ainsi l'île est divisée en deux sortes de Nègres,

entre lesquels il s'élève quelquefois des querelles dont la fin est

toujours sanglante. Les Nègres libres font valoir leur liberté. Les

autres leur reprochent de n'être que des fermiers, qui peuvent être

déplacés au gré du maître, et fixés même à l'esclavage par la

nécessité, ou par la souveraine volonté du marquis. Ces injures se

terminent ordinairement par des coups, et les Nègres libres, qui sont

fort inférieurs en nombre, ne remportent jamais l'avantage.

L'inspecteur même a souvent beaucoup de peine à réprimer l'insolence

des esclaves. Mais, comme ils sont plus utiles que les autres à

l'intérêt du maître, la faveur penche de leur côté. La liberté n'est

bonne qu'à ceux qui la possèdent, et l'esclavage ne pèse qu'à ceux qui

le souffrent.

FIN DU PREMIER VOLUME.

TABLE DES MATIÈRES

CONTENUES DANS CE VOLUME.

PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.

LIVRE PREMIER.

DÉCOUVERTES ET CONQUÊTES DES PORTUGAIS.

Pag.

Avertissement de l'éditeur ............................. i

Notice sur J.-F. Laharpe ............................... v

Précis de l'Histoire des Voyages et Découvertes,

depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ................. xxv

Préface.--Plan sommaire de cet ouvrage ................ li

CHAPITRE PREMIER.--Premières tentatives

des Portugais. Expédition de Gama ...................... 1

CHAP. II.--Voyage de Cabral et de Jean de Nuéva. Second

voyage de Gama. Exploits de Pachéco. Commencemens

d'Alphonse d'Albuquerque .............................. 38

CHAP. III.--Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque.

Puissance et corruption des Portugais.

Siége de Diu. Sylveïra et Jean de Castro .............. 65

LIVRE SECOND.

VOYAGES D'AFRIQUE.

Pag.

CHAPITRE PREMIER.--Premiers voyages des Anglais sur

les côtes d'Afrique, dans les Indes et dans la mer

Rouge ................................................. 98

CHAP. II.--Voyages aux Canaries. Description

de ces îles .......................................... 145

CHAP. III.--Voyages aux îles du cap Vert ............. 217

FIN DE LA TABLE.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 22 / 22 段