provision de bananes et de vin. Il semble qu'aujourd'hui la meilleure
partie de leur commerce se réduit aux tortues, dont ils prennent un
grand nombre, et à quelques autres poissons dont la pèche les exerce
beaucoup. Leur île est la seule du cap Vert où l'on trouve une
multitude de barques qui leur servent à pêcher entre les îles de
Chaon, de Branca, de Sainte-Lucie et de Saint-Vincent. Ils vendent
leur poisson argent comptant, ou pour les commodités dont ils ont
besoin. Les Portugais qui prenaient dans l'île des draps de coton et
des matelas pour le commerce du Brésil, payaient ordinairement ces
marchandises en monnaie de Portugal, parce qu'ils n'apportaient pas de
commodités qui satisfissent les habitans. C'étaient les Français et
les Anglais qui leur fournissaient des ustensiles et d'autres
marchandises de leur goût, pour lesquelles ils tiraient d'eux en
échange des ânes et des rafraîchissemens; mais la même famine qui
détruisit leurs bestiaux fit aussi sortir de l'île tout l'argent que
les Portugais y avaient laissé; car, dans le besoin où ils étaient de
toutes sortes de secours, un vaisseau qui leur apportait les moindres
provisions était sûr de se les faire payer à grand prix.
Chaon, Branca et Sainte-Lucie sont également dépourvues d'habitans et
d'eau douce, et les deux premières n'ont pas même de bestiaux.
Saint-Vincent, que les Portugais nomment _San-Vincente_, est une île
basse et sablonneuse du côté du nord-est, mais haute dans la plupart
de ses autres parties, et fort riches en rades et en baies.
La pêche y est abondante. Entre plusieurs sortes de poissons, Froger
en remarque un qu'il appelle _bourse_, d'une beauté extraordinaire,
des yeux duquel il sort des rayons, et qui a le corps marqueté de
taches hexagones d'un bleu fort brillant.
Froger assure qu'il se trouve à Saint-Vincent des tortues qui pèsent
jusqu'à trois ou quatre cents livres. Il ne faut que dix-sept jours à
leurs oeufs pour acquérir toute leur maturité dans le sable; mais les
petites tortues qui en sortent ont besoin de neuf jours de plus pour
devenir capables de gagner la mer, ce qui fait que les deux tiers sont
ordinairement la proie des oiseaux.
Saint-Vincent est une île déserte. M. de Gennes, capitaine français, y
trouva vingt Portugais de Saint-Nicolas qui s'y occupaient depuis deux
ans à tanner des peaux de chèvres, dont le nombre est fort grand. Ils
ont des chiens dressés pour cette chasse. Un seul prend ou tue chaque
nuit douze ou quinze de ces animaux. Frézier raconte qu'il trouva dans
la baie quelques cabanes dont les portes étaient si basses, qu'on n'y
pouvait entrer qu'en rampant sur ses mains. Pour meubles, il y vit de
petites bougettes de cuir, et des écailles de tortues qui servaient de
sièges et de vases pour l'eau. Les habitans, qui étaient des Nègres,
avaient pris la fuite à la vue des Français. On en découvrit
quelques-uns dans les bois, mais sans pouvoir les joindre et leur
parler. Ils étaient tout-à-fait nus.
À l'exception des chèvres sauvages, dont il est fort difficile
d'approcher, on ne trouva point d'autres animaux, qu'un petit nombre
de pintades. La terre est si stérile, qu'elle ne produit aucun fruit;
seulement on rencontre dans les vallées de petits bois de tamarins et
quelques arbustes de coton. M. de Gennes y découvrit aussi quelques
plantes curieuses, telles que l'euphorbe arborescente, et une aurone
d'une odeur et d'une verdure admirables; une fleur jaune dont la tige
est sans feuilles; le ricin, que les Espagnols du Pérou appellent
_pillerilla_, et dont ils prétendent que les feuilles, appliquées sur
le sein des nourrices, attirent le lait. Sa semence ressemble
exactement au pépin de la pomme des Indes; on en fait de l'huile au
Paraguay. M. de Gennes ajoute que près du roc, qui est à l'entrée de
la baie, on pèche quelquefois de l'ambre gris, et que les Portugais en
vendirent quelques morceaux aux vaisseaux de la flotte française.
L'île de Saint-Antoine ou San-Antonio ne le cède guère pour la hauteur
à celle de San-Iago, et n'a pas moins de terrain. L'eau fraîche y est
abondante.
La multitude des ruisseaux dont l'île est arrosée rend les vallées si
fertiles, que Saint-Antoine le dispute à toutes les autres îles du cap
Vert pour le maïs, les bananes, les patates, les courges, les melons
d'eau et les melons musqués, les oranges, les limons, les citrons et
les goyaves. On y trouve aussi plus de vignes; et si le vin n'est pas
le meilleur de ces îles, il n'y en a point où il soit en plus grande
abondance ni à meilleur marché.
Il y croît beaucoup d'indigo. Le marquis das Minhas y a formé
plusieurs grandes plantations sous la conduite d'un Portugais, qui a
trouvé de bonnes méthodes pour la séparation de la teinture. La plante
qui porte l'indigo a assez de ressemblance avec le genêt; mais elle a
moins de grandeur. Ses feuilles sont petites, pâles, vertes, assez
semblables à celles du buis. On les cueille au mois d'octobre et de
novembre, pour les broyer en bouillie, dont on fait des tablettes et
des boules pour la teinture.
Le marquis das Minhas a formé aussi des plantations de coton qu'on
cultive avec soin, et des manufactures dont il sort de bonnes
étoffes. L'arbuste qui produit le coton est à peu près de la grosseur
d'un rosier, mais s'étend beaucoup davantage. Ses feuilles sont d'un
vert d'herbe, et ressemblent à l'épinard. La fleur est d'un jaune
pâle. Lorsqu'elle tombe, il lui succède un péricarpe, où le coton est
renfermé dans trois cellules, et qui contient aussi la semence, qui
est noire et de forme ovale, de la grosseur à peu près d'un haricot.
Les vallées de l'île Saint-Antoine sont couvertes de bois. Entre
plusieurs sortes d'arbres, on y trouve en abondance le dragonnier.
Les ânes et les porcs y sont non-seulement en grand nombre, mais plus
grands et plus forts que dans les autres îles du cap Vert. Les vaches
n'y sont pas moins communes, et les montagnes sont remplies de chèvres
sauvages.
Sur une des montagnes de l'île, on trouve une pierre transparente, que
les habitans appellent _topaze_; mais Froger, qui en parle, n'ose
assurer que ce soit la véritable pierre de ce nom.
L'île de Saint-Antoine, à l'époque où écrivait Roberts, appartenait au
marquis das Minhas, qui envoyait tous les ans un vaisseau aux îles du
cap Vert pour apporter en Portugal les revenus de son domaine. Il
jouissait des principales richesses de l'île; c'est-à-dire que les
vaches, les chèvres sauvages, le sang-de-dragon, les pierres
précieuses, le beurre d'or et l'ambre gris étaient à lui sans partage.
Il y a des peines rigoureuses pour ceux qui seraient convaincus
d'avoir caché de l'ambre gris. Cependant Roberts observe qu'avec un
peu de connaissance de la langue du pays, il n'est pas difficile
d'obtenir des habitans, à fort bon marché, tout ce que l'île produit.
On envoie tous les ans au roi de Portugal une certaine quantité de
beurre d'or. Ce beurre d'or est une substance grasse et concrète. On
la tire par incision d'une espèce de palmier qui croît dans la partie
de l'Afrique occidentale voisine du Rio-Grande. On emploie cette
substance dans les affections rhumatismales; on en frotte la partie
malade, qui en éprouve du soulagement.
On assure dans l'île qu'il s'y trouve une mine d'argent, mais que,
dans la crainte que le roi ne s'en saisisse, le marquis das Minhas
diffère toujours à la faire ouvrir. On ajoute qu'un particulier, qui
s'était retiré dans les montagnes pour y mener la vie érémitique, en
tira de l'or jusqu'à la charge d'un âne.
Froger dit que les Portugais de Saint-Antoine, comme ceux des autres
villes, sont d'une couleur sombre et basanée, mais qu'ils ont le
caractère fort doux et fort sociable. Roberts confirme cet éloge. Il
nous apprend que leur île est une espèce de magasin d'esclaves. Dans
le temps, dit-il, que les Portugais faisaient le commerce des esclaves
pour l'Espagne, le marquis das Minhas fit acheter en Guinée une
cargaison de Nègres, et les établit à ses frais dans son île, où ils
apprirent bientôt des Nègres libres du pays la manière de former des
plantations et de fournir à leur propre entretien. Ces esclaves
multiplièrent si vite, que, sans compter ceux que le marquis fit
transporter en Portugal et au Brésil, ils font les quatre cinquièmes
des habitans, dont le nombre total monte à deux mille cinq cents. Ils
ont non-seulement leurs maisons et leurs femmes comme les Nègres
libres, mais encore des biens qu'ils cultivent pour eux-mêmes, avec la
dépendance naturelle du seigneur, sous l'autorité d'un inspecteur, qui
est ordinairement un Portugais européen, et qui porte le titre de
capitaine more. Ainsi l'île est divisée en deux sortes de Nègres,
entre lesquels il s'élève quelquefois des querelles dont la fin est
toujours sanglante. Les Nègres libres font valoir leur liberté. Les
autres leur reprochent de n'être que des fermiers, qui peuvent être
déplacés au gré du maître, et fixés même à l'esclavage par la
nécessité, ou par la souveraine volonté du marquis. Ces injures se
terminent ordinairement par des coups, et les Nègres libres, qui sont
fort inférieurs en nombre, ne remportent jamais l'avantage.
L'inspecteur même a souvent beaucoup de peine à réprimer l'insolence
des esclaves. Mais, comme ils sont plus utiles que les autres à
l'intérêt du maître, la faveur penche de leur côté. La liberté n'est
bonne qu'à ceux qui la possèdent, et l'esclavage ne pèse qu'à ceux qui
le souffrent.
FIN DU PREMIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
PREMIÈRE PARTIE.--AFRIQUE.
LIVRE PREMIER.
DÉCOUVERTES ET CONQUÊTES DES PORTUGAIS.
Pag.
Avertissement de l'éditeur ............................. i
Notice sur J.-F. Laharpe ............................... v
Précis de l'Histoire des Voyages et Découvertes,
depuis l'antiquité jusqu'à nos jours ................. xxv
Préface.--Plan sommaire de cet ouvrage ................ li
CHAPITRE PREMIER.--Premières tentatives
des Portugais. Expédition de Gama ...................... 1
CHAP. II.--Voyage de Cabral et de Jean de Nuéva. Second
voyage de Gama. Exploits de Pachéco. Commencemens
d'Alphonse d'Albuquerque .............................. 38
CHAP. III.--Exploits d'Almeyda et d'Albuquerque.
Puissance et corruption des Portugais.
Siége de Diu. Sylveïra et Jean de Castro .............. 65
LIVRE SECOND.
VOYAGES D'AFRIQUE.
Pag.
CHAPITRE PREMIER.--Premiers voyages des Anglais sur
les côtes d'Afrique, dans les Indes et dans la mer
Rouge ................................................. 98
CHAP. II.--Voyages aux Canaries. Description
de ces îles .......................................... 145
CHAP. III.--Voyages aux îles du cap Vert ............. 217
FIN DE LA TABLE.