Sal, Sainte-Lucie et Saint-Vincent, trois des plus grandes îles du cap

Vert, n'ont aucun habitant, tandis que les autres sont assez bien

peuplées de Nègres et de Mulâtres. On en donne une raison qui mérite

d'être rapportée. Les premiers Portugais, surtout ceux de San-Iago, se

procuraient des Nègres de Guinée pour le travail de leur colonie;

mais, comme la plupart ne menaient pas une vie fort régulière, ils se

croyaient obligés, en mourant, de donner la liberté à quelques-uns de

ces misérables esclaves pour expier une partie de leurs déréglemens.

Après avoir reçu la liberté, la plupart ne pensaient qu'à s'éloigner

de leurs tyrans, et passaient dans les îles voisines, où l'air

différant peu de leur climat naturel, ils trouvaient le moyen de

s'établir heureusement. Les Portugais, voyant leur prospérité, y

passèrent après eux. Mais le commerce du Portugal déclina bientôt dans

cette partie de l'Afrique, lorsque les autres nations de l'Europe

eurent pénétré dans la Guinée et jusqu'aux Indes orientales. Alors le

nombre des Nègres, qui n'avaient pas cessé de se multiplier, devint si

supérieur à celui des blancs, que ceux-ci, pour éviter la honte de la

soumission, se retirèrent à San-Iago ou en Portugal. Ceux qui

restèrent dispersés parmi les Nègres n'eurent plus d'autre ressource

que de se joindre à eux par des mariages, qui produisirent cette race

couleur de cuivre dont toutes ces îles se trouvent peuplées. Le roi de

Portugal, observant ce qui était arrivé dans l'espace de plusieurs

années, donna la plupart des îles du cap Vert aux seigneurs de sa

cour, et ne se réserva que celles de San-Iago, à laquelle il a joint

dans ces derniers temps Saint-Philippe. Cependant le gouverneur de

San-Iago prend le titre de gouverneur-général de toutes les îles du

cap Vert, et de la côte de Guinée depuis la rivière du Sénégal jusqu'à

Sierra-Leone. Les seigneurs particuliers peuplèrent leurs îles de

vaches, de chèvres et d'autres bestiaux. Ils les gouvernaient d'abord

par un lieutenant, dont l'autorité était fort médiocre, puisque

non-seulement le pouvoir de vie et de mort, mais les autres punitions

corporelles appartenaient au gouverneur de San-Iago. Dans ces derniers

temps, on a établi pour toutes les îles un officier nommé _ovidor_,

qui est revêtu de la juridiction civile, et même de l'inspection des

revenus de la couronne; de sorte qu'il ne reste au gouverneur-général

que l'administration militaire.

Le port de San-Iago est comme la douane portugaise pour tous les

vaisseaux de cette nation qui commercent dans les parties de la Guinée

dépendantes du Portugal; mais les revenus que la couronne tire des

îles du cap Vert ne sont pas considérables. À la vérité, il lui en

coûte peu pour la garde de ces îles; car il n'y a pas d'autres

fortifications qu'à San-Iago et à Saint-Philippe; encore les ouvrages

sont-ils d'une faible défense, excepté ceux de la ville même de

San-Iago, qui ont été construits par les Espagnols, tandis que le

Portugal était sous leur domination. Aussi les îles du cap Vert ne

sont-elles défendues que par leur propre milice, sans le secours

d'aucunes troupes du roi. Il faut observer que les habitans de

San-Iago et de Saint-Philippe, étant vassaux immédiats de la couronne,

sont sur un meilleur pied que ceux des autres îles, qui changent

souvent de propriétaires et de maîtres.

Roberts dit qu'il pourrait s'étendre fort au long sur les manufactures

de coton des îles du cap Vert, et prouver que les vaisseaux anglais

pourraient s'y fournir, à beaucoup meilleur compte qu'en Angleterre,

des étoffes qui servent au commerce des esclaves en Guinée; mais qu'il

n'oserait décider en général si ce serait à l'avantage de

l'Angleterre. Il pourrait, dit-il, s'étendre sur le nitre que

plusieurs de ces îles produisent; mais il croit s'être assez expliqué

sur un point qui était presque inconnu en Europe avant ce qu'il en a

publié. À la vérité, continue-t-il, on avait transporté en Portugal,

quelques années auparavant, une quantité considérable de nitre, tirée

de l'île de Saint-Vincent; et ce commerce avait été abandonné, sur ce

qu'on croyait avoir découvert que la plus grande partie était de la

nature du sel marin. Il avoue même qu'en ayant fait l'expérience, il

avait trouvé qu'il s'allumait difficilement, qu'il ne s'en dissipait

pas un huitième, et que le reste demeurait fixe comme le sel de mer.

Mais il assure que dans la même île il en avait trouvé d'autres dont

il ne restait pas la moitié après l'inflammation, et quelquefois même

pas un quart. Dans l'île de Saint-Jean, il est si volatil et si

inflammable, qu'il s'évapore entièrement, à l'exception de celui qu'on

ramasse près de la mer. Roberts laisse aux curieux à trouver la raison

de cette différence.

Sal était autrefois bien fournie de chèvres, de vaches et d'ânes;

mais, vers l'an 1705, peu d'années avant que Roberts y abordât, le

défaut de pluie la fit abandonner par tous les habitans, à l'exception

d'un vieillard qui résolut d'y mourir; ce qui arriva effectivement la

même année. La sécheresse avait été si excessive, que la plus grande

partie des bestiaux périrent de soif et de faim. Cependant il tomba un

peu de pluie, qui rétablit insensiblement ce qui était resté; mais ce

ne fut pas pour long-temps. Un bâtiment français, arrivé à Sal pour la

pêche des tortues, fut contraint par le mauvais temps d'y laisser une

trentaine de Nègres qu'il avait apportés de Saint-Antoine pour ce

travail. Ces malheureux, ne trouvant aucun autre aliment, vécurent de

chèvres sauvages. Ils n'en laissèrent qu'une, qu'ils ne purent prendre

dans les montagnes. Ils tuèrent aussi presque toutes les vaches; de

sorte qu'à la fin ils furent réduits à manger des ânes.

Environ six mois après, un vaisseau anglais faisant voile à l'île de

Mayo pour y charger du sel, aperçut de la fumée qui s'élevait de l'île

de Sal. Comme il n'ignorait pas qu'elle était déserte, il se figura

que c'était l'équipage de quelque vaisseau qui s'était brisé contre

cette île. Il y envoya sa chaloupe, et la compassion lui fit recevoir

à bord les trente Nègres, qu'il remit à terre dans l'île de

Saint-Antoine. Roberts apprit cet accident d'un des Nègres qui avait

eu part à l'aventure.

Le coton qui croît aux îles du cap Vert n'y a jamais été d'un grand

usage. Cependant les habitans de quelques îles s'en servent pour

garnir leurs lits; ou, s'ils en font des robes, c'est pour s'en servir

fort rarement. L'auteur observe que c'est le meilleur amadou qu'il y

ait au monde. Le bois de cet arbrisseau jette une flamme éclatante,

mais ne dure pas long-temps au feu; et lorsqu'il est bien sec, il

s'enflamme par le seul frottement.

Entre plusieurs sortes de poissons qui abondent sur les côtes, il y en

a un que les Nègres appellent _méar_, de la grandeur d'une morue, mais

plus épais, qui prend le sel comme la morue. Roberts est persuadé

qu'un vaisseau pourrait en faire plus tôt sa cargaison qu'on ne la

fait de morue dans l'île de Terre-Neuve, et qu'elle se vendrait aussi

bien, surtout à Ténériffe. Le sel étant si près, l'opération en serait

plus prompte et se ferait à moins de frais, d'autant plus que les

Nègres de Saint-Antoine et de Saint-Nicolas sont d'une adresse extrême

pour la pêche et la salaison.

On trouve plus souvent de l'ambre gris dans l'île de Sal que dans

toutes les autres îles. Mais les chats sauvages et les tortues vertes

en dévorent la plus grande partie. Le Guat remarque, avec Roberts, que

la nature y forme elle-même le sel dans les fentes des rocs, sans

autre secours que la chaleur du soleil. Cowley rend témoignage que de

son temps les vaisseaux anglais venaient souvent charger du sel pour

les Indes occidentales, et que les salines y avaient alors environ

deux milles de longueur. Dampier dit que, vers la pointe sud-est,

près d'une côte sablonneuse, on comptait de son temps soixante-douze

mines de sel.

On ne doit pas oublier, dans la description de l'île de Sal, l'oiseau

que les Portugais ont nommé _flamingo_ ou flamant, et la forme de

leurs nids, d'après Dampier, qui avait vu plusieurs de ces animaux.

C'est le phénicoptère des anciens. Ils ont à peu près la figure du

héron; mais ils sont plus gros et de couleur rougeâtre. Ils se

rassemblent en grand nombre, et leur habitation ordinaire est dans les

lieux bourbeux, où il y a peu d'eau. C'est là qu'ils bâtissent leurs

nids, en ramassant la boue, qu'ils élèvent d'un pied et demi au-dessus

de l'humidité. Le pied en est assez large; mais ils vont en diminuant

jusqu'au sommet, où la nature apprend aux flamingos à creuser un trou

dans lequel ils déposent leurs oeufs. Comme ils ont la jambe fort

longue, ils les couvent en tenant le pied sur la terre et le croupion

sur le nid. Ils ne font jamais plus de deux oeufs; mais il est rare

qu'ils en fassent moins. Les petits ne commencent à voler que

lorsqu'ils ont acquis presque toute leur grosseur. En récompense, ils

courent avec une vitesse singulière. Cependant l'auteur en prit

quelques-uns; et n'ayant pas manqué de faire l'essai de leur chair, il

la trouva d'un fort bon goût, quoique maigre et très-noire; Ils ont la

langue fort grosse, et vers la racine un peloton de graisse qui fait

un excellent morceau. Un plat de langues de flamans serait, suivant

Dampier, un mets digne de la table des rois. La couleur des petits

est d'un gris-clair qui s'obscurcit à mesure que leurs ailes

croissent; mais il leur faut dix ou onze mois pour arriver à la

perfection de leur couleur et de leur taille. Ces oiseaux se laissent

approcher difficilement. Dampier et deux autres chasseurs, s'étant

placés le soir près du lieu de leur retraite, les surprirent avec tant

de bonheur, qu'ils en tuèrent quatorze de leurs trois coups. Ils se

tiennent ordinairement sur leurs jambes, l'un contre l'autre, sur une

seule ligne, excepté lorsqu'ils mangent. Dans cette situation, il n'y

a personne qui, à la distance d'un demi-mille, ne les prit pour un mur

de briques, parce qu'ils en ont exactement la couleur.

Bona-Vista a reçu ce nom des Portugais parce qu'elle est la première

des îles du cap Vert qu'ils aient découverte.

La plupart des habitans nourrissent des chèvres dont le lait fait leur

principal aliment, avec le poisson et les tortues. Pour les autres

provisions, leur plus grande ressource est dans l'arrivée des

vaisseaux anglais qui viennent charger du sel, et qui emploient les

insulaires à ce travail. Ils sont payés en biscuit, en farine, en

vieux habits, etc. On leur donne aussi de la soie crue, dont ils se

servent pour orner leurs chemises, leurs bonnets, et la coiffure de

leurs femmes. Hors les jours de fêtes, les deux sexes vont presque

nus. Les femmes n'ont autour de la ceinture qu'un léger morceau

d'étoffe de coton qui leur tombe jusqu'aux genoux, et les hommes une

sorte de haut-de-chausses, à laquelle on n'exige même que la grandeur

nécessaire pour sauver la bienséance. Quelques-uns, faute de

haut-de-chausses, portent à la ceinture de vieux lambeaux d'habits, et

leur paresse est telle, qu'ils ne prendraient pas une aiguille pour

raccommoder leurs vêtemens.

Le même vice leur fait négliger le coton, quoique leur île en produise

plus que toutes les autres ensemble. Ils attendent, pour en ramasser,

qu'il leur soit arrivé quelque vaisseau qui leur en demande, et leurs

femmes ne pensent à le filer que lorsqu'elles en ont besoin. Aussi,

quand la saison de le recueillir est passée, on n'en trouverait pas

cent livres dans l'île entière. Cependant Roberts assure qu'elle en

fournirait aisément chaque année la cargaison d'un grand vaisseau. Il

remarque même que, dans quelques années où toutes les autres îles en

ont manqué, celle de Bona-Vista en a toujours produit abondamment.

C'est sur cette observation qu'il propose d'en faire un commerce dans

la Guinée.

Bona-Vista produit de fort bon sel. L'indigo y croît naturellement

comme le coton, sans autre peine pour les habitans que celle de le

cueillir. Malheureusement ils n'ont pas l'art de séparer la teinture,

ou de faire, comme aux Indes occidentales, ce qu'on appelle la pierre

bleue. Ils se contentent de prendre les feuilles vertes et de les

broyer dans des mortiers de bois, faute de moulins.

La pierre végétale est plus commune à Bona-Vista que dans les autres

îles. C'est un madrépore qui croît en tiges comme le corail; mais elle

est plus poreuse, et d'une couleur grisâtre. Les Nègres s'en frottent

la peau pour la nettoyer. On trouve aussi de l'ambre gris autour de

Bona-Vista; mais il faut se garder de l'artifice des insulaires, qui

ont trouvé le secret de l'altérer ou de le contrefaire avec une sorte

de gelée ou d'excrément que là mer jette sur leurs côtes. Ainsi

partout la fraude habite avec le commerce.

Toute l'île est fort sèche, et généralement stérile, même dans les

meilleurs cantons. La terre n'est qu'une sorte de sable ou de pierre

calcinée, sans aucune apparence d'eau qui puisse l'humecter, excepté

dans la saison des pluies, qui s'écoulent aussi rapidement qu'elles

tombent.

On y voit cependant des bestiaux, du blé, des ignames, des patates et

quelques lataniers. Les principaux fruits de l'île sont les figues,

les melons d'eau; mais Dampier dit que les figuiers y ont si peu

d'écorce, que le fruit en devient fort insipide. Les Nègres s'y

nourrissent de citrouilles et d'une sorte de légumes semblables aux

fèves qu'ils nomment _callavance_.

Le coton est beaucoup moins abondant à Mayo qu'à Bona-Vista; mais on y

voit une sorte de soie de coton qui croît sur les coteaux sablonneux

des salines, sur un arbrisseau fort tendre, de trois ou quatre pieds

de hauteur, dans une cosse de la grosseur d'une pomme. Lorsqu'elle

est parvenue à sa maturité, la cosse s'ouvre d'elle-même et se partage

insensiblement en quatre quartiers. Cette soie n'est pas plus

précieuse que l'autre, et ne sert qu'à couvrir des oreillers et

d'autres coussins. L'auteur, ayant mis quelques-unes de ces cosses

dans une armoire avant qu'elles fussent tout-à-fait mûres, fut surpris

de les voir s'ouvrir et jeter leur coton en deux ou trois jours. Il en

lia d'autres assez fort pour les empêcher de s'ouvrir; les ayant un

peu desserrées quelques jours après, le coton se fit un passage pour

en sortir par degrés comme la pulpe sort d'une pomme qu'on fait rôtir.

Dampier trouva dans la suite du coton de la même espèce à Timor, aux

Indes orientales, où le temps de sa maturité est le mois de novembre.

Il n'en a vu dans aucun autre lieu.

Le même auteur assure qu'il y a plusieurs sortes de petits et de

grands oiseaux dans l'île de Mayo, telles que des pigeons, des

tourterelles; des maïnates qui sont de la grosseur du corbeau et de

couleur grise; des coracias, autre sorte d'oiseaux gris, de la

grosseur du corbeau, qui ne paraissent que pendant la nuit, et qui

servent de remède contre la consomption, mais qu'on ne mange que dans

cette maladie; des rabekes, espèce de hérons gris, qui font une bonne

nourriture; des corlieus, des pintades. Elles sont plus grosses que

les poules d'Angleterre, ont de longues jambes qui leur servent à

courir assez vite, et de courtes ailes, qui ne leur permettent pas de

voler bien loin. Elles sont si fortes, qu'un homme aurait peine à les

tenir. Leur bec est épais, mais tranchant, leur cou long et mince, et

leur tête fort petite pour la grosseur du corps. Le mâle a sur la tête

une sorte de petite crête de la couleur d'une noix sèche et fort dure.

Des deux côtés, on lui voit une espèce d'oreille ou d'ouïe rouge. Mais

la poule n'a aucun de ces ornemens. Le plumage des pintades est

tacheté fort régulièrement de gris-clair et foncé. Elles se

nourrissent de vers ou de cigales, qui sont en abondance dans l'île de

Mayo. Leur chair est douce, tendre et fort agréable. Les unes l'ont

blanche, d'autres noire; mais les deux espèces sont également bonnes.

Les habitans n'emploient que des chiens pour les prendre; et cette

chasse est d'autant plus aisée, qu'outre la pesanteur de leur vol,

elles sont ordinairement deux ou trois cents dans une seule bande. Si

on les prend jeunes, elles s'apprivoisent autant que les poules.

Quoique le poisson ne soit pas dans la même abondance à Mayo qu'à

Bona-Vista, le dauphin, la bonite, le mulet, le poisson d'argent,

etc., ne manquent pas dans la baie. On observe même que la mer a peu

de lieux plus favorables pour le filet. D'un seul coup, on peut amener

au rivage des douzaines de grands poissons, la plupart d'un pied et

demi ou deux pieds de longueur. Il s'y trouve aussi des tortues; et

chaque jour on y voit paraître quelques petites baleines.

L'indigo et l'ambre gris ne sont pas inconnus dans l'île de Mayo,

quoique l'un et l'autre y soient rares. Les insulaires salent la chair

des chèvres, et la transportent dans des tonneaux; ils préparent les

peaux avec beaucoup de propreté. Dampier assure qu'ils en vendent tous

les ans plus de cinq mille.

Mais leur principale richesse est le sel. L'île de Mayo est la plus

célèbre de celles du cap Vert pour cette utile marchandise, dont les

Anglais viennent charger annuellement plusieurs vaisseaux. Le temps de

leur cargaison est ordinairement l'été.

Dampier a décrit la manière de faire et de charger le sel, avec un

détail plus exact qu'on ne le trouve dans aucun autre voyageur. À

l'ouest, c'est-à-dire dans la partie de l'île où la rade est située,

la nature a formé une grande baie, qui est traversée par un banc de

sable, large seulement d'environ quarante pas, mais long de deux ou

trois milles. Entre ce banc et les collines sur la côte on voit une

saline, ou un étang de sel, d'environ deux milles de longueur sur un

demi-mille de largeur. La moitié de cet espace est presque toujours à

sec; mais la partie qui est au nord ne manque jamais d'eau. C'est dans

cette dernière partie que, depuis le mois de novembre jusqu'au mois de

mai, c'est-à-dire dans toute la saison de la sécheresse, on trouve

toujours du sel. L'eau dont il se forme est amenée de la mer par de

petits aquéducs pratiqués dans le banc de sable. Cette opération ne

se fait qu'aux marées vives, et remplit plus ou moins la saline,

suivant la hauteur de la marée. S'il s'y trouve déjà du sel lorsque

l'eau de la mer y est introduite, il se dissout aussitôt; mais deux ou

trois jours suffisent pour renouveler la cristallisation, et l'on

recommence la même chose chaque fois qu'on emporte le sel et que

l'étang se vide.

En 1722, l'île n'avait pas plus de deux cents habitans, presque tous

nègres, ou du moins avec beaucoup moins de mulâtres et de blancs que

les autres îles.

San-Iago est la plus grande de toutes les îles du cap Vert. Sa

longueur est de vingt lieues. Elle est remplie de montagnes hautes et

désertes; mais toute la partie basse, nommée Campo, où les Portugais

formèrent leur premier établissement, est non-seulement très-agréable,

mais encore très-fertile et arrosée par un grand nombre de ruisseaux.

L'île de San-Iago, ayant beaucoup d'eau fraîche, ne peut manquer

d'excellens pâturages. Ses animaux les plus considérables sont les

boeufs et les vaches, qui sont en grand nombre. Les chevaux, les ânes,

les mulets, les chèvres et les porcs n'y sont pas en moindre

abondance.

Sir Richard Hawkins dit qu'on y trouve des civettes, et qu'il n'a vu

nulle part des singes d'une aussi belle proportion. Roberts assure

que, de toutes les îles du cap Vert, celle de San-Iago est la seule

qui produise des singes, et qu'il y en a dans toutes ses parties. Ils

ont le visage noir et la queue fort longue.

Cette île produit en abondance du maïs, du millet, des bananes, des

courges, des oranges, des citrons, des tamarins, des ananas, des

melons d'eau. Le coco, la goyave et la canne à sucre n'y croissent pas

moins abondamment. On fait peu de sucre dans l'île, et l'on s'y

contente de la mélasse. La vigne n'y vient pas mal, et l'auteur est

persuadé qu'avec un peu de culture on y ferait de fort bon vin, si le

roi de Portugal ne s'y opposait par des raisons d'état. Owington dit

qu'il y a peu de vignes à San-Iago, et que le vin qu'on y boit vient

de Madère. Dampier prétend qu'il vient de Lisbonne. Le même auteur met

le cèdre au nombre des arbres de l'île, et nous apprend que les herbes

et toutes les plantes de l'Europe y croissent fort bien, mais qu'elles

demandent d'être renouvelées tous les ans.

Le coton y croît aussi, et reçoit plus de culture que dans les autres

îles, puisque Dampier assure que les habitans en recueillent assez

pour se faire des habits, et pour en faire passer une grande quantité

au Brésil.

Il dit aussi que la rivière de San-Iago prend sa source à deux milles

de la ville, et se décharge dans la mer par une embouchure qui peut

avoir une portée d'arc de largeur.

Dampier donne à la ville deux ou trois cents maisons, toutes bâties de

pierre brute, avec un couvent et une église. Philips ne fait pas

monter le nombre des maisons au delà de deux cents; mais il compte

deux couvens, l'un d'hommes, et l'autre de filles, avec une grande

église près du château. Cette église est apparemment la cathédrale,

que Roberts nous représente comme un fort bel édifice. Il nomme un

couvent de cordeliers, en faisant remarquer qu'ils sont presque les

seuls dans l'île qui mangent du pain frais, parce qu'ils reçoivent

tous les ans de Lisbonne une provision de farine. Ils ont un des plus

beaux jardins du monde, et rempli des meilleurs fruits. Un petit bras

de rivière, qu'ils ont eu la permission de détourner, leur fournit

continuellement de l'eau pour la fraîcheur de leurs parterres et pour

les commodités de leur maison. Après l'église cathédrale, il n'y a pas

d'édifice dans la ville et au dehors qui approche de la beauté de leur

couvent. La maison du gouverneur est dans un lieu élevé, d'où il a

tellement la vue de toutes les autres, que leur sommet est de niveau

avec les fondemens de la sienne. S'il faut juger de tous ces bâtimens

par la description que le docteur Fryer nous fait de ceux qu'il a vus,

ils n'ont qu'un étage; ils sont couverts de branches et de feuilles de

cocotier; les fenêtres sont de bois, et les murs de pierres liées avec

de la vase: «Leur grandeur, dit-il, n'est que d'environ quatre aunes,

dont la moitié est occupée par la porte.» L'ameublement répond à la

grandeur et à la forme.

Suivant le capitaine Philips, la plus grande partie des habitans de

la ville est composée de Portugais; mais, dans le reste de l'île, le

nombre des Nègres l'emporte de vingt pour un. Fryer dit que les

naturels du pays sont d'un beau noir; qu'ils ont les cheveux frisés,

qu'ils sont de belle taille, mais si voleurs et si effrontés, qu'ils

regardent un étranger en face tandis qu'ils coupent quelque morceau de

son habit ou qu'ils lui prennent sa bourse. Leur habillement, comme

leur langage, est une mauvaise imitation des Portugais. Celui qui peut

se procurer un vieux chapeau garni d'un noeud de rubans, un habit

déchiré, une paire de manchettes blanches et des hauts-de-chausses,

avec une longue épée, quoique sans bas et sans souliers, marche d'un

air fier en se contemplant; il ne se donnerait pas pour le premier

seigneur du Portugal.

Tous les voyageurs conviennent que rien ne se vend si bien dans cette

île que les vieux habits. Owington dit que c'est la marchandise la

plus courante, et celle dont la vanité des habitans n'est jamais

rassasiée. Aux vieux habits Cornwal ajoute les couteaux et les

ciseaux, qui rapportent plus de profit que l'argent comptant. Beckman

a vu les habitans de San-Iago accourir au port, avec leur volaille et

ce qu'ils ont de meilleur, disputer entre eux la préférence pour un

couteau de deux sous, et pleurer de chagrin en le voyant donner à

celui dont les Anglais agréaient la marchandise. Autrefois ils avaient

chez eux un célèbre marché d'esclaves, qui étaient transportés

immédiatement de là aux Inades occidentales; mais ce commerce a pris

un autre cours.

À cinq lieues au sud-est de la ville de San-Iago, au fond d'une baie,

est la ville de Praya, ou Playa, qui signifie, dans la langue

portugaise, grève ou rivage; c'est un des ports de l'île.

Les habitans sont très-enclins au larcin. Dampier avertit ceux qui

relâcheront dans la baie d'être continuellement sur leurs gardes, ou

de s'attendre à voir disparaître tout ce qu'ils ont autour d'eux. Il

observe dans un autre endroit qu'il n'a vu nulle part le vol si commun

qu'à Praya. Ils prendraient votre chapeau, dit-il, en plein midi, à la

vue d'une compagnie nombreuse, et la fuite les dérobe aussitôt à vos

poursuites. Owington dit que, s'accordant ensemble pour voler les

étrangers, deux ou trois d'entre eux s'efforcent de partager votre

attention par leurs discours tandis qu'un autre vous arrache votre

chapeau ou votre épée. S'ils trouvent quelqu'un seul dans le voisinage

de la ville, ils ne manquent pas de le dépouiller entièrement. Beckman

remarque qu'ils n'ont pas moins de légèreté dans les jambes que

d'adresse et de subtilité dans les mains. Ils dérobent tout ce qu'ils

trouvent, en se fiant à leur agilité pour s'échapper.

Abrégé de l'Histoire Générale des Voyages (Tome 1) · 第 20 / 22 段